‹ uvres complètes de Paul VerlaineChapitre 59 sur 86 · SOUVENIRS DES DERNIÈRBS ANNÉES · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DES DERNIÈRBS ANNÉES

Vers 1887, à l'issu de bien des événements minuscules mais doublement et triplement poignants dans leur intimité même, je « dirigeai mes pas » do convalescent sortant de divers hôpitaux, devers un hôtel de la rue Roycr-Collard, intitulé précisément du nom même de la rue. C'est tout près de cet immeuble qu'en 1871, Raoul Rigault, que j'avais connu dès l'enfance, périt dans de mémorables circonstances qui lui feront pardonner bien des fautes. On ne se rappelle peut-être qu'imparfaitement cette anecdote finale, tout à l'honneur de ce malheureux qui fut coupable, certes ! mais qui mourut de sorte magnanime : il quittait une barricade et avait déjà grimpé ses cinq ou six étages et se disposait à fuir par les toits, quand nne voix à demi étranglée par la terreur retentit, sinistre, dans l'escalier : « Ce n'est pas moi

SOUVENIRS ET PANTA1SIES

Kigault, je suis le propriétaire ! » En entendant ces mots, le vrai Rigault, devinant qu'on allait fusiller quelqu'un à sa place, et quel quelqu'un, pour Dieu? son propriétaire ni plus ni moins. Et de descendre aussitôt quatre à quatre et de crier aux Versaillais qui avaient déjà collé au mur l'infortuné « patron », en se désignant du doigt : a Voici Rigault et non cet homme. Et vive la Commune ! »

Quelle différence entre cette conduite certainement superbe et la peut-être raisonnable chanson des anarchistes d'aujourd'hui :

Si tu veux être heureux,

Xom de Dieu !

Pends ton propriétaire...

Ces terribles souvenirs n'empêchent pas la table d'hôte de M m0 Th..., la voisine immédiate de ce proprio vraiment chançard, d'être assez amusante, composée aux trois quarts de Moldo-Valaques et autres parfaits raslas dont le français, tant fantaisiste ! faisait parfois sourire et même rire le coin petit parisien que nous formions à quelques-uns — dont un juif polonais . Ce garçon (Stanislas de son petit nom) de qui le nom en vy dissimulait mal la religion, me vint trouver un jour en me disant : « Cer maître, que ze voudrais bien faire votre portré ! *» Il accoucha bientôt d'un pastel terrible où ma tête, pourtant plutôt peu patibulaire, apparaissait sur un fond rouge-

SOUVENIRS BT FANTAISIES

flamme, telle une tête de damné. Portrait et fond furent exposés au « Blanc et Noir » et l'iconographe Félix Fénéon « s'en défia » de très spirituelle façon dans les colonnes d'un journal d'art de l'époque.

Je n'ai jamais aimé poser et ce me fat un véritable supplice quand un autre peintre vint quelques jours après me proposer la môme botte pour la Revue illustrée ; ma tète était déjà la proie d'un de mes amis, d'ailleurs le plus ce talenteux », à mon sens, mais aussi le plus terrible de ces tortionnaires. Je ne connais que les interwiers modernes, d'ailleurs do charmants garçons, pour être véritablement plus rasoirs encore, selon le mot de cet excellent Raoul Ponchon.

Bien que mal fortuné déjà, j'avais mes mercredis. Et ces soirs-là ma petite chambre, qui n'avait pourtant rien de commun avec la maison de Socrate, contenait parfois jusqu'à quarante personnes des deux sexes. Villiers de l'Islc-Adam faisait des grâces à M me Ilachilde qui, elle-même, avait de l'esprit entre Laurent Tailhade et Jean Moréas.

Il parait d'ailleurs que j'ai fait, d'après des croquis, un dessin que je recommande à Bergerat pour la prochaine exposition de « Poil et Plume » et qu'une revue du Quartier publia.

Parmi mes «. invités » plusieurs sont morts : Villiers de risle-Adam et Jules Tellier. De ce dernier, quelques pieux amis ont réuni et publié ré-

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