LA CHUTE ET LA CRITIQUE
V AUTEUR y ^tu modestement et courbé^ présentant sa Pièce au Lecteuk.
ONSIEUR,
J'ai ITionneiir de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je souhaite vous rencontrer dans un de ces moments heureux ^ où ^ dégagé de soins y content de votre santé y de vos affaires y
de votre maîtresse , de votre dîner , de votre estomac , vous puissiez vous plaire un moment à la lecture de mon Barbier de Séi^ille ; car il faut tout cela pour être homme amusable et lecteur indulgent. '
Mais si quelque accident a dérangé votre santé; si votre état est compromis ; si votre belle a forfait à ses serments ; si votre diner fut mauvais , ou votre digestion laborieuse ; ah I laissez mon Barbier ; ce n'est pas là l'instant ; examinez Tétat de vos dépenses y étudiez le Factura de votre adversaire , relisez ce traître billet surpris à Rose, ou parcourez les chefs-d'œuvres deTissot. sur la tempérance , et faites des réflexions politiques y économiques , diététiques , philosophiques ou morales.
Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier , enfoncez-vous dans une bergère, ouvrez le Journal établi dans Bouillon avec Encyclopédie , approbation et privilège , et dormez vite une heure ou deux.
Quel charme aurait une production légère au milieu des plus noires vapeurs ? Et que vous importe en elï'et si Figaro le Barbier s'est bien moqué de Bartholo le médecin , en aidant un rival à lui souffler sa maîtiesse ? On rit peu de la gaîté
d'antrui , quand on a de Iliumeur pour son propre compte.
Que vous fait encore si ce Barbier espagnol en arrivant dans Paris essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné trop d'importance aux rêveries de mon bonnet ? On ne' s'intéresse guère aux affaires des autres ^ que lorsqu'on est sans inquiétude sur les siennes.
Maïs enfin tout va-t-il bien pour vous ? Avezvous à souhait double estomac ^ bon cuisinier , maîtresse honnête , et repos imperturbable ? Ahl parlons y parlons : Donnez audience à mon Barbier.
Je sens trop , Monsieur , que ce n'est plus le temps ^ où^ tenant mon manuscrit en réserve ^ et y semblable à la coquette qui refuse souvent ce qu'elle brûle toujours d'accorder , j'en fesais quelque avare lecture a des gens préférés , qui croyaient devoir payer ma complaisance par un éloge pompeux de mon ouvrage.
O jours heureux ! Le lieu , le temps , l'auditoire à ma dévotion ^ et la magie d'une lecture adroite assurant mon succès » je glissais sur le morceau fîaible en appuyant les bons endroits : puis , recueillant les suffrages du coin de Tocil ^
avec une orgueilleuse modestie , je jouissais d'un triomphe d'autant plus doux , que le jeu d'un fripon d'acteur ne m'en dérobait pas les trois quarts pour son compte*
Que reste-t-îl , hélas ! de toute cette gibecière? A rinstant qu'il faudrait des miracles pour vous Subjuguer , quand la verge de Moïse y suffirait k peine , je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob ; plus d'escamotage ^ de trichene , de coquetterie , d'iuflexions de voix , dlUusion théâtrale , rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez juger.
Ne trouvez donc pas étrange , Monsieur, si 9 mesurant mon style k ma situation , je ne fais pas comme ces écrivains qui se donnent le ton de vous appeler négligemment, Lecteur, ami Lecteur ^ cher Lecteur y bénin ou benoîst Lecteur , ou de telle autre dénomination cavalière , je dirais même indécente , par laquelle ces imprudents essayent de se mettre au pair avec leur juge , et qui ne fait bien souvent que leur en attirer l'ani* madversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisaient personne , et que le ton modeste d'un auteur pouvait seul iuspirer un peu d'indulgence k son fier lecteur.
Eh ! quel écrivain en eut jamais plus besoin
^e moi ! Je voudrais le cacher en Tain : j'euç la faiblesse autrefois ^ .Monsieur ^ de vous pré^ senter^ en différents temps , deux tristes drames; productions monstrueuses , comme on sait ! car entre la tragédie et la comédie , on nMgnore plus qu'il n'existe rien ; c'est un point décidé , le maître l'a dit , l'école en retentit , et pour moi j'en suis.tellement convaincu , q^^? ^î je voulais aujourd'hui mettre au diéâtre une mère éplorée^ une épouse trahie , une sœur éperdue , un fils déshérité ; pour les présenter décemment au public , je commencerais par leur supposer un beau royaume où ils auraient régné de leur mieux^ vers l'un des Archipels ^ ou dans tel autre coin du monde; certain après cela que l'invraisem^ blance du roman ^ l'énormité des faits , Tenflure des caractères y le gigantesque des idées , et la bouffissure du langage , loin de m 'être imputés à reproche , assureraient encore mon succès»
Présenter des hommes d'une condition moyenne accablés et dans le malheur ! Fi donc ! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les citoyens ridicules , et les rois malheureux ; voilà tout le théâtre existant et possible ; et je me le tiens pour dit ; c'est fait ; je ne veux plus que*? seller avec personne.
J'ai donc eu la faiblesse autrefois , Monsieur ,
de faire des drames qui n'étaient pas du bon genre; et je m^en repens beaucoup.
Pressé depuis par les événements^ j'ai hasardé de malheureux Mémoires , que mes ennemis n'gnt pas trouvés du bon style ; et j'en ai le remords cruel.
Aujourd'hui je fais glisser sous yos yeux une Comédie fort gaie ^ que certains maîtres de goût n'estimeot pas du bon ton ; et je ne m'en console point.
Peut-être un jour oserai-je affliger votve oreille d'un Opéra ^ dont les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas du bonfrançcas; et j'en suis tout honteux d'avance.
Ainsi y de fautes en pardons y et d'erreurs ea excuses^ je passerai ma vie k mériter votre indul*» gence y par la bonne foi naïve avec laquelle je reconnaîtrai les unes en vous présentant les autres.
