COMME TOM TOUS CONNAISSEZ VOUS-MÊME
» Je VOUS débarrasserai de vos cautionnements y n ou plutôt je m'en débarrasserai ; le comble a du malheur serait de rester votre obligé de M cette façon. »
Quel fut le résultat , Lecteur , de cette rupture éclatante? Un mois après cette réponse , la malheureuse était dans une maison de force. En supposant qu'elle .fât coupable , et que Thymen fût offensé , ce que je ne déciderai pas , il me semble prouvé ^ que s'il est un seul homme indigne qu'on lui accordât protection, c'était Guillaume Kornman. L'infortunée qu'il abandonnait à Vamiy et qu'il enveloppait de pièges , la voila tout a coup enfermée , transformée dans les plaintes , en "voleuse , en empoisonneuse I O l'horreur des horreurs !
Maintenant quel est l'homme honnête et sensible, sortant de lire ce commerce , prié, pressé par ses amis , qui refuserait de servir une jeune femme livrée à des barbares , enceinte , arrachée de chez elle, et jetée nuitamment dans une maison de force , où le désespoir va la tuer ! Sa tète , hélas ! me disait-on , perdue par intervalle , la "jette dans de tels délires , qu'on a déjà craint pour sa vie. Une jeune femme, enfermée sur les plaintes d'un tel mari ! Est-il un seul homme d'honneur qui lui refusât son secours ! Ce n'esi
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pas moi. Je ne la conoaUsais pas même de vue ; eh bien I ce fut avec ardeur que j'entrai dans k noble ligue que la pitié formait pour elle^ que je devins Tun de ses défenseurs* J'en ai bien mieux iimé, bien plus chéri ce valeureux prince d.: Nassau , depuis que je le vis capable de cette bonté chevaleresque^ qui fait secourir même ceux qn^on ne connaît pas I
Ne nous laissons point entratDcrVN'anticipqns point sur le travail qui a procuré la sortie ^ et dont je dois compte au public , quoique je n'en fusse moi-même que le troisième ou quatrièm instniment. Déterminé k servir cette dame ^ sur la lecture de ces dégoûtantes épltres^ j'offris h main h madame la princesse de Nassau pour aller chez M. Le Noir. Elle mettait a ses démarcbei lactivité la phis touchante. Encore chaud de ma lecture 9 je iis^ chez le magistrat^ un plaidoyer hiùhtii qui bientôt réchauflDi lui-mômc : il donna les plus grands éloges ii la malheureuse détentie^ à sa douceur, à sa douleur, au ton pénétrant de ses plaintes , souvent à sa résignation. Il nous dit tout ce qu'il en savait ; mais il ajouta qu'il ne pouvait rien dans Tafia ire , nous montra troil Mémoires du mari, et vingt lettres sollicitantes; cnfm il nous prouva que l'ordre était émané do premier ministre , que Kornman et ses amii avaient sollicité en personne. 11 prétend qu'il a
tout à craindre , dît-il , de la part d'un homme qui , après lui avoir enlevé sa femme, voudrait attenter à ses jours , et qui les marchande avec elle. Je combattis Thorreur de ces accusations par leur invraisemblance, et surtout par les lettres dont J'étais déjà le porteur ; il en fiit vivement frappé , nous dit de voir tous les ministres , et me permit de l'instruire du succès de mes démarches.
Alor5 chacun fit de son mieux. Les gens de loi poursuivaient la séparation en justice ; les gens du monde sollicitaient la délivrance à la Cour. M. de Maurepas était malade, et c'était lui qu'il fallait voir ! Il mourut. Rien ne nous arrêta. Ce bon prince de Nassau (que je l'aime! ) fut tyois fois à Versailles et chez M. Amelot. Aussi m'a-t-il trouvé depuis aussi chaud pour ses intérêts , qu'il le fut en cette occasion pour ceux de cette infortunée, qu'il ne connaissait pas plus que moi! J'adore un grand seigneur dont le coeur n'est pas mort ! J'y fus moi-même au moins six fois. Lassé de ne pouvoir rejoindre le ministre , le prince écrivit, le 18 décembre 1781, cette lettre à M. Amelot.
