‹ uvres complètes de Paul VerlaineChapitre 65 sur 86 · LE DIABLE · texte numérisé non relu

LE DIABLE

Car il est « à la mode » aujourd'hui, Messer Sa» tanas, et le titre ci-dessus fleure l'actualité depuis lesi mérité succès du La-Bas, par notre ami J. K. Hûysmaus. Fut-il jamais plus question d'envoûtements, de vénéficesde malengins, d'incubat-succubat, Messes- Noires et autres sortilèges que durant ce dernier trimestre ? Jusques aux maisons-de-rapport qui se mêlent à cette danse macabre... et c'est ici que le Diable éclate — cette fois, une fois n'est pas coutume — contre ces pauvres propriétaires — car dès que les « daïmons », comme dirait l'excellent poète Jean Moréas, hantent un 'immeuble, quand même ce dernier serait situé sur le boulevard dédié au peu occultiste Voltaire, tous autres locataires, de chair et d'os, et de ressources épuisables peut-être ou sansdoute, comme vous et moi,

SOUTENIRS BT FANTAISIES

Voletant, se culebutant

ainsi que profère le vers-libriste Jean (lui aussi !) de La Fontaine récemment, lui aussi, odifié, voire banqueté, déménagent à la queue leu leu, non, quelquesuns, sans tirer [celle des Intrus, non, d'aucuns, sans le son discret d'une cloche mal bénite aux ligneux métal...

Oui, le Diable, das Teuiel, tfae Devil, il Diavolo, el Diablo, comme vous voudrez et dans toutes les langues que vous voudrez avec ou sans ses cornes, avec ou sans cette queue dont je viens de parler, oui, le Diable est de mise, suivant le terme des joueurs, et pour m'exprimer commerciabment, a de délaite » en ces jours, pourtant, de scepticisme un peu bien poussé trop loin, entre nous, qui, en fait,

Clignons Vœil du côté du a Malin ».

Je ne suis pas beaucoup plus grand clerc en démo nologie qu'en Théologie, en dépit de quelques études à l'intention de cette dernière séance,

Aneient lare :

n'est-ce pas, Edgar Poe? ni, surtout, grâces aux dieux immortels ! qu'en psy.. psy... psychologie ; mais, bien qn'inexpert aux tournois de tables ou de chapeaux, tant hauts de forme que mous ou melons ou etc., tant rondes que carrées, vel alias } je ne suis

200 SOUVBNIRS BT FANTAISIES

point sans quelque accointance avec le Seigneur des Ténèbres, — fiât Nox ! — de son nom fin de siècle, le Très Bas. — Et ceci, non pour ressasser l'à la fin insipide plaisanterie consistant à dire de ceux-là, vulgaire troupeau, vil bétail, sotte engence ! de qui le porte-monnaie, velouté de par trop denses toiles d'araignées, n'a pas assez l'horreur du vide, qu'ils voient le Diable.

Non, mes relations avec le mignon du célèbre et irrévérend chanoine Docre partent de plus bas encore, 8*il m'est permis d'oser ainsi étaler mes plaies morales, — mais ne traversons-nous pas une époque de liberté... relative, — heureusement!

Je ne veux point non plus parler de mes sept péchés capitaux, ni de la tourbe des vénielles peccadilles de votre indigne serviteur — et nul, je crois, de mes contemporains des deux sexes ne serait, dans l'occurrence, autorisé à jeter le premier caillou dans mon jardinet de coulpe et d'erreur.

Non, encore une fois, et voici, surtout, et entre autres milliers de cas, la cause et l'effet de mon satanisme à moi :

N'avez-vous pas remarqué, complices lecteurs — et lectrices, combien l'ennui est tentateur, d'autant plus tentateur qu'il se manifeste multiforme : ennui de croupir dans l'obscurité pour les jeunes de lettres, dans l'éternelle dèche et la dette archi-vivace pour la plupart des « glorieux » gloria in profundis, ou in

SOUVENIRS ET FANTAISIES

extremis, au choix! ennui, côté des dames, pour une robe où tel grand couturier s'est trompé, ou pour cet amant ou cet autre ou d'autres trop ou pas assez assidus ou jaloux, ennui pour l'enfant d'apprendre et pour le maître d'enseigner, ennui de vivre, enfin, pour tous et partout et tout le temps !