Quant au Barbier de Sés^ille , ce n'est pas pour corrompre votre jugement que je prends ici le ton respectueux : mais on m'a fort assuré que y lorsqu'un auteur était sorti , quoiqu'échiné^ vainqueur au théâtre y il ne lui manquait plus que
DU BARBIER DE SÉVILLe! 367
d'être agréé par vous , Monsieur , et lacéré dans quelques Journaux y pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires. Ma gloire est donc certaine ^ si vous daignez m'accorder le laurier de votre agrément; persuadé que plusieurs de Messieurs les journalistes ne me refuseront pas celui de leur dénigrement.
Déjà Tun d'eux 9 établi dans Bouillon avec approbation et privilège, m'a fait Thonneur encyclopédique d'assurer à ses abonnés que ma pièce était sans plan, san^nité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de comique.
Un autre plus naïf encore , à la vérité sans approbation, sans privilège , et même sans encyclopédie , après un candide exposé de mon drame, ajoute au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne. « La réputation du sieur M de Beaumarchais est bien tombée; et les bon* » nêtes gens sont enfin convaincus que lorsqu'on » lui aura arraché les plumes du paon, il ne » restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec » son effronterie et sa voracité ».
. Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la comédie du Barbier de Sévilh , pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité jusqu'à vous prier humblement , Monsieur , de me
juger vous-même, et sans égard aux critiques passés, présents et futurs; car tous savez que^ par état, les gens de feuilles sont souvent ennemis des gens de lettres ; j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire , il faut que vous soyiez mon juge absolument, soit que vous le vouliez ou non ; car vous êtes mon lecteur.
Et vous sentez bien , Monsieur , que si , pour éviter ce tracas, ou me prouver que je raisonne mal , vous refusiez cor^tamment de me lire, vou$ feriez vous-même une pétition de principe au dessous de vos lumières : n'étant pas mou lecteur , vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma requête*
Que si, par dépit de la dépendance où je parais vous mettre, vous vous avisiez de jeter le livre çn cet instant de votre lecture . c'est, Monsieui* , comme si , au milieu de tout autre jugement-; vous étiez enlevé du tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul , négatif, anéanti ; qu'en cessant d'exister en qualité de mon lecteur.
Eh ! quel tort vous fais-je en vous élevant au dessus.de moi ? Après le bonheur de commander
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aux hommeg ^ le plus grand honneur , Monsieur ^ n'est-il pas de les juger ?
Ycilà donc qui est arrangé. Je ne reconnais plus d'autre juge que tous ; sans excepter messieurs les spectateurs , qui y ne jugeant qu'en premier ressort y voient souvent leur sentence infir-* mée à votre tribunal.
L'aiËtire avait d'abord été plaidée devant eux au théâtre ; et ces Messieurs ayant beaucoup ri, )'ai pu penser que j^avais gagné ma cause a Taudience. Point du tout ; le journaliste y établi dans Bouillon y prétend que c'est de. moi qu'on a ri. Mais ce n'est là y Monsieur y comme on» dit en style de palais y qu'une mauvaise chicane de procureur : mon but ayant été d'amuser les spectateurs y qu'ils ay ent ri de ma pièce ou de mor^ s'ils ont ri de bon cœur y le but est également rempli : ce que j'appelle avoir gagné ma cause à Taudience.
Le même journaliste assure encore ^ ou du moins laisse entendre y que j'ai voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs y en leur fesiôit des lectures particulières y en achetant d'avance leur sufirage par cette prédilection. Mais ce n'est encore là y Monsieur y qu'une difficulté de Publiciste allemand. Il est maniteste que mon
Théâtre. I. a4
intention n'a jamais été que de les instruire : . c'étaient des espèces de consultations que je fesais sur le fond de Tafifaire. Que si les consultants, après aToir donné leur avis , se sont mêlés parmi les juges y TOUS voyez bien , Monsieur , que je n'y pouvais rien de ma part, et que c'était à eux de se récuser par délicatesse , s'ils se sentaient de la partialité pour mon Barbier Andaloux.
Eh ! plût au ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune étranger ! nous aurions eu moins de peine à soutenir notre malheur éphé-* m^e. Tels sont les hommes : avez^vous du succès i ils vorus accueillent , vous portent , vous caressent , ils s'honorent de vous : mais gardez de broncher dans la carrière ; au moindre échec , ô mes amis I souvenez -vous qu'il n'est plus d'amis.
Et c^est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste soirée. Vous eussiez vu les faiibles amis du Barbier se disperser, se cacher lé visage ou s'enfuir ; les femmes , toujours si i>raves quand elles protègent , enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches , et baissant des yeux coniiis ; les hommes courant se visiter , se ^dre amende honorable du bien qu'ils avaient dit de ma pièce , et rejetant sur ma maudite façon de lire les choses , tout le faux plaisir qu'ils y
ayaient goûté. C'était une désertion totale ^ une- Traie désolation.
Les uns lorgnaient à gauche , en me sentant passer à droite , et ne lésaient plus semblant de me voir : Ah dieux I D'autres plus courageux ^ mais s'assurant bien si personne ne les regardait , m'attiraient dans un coin pour me dire : Eh I comment ayez-yous produit en nous cette illusion? car, il faut en conyenir , mon Ami , yotre pièce est la plus grande platitude du monde.
— Hélas y Messieurs ! j'ai lu ma platitude , en vérité, tout platement comme je l'avais faite ; mais j au nom de la bonté que vous avez de me parler encore après ma chute , et pour l'honneur de votre second jugement , ne souf&ez pas qu'on redonne la pièce au théâtre : si , par malheur , on venait à la jouer comme je l'ai lue , on vous ferait peut-être une nouvelle tromperie, et vous, vous en prendriez k moi de ne plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort ; ce qu'à Dieu ne plaise !
