‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 1 sur 279 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Chez LiopoLD COLLIN, Libraire , rue Gttp-le-Cœur.'

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P R È F A iÇiE

Hf N écritâtt t ciettÎB pïëîâicè ,* mon. fcût .iî^est pas de rechei*cher ofeetiseiiient si j'ai mis au 'théâtre une pièce bonne du mauVàiâé ;'il n'est plus temps pour moî^: mais d^èxamînér scrupuleusement /et je lé dois toujours , isi j'ai fait 'uqe oeuvre blâ- ' mable.

Personne n'étant ténu de feirç ^me comédie qui ressemble auic autres; ^T je ipe suis écarté d'un chemin trop battu , pour des raisons qui m'ont paru solides , ïra-t-on mp )u]ger ^ comme Tont fait MM. tels y eut des règles qui ne sont pas les miennes? imprimer puérilement que je reporte l'art k son enfance ^^ parce que j'en.treprends. de trayer un nouveau sentier à cet an dont la loi première , et peut-être là seule , ,est d'amuser en instruisant? Mais ce n^eât pas de cela qu'il

Il y a souvent très-lpindu mal que l'on dît d*ùn ouvrage à celui qu'on en pense. Le trait qui nous poursuit f le mot qui importune reste enseveli dans le cœur , pendant que la bouche se venge

Thedtiv. II. I

en blâmant presque tout le reste : de sorte qu^on peut regarder comme un point établi au théâtre , -.c]|jif€Bi fait de reproche à Fauteur^ ce qui nous . àSeéte le plus est ce dont on parle le moins. : •- ' "Il rest pôuV^tre utile de dévoiler , aux Veux de * ' *' * tous , ce double aspect des comédies ^ et j'aurai fait encore un bon/isage de la mienne , si je parviens^ en k scrutant^ à fixer l'opinion publique sur ce qu'on doit entendre par ces mpts ; Qu'est* ce que la décence. théâtrale ?

A force de nous montrer délicats « fins connaisseur^y et /d'affecter ^ comme j'ai dit autre part y l'hypocrisie de la décence auprès du relâ* chement des moeurs ^ nous derenoos des êtres nuls , incapables de s'amuser et de juger de ce qui leur convient : faut-il le dire enfin ? des bé<* gueules rassassiées qui ne savent plus ce qu'elles veulent , ni ce qu'elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si rebattus^ bon ton, bonne com^ pagnie, toujours ajustés au niveau . de chaque . insipide cotterie^ et dont la latitude est si grande qu'on ne sait où ils commencent et finissent ^ ont détruit la fi^anchè et vraie gaîté qui distinguait de tout autre y le comique de notre nation.

Ajoutez-y le pédantesque abus de; ces autres grands mots décence et bonnes mœurs y qui donnent un air si important y si supérieur , que nos jugeurs de comédies seraient désolés de

il àtoir pas à le^ proncmcer sur toutes les pièces de théâtre^ et tous coliûaitrez à-^peu--près ce qui garotte lé génie ^ intimide tous les auteurs , et ^orte un coup mortel à la yigueur de l'intrigue ^ sans lamelle il n'y a pourtant que du bel esprit à la glace ^ et des comédies de quatre jours*

Ënfiiï ^ pour dernier ndail , tous les états de la tociété sont parvenus à se soustraire à la censure dramatique : où. ne pourrait mettre au théâtre les Plaideurs de Racine ^ sans entendve aujour^ d'hui les Dahdins et les Brid^oisons , même des gens plus éclairés y s'écrier qu'il n'y a plus ni mœurs , ni respect pour les magistrats.

On ne ferait point lé Turc^ifiet^ Sans avoir à Finstantsur les bras^ fermes^ sous-fermes ^ traites et gabel^s , droits réunis , tailles , taillons ^ lé trtip-pleia ^ le trop-bu , tous les impositeurs royaux. Il est vrai qu'aujourd'hui Turcaret n'a t>lus de modèles. On l'offrirait sous d'autres traits ; l'obsucle resterait le même.

On ne jouerait point les Fâcheux ^ les Mar^ guis , les Emprunteurs de Molière , sans ré- Tolter à la fois la haute^ là moyenne ^ la moderne et l'antique noblesse. Ses Ferumes suivantes itri^ feraient nos féminins bureaux d'esprit ; mais quel calculatcurpeut évaluer la fgrce et la longueur diV levier qu'il faudrait , de nos jours , pour élever jusqu'au théâtre l'œuvre sublime du Tartuffe ?

Aussi Fauteur qui se compromet avec le public pour V amuser y ou pour ^instruire , au lieu d'intriguer à. son choix son ouvrage^ est-il obligé de tourniller dans des incidents impossibles y de persiffler au lieu de rire , et de prendre ses modèles hors de la société y crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne connaissait aucun en composant son triste drame.

J'ai donc réfléchi que si quelque homme courageux ne secouait pas toute cette poussière > bientôt Tennui des pièces françaises porterait la nation au frivole opéra-comique > et plus loin encore, aux boulevards, à ce ramas infect de tréteaux élevés à notice honte , où la décente liberté bannie du théâtre français , se change en une licence effrénée ; où la jeunesse va se nourrir de grossièi^s inepties^ et perdre, avec ses mœurs, le goût de la décence et des chefs-d'œuvres de nos maîtres. J'ai tenté d'être cet homme ^ et si je n'ai pas mis plus de talent k mes ouvrages , au moins mon intentioQ's'èst-elle manifestée dans tous.

J'ai pensé, je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathétique , ni profonde moralité , ni bon et vrai comique au théâtre 9 sans des situations fortes , et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale , dans le* sujet qu'on veut traiter; L'auteur tragique, hardi dans ses moyens, ose admettre le crime airoce ; les conspirations y

l'usurpation du trône , le meurtre , Teinpoisonnement , l'inceste dans OEdipe^ et Phèdre ; le fratricide dans Vendôme ; le parricide dans Ma-^ homet; le régicide dans Machbety etc. etc. La comédie y moins audacieuse , n'excède pas les di^<mvenanccs y parce que ses tableaux sont tirés de nos mœurs; ses sujets, de la société. Mais c<»nment frapper sur FaTarice^ à moins de mettl*e en scène nn méprisable arare? démaisquer l'hypocrisie^ sans montrer , comme Orgon dans le Tartuffe y un abominable hypocrite ^ épousant sa fille et convoitant sa /femme ? un homme à bonnes fortunes , sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes? un joueur effréné , sans l'envelopper de fripons ^ s'il ne l'e^ pas^ déjà lui-même ?

Tous ces gras-là sont loin d'être Tertuenx ; l'auteur ne les doone pas pour tels : il n'est le patron d'aucun d'eux ; il est le peintre de leurs Tices. Et parce que le lion est féroce , le loup Yorace et glouton^ le renard rusé ^ cairteleux , la fable est-elle sans moralité ? quand l'auteur la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du corbeau le fromage dans la gueule du renard y sa moralité est remplie : s'il la tournait contre le bas flatteur^ il finirait son apologue ainsi : le renard s^en saisit, le dévore; mais le fromage était einpoisonné^ La fable est

une comédie légère ^ ettoute comédie n'eiit qu W long apologue : leur différence est ^ que dans la fable les animaux ont de Fesprit; et que dan$ notre comédie les hommes sont souvent des bétes« et qui pis e$t^ des bêteç méchantes.

