‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 72 sur 279 · ACTE I IL i · texte numérisé non relu

ACTE I IL i

C'est qu'ils n'ont point de valets pour les y aider*

Le C g m t b,

Je n'ai pas trop compris ce (jui vxnas avait

forcé tantôt de courir im danger inutile y en tous

jetant

Figaro.

Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout Tivant...**

Le Comte.

Essayez de me donner le ciiange en feignant de le prendre, insidieux yalet! vous entendez fort bien que ce n'est pas le danger qui m'inquiète y mais le motifi,

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout , comme le toirent de la Morena ; vous cherchez un homme , il vous le faut ^ ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! je me trouve là par hasard ; qui sait dans votre emportement si....«

Le Comte, interrompantm

Vous pouviez fuir par l'escalier.

i84 LE MARIAGE DE FIGARO,

Et vous , me prendre au corridor.

Le Comte en colère.

Au corridor! (^A part.) Je m'eniporte , e^nu^s à ce que je veux savoir.

Figaro (à part. )

Voyons le venir , et jouons serré.

Le Comte radouci.

Ce n'est pas ce que je voulais dire , laissons cela» Pavais.... oui, j^avais quelqu'envie de t'em-

mener à Londres , Courier de dépêches mais

toutes réflexions faites

Monseigneur a changé d^avis ?

Premièrement^ tune sais pas Tanglais.

Je sais God-dam.

Le Comte.

Je n'entends pas.

Figaro.

Je dis que je sais God'^am*

Hé bien?

Figaro.

Diable! c'est une belle langue que l'anglais , il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam en Angleterre ^ on ne manque de rien nulle part* — Voulez-vous lâter d'un bon poulet gras ? entrez dans une taverne ^ et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche) God-daml on vous apporte un pied Tle bœuf salé sans pain. C'est admirable ! Aimez - vous à boire un coup d^excellent Bourgogne ou de Clairet ? rien que celui-ci. (// débouche une bouteille) God^dam! on vous sert un pot de bierre , en bel étain , la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes , qui vont trottant menu ^ les yeux baissés ^ coudes en arrière , et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God'dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur. Preuve qu'elle entend. Les Anglais , à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ^ mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si Monseigneur n'a pas d'autre motif de me laisser en Espagne.

Le Comte (à part. )

Il veut venir à Londres ; elle n'a pas parlé.

i86 LE MARIAGE DE FIGARO,

Figaro (à part. )

Il croit que je ne sais rien ; travailloiis - le un peu dans son genre.

Le Comte.

• Quel motif avait la Comtesse , pour me jouer im pareil tour ?

Figaro.

Ma foi , Monsjgigneur , tous le savez mieux

que moi.

Le Comte.

Je la préviens sur tout , et la comble de présents.

Figaro.

Vous lui donnez , mais vous êtes infidèle. Saiton gré du 'Superflu , à qui nous prive du nécessaire ?

Le Comte*

Autrefois tu me disais tout.

Figaro.

Et maintenant je ne vous cache rien.

Le Comte.

Combien la Comtesse t'a-t-elle donné pour cette belle association ?

Combien me donnàtes-vous > pour la tirer des

mains du docteur ! tenez Monseigneur; n'humilions pas l'homme qui nous sert bien ^ crainted'en faire un mauvais valet.

Le Coûte.

Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

Figaro.

C'est qu'on en voit partout quand on cherche

des torts.

L £ Comte.

Une réputation détestable !

Figaro.

Et si je vaux mieux qu'elle ? y a-t-il beaucoup de Seigneurs qui puissent en dire autant ?

Le Comte.

Cent fois je t'ai vu marcher à la fortune ^ et jamais aller droit.

Figaro.

Comment voulez-vous y la foule est-là : chacun veut courir , on se presse , on pousse , on coudoie, on renverse, arrive qui peut; le reste est écrasé. Aussi c'est fait; pour moi j'y renonce.

A la fortune? ( à part»') Voici du neuf.

l88 LE MARIAGE DE FIGARO ,

Figaro.

( h part) A mon tour maintenant. (haut)V olre Excellence m'a gratifié de la conciergerie du château ; c'est un fort joli sort : à la vérité je ne seriii pas le courier étrennédes nouvelles intéressantes; mais en revanche, heureux avec ma femme au fond de l'Andalousie

Qui t'empêcherait de l'emmener à Londres ?

Figaro.

Il faudrait la quitter si souvent , que j'aurais bientôt du mariage par-de6Sus la tête.

Le Comte.

Avec du caractère et de l'esprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les bureaux.

Figaro.

De l'esprit pour s'avaucer ? Monseigneur se

rit du mien. Médiocre et rampant; et l'on arrive

à tout.

Le Comte.

...•• Il ne faudrait qu'étudier un peu sous moi la politique.

Je la sais.

Le Comte.

Comme Fanglais.^ le fond de la langue!

Figaro.

Oui , s'il y avait ici de quoi se vanter. Maïs ^ feindre d'ignorer ce qU'ôii sait , de savoir tout ce qu'on ignore ; d'entendre ce qu'on ne comprend pas , de ne point ouir ce qu'on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses foi^ces : avoir souvent pour grand secret, de cacher qu'il n'y en a point; s'enfermer pour tailler des plumes , et paraître profond , qus^hd on p'est , comme on dit , que vide et creux : jouer bien ou mal un personnage; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets; intercepter des lettres; et tâcher d'ennoblir- 1^ pauvreté des moyens , par rimportance dies objets. Voilà toute la politique , où je meure !

Le Comte.

£h ! c'est l'intrigue que tu définis !

La politique , l'intrigue , volontiers ; mais , comme je les crois un peu germaines , en fasse qui voudra. J^aime mieux ma m,ie au gué ^ comme dit la chanson du bon roi.

Le C o m t e (à;t?ûrr/^.) Il veut rester. J'entends.... Suzanne m'a trahie

igo LE MARIAGE DE FIGARO,

Figaro (à part ) jTe l'enfile et le paye en sa monnaie.

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Mar-*

celine?

Figaro.

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille , quand voire Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?

Le C o m t £ y raillante

Au tribunal , le magistrat s'oublie , et ne voit plus que l'ordonnance.

Figaro.

Indulgente aux grands ^ dure aux petits

Le Comte.

Crois-tu donc que je plaisante ?

Figaro.

Ehl qui le sait, Monseigneur? Tempo egalan-t^uomo , dit l'Italien ; il dit toujours la vérité : c'est lui qui m^apprendra qui me veut du mal , ou du bien.

Le Comte, à paît.

Je vois qu'on lui a tout dit ; il épousera la duègne.

mf-

Figaro (à part ). Il a joué au fin avec moi^ qu'a-t-il appris ?

Page 1