On ne m'en crut point ; on laissa rejouer U
pièce , et pour le coup je fus prophète en mon
pays. Ce pauvre Figaro , fessé par la cabale en
faux-bourdon et presque enterré le vendredi , ne
fit point comme Candide; il prit courage, et mon
mm
57a LETTRE SUR LA CRITIQUE
héros JBe releTa le dimanche avec une vigueur que Taustérité d'un carême entier , et la fatigue de dix-sept séances publiques n'ont pas encore altérée. Mais qui sait combien cela durera? Je ne voudrais pas jurer qu'il en fût seulement question dans cinq ou six siècles ; tant notre nation est inconstante et légère I
Les ouvrages de théâtre ^ Monsieur ^ sont comme les enfants des femmes. Conçus avec volupté 9 menés à terme avec fatigue , enfantés avec douleur, et vivant rarement assez pour payer les parents de leurs soins , ils coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivezles dans leur carrière; k peine ils voient le jour ^ que f sous prétexte d'enflure ^ on leur applique les censeurs ; plusieurs en scMit restés en chartre# Au Ueu de jouer doucement avec eux , le cruel parterre les rudoyé et les fait tomber. Souvent lin les berçant y le comédien les estropie. Les pferde2-vous un instant de vue , on les retrouve , hélas ! traînants partout ^ mais dépenaillés , défigurés , rongés d'extraits , et couverts de critiques. Echappés à tant de maux , s'ils brillent un moment dans le monde ;* le plus grand de tous les atteint ; le tnortel oubli les tue ; ils meurent , et , replongée an néant , les voilà perdus à jamais dans l'immensité des livres.
DU BARBIER DE SÉVILLÇ. SjS
Je demaùdais à quelqu'un pourquoi ce$ çpnir bats^ cette guerre animée entre le parterre et Fauteur , à la première représentation des ouvrages ^ même de ceux qui devaient plaire un autre jour. Ignorez-Yous ^ me dit-il ^ que Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix des vers au théâtre ? Nous aimons trop nos auteurs pour souffrir qu'un excès de joie nous prive d'eux , en les étouffant : aussi , pour les conserver^ avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamait si pur^ qulls puissent en expirer de plaisir.
Quoi qu'il en spi( fies npoitifs de cey^e rigueur , l'enfant de mes loisirs 9 ce jeune , ce\ innocent Barbier, taat dédaigné le premier jour ^ Joia4'abuser le surlendemain , de son triomphe , ou de montrer de l'humeur k ses critiques , ne s'en est que plus empressé de les désarmer par l'enjouement de son caractère.
Exemple r^e et frappant^ Monsieur! dans uu siècle d'ergotisme où Ton calcule tout jusqu'au rire ; où la plus légère diversité d'opinions fait germer des haines éternelles ; où tous les jeux tournent en guerre ; où l'injure qui repousse l'injure , est à son tour payée par l'injure ^ jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière^ en en- £%Qte ime nouvelle ^ auteur de plusieurs autres^
et propage ainsi Taigreur à Tinfini y depuis le rire jusqu'à la satiété , jusqu'au dégoût , à Tiadignation n^éme du lecteur le plus caustique*
Quant à moi , Monsieur , s'il est vrai , -comme on l'a dit , que tous les hommes soient frères ( et c'est une belle idée) ; je voudrais qu'on pût engager nos frères les gens de lettres à laisser , en discutant , le ton rogue et tranchant à nos frères les libellistes qui s'en acquittent si bien ! ainsi que les injures à nos frères les plaideurs... qui ne s'en acquittent pas mal non plus ! Je voudrais surtout qu'on pût engager nos frères les journalistes à renoncer k ce ton pédadogue et magistral avec lequel ils gourmandent les fils d'Apollon, et font rire la soitise aux dépens de Tesprit*
Ouvrez un journal : ne semble*t-il pas voir un dur répétiteur, la férule ou la verge levée sur des écoliers négligents^ les ti'aiter en escla* ves au plus léger défaut dans le devoir? Eh mes frères ! il s'agit bien de devoir ici I La littérature en est le délassement et la douce récréation,
• A mon égard au moins , n'espérez pas asservir dans ses jeux , mon esprit à la règle : il est incor* rigible ; et , la classe du devoir une fois fermée ^ il devient si léger et badin que je> ne puis que
jouer avec lui» Comme un liège emplumé qui bondit sur la raquette , il s'élève , il retombe , égayé mes yeux , répart en Tair , y fait la roue , et revient encore. Si quelque joueur adroit veut entrer en partie et baloter à nous deux le léger volant de mes pensées ^ de tout mon cœur : s'il riposte avec grâce et légèreté , le jeu m'amuse , et la partie s'engage. Alors on pourrait voir les coups portés ^ parés y reçus , rendus ^ accélérés , pressés^ relevés même avec une prestesse^ une agilité^ propre à réjouir autant les spectateurs qu'elle animerait les acteurs*
Telle au moins ^ Monsieur^ devrait être la critique ; et c^est ainsi que j'ai toujours conçu la dispute entre les gens polis qui cultivent les lettres.
Voyons^ je vous prie^ si le journaliste de Bouillon a conservé dans sa critique ce caractère aimable et surtout de candeur pour lequel on vient de faire des vœux.
La pièce est une farce , dit-il.
Passons sur les qualités* Le méchant nom qu'un cuisinier étranger donne aux ragoûts français ne change rien à la saveur. C'est en passant par ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la farce de Bouillon.
576 LETTRE SUH LA CRITIQUE La pièce , a-iril dit , n'a pas de plan.
Fst-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce critique adolescent ?
Un vieillard amoureux prétend épouser demain sa pupille : un jeune amant plus adroit le prévient ; et ce jour même , en fait sa femme à la barbe et dans la maison du tuteur. Voilà le fond, dont on eût pu faire avec un égal succès ^ mie tragédie > une comédie^ un drame , un opéra ^ et cœtera. \2A9are de Molière est- il autre chose ? le Grand Mithridate est-il autre chose ? Le genre d'une pièce y comme celui de toute autre action ^ dépenjd moins, du fond des choses jque des caractères qui les mettent en œuvre.
Quant à moi , ne voulant faire ^ sur ce plan ^ qu'une pièce amusante et sans fatigue , une espèce d'Imbroille , il m'a suffi que le machiniste , au lieu d'être un noir scélérat^ fût un drôle de garçon, un homme insouciant, qui rit également du succès et de la chute de ses entreprises , pour que l'ouvrage, loin de tourner en drame sérieux , devînt une comédie fort gaie : et de cela seul que le tuteur est un peu moins sot que tous ceux qu'on trompe au théâtre , il a résulté beaucoup de mouvement dans la pièce , et surtout la nécessité d'y donner plus de ressort aux intrigant».
