‹ uvres complètes de Paul VerlaineChapitre 63 sur 86 · ONZE JOURS EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

ONZE JOURS EN BELGIQUE

Maintenant que tout est ou semble être fini chez nos voisins Wallons et Flamands, en fait de troubles et de commencement de guerre civile, voudra-t-on permettre à un pur artiste, invité à une tournée de conférences dans différentes villes belges, de donner brièvement et comme à vol d'oiseau ses quelques impressions de voyage ?

Mais avant d'entrer dans le vif de mon sujet, qu'on me laisse féliciter ici, dans un journal sage, la sagesse des représentants et des sénateurs belges qui, forcés par un courant irrésistible, en effet, d'opinion, ont cru devoir admettre chez eux le Suffrage universel aux seules telles conditions par lesquelles il est susceptible de servir efficacement. Le vote plural par les conditions graduées d'âge éclairé, de for lu ne indépendante et de capacité intellectuelle me semble parfait, point chimérique, et si nos voisins, même

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les plus pauvres d'entre eux, s'y tiennent, j'estime fort qu'ils feront bien...

Inutile, n'est-ce pas, de vous raconter mon voyage de Paris à Charleroi où je devais débuter... comme orateur en ces régions. L'assez triste morceau de France, si intéressant qu'il soit à beaucoup de points de vue autres, qu'il faut traverser pour aller jusquelà, m'a par trop rappelé le mot d'Alexandre I" de Russie, d'après Chateaubriand : « Dieu, que la France est laide ! » C'est vrai que ce Tsar n'avait vu que ce coin industriel et richement, mais platement, agricole de notre pays.

Mon arrivée à Charleroi dans une famille exquise ne m'en a pas moins fait ramentevoir de quelques vers écrits par moi... en 1872.

Dans l'herbe noire Les kobolds vont, Le vent prorond Pleure, on veut croire...

Plutôt des bouges Que des maisons...

Quels horizons De forges rouges...

On sent donc quoi I Où Charleroi ?

SOUVBNIRS ET F A MAI SI ES

0 votre haleine, Sueur humaine, Cri des métaux :

Du reste, succès de « bon aloi » mien, au théâtre, s'il vous plaît, où ma conférence prit place, devant 1,500 personnes, entre un concours d'harmonies des environs et une tombola.

De Charleroi à Bruxelles, la route est courte et peu intéressante, sinon qu'on passe par Waterloo, et son site superbe gâté, selon d'ailleurs la parole d'un connaisseur, feu lord Wellington, par l'absurde monticule que surmonte un lion auquel ceux de l'Institut n'ont rien à envier... que le grand air.

Bruxelles ! J'y vécus jadis beaucoup trop. Peu au fond de changement depuis 21 ans. Un boulevard central assez semblable à notre avenue de l'Opéra, une Bourse luxueusement laide ; en revanche, un babélique palais de justice, sombre intérieurement, comme sied, mais énorme et emphatique à l'extérieur, avec, tout en l'air, tout en l'air, un dôme trop petit dans l'espèce et trop ou trop peu doré, mais le tout en somme d'un grand effet.

Si cela peut vous intéresser, vous dirais-je que ma quatrième conférence à Bruxelles eut lieu dans une chambre de correctionnelle, l'orateur à la place du greffier, au-dessous du tribunal... absent « pour une fois » au milieu d'environ 200 avocats, « le jeune barreau » ?

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Je ne connaissais pas Gand : belle ville fortement flamande avec deux curiosités principales, sa basilique de Saint-Bavon et ses béguinages. Un béguinage, c'est comme qui dirait une petite ville en forme de cour carrée, aux maisons espagnoles, toutes bâties plus pittoresquement l'une que l'autre, renfermant de dignes dames mi-religieuses, mi-laïques, logées chacune chez soi, — possédant une véritable église paroissiale, et des chapelles dédiées un peu à tous les saints et à toutes les saintes du Paradis. J'ai beaucoup admiré ces chères et discrètes personnes et j'envie leur bonheur de tout mon cœur...