Or, l'ennui est la vraie solitude, la solitude dans le tumulte des foules aussi bien que dans les tempêtes au désert et que dans le calme en mer. Et la solitude, vœsoli ! en même temps qu'elle porte malheur, est, parpréceilence, mauvaise, détestable, abominable conseillère.

C'est elle qui détruit l'enfant la nuit et parfois le jour, elle qui :

Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents, elle qui se constitue la Muse, pardonnez, chastes Piérides ! — du criminel et du filou, elle qui souvent, trop souvent égare le poète et l'artiste ès-sinistres labyrinthes du vain Orgueil et de l'Envie, qu'elle se quolibette Emulation ou garde cyniquement son sale nom, c'est enfin elle ou plutôt lui, l'ennui de vivre qui... me dicte ces lignes, horreur ! pour, ô que bénévole dévorateur de ma prose, un peu vous faire partager mon ennui de les écrire — et d'écrire en général I Est-ce assez satanique, dites ?

Et puis, — il y a un et puis — Je Mensonge ne marque- t-il pas foncièrement le Maudit et les suppôts

SOUVBIMRS ET FANTAISIES

dudit ? Et qu'est-ce que je viens de vous envoyer là, sinon ta plus effrénée, la plus effrontée, la plus fallacieuse et pernicieuse et fellatrice et délétrice contre vérité ; car j'aime férocement, sachez-le, peuples des continents et des îles, j'aime, en vieux Parnassien, en, paraît-il (tant que ça f) symboliste inexpecté, cette gueuse entre les gueuses, cet ange par dessus les Archanges, nommée Littérature, c'est-à-dire les lettres, et les primes lettres proférées dès l'aurore de ce monde, après tout bon, furent, souvenez-vous :

Fiat lux f

si bien que, de fil en aiguille, mon très profondément prémédité vénéficiard, préjudiciable et envoutementesque discours est ourdi juste à rencontre de mon dessein, et que le Diable, encore une fois, comme en ce Papef iguière dont nous informent François Rabelais et Jean de la Fontaine — déjà nommé, — c'est la saison des prix — si bien, dis-je, qu'encore une fois, qui ne sera pas, espérons-le bien la dernière, — aura été berné comme un simple Sancho Pança, se fait à l'instar d'une réunion d'actionnaires, en fin de compte, exécuté, tel un clubman à la carte trop facile...

Et Fiat lux, et vive la Vie, — et au diable, le Diable !

Août 91.

MOMES -MONOCLES

Sous ce titre quasiment générique, je me proposa de réunir quelques-uns de mes très jeunes et jeune* encore amis affligés de la verrue en vogue ou adornésde cette fleur à la mode, comme on voudra. Je place la présente étude sous le haut patronage de notrecher et vénéré maître Leconte de Lisle, du monoculiste par excellence, qui porte beau et fier, dans son arcade sourcil... leuse, l'emblème chéri de la génération montante de cette décadence-ci.

A Edouard Dubus.

Grand, point trop mince, glabre et pâle, vif comme le mercure et causeur comme une cascatelle qui se

204 SOUVBNIRS BT FANTAISIES

rait presque un torrent, il est duelliste de naissance, amoureux de complexion, poète de race et reporter à ses heures perdues. Les belles, toutes î de Montmartre et du Quartier n'ont point d'arcanes pour lui : leur alcôve est toute sonore de ses sonnets qu'enflamme, par surcroit, la pyrotechnie du plus pur symbolisme, leurs mains, et, je crois bien, leurs pieds, tout roses de ses baisers, sans préjudice de leurs autres trésors et de ses autres caresses. Un don Juan à trois yeux, un pacha à... combien de... cœurs.