Ainsi f lorsquie Molière ^ qui fut si tourpienté par les sots , donne k YAyare un fils prodigue fSf vicieux qui lui vole sa cassette y et 1 injuria eii face ; est-ce des vertus ou des vices qu'il ti}*e sa moralité ? Que lui importent ses &ntôqies ? x^est vous qii'il entenjd corriger. 11 est vrai que \e^ af? iickeurs et balayeurs littéraires d^ ^^^ temps , fie manquèrent pas d'apprendre au boii publip comr bien tput ceja était horrible ! Il est aussi prouvé que des envieux très^mportants y ou des iinport tants très-envieux y s0 déchaînèrent contre lui, Voyez le sévàre ^oileau dans son épttre au grand Racine^ vienger son ami qui n'est plus ^ e^ rappelant ainsi les faits :

L'ignorance et l'erreur à sc$ naissantes pièces. En habita ^e marquis, en robes de comtesses > Venaient pour diffamer son cfaefrd'œiivre nouveau, Et seqouaiisnt la tète è rendroît le plus beau. Le Commandeur voulait la scène plus ^exacte ; Le Vicomte indigné , sortait au second acte : L'un, défenseur zélé des dévots mis en jeu, Pour pn'i: de ses bons mots, le condamnait au fen^ Usnire^ fougueux Marquis y Ini déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au .r^rteire.

On voit même dans un placet de Molière à Louis XIV qui fiit si grand en protégeant les arts, et sans le goût éclairé duquel notre théàa*e n'aurait pas un seul chef-d'œuvre de Molière ; on voit ce philosophe auteur se plaindre amèrement au roi y que pour avoir démasqué les hypocrites y ils imprimaient mrtout qu'il était un libertin , un impie , un aînée , un démon vêtu de chair, habillé en homme ; et cela s'imprimait avec Approbation et privilège de ce rôi qui le protégeait : rien^à-dessus n'est empiré.

Mais , parce que les personnages d'une pièce s'y montrent sous des mœurs vicieuses^ Êiut-il les bannir de la scène ? Que poursuivrait-on au théâtre? les travers et les ridicules? cela vaut bien la peine d'écrire I ils sont chez nous comme les modes ; on ne s'en corrige point ^ on .en change.

Les vices y les abus y voilà ce qui ne changé point y mais se déguise en mille formes sous le masque des mœurs dominantes : leur arracher ce , masque et les montrer à découvert y telle est la . noble tâche de l'homme qui se voue au théâtre. Soit qu'il moralise en riant , soit qu^ pleure en moralisant : Heraclite ou Démocrite y il n'a pas un autre devoir ; malheur à lui 9 s'il s'en écarte. On ne peut corriger les hommes qu'en les fesant voir tels qu'ils sont* Lia comédie udle et véri*

digue, ij'est point. uçi éloge, menteur^ un vain discours d'Académie»

IVIais sardons-nous JbieA de confondre cette cH tique générale, un des pjus nobles buts de Vart, avec la satir^e odieuse ^e^ penioanelle : Tavaptage de la première e^ .de, corriger sang bïesser. Faites prononcer au théâtre par llxomme juste , aigri de Thorftble abus des bienfaits , tous les hommes sont des ingrats : quoique chacun soit bien près de penser comme lui y .personne né s^ofFensera» Ne, pouvant y avoir un ingrat, sans qu'il existe un bienfaiteur, ce reproche même établit une balance égale entre les bons et mauvais coeurs; on le, sent, et cela console. Que si r humoriste répond qu'un bienfaiteur fait cent ingrats j^ on répliquera justement , qu7/ ny a peut-être, pas^ un- ingrat qui n^ait été plusieurs fois bienfaiteur : et cela console encore. Et c'est ainsi qu'en généralisant, la critique la plus amère porte du fruit, sqB^ nous bless^ ; quand la satire personnelle , aussi stérile que funeste , blesse toujours et ne produit jamais. Je hais partout cette flèrnière , et je la crois un si punissable . abus , que j'ai plusieurs fois d'office invoqué la vigilance ctu magistrat, pour empêcher que le théâtre ne devint une arène de gladiateurs , où le puissant ge crût en droit de faire exercer ses vengeances par I^s plumes vénales , et pialheureu-

sèment trop communes^ qui mettent leur bassesse à l'enchère.

N'ont-ils donc pas assez ^ ces Grands , des mille et un feuilliâtes , feseurs de bulletins , afficheurs , pour y trier les plus mauvais , en choisir un bien lâche ^ et dénigrer qui les offusque? On tolère un si léger mal^ parce qu'il est sans conséquence^ et que la vermine éphémère démange un instant et périt ; mais le théâtre est un géant qui blesse à mort tout ce qu'il frappe. On doit réserver ses grands coups pour les abus et pour les maux publics.

Ce n'est donc ni le vice ni les incidents qu'il amène 9 qui font l'indécence théâtrale; mais le dé£iut de leçons et de moralité. Si l'auteur ^ ou [ faible ou timide, n'ose en tirer de son sujets

voilà ce qui rend sa pièce équivoque ou vicieuse.

Lorsque je mis Eugénie au théâtre ( et il faut bien que je me cite y puisque c'est toujours moi qu'on attaque) , lorsque je mis Eugénie au théâtre, tous nos jurés-crieurs à la décence y jetaient des flanunes dans les foyers sur ce que j'avais osé montrer un seigneur libertin ^ habillant ses valets en prêtres , et feignant d epouàer une jeune personne qui parait enceinte au théâtre , sans avoir

été mariée.

Malgré leurs cris^ la pièce a été jugée , si-

lO PRÉFACE.

non le meilleur ^ au moins le plus moral des drames^ constamment jouée sur tous les théâtfes^ et traduite dans toutes les langues. lies bons esprits ont tu que la moralité , que l'intérêt y naissaient entièrement de Tabus qu'un homme puissant et vicieux fait de son nom y de son crédit y pour tourmenter une faible fille , sans appui , trgmpée ^ vertueuse et délaissée. Ainsi tout ce que l'ouvrage a d'utile et de bon , natt du courage qu'eut l'auteur d'oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de liberté.

Depuis y j'ai fait les Deux Amis , pièce dans laquelle un père avoue à sa prétendue nièce qu'elle est sa fille illégitime : ce drame est aussi très - moral , parce qu^à travers les sacriGces de la plus parfaite amitié , l'auteur s'attache à y montrer les devoirs qu'impose la nature sur les iruits d'un ancien amour , que la rigoureuse dureté des convenances sociales f ou plutôt leur abus , laisse trop souvent sans appui*

Entre autres critiques de la pièce ^ j'entendis dans une loge auprès de celle que j'occupais , un jeune Important de la Cour , qui disait gaiment à des dames : « l'auteur^ sans doute , est un » garçon fripier qui ne voit rien de plus élevé x> que des commis des fermes , et des marchands M d'étoffes ; et c'est au fond d'un magasin qu'il » va chercher les nobles amis j^u^il traduit à la

PRÉFACE. Il

» êcène française I » Hélas I Monsieur , lui dis-je en m^ayançant^ il a fallu du moins les prendre où il n'est pas impossible de les supposer. Vous ririez bien plus de Tauteiir , s'il eût tiré deux vrais amis de TOEil-de-bœuf ou des carrosses ? Il £mt un peu de vraisemblance ^ méine dans les ^ctes Tertueux.

Me lirrant h mon gai caractère, )'ai depuis tenté , dans le Barbier de SéviUe ^ de ramener au théâtre Tançienne et franche galté, en Talliant ^Tec le ton léger de notre plaisanterie actuelle ; inais comme cela même était une espèce de nouveauté , la pièce fut vivement poursuivie. Il semblait que j'eusse ébranlé TÉut ; f excès des pré* caudons qu'on prit et des cris qu'on fit contre moi^ décelait surtout la frayeur que certains vicieux de ce temps ayaient de s'y voir démasqués. La pièce fut censurée quatre fois , cartonnée trois fois sur l'afiSche f ^ l'instant d'être jouée , dé^ noncée mèmç au Parlement d'alors ; et moi , frappé de ce tumulte , je persistais à demander que le public restât le juge de ce que j'avais destiné à l'amusisment du public.