« J'ai été , Monsieur , plusieurs fois à Ver- » sailles et nommément aujourd'hui , pour avoir » l'honneur de vous remettre un Mémoire en faw veur d'une femme persécutée. Son sort a inté-
» resêé toutes les personnes qui sont Tcr j tablenient » instruites de son affaire. Permettes^ Monsieur « » que Y'. TOUS prie de tous en faire rendre un » compte Trai , et je ne doute pas que tous ne h » mettiez au moins dans le cas de suiTre le çoun » de la justice qu'elle a iiiToquée; M« Le Noir » ayant assuré qu'il n'était pour rien dans cette » affaire, et qu'elle dépendait de tous absolument» » J'ai l'honneur d'être , etc.
Signé , le Prince de'Nabbav Siicmn»
Celte lettre est au dépôt de la Police , atec toutes les pièces qui suivent. Et moi , pendart ce temps , j'impatientais M. Le Noir. Je Itii écrivais.
Le 18 dccembre 1781.
'f II ne m'a pas été difficile hier au soir de » voir que r;ifFaire de madame Romman cora- » mcnce à vous donner un peu d'humeur. Mais » pendant que vous croyez que les gens d'af- » faircs de cette dame vous trompent, j'ose vom » assurer que les amis du mari vous en imposent » bien davantage*
» Lisez , je vous prie , ce que M. DebrugeS; » procureur ( df^ la femme ) me répond, et votu )' serez enfm convaincu que ce n'est pas k l'hôtel )^ du lieulcnaut civil, mais k l'audience du parc » civil que M. Picard ( a^^ocat de la femme) 9 a
» pris ses conclusions ^ et a insisté pour plaider » mardi dernier.
» Permettez-moi aussi de vous prévenir que ,
^ » malgré tous les efforts qu'on a faits pour re-
^ » tenir l'affaire au conseil de Colmar , il est
» sorti un arrêt qui oblige leis parties de plaider
>) au châtelet de Paris. Il faut que la demande du
^ » mari ait paru bien ridicule à ce tribunal, puis-
» que Fàrrêt a été rendu sans qu'il y ait eu aucune
» défense pour la femme. La nouvelle en est ve-
>i nue dimanche à M. Kornman , et vous Tigno-
4} riez encore hier au soir. Jugez si Ton vous
*j» trompe vous-même !
» ( Ils plaidaient en séparation, et la femme » était enfermée par une lettre de cachet! 6 dé- » sordre ! 6 désordre L...J
w J'ai envoyé hier dans le jour deux fois chez » M. Turpin ( alors conseil de Kornman ) ; •» point de réponse : pendant ce temps, Mcn- » sieur, on ne cesse d^effrayer la malheureuse •» détenue, en lui disant qu'on lui arrachera son j» enfant a Finstant de sa couche. Il y a de quoi la -» faire mourir. Vous pouvez juger à votre tour, » si toute la compassion que vous a inspirée cette » infortunée , a passé dans le Cœur d'un autre !
» Quant à moi; qùine 1 -ai jamais vue, qui ne » la connais que par le tableau très-touchant que i> votre sensibilité vous en a fait faire en ma pré-
n $eace ( à mcidame la princesse de Nassau ) je » la Tois si cruellement abandonnée ^ après une » détention de cinq mois^ pendant que le mari ji court à Spa y fait bombance , et séduit tout ce » qui rapproche; que je viens d'écrire h M. Tur- » pin f que si les intérêts de son client Tempe- » chent de me voir comme conciliateur ^ je vais » franchement offrir à cette Jeune dame et mes » conseils et mes secours , mes moyens per- » sonnels et ma bourse et ma plume, f Oui je M Fai dit et je Vai fait ; car elle était seule en » France, etn^avaitniénie à Basle^ en Suisse ^ » que des oncles trop vieuoc et des fri^res trop » jeunes , pour qu^ elle en pût rien espérer J.
