‹ uvres complètes de Paul VerlaineChapitre 64 sur 86 · SOUVENIRS SUR THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS SUR THÉODORE DE BANVILLE

J*ai beaucoup connu le si regretté Maître et je pense qu'il est encore temps de lui apporter mon hommage comme filial sous la forme de ces quelques notes anecdotiques. Tout d'abord, ma première connaissance avec Théodore de Banville s'opéra par la lecture, chez un libraire du quai Malaquais, des Cariatides et des Stalactites, lesquels livres de sa toute jeunesse (1842), frappèrent littéralement d'admiration et de sympathie mes seize ans déjà littéraires. Certes, Banville a fait mieux et infiniment mieux que ces œuvres de son adolescence poétique (il débuta à dix-neuf ans), mais il y a dans ces Juvenilia une telle ardeur, une telle fougue, une telle abondance, une telle richesse en quelque sorte, quo je ne crains pas d'affirmer qu'ils exercèrent sur moi une influence décisive. J'étais proprement transporté. Un peu plus tard, je lus les Odes funambulesques qui me ravirent en extase, Le Beau Léandre, Le Feuilleton d" Aristophane , toute cette œuvre merveilleuse. J'eus bientôt l'honneur detre présenté au

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grand poète par de chers camarades, Coppée, Mendès, Dierx, José -Maria de Hcredia, Mérat, et ce pauvre Valadc. Il était impossible de trouver un plus charmant, un plus brillant causeur, en môme temps qu'un hôte aussi affable, d'une malice douce et sans fiel, véritablement unique. Son visage, qui rappelait celui du Gille de Watteau, était un aimable et singulier mélange de bonté presque puérile et de finesse infinie» Du reste, un parfait gentleman aux gestes gamins toujours de bon aloi. Sa voix, plutôt haute, sortait d'entre ses dents un peu serrée, stridente mais bienveillante. Les épigrammes, les anecdotes, jusqu'à des confidences tout amicales en sortaient pour la joie de ses invités du salon de la rue de Condé (je parle de longtemps), dont les honneurs étaient faits par la fidèle compagne de sa vie. Un fils de premier lit, qui est maintenant un grand ar Liste — j'ai nommé Rochegrosse — s'était vu adopter par Banville en toute paternité infatigable et dévouée. Je me rappellerai toujours ces milieux de soirées où le Maître déshabillait le tout petit garçon, le faisait baiser au front par l'assistance que nous étions et Fallait coucher, cependant que nous prenions des gâteaux et le thé au rhum traditionnel. Banville revenait et la conversation devenait plus vive sur l'invitation du « patron » :

— Et maintenant, Messieurs, nous allons fumer des cigarettes comme un tigre! ceci ponctué d'un

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index en l'air, geste si gentil, mais combien contagieux ! Car tous, du Parnasse contemporain; plus ou moins gosses que nous sommes au fond, avons conservé cette manière d'accentuer nos phrases, Mendès, Coppée, votre serviteur et tant d'autres ! C'est vers ces heures que l'on voyait Banville tirer de la poche de son veston de velours une simple casquette de soie qu'il campait gaminement sur une tête peu chevelue déjà, comme l'expriment d'ailleurs ces vers exquis :

Banville porte un front qui n'a rien de commun :

A tort il l'accompagne De trois crins hérissés avec fureur, comme un

Savetier de campagne.

Et les malices, et les bonnes méchancetés, de pétiller en paradoxes éblouissants, sans, je le répète, aucun fiel au grand jamais. Parfois, un violent coup de sonnette suivi de l'apparition de l'immense Glatigny retentissait. Le poète de Flèches oVor n'était rien moins qu'un dandy, tout en restant, bien entendu, un gentleman lui aussi. Il me souvient de l'avoir vu dans ces chères réunions, vêtu d'une blouse bleue de roulier, avec, aux pieds, do purs sabots. Par exemple, en voilà un qui vous l'imitait, ce Banville ! Celui-ci, d'ailleurs, se plaisantait luimême à cet égard. C'est ainsi qu'un soir, les frères Lionnet, en train d'imitations s'avisèrent — ou mieux : s'avisa — de contrefaire les intonations si