Au lieu de rester dans 01a simplicité cgmique, si j'avais voulu compliquer, éteudre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou dramique; îmagine-t-on que j'aurais manqué de moyens dans uue aventure dont je n^ai mis en scènes que la partie la moins merveilleuse ?
£n effet » perspnne aujourd'hui a'i|(DOi'e qu'à l'époque historique où la pièce finit gaiment dans mçs mains , la querelle commença sérieusement à s'échauffer , copime qui dirait derrière la toile, entre le docteur et Figaro , sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le docteur , étrillé par Figaro , fit tomber en se débattant le rescille ou filet qui coiffait le barbier, et Ton vit , non sans surprise , une forme de spatule imprimée à chaud sur S£( tète rasée. Suivezmoi y Monsieur , je vous prie*
A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le médecin s'écrie avec transport : Mon fils ! ô ciel , mon fils ! mon cher fils !... Mais avant que Figaro l'entende , il a redoublé de horions sur son cher père. En effet , ce l'était.
Ce Figaro , qui pour toute famille avait jadis connu sa mère , est fils naturel de Bartholo. Le médecin , dans sa jeunesse ^ eut cet enfant d'une personne en condition, que les suites de sou
imprudence firent passer du service aii plus affreux abandon.
Mais ayant de les quitter , le désolé Bartholo, frater alors , a fait rougir sa spatule; il en a timbré son fils à Focciput , pour le reconnaître un jour , si jamais le sort les rassemble. La mère et l'enfant avaient passé six années dans une honorable mendicité , lorsqu'un chef de bohémiens^ descendu de Luc Gauric (*), traversant r Andalousie avec sa troupe» et consulté par
('*') Luc Gauric, célèbre astrologue du quinzième et seizième siècle. Il fut si célèbre , qu'à force d'erreurs et d'audace il parvint à la confiance de plusieurs papes et à l'épfscopat.
Jules If, Léon X, Clément Vil, kii témoignèrent la plus grande considération précisément dans le temps oii le nord de l'Europe commençait à s'affranchir du joug de la papauté et des superstitions qui fondaient la célébrité de Luc Gauric, Paul III le nomma évéque de Civita-Castellana.
La plupart des princes de son temps le consultèrent. Caiherine de Médicis lui fit demander ce que les astres annonçaient et quelle serait la destinée de Henri II. Il répondit que ce roi parviendrait à une extrême vieillesse, extremd senectute j et qu'il mourrait paisiblement , vnorbo placidissimo , et ce prince fut tué dans un tournois k l'âge de quarante ans.
Luc Gauric écrivit aussi un traité de miraculosd eclipsi
1^ mère sur le destin de son fils , déroba Tenfant furtivement, et laissa par écrit cet horoscope à sa place :
Apres avoir versé le sang dont il est né ,
Ton fils assommera son père infortuné :
Puis , tournant sur lui-même et le fer et le crime ,
Il se frappe j et devient heureux et légitime.
En changeant d'état sans le savoir y l'infortuné jeune homme a changé de nom sans le vouloir : il s'est élevé sous celui de Figaro : il a vécu. Sa mère est cette Marceline , devenue vieille et gouvernante chez le docteur, que Taffreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais aujourd'hui tout s'accomplit.
En saignant Marceline au pied ^ conune on le
in passioneDomini observatâ, quoiqu'il ne fût point arrivé d'éclipsé à cette époque.
On a dit qu'un Jean Bentivoglio ^ irrité de ses prédictions qui le menaçaient d'être chassé de sa petite souveraineté, le fit pendre i sans respect de sa mitre et de sa renommée ; mais c'est un conte. Luc Gauric, né dans la mar<:hed' Ancône, selon de Thouj et à Giffoni^ dans le royaume de Naples, selon d'autres , mourut à Ferrare, vers l'an i555> âgé de plus de soixante-dix ans.
au même endroit Figaro le Barbier. — Ah ! le hasard ! dira mon critique : et si le hasard n'eût pas conduit ce jour là le Barbier dans cet endroit , que devenait la pièce ? — Elle eût commencé f mon frère , à quelqu'autre époque. — Impossible /puisque le tuteur^ selon vous-même^ épousait le lendemain. — Alors il n'y aurait pas eu de pièce , ou , s'il y en avait eu , mon frère , elle aurait été différente. Une chose estelle invraisemblable^ parce qu'elle était possible autrement ?
Réellement vous avez un peu d'humeur. Quand le cardinal de Retz nous dit froidement : Un jour j'avais besoin d'un homme ; h la vérité je ne voulais qu'un fantôme ; j'aurais désiré qu'il (ut petit-fils d'Henri-le -Grand ; qu'il eût de longs cheveux blonds ; qu'il fât beau , bien fait , bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des halles ; et voilà que le hasard me tait rencontrer à Paris M. de Beaufort , échappé de la prison du roi ; c'était justement l'homme qu'il me fallait. Va-t-on dire au coadjuteur : Ah î le hasard! Mais si vous n'eussiez pas rencontré M. de Beaufort ! Mais ceci, mais cela ?....
Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier y beau diseur , mauvais poète , hardi musicien , grand fringueneur de guitare >
et jadis valet-de-chambre du comte ; établi dans Séville , y faisant avec succès des barbes , des romances et des mariages , y maniant également le fer du phlébotome et le piston du pharmacien ; la terreur des maris , la coqueluche des femmes y et justement l'homme qu'il nous fallait. Etcomme en toute recherche y ce qu'on nomme passion n'est autre chose qu'un désir irrité par la contradiction ; le jeune amant y qui n'eût peutêtre eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté^ s'il l'eût renconti'ée dans le monde , en devient amoureux , parce qu'elle est enfermée y au point de &ire l'impossible pour l'épouser.
Mais vous donner ici l'extrait entier de la pièce y Monsieur , serait douter de la sagacité y de l'adresse a^ec laquelle vous saisirez le dessein de l'auteur y et suivrez le fil de l'intrigue y à travers un léger dédale. Moins prévenu que le Journal de Bouillon y qui se trompe avec approbation et privilège, sur toute la conduite de dette pièce, vous y verrez que tous les soins de Vantant ne sont pas destinés à remettre simplement une lettre y qui n'est là qu'un léger accessoire à l'intrigue , mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance et le soupçon ; surtout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la manoeuvre, oblige l*ennemi de se retourner
assez lestement^ pour n'être {>as désarçonné d'emblée.
Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce que le tuteur a fermé sa porte , en donnant son passe-partout à Bazile , pour que lui seul et le notaire pussent entrer et conclure son mariage^ vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un critique aussi équitable se joue de la confiance de son lecteur ^ ou se trompe , au point d'écrire , et dans Bouillon encore : le comte s'est donné la peine de monter au balcon par une échelle ai^ec Figaro , quoique la porte ne soit pas fermée*
Enfin , lorsque vous verrez le malheureux tuteur 9 abusé par toutes les précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer au contrat du comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir ; vous laisserez au critique à décider si ce tuteur était un imbédUe , de ne pas deviner une intrigue dont on lui cachait tout; lorsque lui critique , k qui l'on ne cachait rien , ne Ta pas devinée plus que le tuteur.
En effet s'il l'eût bien conçue f aurait-il manqué de louer tous les beaux endroits de l'ou* vrage ?
Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le
premier acte annonce et déploie ayec gaité tous les caractères de la pièce* On peut lui pardonner.
Qu'il n'ait pas aperçu quelque peu de comédie dans la grande scène du second acte , où ^ TBalgré la défiance et la fureur du jaloux , la pupille parvient à lui donner le^change sur une lettre remise en sa présence , et à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il^a montré*- Je le conçois encore aisément.
Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la scène de stupéfaction de Bazile^ au troisième acte y qui a paru si neuve au théâtre^ et a tant réjoui les spectateurs. Je n'en suis point surpris du tou^;
Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'auteur s'est jeté volontairement au dernier acte y en fesant avouer par la pupille à son tuteur que le comte avait dérobé la clé de sa jalousie; et comment l'auteur s'en deméle en deux mots , et sort en se jouant , de la nouvelle inquiétude qu'il a imprimée aux spectateurs. C'est peu dé chose en vérité.
Je veux bien qu'il, ne lui soit pas venu à l'esprit^ que la pièce ^ une des plus gaies qui soient au théâtre , est écrite sans la moindre équivoque y sans une pensée , un seul mot dont la pudeur y
T'hédtre. I. nS
même des petites loges , aît à s'alarmer ; ce qui pourtant est bien quelque chose , Monsieur^ dans un siècle où lliypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que le relâchement des mœurs. Très-yolontiers. Tout cela sans doute pouvait n'être pas digne de l'attention d'un critique aussi majeur.
' Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir ? Je veux dire , la piété filiale de ce bon Figaro , qui ne saurait oublier sa mère !
Tu connais donc oe tuteur! lui dit le comte au premier acte ; comme ma mère, répond Figaro. Un avare aurait dit : Comme mes poches. Un petit maître eût répondu : Comme moi-même. Un ambitieux : Comme le chemin de Versailles ; et le journaliste de Bouillon : Comme mon libraire : les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet intéressant. Comme ma mère, a dit le fils tendre et respectueux !
Dans un autre endroit encore : Ah y vous êtes charmant ! lui dit le tuteur. Et ce bon^ cet honnête garçon y qui pouvait gaîment assimiler cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses maîtresses, ^n revient toujours à sa bonne mère , et répond
pu BARBIER DE SÉVILLE. 387
il ce mot 9 n)Ous êtes charmant! — • // est vrai, Monsieur, que ma mère me Va dit autrefois. Et le journal de Bouillon ne relève point de pareils jtraits ! il faut avoir le; cerveau bien desséché pour ne les pas voir y où le cœur bien dur pour ne paa les sentir!
Sans compter mille autres finesses de Tart répandues à pleines mains dans cet ouvrage. Par exemple ^ on sait que les comédiens ont multiplié chez eux les emplois à Finfini : emplois de grande^ moyenne et petite amoureuse; emplois de grands^ moyens et petits valets; emplois de Niais 9 d'Important^ de Croquant^ de Paysan, de Tabellion , de Bailli : mais on sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de baillant. Qu'a fait l'auteur pour former un comédien ^ peu exercé au talent d'ouvrir largement là bouche au théâtre ? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une seule phrase^ toutes les syllabes baillantes du français : Rien qv^en...^. Ven.....
ten dant.*:* parler : syllabes en effet qui
feraient bailler un mort, et parviendraient à desserrer les dents mêmes de l'envie !
En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du tuteur qui lui crie : Que direz^vous à ce malheureux qui baille et dort tout éveillé? Et Pautre qui depuis trois heures étemue à se
faire sauter le crâne et jaillir la cèn^elle , que leur direz-'vous? Le naïf barbier répond : Eh parbleu , je dirai à celui quiéterruie , Dieu 'vous bénisse; et "ua te coucher, à celui qui baille. Réponse en efiet si juste ^ si chrétienne et si admirable , qu'un de ces fiers critiques qui ont leurs entrées au paradis^ n'a pu s'empêcher de s'écrier : u Diable ! l'auteur a dû rester au moins » huit jours à trouver cette réplique » î
Et le journal de Bouilon^ au lieu de louer ces beautés sans nombre, use encre et papier^ ap^ probation et privilège, à mettre un pareil ouvrage au-dessous même de la critique! On* me couperait le cou. Monsieur^ que je ne saurais m'en taire.
N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le cruel I Qise pour ne pas "voir eœpirer ce barbier sur ce théâtre y il a faUu le mutiler, le changer, le refondre , F élaguer, le réduire en quatre actes , et le purger d^un grand nombre de pasquinades , de calembours, de jeux de mots, en un mot de
bas comique ?