Anvers, déjà connu de moi, m'a causé une désillusion grande ; on en a démoli les trois quarts pour édifier de stupides maisons stucquées à l'anglaise. IL est vrai qu'on a agrandi le port, mais ce m'est une médiocre, sinon triste consolation... Je ne vous parle* pas du musée que vous connaissez certainement et qui est, n'est-ce pas, do toute beauté.

Ce qui m'a le plus intéressé là-bas, ce sont les enterrements : corbillard où « tant d'or se relève en bosse » qu'on n'y saurait consentir au premier abord, lanternes aux quatre coins comme pour un gala, et sur le cercueil, un drap rouge et or. A la longue, on s'habitue à ces pompes funèbres qui, du moins, symbolisent — un peu prématurément, possible, la gloire éternelle due... pourtant au seul juste devant Dieu I

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Liège, que j'avais vue aussi, — tenez, le jour môme de la chute de M. Thiers en 1873 — cela ne me rajeunit guère, et Dieu sait quel hourvari dans cette ville toute française (ou croyant l'être !), Liège, elle, n'a pas changé. Du reste, pourquoi l'aurait-elle fait '? N'a-t-elle pas toujours, outre ses monuments, son palais de justice et ses si curieux cloîtres, ses bords admirables de Meuse et son Mont-de-Piété, qui vaut le voyage? C'est peut-être en plein pays wallon, l'échantillon le plus flamand de toute la contrée, y compris Amsterdam lui-même.

Mes huit conférences projetées se trouvant terminées juste à la veille de la mi-carême parisienne, et la mi-carême belge n'éclatant que le dimanche « ensuite », moi qui n'aime plus ces fêtes beaucoup, je résolus d'accomplir un des plus chers (et bien modestes, vous allez voir) vœux de ma pauvre vie, je résolus de passer ce jour... et le suivant à Bruges.

0 la plaisante ville aux carillons si doux, si berceurs pour qui sans nul doute furent faits ces vers, dès lors ressuscites pour moi, de Victor Hugo :

J'aime le carillon dans tes cités antiques,

0 vieux pays gardien de tes mœurs domestiques.

0 l'aimable cité, dormante et non pas morte, suivant le bien trop pessimiste Rodenbach, ô ses canaux sans navigation, mais non pas sans cygnes, ô le tout petit béguinage, et le tout petit musée de

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l'hôpital (si amusant de calme et de bonne vétusté) et quels Memling et ù surtout — même après les hautes tours et les maisons bellement bizarres, parfois presque ou tout à fait mystérieuses, même après tout cela, — le Musée de dentelles, qu'il faudrait la main d une belle dame qui serait fée pour l'oser décrire...

Ce devait être ma dernière impression de Belgique entre mille autres charmantes de la part des choses... et encore plus, s'il est possible, des gens.

Aussi, à une dame d'ici qui me boudait un peu depuis mon retour, pourquoi, mon Dieu? ne pus-jc m' empêcher, vieux fou que je suis encore et déjà, de dire... sur son album :

On fait de la dentelle à Bruges, Mais on fait risette a Paris.

JEANNE TRESPORTZ

Elle est toute petite, toute blonde, comme toute frisée et c'est d'un air mignon au possible qu'elle porte presque sur l'oreille sa toque imperceptible, d'où semble s'envoler un oiseau blanc et noir, mimouette et mi-colombelle. Et précisément, elle-même tient de l'oiseau jusqu'au miracle. Elle marche : c'est un oiseau qui marche; parle- t-elle? c'est un oiseau qui parlerait. Mais n'allez pas lui attribuer, sur ces aspects, la frivolité non plus que la gracilité de l'oiseau. Il y a du sérieux et de la carrure dans cette tête jolie, et sa conversation, pour n'être en rien pédante, sent bon d'une lieue l'esprit le plus fin poussé en pleine terre de rationnelle érudition. Méchante, oh non. Mais ne vous y fiez pas. L'épigramme, quand par trop provoquée, sort prompte et point très douce de ces lèvres charmantes. Le regard, d'ordinaire plaisamment modeste, sait, alors qu'il le faut, luire