J^e l'obtins au bout de trois ans, après les (Jaœeurs , les éloges ; et chacun me disait tout bas ; Faites*nous donc des pièces de ce genre , puisqu'il n'y a plus que tous qui osie? rire en fice.

Un auteur désolé par la cabale et les criards , mais qui toîc sa pièce marcher , reprend cou^ rage y et c'est ce que j'ai foit. Feu M. le prince de Conti, de patriotique mémoire ( car en frappant Tair de son nom , l'on sent vibrer le vieux mot Patrie ) ; feu M. le prince de Conti , donc , me porta le défi public #de mettre au théâtre ma préface du Barbier^ p]us gaie, disait * il , que la pièce , et d'y montrer la faniille deFigarOy que j'indiquais dans cette préface. Monseigneur, lui répondis-je, si je mettais une seconde fois ce caractère sur la scène , comme je le montrerais plus âgé , ' qu'il en saurait quelque peu davantage , ce serait bien un autre bruit , et qui sait s'il verrait le jour ! Cependant, par res^ pect, j'acceptai le défi ; je composai cette Folle Journée, qui cause aujourd'hui la rumeur. Il daigna la voir le premier. C'était un homme d'un grand caractère, un prince auguste» ua esprit noble et ' fier : le dirai - je ? il en fut content. *"

Mais quel piège , hélas I j'ai tendu au jugement de nos critiques en appelant ma comédie du vain nom de Folle Journée ! mon objet était bien de lui ôter quelquïmportance ; mais je ne savais pas encore à quel poiht un changement d'annonce peut égarer tous les esprits. En lui laissant son véritable tiux , on eût lu PEpowx:

PRÉFACE. i5

suborneur. C'était pour eux une autre piste ; on

me courait différemment. Mais ce nom de Folle

Journée , les .a mis à cent lieues' de moi : ils

n'ont plus rien yu daus TouTrage que ce qui n'y

sera jamais ; et. cette remarque un . peu sévère

sur la facilité de prendre le change , a plus

d'étendue qu'on ne croit. Au lieu du nom de

Georges Dandin , si Molière eut appelé son

drame la Sottise des alliances ^ il eût porté

bien plus . de fru& : si Regnaid eût nommé son

Légataire » Az Punition du célibat , la pièce

Vkfixxs eut fait frémir. Ce à quoi il ne songea pas y

je l'ai fait avec réflexion. Mais y qu'on ferait un

beau chapitre sur tous les jugements des hommes .

et la morale du théâtre , et qu'on pourrait in»

tituler : de l^ influence de l* Affiche!

Quoi qu'il en soit, la Folié Journée resta cinq aos au portefeuille; les comédiens ont su que ' je Tavais, ils me l'ont enfin arrachée. S'ils ont bien ou mal fait p^im eux , c'est ce qu'on a pu voir depuis* Soit que la difficulté de la rendre excitât leur émulation ; soit qu'ils sentissent avec le public que pour lui plaire en comédie il fallait de nouveaux efforts , jamais pièce aussi diffî^ cile. n'a été jouée avec autant d'ensemble; et si l'auteur ( comme on le dit) est resté au-dessous de lui-même y il n'y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n'ait établi, augmenté ou confirmé

i4 PRÉFACE.

la réputatioa. Mais reyettons à sa lecture^ à Fadoption des comédiens.

Sur I'é]oge* outré qu'ils en firent , toutes les sociétés voulurent le connaître , et dès - lors il fiadlut me faire des querelles de toute espèce , ou céder aux. instances universelles* Dès-lors aussi les grands ennemis de Fauteur ne manquèrent pas de répaiidne à la Cour qu'il blessait dans cet ou* vrage^ d'ailleiurs un tissu de bêtises ^ la reli-^ gion y le gouvernement ^ tous les états de la société , les bonnes mœurs y et qu^enfin la vertu j était opprimée , et le vice triomphant ^ comme de raison ^ ajoutait «on. Si les graves Messieurs' qui Font tant répété me font Fhonneur de lire cette préface , ils y verront au moins qae j'ai cité bien juste ; et la bourgeoise intégrité que je mets à .mes citations y n'en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.

Ainsi, dans le Barbierde Sévilley je n'avais qu'ébranlé l'Etat ; dans ceJKpuvel essaie plus in£àme et plus séditieux , ]e le renversais de fond en comble. 11 n'y avait plus rien de sacré si Fun permettait cet ouvrage. On abusait l'autorité par les plus insidieux rapports ; on cabalail auprès des corps puissants ; on alarmait les dames timorées; on me fesait des ennemis sur le prie- Dieu des oratoires : et moi^ selon les hommes et les lieux y je repoussais la basse intrigue ^ par

/ PRÉFACE. i5

mon excessive pauaice , par la roideur de mon respect^ Tobstinaiion de ma docilité ^ par la raison y quand on voulait l'entendre.

Ce combat a dtu*é quatre ans. Ajoutez - les ' aux cinq du portefeuille ; que reste-t*il des allusions qu'on s'efforce à voir dans Fouvrage ? Hélas ! quand il fut composé > tout ce qui fleurit aujourd'hui ^ n'avait pas même encore germé ; c'était tout un autre univers*

Pendant ces quatre ans de débat je ne demandais qu'un censeur ; on m'en accorda cinq ou six* Que virent-ils dans l'ouvrage , objet d'un tel déchaînement? La plus badine des intrigues* Un grand seigneur espagnol , amoureux d'une jeune fiile qu'il veut séduire, et les efforts que cette fiancée , celui qu'elle doit épouser , et la femme du seigneur, réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu, queson rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout puissau t pour laccomplir* Voilà tout , rien de plus. La pièce est sous vos yeux.

D'où naissent donc ces cris perçants ? De ce qu'au lieu de poursuivre un seul caractère vicieux, comme le joueur, l'ambitieux, l'avare, ou ^hypocrite , ce qui ne lui eût mis sur les bras qu'une seule classe d'ennemis , l'auteur a profité d'une composition légère , ou plutôt a formé son plan de &çon à y faire entier la critique

i6 PRÉFACE.

d'une foule d'abus qui dést>lent la société. Mais comme ce n'est pas la ce qui gâte un ouvrage aux yeux du censeur éclairé^ tous , en l'approuvant y l'ont réclamé pour le théâtre. 11 a donc fallu l'y souffrir : alors les grands du. monde ont vu îouer avec scandale ,

Cette Pièce où l'on peîtit un insolent valet Disputant sans pudeur son épouse à son maître.

M, Gudin,

Oh I que j'ai de regrets de n'avoir pas fait de ce sujet moral y une tragédie bien sanguinaire ! Mettant un poignard à la main de l'époux outragé 9 que je n'aurais pas nommé Figaro y dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il aurait vengé son honneur dans des vers quarrés y bien ronflants , et que mon jaloux^ tout au moins général d'armée, aurait eu pour rival quelque tyran bien horrible et régnant au plus mal sur un peuple désolé ; tout cela y très-loin de nos moeurs y n'aurait y je crois y blessé personne ; on eût crié bras^o I ouvrage bien moral t Nous étions sauvés y moi et mon Figaro sauvage- Mais ne voulant qu'amuser nos Français et non faire ruisseler les larmes île leurs • épouses y de mon coupable amant j'ai &it un jeune seigneur de ce temps là y prodigue y assez galant y même

titi J)€lu libertin , k-peu-près comme les aiitreS seigneurs de ce temps-la. Mais qu'oserait - on dire aU théâtre d'un seigneur , sans les offenser tous , sinon de lui reprocher son trop de ga-" lanterie? N'est-ce pas la le défaut le moins con^ testé par eux-mêmes ? J'en Vois beaucoup d'ici ^ , rougir modestement ( et c'est un noble 'effort) en convenant que j'ai raison.