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amusantes de Banville, qui s'écria: « C'est bien... mais ce n'est pas encore ça... » Et l'excellent hôte de c s'imiter » délicieusement et de se surpasser luimême, tâche peu facile, en esprit gentil tout plein, bonhomme et divinement farceur. Et c'est vers ces époques que Banville écrivait son chef-d'œuvre, peutêtre, ses magnifiques Exilés, livre véritablement épique et du plus haut lyrisme. Le Charivari d'alors imprimait une nouvelle série d'Odes funambulesques qui ne le cédaient en rien aux premières ; et le National insérait chaque dimanche soir de miraculeux articles de critique dramatique. Le Théâtre-Français jouait Gringoire ; des nouvelles, des contes, ajoutaient en outre à la gloire du puissant créateur. Parfois, sa mère honorait ces soirées de sa toute bienveillante et toute gracieuse présence, et c'était vraiment admirable, quoique bien naturel, de voir la déférence affectueuse dont Banville l'entourait. On parlait peu politique, rue de Gondé ; mais quand il en était question, le maître savait toujours imposer son lumineux bon sens et la juste largeur de son esprit.

Survint la guerre, qui trouva Banville fièrement patriote et lui inspira les Idylles prussiennes, une œuvre vengeresse, la seule peut-être qui restera de cette période avec de fort beaux vers de Mendès et de Goppée. Des événements qu'il ne convient pas de raconter ici m'éloignèrent de France et de Paris pendant de longues années, ce qui a'empé-

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cha point le poète de s'intéresser à mes humbles travaux en de précieuses lettres précieusement gardées qui font partie de mes plus chers trésors. La vie, depuis si sévère et parfois si injuste pour moi, m'a, dans ces derniers temps, tenu éloigné de son salon de la rue de l'Eperon ; mais, et c'est là le cas de le dire, le cœur y était. Et ce me fut comme un grand coup au cœur quand, ouvrant VEcho de Paris, certain matin, j'appris sa mort soudaine. Et moi qui ne sors jamais, infirme et sauvage que je suis, je me départis de ma discrétion habituelle et assistai à ces belles et touchantes funérailles, où, malgré la pluie, l'Intelligence de Paris se pressait. J'ai ressenti rarement une émotion pareille, encore que la Destinée m'ait gâté et me gâte encore sous ce rapport-là. Il me semblait que c'était un reste de ma jeunesse qui s'envolait. Il me souvenait d'avoir, vingt-deux ans auparavant, accompagné un autre cercueil, aussi illustre, mais combien triste ! avec sa trentaine de suivants, dont précisément Banville, resté fidèle à son ami Baudelaire. Je menais en quelque sorte le deuil avec V éditeur Lemerre; hier, n'était-ce pas V éditeur Vanier sur le bras duquel je m'appuyais ! Simple coïncidence, mais fatalité tout de même, preuve et « sigillé » (dirait l'ami Moréas) de ma fatale inféodation à cette tant aimée coquine de littérature, pour laquelle avait tant et si victorieusement fait l'à jamais disparu bon Poète !

MES HOPITAUX (Notes nouvelles)

On pourrait appeler cette semaine celle des visites. Trois jours où les parents, amis et « connaissances » des malades peuvent serrer la main aux tristes reclus, les embrasser et les baiser selon le degré dlntimité. C'est qu'une fête concordataire nous est échue en dehors des dimanche et jeudi de rigueur pour rentrée libre des étrangers. Précisément ces jours-là, il est rare que je reçoive du monde, étant « porté sur le mouvement », c'est-à-dire pouvant avoir des visiteurs tous les jours indifféremment. Je profite de ces heures de loisir pour observer un peu à ma droite et à ma gauche et mon temps n'est pas toujours complètement perdu, tant le populo, j'entends Fhonnéte populo parisien, a d'expansion, d'abandon naïf sous son air gouailleur dans la libre expression de ses sentiments, presque de ses sensations. Et que de nuances, d'intéressantes et pourtant, pour parler ainsi, cousines divergences parmi ces variées manifestations de la vraie âme démocratique qui a bien, elle aussi, avec ses prétentions, dès lors absurdes, à