A le voir ainsi frapper comblé un sourd , on juge assez qu'il n'a pas entendu le premier mot de Touvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'hopneur d'assurer ce journaliste , ainsi que le jeune
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hoinmè qui lui taille ses plumes et ses morceaux^ que y loin d'avoir purgé la pièce d'aucuns des calembours y jeux de mots, etc. qui lui eussent nui le premier jour, l'auteur a fait rentrer dans les actes restés au théâtre > tout ce qu'il en a pu reprendre à Tacte au porte-feuille : tel un charpentier économe cherche dans ses copeaux épars sur le chantier, tout ce qui peut servir à cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage»
Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait k la jeune personne, d'avoir tous les défauts d'une fille mal élevée? Il est vrai que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à la rejeter sur autrui^ comme s'il n'en était pas l'auteur > en employant cette expression banale : On trouve à la jeune personne f etc. On. trouve !•••.«
Que voulait-il donc qu'elle fit? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues d'un jeune amant très*aimable et qui se trouve un homme de qua-lité, notre charmante enfant épousât le vieux podagre médecin? Le noble établissement qu'il lui destinait^là I et parce qu'on n'est pas, de l'avis de Monsieur ^ on a tous les défauts d'une fille ^mal élevée!^ ,,,,..
5go LETTRE 3ÏIR LA CRITIQUB
En vérité , si le journal de Bouillon se Ëdt des Amis en France par la justesse et la candeur de ses critiques , il faut arouer qu'il en ^ura beau-» coup moins au-'delà des Pyrénées y et qu'il eêl surtout un peu bien dur pour les Pâmes Espagnoles.
Eh ! qui sait si son Excellence madame la comtesse Almaviva, l'exemple des femmes de son état, et vivant conmie un ange avec s(hi mari , quoiqu'elle ne l'^ûme plus , ne se ressentira pas un jour des libertés qu'on se donne à Bouil-r Ion , sur elle , avec approbation ipt privilège ? .
L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que Son Excellence ^ ayant, par le rang de son mari , le plus grand crédit dans les Bureaux, eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Ga-r zette d^Espagne, ou la Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il &ut garder plus de ménagements pour les femmes de qua<>- Jité ? Qu'est-ce qye cela me tait ii moi ? l'on sent jpien que c'est pour hx\ seul que j'en parle.
Il est temps de laisser cet Adversaire , quoi-* qu'il soit k la tête des gens qui prétendent que, n* ayant pu me soutenir en cinq Actes , je me suis mis en quatre pour ramener le Public. Et quand cela serait! Pans un moment d^oppressi oit
ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de son bien que de le voir aller tout entier au pillage?
Mais ne tombez pas^ cher Lecteur..... ( Mon* sieur , veux-je dire ) » ne tombeis pas , je vous ppe , dans une erreur populaire qui ferait grand tort à votre jugement.
Ma Pièce, qui parait n'être aujourdliui qu'en quatre Actes, est réellement, et de fait, eh cinq qui sont le premier , le deuxième , le troisième , le quatrième et le cinquième, k l'ordinaire.
11 est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés , le Parterre ondulant , agité , grondant au loin comme les flots de la met* ; et , trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes , ont amené plus d'un naufrage , je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en cinq Actes ( comme la mienne ) , toutes trèsbien faites d'ailleurs ( comtne la mienne ) , n'auraient pas été au Diable en entier ( comme la mienne ), si l'Auteur eût pris un parti vigoureuDL ( comme le mien ).
Le dieu des cabales est irrité , dis -je aux Comédiens avec force :
Enfants ! ua sacrifice est ici nécessaire.
Alors, fesant ]a part au Diable, et déchirant mon manuscrit : Dieu des Siffleurs , Moucheurs , Cracheurs , Tousseurs et Perturbateurs , m'écriaije , il te faut du sang ; bois mon quatrième Acte , et que ta fureur s'appaise !
A rinstant vous eussiez vu ce bruit infernal qui fesait pâlir et broncher les Acteurs , s'a£&iblir, s'éloigner, s'anéantir; l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un braçoï général s'élever en circulant jusqu'aux hauts bancs du Paradis* "^
De cet exposé. Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes, qui sont le pre* mier ; le deuxième , le troisième au Théâtre , le quatrième au Diable, et le cinquième avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce quatrième Acte , qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le plus de bien à la pièce , en ce qu'on ne l'y voit point.
Laissons jaser le monde ; il me suffit d'avoir prouvé mon dire ; il me suffit , en fesant mes cinq Actes , d'avoir montré mon respect pour Aristote , Horace , Aubignac et les Modernes , et d'avoir mis ainsi l'honneur de la règle à couvert.
Par le second arrangement , le Diable a son
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afiaire ; mon char n'en roule pas moins bien sans la cinquième roue ; le Public est content, je le suis aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne Pcst-il pas? « — Ah! pourquoi? C'est qu'il est bien difficile déplaire k des gens qui^ parmétier^ doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les graves assez enjouées.
Je me flatte^ Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes , et que vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.
Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le moins important des Drames hasardés depuis un siècle au Théâtre*
Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens , à moi-même, sans signature , et vulgairemAit appelées anonymes ; on juge à l'âpre té du style que leurs auteurs , peu versés dans la critique n'ont pas assez senti qu'une mauvaise pièce n'est point une mauvaise action , et que telle injure convenable à un méchant homme ^ est toujours déplacée à un méchant écrivain. Passons aux autres.
Des connaisseurs ont remarqué que j'étais toinbé dans Tinconvénient de faire critiquer des ' usages français par un plaisant de Séville à Se- /
ville; tandis que la yraisemblance exigeait qu'il 6'étayàt sur les moeurs espagnoles. Ils ont raison : j'y avais même tellement pensé , que pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite ^ j'avais d'abord résolu d'écrire et de faire jouer la pièce en langage espagnol ; mais un homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdrait peut-être un peu de sa gaîté pour le public de Paris ; raison qui m'a déterminé à l'écrire en français ; ensorte que j'ai fait, C(Mnme on voit, ime multitude de sacrifices à la gaité ; mais sans pouvoir parvenir a dérider le journal de Bouillon.
Un autre amateur, saisissant l'instant qu'il y avaitbeaucoup de monde au foyer, m a reproché, du ton le plus sérieux , que ma pièce ressemblait k On ne s^ assise jamais de tout. — Ressembler , Monsieur ! Je soutiens que ma pièce est On ne s^ai^ise jamais de toutj lui-même. — Et comiient cela? — C'çst qu'on ne s'était pas encore avisé de ma pièce. L'amateur resta- court , et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me reprochait On ne s^ avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est jamais avisé de rien.