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d'une gentille mais virtuelle vraiment malice. Même on connaît d'elle des pages que le gros mot de talent n'accablerait pas, mais qui valent mille fois mieux qu'un lourd compliment et sont exquisement légères et spirituelles. Bonne, certes. Et courageuse! Pauvre elle est et restera, parce que, pour son contentement de vivre pour bien faire richesse et voilà où jamais le cas do le dire. C'est vers des buts particulièrement recommandables et pour des fins dignes de toutes louanges, que se dirigent les pas si lestes et vocalise l'organe si preste qui faisaient naguère l'objet d une juste assimilation.

Femme à l'extrême, ce n'est pas qu'elle ait peur du sexe laid. Le contraire ne serait pas tout à fait vrai uniquement pourtant, parce que rien n'est absolu sur ce globe terraqué. De tout cela, il ressort que, puisqu'elle est très bien, eh bien, dans les quelques et très rares rapports qu'elle peut avoir avec ou envers des hommes, elle sait garder toute mesure et peut tout pousser à l'extrême.

Mademoiselle, je vous remercie bien. Je n'avais à tracer de vous qu'une silhouette et je pense que c'est fait.

Quant à ce qui est de faire un portrait tout du long, cela demanderait du temps et le vôtre est si précieux qu'il me faudrait assumer de tels motifs, en vérité, que j'y vais réfléchir considérablement.

KEVERMORE

L'humble cabaret d'autrefois est plein de soleil couchant : la chaude lueur allume les vitres, danse sur le carrelagft de briques rouges, crible d'étincelles sanglantes les faïences peintes du dressoir de chêne à plaques de cuivre, et vient jusque sur la table où je rêve, les mains au menton, empourprer la bière noire dans la grande chope.

L'hôtesse est toujours celle que j'ai connue, elle a quelques cheveux blancs de plus parmi sa fauve tignasse : elle me parle de son mari qui est forgeron et de ses enfants dont l'aîné tirera au sort dans cinq ans. J'ai une certaine difficulté à la comprendre, parce qu'elle s'exprime en patois, et quelque peine à lui répondre, — car je rêve.

En rêvant, je jette à travers la fenêtre basse les yeux sur la grand'route qui mène à la rue d'un village dont on voit les premières habitations. L'une

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d'elles est un peu plus haute que les autres, et les rayons venus de l'ouest en caressent le toit de tuiles avec une sollicitude toute particulière.

De loin en loin passe un cheval traineur de herse ou de charrue que guide un rustique sifflant ou jurant, selon l'allure de l'attelage, ou bien c'est un chasseur au léger bagage, qui regrette les lourds carniers d'il y a six semaines. Paysan et chasseur quelquefois entrent, boivent, paient et sortent, après une pipe fumée et quelques nouvelles échangées. — Moi, je rêve.

Et je me revois dans ce même cabaret, moins vieux d'à peine quelques mois, assis près de cette table où je m'accoude à l'heure qu'il est et y buvant comme aujourd'hui, dans une chope, une bière noire que le soleil couchant vient empourprer.

Et je pense à l'Amie, à la Sœur qui chaque soir, à mon retour, doucement me grondait d être en retard, etqu'un matin d'hiver des hommes en vêtements blancs et noirs sont venus chercher en chantant du latin.

Et l'horrible abattement des malheurs sans oubli pénètre en moi, silencieux, tandis que la nuit, envahissant le cabaret où je rêve, me chasse vers la maison du bord de la route qui est un peu plus haute que les autres habitations, la joyeuse et douce maison d'autrefois où vont m'accueillir, rieuses et bruyantes, deux petites filles en robes sombres, qui ne se souviennent pas, elles, et qui joueront à la maman, — leur récréation favorite, — jusqu'à l'heure du sommeil.

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