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l'absolu dans la justice, liberté, égalité, fraternité, et autres formules, avec ses préjugés voltairiens sans le savoir et tous ses sots emballements vers quel idéal pour « travailleurs », ses délicatesses, ses exquifiités, sans compter ses ridicules, combien innocents «t gentils à force d'être intenses. D'abord ce qui caractérise ces fêtes, ces véritables fêtes bihebdomadaires pour ces pauvres braves gens, c'est le nombre •du personnel, je veux dire du public. Il y a des lits autour desquels j'ai vu, pas plus tard qu'hier, une bonne quinzaine au bas mot de camarades d'atelier, en dehors bien entendu de la bourgeoise et des gosses. Et c'était tellement encombrant qu'un d'entre la société, en matière d'apologie, encore que d'autres lits fussent quasiment aussi circonvenus, s'écria : C'est rigolo. On dirait un enterrement. — « Moins le bistro », observa doucement le malade en gaieté d'avoir tant de sympathie peut-être un peu curieuse autour de lui. Et, les 3 heures sonnants, heure de la sortie, tous ou presque tous, en lui serrant la main, de lui remettre qui un paquet de tabac, qui quelques cigares inséparables, qui des oranges et quelques-uns trois ou quatre pièces blanches.

Par contre, bien triste le lit qu'on ne visite jamais, plus triste encore le malade qui en est le titulaire. — Néanmoins, il n'est pas rare qu'on lui parle, qu'un <les visiteurs, qu'une surtout et plutôt des visiteuses il à côté ou d'en face s'enquière de sa santé, lui passe

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môme quelque douceur, tant le peuple parisien , bien pris et un peu trié, est bon.

D'ailleurs, en dehors des particularités ci-dessus, curieux et curieux les visiteurs de cet ordre. Les premières nouvelles données et reçues, les cordialités épuisées, c'est une procession aux fenêtres des femmes, des enfants et de quelques hommes. Des oh et des ah, des tiens et des viens donc voir... Le chemin de fer de ceinture qui passe toutes les cinq minutes. Ça doit être bien gênant pour dormir... Mais c'est bâti sur pilotis ici. Est-ce solide au moins Ét les fidèles restés auprès du malade, n'ayant plus rien à lui dire ni à se dire entre eux, se taisent et laissent errer leur regard, qui commence à s'ennuyer, sur la salle, sur les lits, dévisagent les divers élèves mâchabées et font des réflexions — quelles V Sotto voce.

Moins touchante, si, touchante aussi, dans un tout autre genre la visite que faisait tous les jours réglementaires, de 1 heure sonnant à 3 heures et des minutes, une belle fille, ma foi, dans les 24, 25 ans, à un épouvantable petit souteneur de 17 ans au plus, naguère traité à la chirurgie pour un coup de revolver reçu dans une rixe de bal musette, depuis en médecine pour une maladie vénérienne des mieux caractérisée. La pauvre fille, arrivée toujours la première, apportait à son affreux avorton d'amant, de l'argent, des victuailles — et des fleurs, ô fleurs ! Un jour qu'elle tardait de deux or trois minu-

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tes, il s'écria : c'que j'tela scionnerai à la sortie...

Moi, puisque ce moi qui est mon poison m'est présent pour toujours comme un remords, comme je viens de le dire, j'ai la faculté de recevoir tous les jours, et mes amis viennent de préférence en dehors du règlement. Ce qui fait que je puis les promener dans le jardin et causer à l'aise. Les jours réglementaires on est forcé de rester au lit et c'est dans cet appareil qu'on est visible.

En outre d'une admirable chère amie qui n'a pas peu têtre en, en moyenne, deux ans pleins d'hôpital mien manqué dix fois de me visiter, — quelques amis, faits par moi le plus rares possible par voie d'adresses non données à d'aucun, des amis de derrière les fagots et les ragots, charment ma solitude de leurs potins moins littéraires qu'autres, car ils connaissent mon manque de goût pour les premières. On fume des pipes, on va ainsi jusqu'à la soupe de quatreheures et l'on se sépare meilleurs camarades vraisemblabL-jent qu'en Jvillc.

Ah ! tandis qu'il s'agit de visiter, qu'elle vienne donc bientôt, sinon tout de suite, la grande attendue, un dimanche ou un jeudi, ou tel jour de la semaine qu'il lui plaira, me parer enfin des fleurs qu'il faut — point surtout de rhétorique ! — et pareil, moi, dès lors, à la victime antique, à mon tour me scionner !

Car on se lasse des meilleures choses, fût-ce de la vie en ces conditions charmantes que je crois bien que c'est moi qui me les suis faites, au fond.

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