Quelques jours après , ceci est plus sérieux , chez une dame incommodée , un monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante, Jeanne à corbin, lequel touchait légèrement le poignet de la dame.
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proposa ciTilement plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avais lancés contre les médecins- Monsieur , lui dis-je , êtes -vous ami de quelqu'un d'eux ? Je serais désolé qu'un badinage..... *— On ne peut pas moins : je vois que vous ne me connaissez pas ; je ne prends jamais le parti d'aucun j je parle ici pour le corps en général. — Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce pouvait être* En fait de plaisanterie , ajoutai-je y TOUS savez , Monsieur , qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie , mais si elle est bonne. — Eh ! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier ? — A merveille , docteur, dit la Dame. Le monstre qu'il est! n'a -t- il pas osé parler mal aussi de nous ? Fesons cause commune.
A ce mot de docteur , je commençai à soupçonner qu'elle parlait à son médecin. 11 est vrai^ -Madame et Monsieur , repris-je avec modestie , que je me suis permis ces légers torts # d'autant plus aisément qu'ils tirent moins à conséquence.
Eh ! qui pourrait nuire à deux corps puissants , dont l'empire embrasse l'univers et se partage le monde ! Malgré les envieux, les belles y régneront toujours par le plaisir , et les médecins p^v là douleur : et la brillante santé nous
ramène à T Amour ^ conune la maladie noua rend à la médecine.
Cependant je ne sais si , dans la balance des ayantages , la faculté ne l'emporte pas un peu sur la beauté* Souvent on voit les belles nous renvoyer aux, médecins ; mais plus souvent encore les médecins nous gardent et ne nous renvoient plus aux. belles.
En plaisantant donc , il faudrait peut-^tre avoir égard à la différence des ressentiments , et songer que f si les belles se vengent en se séparant de nous , ce n'est-lk qu'un mal négatif ; au lieu que les médecins se vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif.
Que y quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils veulent ; au lieu que les belles , toutes belles qu'elles sont , n'en font jamais que ce qu'elles peuvent.
Que le commerce des belles nous les rend bientôt moins nécessaires ; au lieu que l'usage des médecins finit par nous les rendre indispensables. .
Enfin que Tun de ces empires ne semble étiabli que pour assurer la durée de l'autre ; puisque^
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plus la verte jeunesse est livrée k TAmour, plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la médecine.
Au reste, ayant fsiit contre moi cause corn* mune ^ il était juste , Madame et Monsieur , que )e vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc persuadés , que faisant profession d'adorer les belles et de redouter les médecius ^ c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté ; comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la faculté.
Ma dé<;iIaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames^ et mes plus acbamés ennemis sont forcés d'avouer que , dans un instant d'humeur^ où mon dépit contre une belle allait s'épancher trop librement sur toutes les autres , on m'a vu m'arrèter tout court au vingt-cinquième cou*plet f et , par le plus prompt repentir > faire ainsi dans le vingt- sixième amende honorable aux belles irritées.
Sese chamiAnt, si je d^cUe Votre coeur en proie au désir.
Souvent à l'amour infidèle , - Mais toujours fidèle au plaisir j D'un badinage , ô mes Déesses !
Ne cherchez point à vous venger :
Tel glose, hélas! sur vos faiblesses Qui brûle de les partager.
Quant à vous , M* le docteur ^ on sait assez que Molière
— Au désespoir , dit-il en se levant , de ne pouvoir profiter plus long-temps de vos lumières : mais l^umanité qui gémit ^ ne doit pas souffrir de mes plaisirs. Il me laissa^ ma foi^ ma bouche ouverte avec ma phrase en Tair. Je ne sais pas , dit la belle malade en riant ^ si je vous pardonne; mais je vois bien que notre docteur ne vous pardonne pas. — Le nôtre , Madame 7 II ne sera jamais le mien. — Eh I pourquoi ? — Je ne sais ; Je craindrais qu'il ne fiit au dessous de son état , puisqu'il n'est pas au dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.
Ce docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art pour en avouer dé bonne foi l'incertitude , assez spirituel pour rire avec moi de ceux qui le disent iofaillible; tel est mon médecin. En me rendant ses soins qu'ils appellent des visites ; en me donnant ses conseils qu'ils nomment des ordonnances , il remplit dignement ^ et sans £aste , la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus d'esprit , il calcule plus de rapports , et c'est tout ce qu'on peut dans un art aussi utile qu'incer* tain. Il me raisonne , il me console > il me guide , et la nature fait le reste. Aussi ^ loin de s'of-
fenser de la plaisanterie , est-il le premier à Topposer au pédantisme. A Tin^tué qui lui dit gravement : « De quatre-vingts fluxions de poitrine » que j'ai traitées cet automne y un seul malade a » péri dans mes mains; » mon docteur répond en souriant : « Pour moi ^ j'ai prêté mes secours » à plus de cent cet hiver ; hélas ! je n'en ai pu » sauver qu'un seul ». Tel est mon aimable médecin.
— Je le connais. — Vous permettez bien que je ne l'échange pas contre le vôtre. Un pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie qu'une bégueule n'obtiendrait mon honmiage en santés Mais je ne suis qu'un sot. Au lieu de vous rappeler mon amende honorable au beau sexe ^ je devais lui chanter le couplet de la bégueule ; il est tout fait pour lui.
Pour égayer ma Poésie 9 Au hasard j'assemble des traits :
J'en fais , peintre de fantaisie , Des Tableaux , jamais des Portraits ) La Femme d'esprit , qui s'en moque , Sourit finement à l'Auteur :
Pour l'imprudente qui s'en choque , Sa colère est son délateur.
— A propos de chanson^ dit la dame ; vous étos
4oo LETTRE SUR LA CRITIQUE
bien honnête d'avoir été donner yotre pièce aux Français ! moi qui n'ai de petite loge qu'aux Italiens ! Pourquoi n'en avoir pas fait un opéra comique ? ce fut, dit-on , votre première idée. La pièce est d'un genre à comporter de la mu-sique.
— Je ne sais si elle est propre à la supporter, ou si je m'étais trompé d abord en le supposant : mais sans entrer dans les raisons qui m'ont fait changer d'avis , celle-ci , Madame répond à tout.
