‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 5)Chapitre 30 sur 199 · ACTE IL · texte numérisé non relu

ACTE IL

Le Capitaine.

En rentrant chez moi, j'ai trotrvé ce billet que TOUS y avez laissé. Mais, en honneur, je m'en retournais sans vous voir.

Le Baron.

Et pourquoi?

Le Capitaine,

Un de vos gens , le plus obstiné valet ( je ne sais où je Fai vu), prétendait qu'il, n'y avait personne au logis.

Le Baron.

Je n'ai point donné d'ordre.... Ma sœur!

Madame Murer sèchement.

Ni moi. A peine arrivés, nous i^'attendions aucune visite.

LEdAPJtTAINB.

En ce cas. Baron, j'aurai doublement à me féliciter d'avoir força la porte , si je puis vous être utile , et si ces dames veulent bien agréer mes hommages.

Le Baron.

Capitaine, c'est ma soeur, et voici bientôt la tienne. ( Montrant sa fille, )

iio EUGÉNIE,

Le Capitaine d Eugénie.

J'envie, Mademoiselle, le sort de mon frère; en vous voyant, on n'est plus étonné des précautions qu'il a prises pour assurer son bonheur.

Madame Murer d^un air distrait.

Comme dit fort bien Monsieur ; les précautions sont toujours utiles en a£faires : chacun prend les siennes.

Le Capitaine cherchant des yeux.

Mais où donc est-il ?

Le Baron.

Qui?

Le Capitaine.

Votre fils.

Le Baron.

Mon fils? Qui le sait ?

Madame M u r b r.

A quoi tend cette question , Monsieur ? Le Capitaine.

N'es^ce pas son affaire qui vous attire tous à

Londres ?

Le Baron.

Pas un mot de cela : un maudit procès dont je ne sais autre chose sinon que j'ai raison....

Mais connaîtrais - tu déjà Tayenture de mon

fils?

Lb Capitaine.

C'est une misère^ une vétille; moins que

rien.

'Le Baron.

Sans doute : il n'y a que la subordination....

Madame Murer sèchement.

J'admire comment Monsieur a le don de tout deviner : nous en recevons la première nouvelle à Tins tant.

Le Capitaine.

Moi , je Tai vu , Madame.

Eugénie.

Mon frère ?

Le Capitaine.

Oui, Mademoiselle.

Le Baron.

Où ? Quand ? Comment ?

Le Capitaine.

Au parc , avant-hier , sur la brune. Sir Charles est ici secrètement depuis cinq jours ; il ne sort que le soir^ parce qu'il s'est battu contre son

lia EUGENIE,

colonel : il se fait appeler le chevalier Campleyii N'est-ce pas cela ?

Madame Murer.

Nous n'en savons pas tant.

Où pourrons-nous le trouver. Monsieur ?

En quel lieu loge-t-il?

Lfî Capitaine.

Ma foi, je n'en sais rien; mais je lui ai fait promettre - de me venir voir. J'arrangerai son affaire : j'ai quelque crédit, comme vous savez.

Madame Murer dédaigneusement.

La seule chose dont nous ayions besoin , est justement celle que Monsieur ignore.

Le Capitaine.

Mais, Madame , je n'ai pas pu le prendre à la gorge pour lui faire déclarer sa demeure ; et en lisant tout-à-rheure le billet du Baron , je croyais de bonne foi le rencontrer ici*

Madame Murer.

Cela est d'autant plus malheureux , que dans le besoin où il est d'un protecteur, nous en

A C T E I I. ii5

avons un qui peut beaucoup aujirès du ministre.

Oh ! ce pays-ci est tout plein de gens qui font profession de pouvoir plus qu'ils ne peuvent réellement. Quel esl-il ? Je vous dirai bientôt....

Madame Murer dédaigneusement.

Ce n'est que le comte de Clarendon.

Le Capitaxkjs.

Le neveu de Milord Duc ?

Madame Murer.

Pas davantage.

Le Capitaine.

Je le crois. Son oncle Tidolâtre : il est fort de mes amis. Je me charge^ si vous voulez....

Madame Murer d'un air vain.