Voulant donc faire le mien coupable^ j'ai eu le respect généreux de ne lui prêter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais pas ? que c'eût été blesser toutes les vraisemblances ? Concluez donc en faveur de ma pièce, puisqu'eufin je ne l'ai pas fait.

Le déiaut même dont je l'accuse n'aurait produit aucun mouvement comique , si je ne lui avais gaiment opposé l'homme le plus dégourdi de sa nation 9 le véritable Figaro, qui tout en détendant Suzanne , sa propriété , se moque des projets de son maître , et s'indigne très-plaisam^ ment qu il ose jouter de ruse avec lui, maître passé daps ce genre d'escrime.

Ainsi y d'uue lutte assez vive entre l'abus de la puissance, l'oubli des principes > la prodiga^ liléy l'occasion y tout ce que la séduction a de plus entraînant; et le feu, l'esprit> les ressources que l'infériorité piquée au jeu, peut opposer à cette attaque ; il naît dans ma pièce un jeu plai-

Thédtœ. II. 2

i8 PRÉFACE.

sant d'inirîgue > où Y époux suborneur ^ cotitfarîe , lassé y harrassé^ toujours arrêté dans ses vues^ est obligé , trois ibis dans cette journée , de toniber aux pieds de sa fenoime qui , bonne , indulgente et sensible , finit par lui pardonner : c'est ce qu'elles font toujours. Qu'a donc celte moralité de blâmable ^ Messieurs ?

La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prends? Accueillez - en une plus «évère qui blesse vos yeux dans l'ouvrage,, quoique vous ne l'y cherchiez pas : c'est qu'un seigneur assez vicieux pour vouloir prostituer à ses caprices tout ce qui lui est subordonné, pouf* se jouer , dans ses domaines , de la pudicité de toutes ses jeunes vassales , doit finir comme celui-ci , par être la risée de ses valets. Et c'est ce que Tauteur a très-fortement prononcé, lorsqu'en fureur, au cinquième acte, Almavwa , croyant confondre une femme infidèle, montre à son jardinier un cabinet , en lui criant : Encres-fy toiy Antonio ; conduis devant son juge P infâme qui m^a déshonoré ; et que celui-ci lui répond: Iljr a , parguène , une bonne Providence ! Fous en avez tant fait dans le pays , qu'il faut bien

aussi qu'à votre tour.

Cette profonde moralité se fait sentir dans tout l'ouvrage; et s'il convenait à l'auteur de démontrer aux adversaires qu'à travers sa forte

leçon il a porté la coûsidération pour la dignité du coupable y plus loin qu'on ne devait l'attendre de la fermeté de son pinceau ; je leur ferais remarquer que , croisé dans tous ses projets ^ le comte Almavwa se yoit toujours humilié y sans être jamais avili.

En effet, si la comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie dans le dessein de le trahir ; devenue coupable elle-même, elle ne pourrait mettre à ses pieds son époux sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse intention de Fépouse ^ brisant un lien respecté y l'on reprocherait justement à Fauteur d'avoir tracé des mœurs blA^ mables : car nos jugements sur les moeurs se rapportent toujours aux femmes; on n'estime pas assez les hommes pour tant exiger d'eux sur ce point délicat. Mais , loin qu'elle ait ce vil projet y ce qu'il y a de mieux établi dans l'on-vrage, est que nul ne veut faire une tromperie au comte, mais seulement l'empêcher d'en faire a tout le monde. C'est la pureté des motifs qui sauve ici les moyens du reproche ; et de cela seul que la comtesse ne veut que ramener son mari 9 toutes les confusions qu'il éprouve sont certainement très-*morales ; aucune n'est avilissante.

Pour que cette vérité vous frappe davantage y l'auteur oppose à ce mari peu délicat ^ la plu0

Hù PRÉFACE,

vertueuse des femmes^ par goût et par principes.

Abandonnée d'un époux trop aimé, quand Texpose-t-on à vos regards ? Dans^ le moment critique où sa bienvelHance pour un aimable enfant , son filleul^ peut devenir un goût dangereux, si elle permet au ressentiment qui l'appuie , de prendre trop d'empire sur eWe. C'est pour mieux faire ressortir l'amour vrai du devoir, que Fauteur la met un moment aux prises avec un goût naissant qui le combat. Oh ! combien on s'est étayé de ce léger mouvement dramatique , pour nous accuser d'indécence ! On accorde à la tragédie que toutes les reines , les princesses ayent des passions bien allumées qu'elles combattent plus ou moins ; et l'on ne souffre pas que , dans la comédie , une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre faiblesse! O grande influence de L'Affiche ! Jugement sûr et conséquent ! Avec la diflérence du genre, on blâme ici ce qu'on approuvait là. Et cependant, en ces deux cas , c'est toujours le même principe : point de vertu sans sacrifice.

J'ose en appeler à vous , jeunes infortunées , que votre malheur attache à des Almavîva ! Distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins , si quelqu'intérêt importun , tendau.t trop a les dissiper, ne vous avertissait enfin

PRÉFACE. :ii

qu'il est temps de combattre pour elle? Le cbagria de perdre ua mari n'est pas ici ce q\A nous touche ; un regret aussi personnel est trop loin d'être une vertu. Ce qui nous plaît dans la comtesse , c'est de la ^oir lutter franchement contre un goût naissant qu'elle blâme , et des ressentiments légitimes. Les efforts qu'elle fait alors pour ramener son mfidèle époux , mettant dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son .goût et de sa colère^ on n'a nul besoin d'y penser pour applaudir ^ son triomphe; elle est un modèle de vertu , l'exemple de son sexe et l'amour du nôtre.

Si cette métaphysique de l'honnêteté des scènes ; «i ce principe avoué de toute décence théâtrale , n'a point frappé nos juges à la représentation ; c'est vainement que j'en étendrais ici le développement et les conséquences; un tribu^ nal d'iniquité n'écoute point les défenses de l'accusé qu'il est chargé de perdre; et ma comtesse n'est point traduite au parlement de la nation : c'est une commission qui la juge.

On a vu la légère esquisse de son aimable caractère^dans la charmante pièce d'/^e£/n?i/^eme'/i^« Le goût naissant, que la jeune femme éprouve pour son petit cousin l'ofEcier^ n'y parut blâmable, à personne ; quoique la tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d'autre

manière, si Fépoux ne fut pas rentré, comme dit 1 auteur, heureusement. Heureusement aussi l'on n'avait pas le projet de calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi à ce doux intérêt qu'inspire une jeune femme honnête et sensible, qui réprime ses premiers goûts ; et notez que dans cette pièce, Tépoux ne parait qu'un peu sot; dans la mienne , il est infidèle ; ma comtesse a plus de mérite.

Aussi , dans l'ouvrage que je défends , le plus Téritable intérêt se porte- t-il sur la comtesse ! le reste est dans le même esprit.