Notre musique dramatique ressemble trop encore à notre musique chansonnière pour en attendre un véritable intçrét ou delà gaite franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au théâtre quand on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pourparlers quand nos musiciens se rapprocheront de la nature , et surtout cesseront de s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à Is^ première partie d'un air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu^il y a des reprises et des rondeaux dans un drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt , et dénote un vide insupportable dans les idées- Moi qui toujours ai chéri la musique sans inconstance et même çans infidélité ; souvent , aux
DjU^^ARBIE^R DE SÉYILLE. 401
pièces qiii p^'^ctachent le plus , . je me surpi^eods ^ poua^er. 4e Té^ule , à dire tout bas avec liu^ la^ur : £b' ja doixc > musique! pourquoi tôujpur^ répéter? N^es-tu pas assez lente? Au lieud^ narrer yiyemeQt^ tu rabâches ! au lieu de peindre la passion ^ tu t^accroches aux mots ! Le poète se tue à serrer T'éf èbement ^ ' et toi tu le délayes ! Que lui sert'def rendre son style énergique et pressé , si tu F^sfevelis «ous d'inutiles fredons ? Avec ta stjérile:ab6ndancey reste^ r^sie au% cban- SOBS pour feute ' nourriture* , jusqti'k ce qiie tu connaisses le làngnge sublîine et* tumultueux des passions.' • /: :• #
En effet. Si la déclamation est idéià un. abus de la narration au théâtre , le chant y qui est un abus de la déclamation , n'est donq, comme o^ voit, que Tabusde Tabus. )Ajoutez-y la répétition des phrases , et voyez. ce que devient Fintérêt. Pendant que le vice- ici va toujours en croissant , Tiuterêt marche k sens contraire; TfK:tîon s'allanguit ; quelque Ichose me manque ; \q devieps distrait ; Tennui me gagne ; et si je cherche alors à deviner ce que je voudrais, il m'arrive souvent de trouver que je voudrais la fin du spectaclçt^ \
Il est un autre art d'imitadon , en géuéral.bçaH- Théâtre. I. ' 26
4o2 LETTRE SUR LA CRITIQUE
coup moins avancé que la musique \ mais qui semble en ce point lui servir ^e leçon* Pour la Tariété seulement la danse élevée est déjà le modèle du chant.
Vpyez le superbe Vestris ou le 6w d'Auberval engager un pas de Ç9r$tctère. Il lie danse pas eor core ; mais d'aussi loin qu'il pirait , son port libre et dégagé fait déjà lever la tète au:^ spectateurs. Il inspire autant de.fierté qu'il promet de plaisir» Il est .parti...— .Pendant que le musiciea redit vingt fois ^ ses phrases et monotone ses mou-r Tements y le danseur varie les siens à If infini.
Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds y reculer à grands pas ^ et faire oublier le comble de Fart par la plus ingénieuse négligence? Tantôt sur \m pied , gardant le plus savant équilibre , et suspendu Sans mouvement pendant plusieurs mesures , il. étonne ^ il surprend par l'immobilité de son à- plomb*..*. Et. soudain , comme s'il r^rettait le ten^ps du repos ^ il part conmie un trait ^ vole au fond du théâtre > et revient y en pirouettant >. avec une rapidité que Toeil peut suivre à peine.
L'air a beau recommencer y rigaudonner , se répéter , se radoter ^ il ne se répète point , lui ! toiit en déployant les m&les beautés d'un corps
DU BAliBIEK DE SÉVILLE. 4o5
roupie et ptii^saiu^ il peint Jès mouyementa yio^ IcBta doQt sou ^e est agitée : il vous lanee un regard passipo^é qu^ ses bras mollement ouyerts rendent plus expressif: ety coiadie.S'il se lassaii bientôt de vous^ plaire ^ il se telèye ayec .dédain ^ se dérobe à Toeil qui le Biuit » et la passion la plus fougueuse' semble alors naitre et sortir de la plus dpuce iyresse.'Impétueuit^ turbulent^ il exprime jone colère^ pi bouillante et si y taie » qu'il mW«rache à mon siège et me fah froncer le sourcil* Mais f reprenant soudain le geste et Faccent d'une Yoliipté pfeôslble V ^ ^^^ nonchalamment ayec une g]^e> uâe moUesBe , et des mouyemenfs «si* délicats ^ qu'il enliye autant de suffrages qu'il y 9 de regard»' actadbés sur sa danse enchanteresse* '•■'';■
Composi^urs I chantez comme il danse , et nous aurons ^au lieu d'opéras , des* mélodrames ! Mais j'entends mon étemel censeur ^ ( je ne sais plus s'il est d'ailleurs ou de Bouillon )9 qui n^e dit : que prélend-on par ce tableau ? Je yois un talenj; supévietir ; et ncm la danse çn général. Cest dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer > et non dan^ ses efforts les :phi8 sublimes» N'ayons-nous pas
— Je l'arrête à mon tour. Eh quoi ? si je yeux peindre un coursier et me former une juste idée
4o4 LETTRIE SUR LA CRITIQUE, etc.
de ce Doble animal , irai-je le chercher ongre et Tieux y gémissant au timon du fiacre , ou trottinant sous le plâtrier qui sifi9e ? Je le prçnds au haras 9 fier étalon^ vigoureux*, découplé, l'oeil ardent , firappant la terre et sonfilant le feu par les naseaux ; bondissant de désirs et d'impatience, ou fendant Pair qu'il électrise, et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir toutes les cavales de la contrée* Tel est mon daikseur.
Et quand je crayonne un. art, . c'est parmi les plus grands sujets qui Texereent . que j'entends choisir mes p^odèles ; tous lés efforts du géhié«.»«. mais je m'éloigne trop. dé lâ^on. sujet , revenons au Barbier de Séviile.—. ou plutôt, Mousieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une bagatelle* Insensiblement ;je ^tomberais dan^'ïe défaut reproché trop justement k nos Français , de toujours faire de petites chansons sur les grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites. ^
lis ,' avecle jplus profond respect , MO.NS.IEUR,." ', ,"., -': ., -r
Votre trë»-hnmbte et trèsH>béissast serviteur ,
L'Auteur.