11 me fait aussi l'honneur d'être un peu des

miens.

Le b a r o h.

• C'est lui qui nous loge.

Le Capitainb.

Vous avez raison. Je regardais en entrant.... Mais ce valet a détourné mon attention.... £h parbleu ! c'est un homme à lui. Je disais bien....

Théâtre. /. 8

ii4 EUGÉNIE,

Je reconnais tout ceci. Nous avons fait quelquefois de jolis soupers dans ce salon : c'est ^ comme il l'appèle à la française , sa petite maison.

Madame Murbr fièrement.

Petite maison y Monsieur ?

£h petite ou grande! faut-il disputer sur un mot? 11 suffît qu'il nous la prète«... Il était ici il n'y a pas une heure.

Lb Capitaine.

Aujourd'hui? Je l'aurais parié à Windsor.

Le Baron.

11 en arrivait.

Le Capitaine.

C'est ma foi vrai. J'oubliais que le mariage se fait à Londres.

Madame Murer et EnoiNiB en même temps .

Le mariage !

Le Capitaine.

Oui , demain. Mais vous m'étonnez : il n'est pas possible que vous l'ignoriez ^ si vous l'avez vu réellement aujourd'hui.

A C T E I I. ïi5

Le Baron.

Je le «ayais bien moi.

Madame Murer dédaigneusement

Hum.... C'est comme la petite maison. Que voulez-vous dire ? Quel mariage ?

Le Capit'aine.

Le plus grand mariage d'Angleterre : la fille du comte de Winchester : un Gouvernement que le roi donne au jeune Lord en présent de noces. Mais c'est une chose publique et que tout Londres sait.

Eugénie à part* Dieux I Où me cacher ?

Madame Murer.

Je vais gager qu'il n'y a pas un mot de vrai à tout cela.

Le Capitaine.

Quoi^ sérieusement? Dès que Madame nie les £adts , je n'ai plus rien à dire.

Il est vrai^ capitaine^ qu'il s'en est beaucoup défendu tantôt.

Le Capitaine.

Mais moi qui passe ma vie avec son oncle I

ii6 EUGÉNIE,

moi qu'on a coasulté sur tout I ce sera comme il vous plaira, au reste. Ainsi donc les livrées faites I les carrosses et les diamants achetés^ l'hôtel meublé y les articles signés ^ sont autant de chimères?.

Eugénie à part.

Ah malheureuse I

Mais ^ ma cœur ^ cela me parait assez positif : qu'aye^-yous à, répondre ?

Madame Murer.

Que Monsieur a rèyé tout ee qu'il dit. Parce que je sais de très-bonne part, moi^ que le Comte a d'autres engagements*

Le Capitaine.

Ah I oui. Quelque illustre infortunée dont il aura ajouté la couquète à la liste nombreuse de ses bonnes fortunes. Nous connaissons l'homme. Je me souyiens efifecûvement d'avoir entendu dire qu^un goil^t provincial Tayaît tenu quelque tems éloign!è de la capitale;

Madame Mvrer dédaigneusement.

Un goût provincial ? '

Le Baron riant.

Quelque jeune innocente à qui il aura fait faire

des découvertes ^ et dont il s'est amusé apparemment?

Ls Cafitaims^

Voilà tout.

Lb Baron, d^un air content.

C^est bon^ c'est bon. Je ne suis pas &ché que de temps en temps une pauvre abandonnée serve d'exemple aux autres^ et tienne un peu ces Demoiselles en respect devant les suites de leurs petites passions. Et les père et mère y moi, c'est cela qui me réjouit*

EuGÂKiE à -part.

Je ne puis plus soutenir le trouble où je suis.

Le Capitaine.

Mademoiselle me parait incommodée.

Le Baron.

Ma fille ?••• qu'as-tu donc, ma chère enfant?

Eugénie tremblante.

Je ne me sens pas bien , mon père.

Madame Murer.

Je vous l'avais dit aussi, ma chère nièce; nous devions nous retirer. Venez, laissons ces Messieurs se raconter leurs merveilleuses anecdotes.

ii8 EUGÉNIE,

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