Pourquoi Suzanne la camariste , spirituelle , adroite et rieuse , a-t-elle aussi le droit de nous intéresser? C'est qu'attaquée par un séducteur puissant, avec plus d'avantage qu'il n'en faudrait pour vaincre une fille de son état, elle n'hésiie pas à confier les intentions du comte, aux deux personnes les plus intéressées à bien surveiller sa conduite • sa maîtresse et son fiancé. C'est que , dans tout son rôle , presque le plus long de la pièce, il n'y a pas une phrase , un mot, qui ne respire la sagesse et l'attachement à ses devoirs : la seule ruse qu'elle se permette , est en faveur de sa maîtresse , à qui son dévouement est cher ^ et dont tous les voeux sont honnêtes.

Pourquoi , dans ses libertés sur son maître ^ Figaro m'amuse-t-il; au lieu de m'indiguèr? C'est

que ^ l'opposé des valets j il n^est pas y et tous le

savez y le malhonnête homme de la pièce : en le * '

voyant forcé , par son état , de repousser Finsulte

avec adresse 9 on lui pardonne tout^ dès qu'on

sait qu'il ne ruse avec son Seigneur^ que pour \

garantir ce qu'il aime y et sauver sa propriété. ^

Donc , hors le comte et ses agents y chacun

fait dans la pièce à-peu-près ce qu'il doit. Si vous

les croyez malhonnêtes y parce qu'ils disent du

mal les uns des autres ^ c'est une règle très-fautive. Voyez nos honnêtes-gens du siècle ; on passe la vie à ne faire autre chose ! Il est même tellement reçu de déchirer sans pitié le^ absents y que moi^ qui les défends toujours, j'entends murmurer très-souvent : quel diable d'homme ^ et qu'il est contrariant ! il dit du bien de tout le monde !

Est-ce mon page, enfin, qui vous scandalise? et l'immoralité qu'on reproche au fond de l'ouvrage , serait-elle dans l'accessoire ? O censeurs délicats ! beaux esprits sans fatigue ! inquisiteurs pour la morale , qui condamnez en un clin-d'œil les réflexions de cinq années ; soyez justes une fxÀSy sans tirer à conséquence. Un enfant de treize ans y aux premiers battements du cœur, cherchant tout y sans rien démêler y idolâtre , ainsi qu'on l'est à cet âge heureux , d'un objet céleste pour lui y dont le hasard fit sa marraine , est-il un sujet de scaudale? Aimé de tout le monde au château j

vif, espiègle et brûlant^ comme tous les enfenta spirituels , par son agitatioû exirême, il tiérango dix fois , saus le vouloir, l'es coupables projets du comte# Jeune adepte de la nature ! tout co qu'il voit a droit de Tagiter : peut-être il n'est plus un enfant; mais il n'estpas encore tin bomme; et c'est le moment que j'ai choisi , pour qu'il obtînt de Tintérêt » sans forcer personne à rougir. Ce qu'il éprouve innocemment, il Tinspire partout de mênre. Direz-vous qu'on l'aime d'amour ? Censeurs ! ce n'est pas là le mot : vous êtes trop éclairés pour ignorer que l'amour , même le pl'i« pur , a un ibotif intéressé : xm ne l'aime donc p^ encore; on sent qu'un jour on l'aimet*a, El c'efet ce que l'auteur a mis avec gaîté dans là bouckte de Suzanne, quand elle dît à cet eijiaat : Oh? ^ans trois ou quatre ans , ,je prédis que ^uous

^erez le plus grand petit vaurien !

Pour lui imprimrer plus fortement le caractère de l'enfance , nous le fesons exprès tutoyer par Figaro* Supposez-lui deux ans de phis, ^ei valet dans le château nrendi*ait ces libertés ? Voyez-le à la fin de son rôle >• à pleine a-t-il tin i^abit d'oflficier, qu'il porte la main k l'épée aux premières railleries du comte , sur le qtï^roquô d'un souttlet* H sera fier, notre étourdi! mais c'est un enfant I rien de plus* N'ai-je pas vu nos damea daus }e$ logeç aimer mou pajge -à la folie ? Quq

lui Toula ient-elles ? hélas ! rien : c'était de Tintérét aussi ; ikiais ^ comme celui de la comtesse ,

un pur et naïf intérèc. • . « . • un intérêt sans

intérêt.

Mais est-ce la pei'sonne du page ou la conscience du Seigneur ^ qui fait le tourment du dernier , toutes les fois que lautetir les condamne à se rebcontrer dans la pièce ? Fixe2 ce léger aperçu , il peut vous mettre sur sa Toie ; ou plutôt apprenez de lui y que cet enfant n'est amené que pour ajouter k k moralité de Fou-* vrage, en vous montrant que l'homme le plus absolu chez lui> dès qu'il suit im projet coupable ^ peut être mis au désespoir par l'être le moins important > par celui qui redoute le plu^ de se refBcoBtï^er sur sa route.

Quand mon page aura dix-^fanit ai^s ^ avec le caractère vif et bouiUant que je lui aï dminé ^ )e serai coupable à OQ(ôn tour :, si )e le montre sin: la scèn^. Mais à treite âns^ qu'inspit>e-t- il ? quelque chose "de sensible et doux ^ qui n'est amdtîfé ni amour , et ^i tieM un peu 4e tous deux,

J'aui^is de la peine à faille croire à^l'innoceuce de ces imptes€tit^>&s>«i'nous vivions dans im siècle moioj^ chaste , dans tn de ^ës ^siècles de ealcol , où , voulant tout "prématuré ^ comme les fruits de leurs serres chaudes , lès grands mariaient leurs enfants à douze onsj^ tt Ifesaiefit ^er k

nature, la décence et le goût aux plus sordides cooveoanees , en se hâtant surtom d'arracher de ces êtres non formés, des enfanta encore moins furmab]e8 , dont le bonheur n'occupait personne, et qui n'étaient que le prétexte d'un certain traGc d'avantages , qui n'avait nul rapport à eux , mais uniquement à leur nom. Heureusement nous en sommes bien loin ; et le caractère de mon page, sans conséquence pour lui-même, en a une relative au comte, que le moraliste aperçoit , mais qui n'a pas encore frappé le grand commun de nos jugeurs.

Ainsi, dans cet ouvrage, chaque rôle important a quelque but moral. Le seul qui semble j déroger est le rôle de Marceline.

Coupable d'un ancieu égarement ^ dont son Figaro fut le fruit , elle dcTraît , dit-on , se voir au moins punie par la confusion de sa faute , lorsqu'elle reconnaît son 61s. L'auteur eût pu même en tirer une moralité plus profonde : dans les moeurs qu'il veut corriger , la faute d'une jeune fille séduite , est celle des hommes et non la sienne. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait?

Il l'a Ëiit , censeurs raisonnables ! Etudiez la scène suivante, qui fesait le nerf du troisième acte, et que les comédiens m'ont prié de retrancher, craignant qu'un morceau si sévère n'obscurcit la gaîté de ractiou.

Quand Molière a bien humilié la coquette , ou coquine du Misantrope , par la lecture publique de ses lettres à tous ses amants , il la laisse avilie sous les coups qu'il lui a portés; il a raison ; qu'en ferait-il ? Vicieuse par goût et par choix ^ Teuve aguerrie^ femme de Cour , sans aucune excuse d'erreur, et fléau d'un fort honnête homme , il l'abandonne à nos mépris , et telle est sa moralité. Quant à moi , saisissant l'aveu naïf de Mar^ celine au moment de la reconnaissance, je montrais cette femme humiliée, et Bartholo qui la refuse, et Figaro leur fils commun, dirigeant Tattention publique sur les vrais fauteurs du désordre où l'on entraine sans pitié toutes les jeunes filles du peuple , douées d'une jolie figure.

Telle est la marche de la scène*

BrId' OISON*

( Parlant de Figaro qui vient de reconnaître sa mère en Marceline*)

C'est clair : i-il ne l'épousera pas*

Bartholo.