La première fois que je le vis, nous nous gourmâmes. La seconde fois nous dînâmes ensemble. Depuis notre amitié subit des fortunes diverses ; telle toute chose humaine, mais le beau fixe a fini par triompher, et je défie bien l'appendice zygomatique de ce charmant compagnon, quelle qu'en soit l'acuité et quelque pénétrante que puisse être la psychologie de son regard pourtant pénétrant en diable, de découvrir la

moindre arrière-pensée dans l'expression actuelle de ma véritable sympathie pour la gentillesse de ses

procédés — et de son esprit, ce qui ne gale rien.

A Al*in Des eaux.

Pourquoi ce doux garçon s'entend-il surnommer « l'assassin » ? Serait-ce par antiphrase et faudrait-H

SOUVBNIRS ET FANTAISIES 205

en croire la légende qui veut qu'en train de suçons surâes frisons, il ait naguère été l'objet d'une tentative de meurtre de la part d'une Espagnole soupçonnée d'être des Batignolles ? Je connais un peu la dame, et, vrai, je ne la crois pas démonstrative à ce point, mais bien très charmante et sanguinaire tout au plus comme un mouton mal enragé. Au demeurant, que de revanches cupidonesques ne prit-il pas d'autre part ! Je ne compte ~à son passif, en outre de la terrifique aventure ci-dessus indiquée, qu'une défaite, cette fois-ci brésilienne authentiquement, et . j'y compatis d'autant plus que moi-même, quelque temps après, je passais par les mêmes fourches portugo-americo-caudines. Hasards de la guerre î sombres fêtes ! Mais que diable voulez- vous ? On n'est pas des princes, ni des bœufs, comme avait coutume de dire un jeune faubourien, mon voisin d'hôpital, du temps quand je n'étais pas ce millionnaire.

Il s'appelle Alain, en bon breton qu'il est ; en bon breton aussi, il bretonne pour l'Eglise et pour le Roy, plus « millénaire », comme dit Léon Bloy, que gallican, plus pour Charles XI que pour Philippe VII, ce à quoi j'applaudis. Tout loyalisme, tout foi, sinon tout croyance. Il pratique peu et ne conspire pas. N'arbore son... monocle qu'à la rigueur.

Un nez à la Scudéry. Comment se pourrait-il. dès lors qu'il ne fût pas le Triomphant habituel que nous savons 1

A Henry Chollin.

Hyren Nilhoc pour ses lecteurs, car poète et romancier. Carliste comme ci-dessus et ultramontain nuance Grégoire Septième du nom. Peu pratiquant aussi. Assume ses féroces opinions cléricales principalement dans son costume qui tire fort sur le prêtre catholique anglais, surtout quand il complète par un haut de forme à bords plats son col comme romain « piquant d'une note » blanche le noir de la soutanelle (ou comme) hermétiquement fermé. Coiffé du pétase de feutre noir — toujours ! qu'il dispose en eône à la Salvatcr Rosa et qu'il porte très enfoncé, très en arrière, il contracte des airs mauvais garçon et parle volontiers socialisme. Mais ne voyons-nous pas le bellement féodal, l'admirablement mystique, le très décoratif Wilhelm II se pencher, non sans une grâce hautaine, sur ces questions essentiellement cordiales 1

Supporte bien une pauvreté un peu volontaire ; et, pourvu que son verre, qui est grand, s'empourpre de picon ou s' illumine d'absinthe, diurnes et nocturnes il n'y a pas d'heures pour les braves et fi de l'oppor tunisme en toutes choses ! il n'a cure et peu lui chaut

SOUVENIRS ET FANTAISIES 207

du souper non plus que du gîte... Et le reste 1 direz vous. Dame ! ses principes théologiques, bien qu'irréductibles, ne lui défendent pas de se tourner vers la Femme autrement que pour l'édifier. Alors, gare î 0 ces jeunes gens !

Par exemple, je ne sais pas pourquoi je l'ai fourré dans ce cénacle de monoclés. Car bien que (peut-être parce que) puissamment myope, son oeil est vierge de tout verre solitaire. L'honnête pince-nez les nuits de vadrouille et de chapeau mou, des lunettes — pas moins ! quand casqué du galurin des jours habillés, parent seuls (ou déparent) son visage d'adolescent ascétique avec un soupçon de bonne humeur latente et d'indulgente gausserie.