» Peut-être, Monsieur, quand ils lui connaî- » tront des ressources et des défenseurs , com- » menceront-ils à rougir de réy)ondre aussi mal » au bon cœur et au bon esprit qui vous ont » porté sans cesse à rechercher les voies de conh ciliation.
)) Permettez que cette lettre soit la dernière » de mes importunités sur celte affaire... Je vis » bien hier au soir qti'oii finissait par vous impa- » tientcr en vous en parlant si souvent ; moi- « môme je n'étais pas tranquille sur le plat rôle » que la prétendue mauvaise foi du procureur ;) Dcbruges, me fesait jouer auprès de vous.
» Aujourd'hui tout est éclairci; mais je ne me
» permettrai plus de vous en étourdir. Le bieji » que je veux à madame Kornman me causerait » trop de dommage 9 s'il allait jusqu^à altérer vos » bontés pour moi , qui m'honore d'être avec w le plus inviolable et respectueux attachement ,
« MONSIE UR,
Votre, etc.
Signé Caron de Beaumarchais.
Cette lettre existante au dépôt de la police , prouve déjà que , malgré tout mon mépris pour le mari , je courais après M* Turpin, son conseil, pour essayer de les réconcilier. Ma religion est que , lorsqu'une pauvre femme a épousé un méchant homme, sa place est d'être malheureuse auprès de lui ; comme le sort d'un homme est de rester aveugle , quand on lui a crevé les yeux.
M« Silvestre, avocat aux conseils, pouvait seul voir l'infortunée. 11 écrivait à M. Le Noir;M*Debruges , son protecteur, écrivait à M. Le Noir ; j'écrivais à M. Lenoir ; le prince de Nassau^ tout le monde écrivait à M. Le Noir; il ne savait auquel entendre. J'avais vu M. le comte de Maurepas en octobre. Avec un esprit d^aigle, il avait l'âme douce. 11 m'avait écouté, entendu, avait vu
les lettres de Guill Korn..... en avait été fort
surpris , m'avait dit de voir M. Anjelot , de lui
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raconter toutes ces choses et d^en parler à M. le comte de Vergennes , qu'ils en raisonneraieiu ensemble^ parce qu^elle était étrangère.
J'avais couru chez les ministres; et partout même plaidoyer. M. de Maurepa^ n'était plui* Mais rien ne put lasser mon zèle. Enfîn le 127 de décembre j'obtins la faveur insigne de rapporter la joie dans Taffreux séjour des douleurs. Ma demande était si modeste I Elle plaide en séparation , contre un homme qui se dérange ^ et qui ne Ta fait enfermer que pour ne lui rendre aucun compte; il s'est hâté de prendre l'attaquei de peur d'être écrasé du poids de la défense. Je demande 9 ou plutôt c'est elle qui demandeiCar j'ai son placet à la main , qi'on la délivre de l'horreur d'accoucher dans une maison de force , entre les hurlements des folles, et les chansons des prostituées I L'accoucheur vous en répondra^ vous la rendra sur votre premier ordre. Elle est de la meilleure maison de Bâie y mariée à un mcchant homme; elle plaide en séparation; il n'a pu la vendre vivante , il voudrait en hériter morte !..•• Quel malheur d'être souverain ou ministre ! on n'a pas le temps d'être instruit; la méchanceté qui veille autour de vous y prend toujours si bien son moment , qu'avec le désir d être juste y sans le savoir on fait des injustices ! Il y a trois mois que vingt personnes courent pour ob-
enir le redressement d^ celle-ci. Je remis son némoire, on le lut.
Dieux ! j'obtins Tordre l et le v#ici.