Ni moi non plus.

Marceline.

Ni vous ! et votre fils ? Vous m'aviez juré...*

Bartholo.

J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'épouser tout le monde.

Brid'oi^on.

E-Et si Ton y regardait de si \frès , pè-èrsotone n'épouserait personne.

Ba&tholo.

Des fautes si comities ! une jeunesse déplon raWe !

Marceline^ s^ échauffant par degrés.

Oui^ déplorable 9 et plus qu'on ne croit! Je n'entends pas nier mes iauiies>- ce jour les a trop bien prouvées ! Mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une vie modeste ! J'étais née^ moi^ pour être sage^ et )e le suis devenue sitôt qu'on m'a permis d^user de ma raison. Mais dans l'âge des illusions , de l'inexpérience et des besoins^ où les séducteurs nous assiègent ^ pendant que la misère nous poignarde > qise peut V>ppdser une enfant 9 à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées.

Figaro.

Les plus coupables sont les moins généreux ; c'est la règle.

P R E F* A C Ë- Èg

Marceline vwement.

Hommes plus qu'isgrats, qui flétrissez par le mépris, les joueis de yos passions, vos victimes ! c'est vous qu il faut punir des erreurs de notre jeunesse : vous et vos magistrats si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles? elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes ; on y laisse former mille ouvriers de Tautre sexe.

Ils font broder jusqu'aux soldats !

Marceline eocaltée.

Dans les. rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents , dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes ; ah ! sous tous les aspects , votre conduite avec nous , fait horreur ou pitié.

F s O A & o* jElle a irsiison.

Le Comte à part.

Que trop raison.

5o PRÉFACE.

Brid'oi60N«

Elle a^ mon-on Dieu ! raison.

Marceline.

Mais que nous font^ mon fils^ les refus d^un homme injuste ? Ne regarde pas d'où tu viens , vois où tu yas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d'elle-même ; elle t'acceptera , j*en réponds : vis entre une épouse , ime mère tendres , qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles y heureux pour toi , mon fils ; gai , libre et bon pour tout le monde ^ il ne manquera rien à ta mère.

Figaro.

Tu parles d'or^ maman , et je me tiens à ton avis. Qu'on est sot, en effet! il y a des mille et mille ans que le monde roule, et dans cet océan de durée, où j'ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois I tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie k chamailler , c'est peser sur le collier sans relâche , comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas , même quand ils s'arrêient, et qui tirent toujours, quoiqu'ils cessent de marcher* INous attendroas.

PRÉPARÉ. 3i

Paî bien regretté ce morceau ; et maintenant que la pièce est connue , si les comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière , je pense que le public leur en saurait beaucoup de gré* Ils n'auraient plus même à répondre , comme je fus forcé de le faire k certains censeurs du beau monde, qui me reprochaient à la lecture ^ de les intéresser pour une femme de mauvaises mœurs. — Non, Messieurs, je n'en parle pas pour excuser ses moeurs, mais pour vous faire rougir des vôtres sur le point le plus destructeur de toute honnêteté publique ; la corruption des jeunes personnes; et j'avais raison de le dire, qpe vous trouvez ma pièce trop gaie , parce qu'elle est souvent trop sévère. Il n'y a que façon de s'entendre.

— Mais votre Figaro est un soleil tournant , qui brûle , en jaillissant , les manchettes de tout le monde. — Tout le monde est exagéré. Qu'on me sache gré du moins s'il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui croyent s'y reconnaître : au temps qui court on a beau jeu sur cette matière au théâtre. M'est-il permis de composer en auteur qui sort du collège? de toujours faire rire des eu&nts, sans jamais rien dire à des hommes? Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale, en faveur de ma gaité^ comme on passe aux Français un peu de folie, en faveur de leur raison ?

5i PRÉFACE.

Si je n'ai versé surnossouisesqu'uapeude cri' tique badine y ce n'est pas que je ne sache en for-' mer de plus sévères : quiconque a dit tout ce qu'il sait dans son ouvrage ^ y a mis plus que moi dans le mien. Mais je garde une foule d'idées qui me pressent^ pour un des sujets les plus moraux du théâtre , aujourd'hui sur mon chantier : la Merù coupable ; et si le dégoût dont on m'abreuve me permet jamais de Fâche ver; mon projet étant d'y faire verser des larmes à toutes les femmes Sensibles ^ j'élèverai mon langage a la hauteur de me» situations; j'y prodiguerai les traits de la plus aucH tère morale y et je tonnerai fortement sur les vices que j'ai trop méuagés* Apprêtez- vous donc bien. Messieurs y à me tourmenter de nouveau ; ma poiirine a déjà grondé; j*ai noirci beaucoup de papier au service de votre colère.

Et vous, honnêtes indifférents, qui jouissez^ de toutsaus prendre parti sur rien ; jeunes personnes modestes e| timides , qui vous plaisez à maFoile fournée ( et je n'entreprends sa défense que pour justifier votre goût)^ lorsque vous verrez dans le monde , un de ces hommes tranchants , critiquer vaguement la pièce , tout blâmer sans rien dési-gner , surtout Isi trouver indécente ; examinez bien cet liQmipe-là ; sachez som rang y son état , son caractère; et vous connaîtrez sur-Ie^-champ le n^o^ qui 1'^ blessé dans i'^çiuvragc»

On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs littéraires , qui vendent leurs bulletins ou leurs affiches à tant de liards lé paragraphe. Ceux-* là , comme VAbbé Bazile , peuvent calomnier ; ils médiraient, qu^on ne les croirait pas.

Je parle motni encore de ceslibellistes honteux qui n'ont .trouvé d'atutre moyen de satisfaire leur rage , Tassassilial étant trop dangereux , que de lancer du cinti^e de nos salles ^ des vers infâmes conure Tauteur , pendalit que Ton jouait sa pièce* Ils savent que je les connais : si j'avais eu dessein de les nommer , c'aurait été au ministère public ; leur supplice est de l'avoir craint , il suffit à mon ressentiment : mais on n'imaginera jamais jusqu'où ils ont osé élever les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme ! semblables a ces vils charlatans du pont-neuf, qui^ pour accréditer leurs drogues ^ farcissent d'ordres , de cordons ^ le tableau qui leur sert d'enseigne*

Non^ je cite nos importants^ qui blessés , on ne sait pourquoi^ des critiques semées dans l'ou-« vnge , se chargent d'en dire du mal , Mns cesser de venir aux noces*

C'est un plaisir assez piquant de les voir d'en bas au spectadé y dans le très-plaisant embarras de n'oser montrer ni satisfaction ni colère ; s'avançant sur le bord des loges , prêts à se moquer de Fauteur^ et se retirant aiJlsitôt pour celer un Thédtre. II. 3

peu de grimace ; emportés par un mot de la scèqe et soudainement rembrunis par lé pinceau du mo« raliste : au plus léger trait de gaîté , jouer tristement les étonnés ^ prendre un air ^gauche en fesant les pudiques ^ et regardant les femmes dans, les yeux ^ comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale ; puis aux grands applaudis* semeuts , lancer sur le public un regard méprisant , dont il est écrasé ; toujours prêts à lui dire comme ce courtisan dont parle Molièœy lequel outré du succès de V Ecole des femmes^ criait det? balcons au public ^ ris dqnCf public ^ ris donct £n vérité c'est un plaisir ^ e( j'en ai joui bien des fois.

