‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 2 sur 279 · P R É P A CE · texte numérisé non relu

P R É P A CE

A des moralités d^ensemblè et de détail , ré^ pandues dans les flots d'uûe inaltérable gaité ; à tin dialogue assez vif ^ dont la facilité nous cache le travail^ si Fauteur a joint Une intrigue aisément filée ; où Fart se dérobe sous Fart , qui se noue et se dénoue sans cesse ^ à travers une foule de situations comiques , de tableaux piquants et variés qui soutiennent 9 sans la fatiguer, l'attention du public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle ( essai que nul homme de lettres n'avait encore osé tenter!); que restait-il à faire à de pauvres méchants^ que tout cela irrite 7 attaquer , poursuivre Fauteur par des injures verbales , manuscrites y imprimées ; c'est ce qu'on a fait sans relâche* Ils ont même épuisé jusqu'à la calomnie , poiu* tâcher de me perdre dans l'esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d\iii citoyen* Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation^ qui depuis dix grands mois^ le voit^^ le juge et l'apprécie* Le laisser jouer tant qu'il fera plaisir y est la seule vengeance que je me sois permise* Je n'écris point ceci pour les lecteur^ actuels ; le récit d'un mal trop connu p touche peu ; mais dans quatre-vingts ans il portera son fruit. Les auteurs de ce temps-là , compareront leur sort au nôtre ; et nos enfants sauront à quel prix on pouvait amuser leurs pères*

Allons au fait; ce n'est pas tout cela qui

Uesse«' Le vrai motif qui se cache , et qui daD« lés replis du cœur produit tous les autres repro-^ elles , est renfermé daus xe quatrain.

Pourquoi ce Figaro qu*on va tant écouter , £st-il avec fureur déchiré par les sots?

Recevoir, prendre et demander}

KoHà le secret en trois mots.

. En effet ^ .Figaro parlant du métier de cotiri tîsan^ le définit dans ces. termes sè^èT^s.Je ne pnis le nier ^ je l'ai dit* Mais reriendrai-^ sur ce point? Si c'est un mal , le remède serait pire : il faudrait poser méthodiquement ce que je n^ai fait qu'indiquer ; revenir à montrer qu'il n?y a point de synonyme en français^ entre l* homme de la cour, l^ homme de cour p et le courtisan par métier»

Il faudrait répéter qxx^homme de la cour peint seulement uu noble état :qu'il s'entend de l'homme de qualité, vivant avec la noblesse et l'éclat que son rang lui impose : que si cet homme de la cour aime le bien par goût ', sEans intérêt ; si , loin de jamais nuire à personne , il se fait estimer de se9 maîtres , aimer de ses égaux , et respecter des autres; alors cette acception reçoit un nouveau lustre , et j'en connais plus d'un que je nçmme* rais avec plaisir , s'il en éiait question.

11 faudrait montrer qn* homme 4c cour, eu

boD français i est moins l'énoncé d'un état , que le résumé d'un caractère adroit , liant , mais ré« serré ; pressant la main de tout le monde ea glissant chemin à travers ; menant finement son intrigue arec l'air de toujours servir ; ne se fesant point d'ennemis , mais donnant près d'un fossé , dans l'occasion ^ de l'épaule au meilleur ami ^ pour assurer sa chute et le remplacer sur la crête; laissant à part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche ; souriant à ce qui lui déplatt ^ et critiquant ce qu'il approuve ^ selon les hommes qui récoutent : dans les liaisons utiles de sa femme ^ ou- de sa maîtresse^ ne voyant que ce qu'il doit voir: enfinM...

Prenant tout, pour le faire court, En véritable homme de Cour,

La Fontxinc.

Cette acception n'est pas aussi défavorable que celle du courtisan par métier , et c'est l'homme dont parle Figaro.

Mais quand j'étendrais la définition de ce dernier; quand ^ parcourant tous les possibles^ je le montrerais avec son maintien équivoque , haut et bas à la fois ; rampant avec orgueil ; ayant toutes les prétenjdons sans en justifier une ; se donnant l'air du protégement pour se £siire chef de parti ; déuigrant tous les concurrents qui balanceraient

6011 crédit ; fesànt un métier lucratif de ce qui ne devrait qu^honorer ; vendant ses maîtresses à son maître 9 lui fesant pay erses plaisirs , etc. etc. etc., et quatre pages d^etc. il faudrait toujours revenir au distique de Figaro* Recevoir^ prendre et cfemander; voilà le secret en trois mots*

Pour ceux-ci , je n'en connais point ; il y en eut , dît-on , sous Henri III , sous d'autres rois encore , mais c'est l'aiËûre de l'historien ; et quant à moi , je suis d'avis que les vicieux du siècle en sont comme les saints ; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque )'ai promis la critique de ma pièce 9 il faut enfin que je la donne.

En général son grand défaut est que je ne Pai point faite en observant le monde ; qu^elle ne peint rien de ce qui existe , et ne rappelle jamais P image de la société' oU Pon vit; que ses mœurs, basses et corrompues , n'ont pas même le mérite d'êtres vraies. Et c'est ce qu'on lisait dernièrement dans un beau discours imprimé f composé par un homme de bien ^ auquel il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écrivain médiocre. Mais, médiocre ou non, moi qui ne fis jamais usage de cette allure oblique et torse avec v, laquelle imSbîrre^ qui n'a pas l'air de vous regarder , vous donne du stylet au flanc i je suis de l'avis de celui-ci. Je conviens qu'à la vériié la génération passée ressemblait beaucoup à ma

Théâtre. II. 4

5a PRÉFACE.

pièce; que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi ; mais que pour la génération présente y elle ne lui ressesAle aucunement ; que j.e n'ai jamais rencontré ni mari suborneur ^ ni seigneur libertin , ni courtisan avide , ni juge ignorant ou passionné j ni avocat injuriant , ni gens médiocres avancés , ni traducteur bassement jaloux* £t que si des âmes pures y qui ne- s y reconnaissent point du tout y s'irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâche^ c'est unique* meiKt par respect pour leurs grands^pères y et sensibilité pour kurs petits - ^ants. J'espère^ après cette déclaration y qu'on me laiss^im bie» ttanquiUe^; et /al fini*

Page 1