D n'a donc pas, il usurpe, mais de par l'amitié, sa place dans cette galerie de chers camarades, d'affectueux et affectionnés cadets du bonhomme un peu Jadis déjà que devient votre serviteur.

Et vite, revenons à l'orthodoxie de notre titre. Aussi bien voilà qui est réalisé, car nous avons affaire.

A Franklin Bouillon.

« The Jersey man wich a jolly glass in his eye »• Et c'est donc que vous partez, cher ami, p«ut ce

SOUVENIRS BT FANTAISIES

London gothique riche et sclect hien, pleins d'arbres et de marbres, pour cette joyeuse vieille Angleterre, — Bournemouth, Lymington, Brighton, paix, repos, bénédiction ! — séjour terrible et charmant de mes années d'exubérance, de quelle exubérance ! où maintenant grandit, en sagesse, j'espère, un autre moimôme à qui la vie puisse épargner les joies et leurs revers, paternels !

Plus heureux que votre ami. cet Ovide sur place, ibis, bon Frank, ibis in Urbem

A Dauphin Meunier et Henri Leclerq.

Le monocle incarné en deux personnes î Il est précieux de les voir côte à côte arpenter ou dégringoler le Boul' Mich\ tels que deux princes mérovingiens, superbes présomptifs imberbes fumeurs de cigarettes, on dirait de cette époque-là, tant ils lancent majestueusement la bleue fumée par les airs où flottent, savamment déchevelées, leurs immenses, gigantesques roses noires épanouies tignasses, effroi du Philistin, stupéfaction des filles, notre joie à nous romantiques un peu revenus, un peu trop rameneurs, sinon chauves furieusement, mais vibrants encore à

SOUVBNIRS BT FANTAISIES

la vue de ces reliques d'un passé qui fut amusant, et si pieusement portées par ces ordinands bénévoles.

Je les crois légèrement » mages » et comme teintés de Boudhisme, car il parait qu'il faut tout de même une religion ; on vient de découvrir çà tout à l'heure. En tous cas ce sont de bons enfants, spirituels et gais quand ils veulent bien, et leur dernière « bien bonne » consista à essayer de passer pour des mangeurs d'opium et de haschich, mais l'incompressible bon sens tôt éclata, divulguant par leur bouche, sincère en définitive, qu'aucune sensation d'aucune sorte n'avait suivi la consommation des mystérieuses substances, consommation pourtant opérée suivant tous les rites, n'est-ce pas, Dauphin 1

Affaire, s luis doute, de climat et de tempérament, diraient les presque convaincus, desquels je suis.

A Jean Moréas.

Los, los, et trois fois los !

Voici le roi, l'empereur, le demi-dieu du Monocle 1

Non content d'être le maître incontestable des rhythmes obsolètes ressuscités et des vocables

SOUVBWmS ET FANTÀISIBS

moyenâgeux et renaissance accommodés à telles et telles sauces ultramodernistes, il veut encore, et peut et a pu s'instaurer le Magiste>\ par précellence, elegctYitiCLVUtn.

L'hiver, c'est d'un manteau à triple ou quadruplepèlerine qu'il se drape, comme en 1830, pour subjuguer le sexe aimable ; l'été maints boudoirs le voient s'étendre, — sur des canapés tôt gémissant d'un double poids, — tout de gris perle investi, cravaté de claiv-tendre, bardé de faux-col moins fier mais plus rigide que son cœur tout aux belles de tous le& temps.

Mais été comme hiver, erect ou supin, dès le dilicule de même que vers ces crépuscules du soir, il retient, il accapare, il absorbe la Marque ésotérique, le Sigillé impoli u, le seul, le vrai, l'uuique et multiple et sacro-saint Monocle !

D'ailleurs pas ce môme » le moins du monde, celuici, et il ne figure en ce travail que comme l'indispensable Deus ex machina. S'il ne fait que confirmer encore non plus tout-à-fait à la prime adolescence, sa moustache le désigne suffisamment, double virgule ponctuant de leurs pointes terribles l'auréole qu'il a, le sacre un homme, que dis-je ? le proclame l'homme qu'il faut, QU'IL A FALLU !

Demandez plutôt à ces dames.

Page 1