Celui-là m'en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée, on s'échauffait dans lé foyer (même d'honnêtes plébéiens) sur ce qu'ils nommaient spirituellement , mon audace* Un petit vieillard sec et brusque , impatienté de tous ces cris , frappe le plancher de sa canne , et dit en s'en allant : IVos Français sont comme les en* fants qui braillent quand on les ébeme. Il avait du sens, ce vieillard! Peut-être on pouvait mieux parler : mais pour mieux penser , j'en défie.

, Avec cette intention de tout blâmer , on cpnr> ^oit que les traits les plus setisés ont été pris en mauvaise part. N'ai-je pas entendu yingt £ois un

murmure desdëadre des loges à cette réponse de

Figaro?

Le Comte.

Une réputation détestable !

Figaro.

Et si je vaux mieux qu'elle ;jr a-^t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant?

Je difi moi ^ qu'il n'y en a point ; qu'il ne sau-* rait y en avoir , à moins d'une e tception bien rare. Un homme obscur ou peu connu peut yaloir mieux que sa réputation y qui n'est que Topinioa d'autrui. Mais de même qu'un sot en place , en parait une fois plus sot^ parce qu'il ne peut plus rien cacher ; de même un grand seigneur, Thomme élevé en dignités , que la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre , et qui , çn entrant dans le monde , eut toutes les préventions pour lui , vaut presque toujours moins que sa repu talion s'il parvient à la rendre mauvaise. Une assertion si simple et si loin du sarcasme , devait-elle exciter le murmure? Si son application parait fâcheuse aux grands peu soigneux de leur gloire , en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos respects? et quelle maxime plus juste au théâtre , peut servir de frein aux puissants , et tenir lieu de leçon à ceux qui n'en reçoivent point d'autres ?

Non qu'il faille oublier (a dit un écrirain sévère; et je me plais à le citer y parce que je suis de son avis. ) » Non qu'il faille oublier, dit-il, ce qu'on » doit aux rangs élevés : il est juste au contraire^ » que l'avantage de la naissance soit le moins con- » testé de tous ; parce que ce bienfait gratuit de i) Thérédilé , relatif aux exploits , vertus ou qua- » lités des aïeux de qui le reçut , ne peut aucuji nement blesser l'amour-propre dé ceux aux- » quels il fut refusé; parce que, dans une monar-- » chic , si l'on ôtait les rangs intermédiaires, il y » aurait trop loin du monarque aux sujets ; bieU'» » tôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves : » le maintien d'une échelle graduée du laboureur » au potentat , intéresse également les hommes de » tous les rangs , et peut->être est le plus ferme 1) appui de la constitution monarchique ».

Mais quel 'auteur parlait ainsi? Qui fesait cette profession de foi sur la noblesse , dont on > me suppose si loin? C'était Pierre- Augustik Caron DE Beaumarchais , plaidantpar écrit au Parlement d'Aixen 1778, une grande et sévère question qui décida bientôt 4e l'honneur d'un noble et du sien. Dans l'ouvrage que je défends on n'attaque point ies états , mais les abus de chaque état : les gens «euls qui s'en rendent Coupables ont intérêt à le trouver mauvais ; voilà les rumeurs expliquées : mais quoi donc ! les abus sont-ils devenus si sa*

PRÉFACE. 5y

crés f qu'on n'en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs ?

Uo avocat célèbre» un magistrat respectable > iront -11^ donc s'approprier le plaidoyer d'un BarthoiOf le jugement d'un Bnd^oison? Ce mot de Figaro sur l'indigne abus des plaidoiries de nos jours ( c^est dégrader le plus noble institut ) a bien montré le cas que je fais du noble métier d'avocat ; et mon respect pour la magistrature ne sera pas plus suspecté , quand on saura dans quelle école j'en ai recherché la leçon , quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d'un moraliste^ lequel parlant des magistrats , s'exprime en ces termes formels :

cf Quel homme aisé voudrait , pour le plus » modique honoraire , faire le métier cruel de se »* lever à quatre heures ^ pour aller au Palais tous I) les jours s'occuper, sous des formes prescrites; n d'intérêts qui. ne sont jamais les siens? d'é-* » prouver sans cesse l'ennui de l^importunité , » le dégoût des sollicilations , le bavardage des » plaideurs , la monotonie des audiences , la fa- » tigue des délibérations, et la contention d'es* » prit nécessaire aux prononcés *des arrêts , s'il n ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse » et pénible, par l'estime et la considération pu^ )) blîque? £t cette estime est-elle autre chose V qu'un jugement > qui n'est même aussi flatteur

}) pour les bons magistrats ^ qu'en raison dé sa » rigueur excessive contre les mauvais? m

Mais quel écrivain m'instruisait ainsi par ses leçons? Vous allez croire encore que c'est Pierre* Augustin ; vous Favez dit, c'est lui , en 1775, dans son quatrième Mémoire en défendant jus* qu'k la mort , sa triste existence attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer ; et je blâme ce qui peut nuire.

— Mais dans cette Folle Journée , au lieu de saper les abus^ vous vous donnez des libertés Irès^-répréhensibles au théâtre : votre monologue surtout, contient, sur les gens disgraciés ^ des traits qui passent la licence! — Ehl croyez-vous. Messieurs, que j'eusse un talisman pour tromper > séduire , enchaîner la censure et Tautorité, quand je leur soumis mon ouvrage ? Que je n'aye pas dû justifier ce que j'avais osé écrire? Que fais^je dire à Figaro ^ parlant à l'homme déplacé ? Que les sottises imprimées n* ont d^ importance qu^aua^ lieux oii Von en gène le cours. Est-ce donc là une vérité d'une conséquence dangereuse ? Au lieu de ces inquisitions puériles et fatigantes et qui seules donnent de l'importance b ce qui n'en aurait jamais ; si , comme en Angleterre , on était assez sage ici pour traiter les sotdses avec ce mépris qui les tue; loin de sordr du vil fumier qui les

enfante, elles y pourriraient en germant, et ne se propageraient point. Ce qui noiultiplie les libelles, est la faiblesse de les craindre : ce qui (aie vendre les sottises , est la sottise de les défendre.

Et comment conclut Figaro ? Que sans la liberté de bldmer , il n^est point (Télo^e flatteur y et qu'il n^y a que les petits hommes qui redoU^ tent les petits écrits. Sont-ce là ^s hardiesses coupables , ou bien des aiguillons de gloire ? des moralités insidieuses , ou des maximes réflé^ chies, aussi justes qu'encourageantes?

Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque satisfait du présent, l'auteur veille pour Ta venir, dans la critique du passé, qui peut avoir droit de s'en plaindre ? Et si , ne désignant ni temps , ni lieu , ni personnes , il ouvre la voîîe au théâtre , à des réformes désirables , n'est-ce pas aller à son but ? i^

La Folle Journée explique donc comment , dans un temps prospère , sous un roi juste , et des ministres modérés, l'écrivain peut tonner siup les oppresseurs , sans craindre de blesser personne. C'est pendant le règne d'un bon prince qu'on écrit sans danger l'histoire des méchants rois; et plus le gouvernement est sage, est éclairé , moins la liberté de dire est en presse : chacun y fesant son devoir , on n'y craint pas les dlusioDS : mil homme en place ne redoutant ce

qu'il est forcé d'estimer , on n'affecte point alors d'opprimer chez nous cette même littérature , qui fait notre gloire au dehors , et nous y donn« une sorte de primauté que nous ne pouvons tirer d'ailleurs*

En effet , à quel titre y prétendrioos-nous ? Chaque peuple tient à son culte ^ et chérit son gouvernemem^. Nous ne sommes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus <\ leur tour* Nos mœurs plus douces y mais non meilleures , n'ont rien qui nous élève au dessus d'eux. Notre littérature seule ^ estimée de toutes les nations , étend l'empire de la langue française et nous obtient de 1 Europe entière une prédilection avouée qui justifie , en l'honorant , la protection que le gouvernement lui accorde.

Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui ^panque ^ c'est alors qu'on peut voir dans nos académies l'homme de la cour siéger avec les gens de lettres ; les talents personnels , et la considération héritée , se disputer ce noble objet y et les archives académiques se remplir presque également de papiers et de parchemins.

Revenons à la Folle Journée» . .

Un Monsieur de beaucoup d'esprit , mais qui l'économise un peu trop y me dirait un soir au Spectacle : expliquez-moi donc , je vous prie ,

P-R É F A CE, 4i

pourquoi dans Votre pièce on trouve autant de phrases négligées qui ne spnt pas de votre style? — De mon style ^ Monsietir ? Si par malheur î^en avais un , je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une comédie : ne connaissant rien d'insi* pide au théâtre comme ces iadeai camaïeux où tout est bleu 9 où tout est rose> où tout estl'au* teur , quel qu'il soit.

Lorsque 'mon sujet me saisit ^ j'évoque tous mes personnages et les mets en situation : — Songe à toi Figaro, ton mattre va te deviner. Sauvez-vous vite Chérubin j - c'est le comte que vous touchez* — Ah ! comtesse quelle imprudence avec un époux si violât? — Ce qu'ils diront y je n'en sais rien ; c'est ce qu'ils feront qui m'occupe. Puis^ quaivi ils sont bien ani«més^ j'écris âous leur dictée rapide, sûr qu'ils ne me tromperon^t pas , que je reconnaîtrai Bazile, lequel n'a pas l'esprit de Figaro ^ qui n'a pas le ton noble du comte , qui n'a pas la sensi«bilité de la comtesse^ qui n'a p^ la gaité de Suzanne, qui n'a p^s l'espiégleriç du page , et surtout aucun d'eux, la sublimité. de Brid'oisoni chacun y parle son langage : ehl que le dieu du naturel les préserve d'en parler d'autre! Ne nous attachons donc qu'à l'examen de leurs idées , et non à rechercher si j'ai du leur prêter mon style. ' Quelques malveillants ont voulu jeter de la

4a PRÉ FACE.

défaveur sur cette phrase de Figaro : sommes^ nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu^iù ignorent ? Je 'veux savoir , moi, pourquoi je me fâche! A travers le nuagç d*une coneepiion indigeste ils otit feint d'aper^ cevoir : que je répands une lumière décounbgéante sur Pétat pénible du soldat ; et il y A des choses qu^il ne faut jamais ^/in?. Voilà dans toute sa force Targument de la méchanceté ; reste à en prouver la bêtise.

Si j comparant la dureté du service à la mo^ dîcité de la paye y ou discutant tel autre incon* yénient de la guerre y et comptant la gloire pour rien , je versais de la défaveur sur ce plus noble <les affreux métiers ; on me demanderait juste* ment compte d'un mot indiscrètement échappé* Mais y du soldat au colonel y au général exclusi«- Tement y quel imbécille homme de guerre a \sh mais eu la prétention qu'il dût pénétrer les secrets du cabinet y pour lesquels il fait la campagne ? C'est de cela seul qu'il s'agit dans la phrase de Figaro. Que ce fou-là se montre, s'il existe;' nous renverrons étudier sous le philosophe Ba^ bouc f lequel éclaircit disertement ce point de discipline militaire.

En raisonnant sur l'usage que l'homme fait de sa liberté dans les occasions difficiles y Figarç^ • pouvait également opposer à sa situation tout

état qui eiige une obéissance implicite ; et le cénobite zélé ^ dont le devoir est de tout croire sans jamais rien examiner ; comme le guerrier valeureux ^ dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés y de tuer et se faire tuer pour des intérêts çu^ii ignore* Le mot de Figaro ne dit donc rien , sinon qu'un homme libre de ses actions, doit agir sur d'autres prin* cipes que ceux dont le devoir est d'obéir aveuglémen •

Qu'aurait-ce été^ bon Dieu ! si j'avais fait usage d'un mot qu'on attribue au Grand Condéy et que j'entends louer à outrance , par ces mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrasel A les croire^ le Grand Condé montra la plus . noble présence d'esprit, lorsqu'arrêtant Z.oi</jJt/^prêt à pousser son cheval dans le Rhin, il dit à ce monarque : Sire y avezr^inyus besoin du bâton de maréchal?

Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C'eût été dire au roi devant toute son armée : vous moquez-vous donc. Sire, de vous exposer dans un fleuve? Pour courir de pareils dangers, il finit avoir besoin d'avancement ou de fortune I

Ainsi l'homme le plus vaillant , le plus grand général du siècle aurait compté pour rien 1 honneur y le patriotisme et la gloire ! un misérable calcul d'intérêt eât été , selon lui y le seul prin-

cipe de la brayoure ! il eût dit là un affreux mot I et st j'en a^ais pris le sens pour renfermer dans quelque trait , je mériterais le reproche qu'on fait gratuitement au mien.

Laissons done les cerveaux fumeux louer ou blâmer au hasard , sans se rendre compte de rien ; s'extasier sur une sottise, qui n'a pu jamais être dite y et proscrire lin mot juste et simple^ qui ne montre que du bon sens*

Un autre reproche assez fort^ mais dont je n'ai pu me laver , est d'avoir assigné pour retraite à la comtesse un certain couvent d' UrsuUnes. Ursu^ Unes! ai dit un Seigneur joignant les mains avec éclat. Ursulmes! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune anglais de sa loge« Ursulines! ah milord! si vous entendiez lefrançais!.... Je sens y je sens beaucoup , Madame, dit le jeune homme en rougissant. — C'est qu'on n'a jamais mis au théâtre aucune femme aux Ursulines ! Abbé , parlez - nous donc I L'abbé , ( toujours appuyée sur l'anglais ) comment troiivez - vous Ursulines ? Fort indécent , répond l'abbé , san^ cesser de lorgner Suzanne ; et tout le beau monde a répété, Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur! on te croit jugé, quand chacun songe à son affaire. En vain j'essayais d'établir que, dans l'événement de la scène , moins la comtesse a dessein de se cloîtrer, plus elle doit le feindre et

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hire croire & son époux que sia retraite est bien choisie : ils ont proscrit mes UrsuUnes !

Dans le plus fort de la rumeur > moi bonhomme ! j'avais été jusqu'à prier une des actrices , qui font le charme de ma pièce j de demander aux mé^* contents y li quel autre couyent de filles ils estimaient qu'il fût décent que Ton fit entrer la comtesse? A moi, cela m'était égal ; je l'aurais mise où l'on aurait voulu ; aux AugustineSy aux Çélestines, aux Clairettes , aux Visitandines y même aux Petites Cordelières , tant je tiens peu aux tJrsu^ Unes ! Mais on agit si durement !

' Enfin y le bruit croissant toujours ; pour arranger l'affaire avec douceur^ j'ai laissé le mot Ur^ salines à la place où je l'avais mis : chacun alors content de soi , de tout l'esprit qu'il avait montré^ s'est appaisé sur UrsuUnes ^ et l'on a parlé d'autre chose.

Je ne suis point , comme l'on voit , l'ennemi •de mes ennemis. En disant bien du mal de moi ils n'en ont point fait à ma pièce ; et s'ils sentaient seulement autant de joie à la déchirer^ que j'eus de plaisir à la faire, il n'y aurait personae d'affligé. Le malheur est qu'ils ne rient poitit ; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu^on ne rit point k la leur. Je connais plusieurs amateurs , qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Ma^^ riage : excusons donc l'effet de leur colère.

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