PREMIÈRE DÉCLARATION
ATTRIBUEE A tE-JAV,
Pourquoi première? parce qu'on en a fait écrire unç seconde au libraire, également curieuse: nous montrerons chacune en son lieu ; aimi donc :
MÉMOIRES. lai
PREMIÈRE DÉCLiLRATION (l).
» Je sousssigné Edme-Jean le-Jay , pour rendre i) hommage à la vérité , déclare que le sieur Caroa )} de Beaumarchais , ayant un procès considérable » devant M, Goëzman , conseiller de grand- » chambre, m'a fait très-instamment prier par le I) sieur Bertrand (2) son ami , de parler à ma- » dame Goëzman en sa faveur, et même de lui » offrir cent louis et une montre garnie en dia- » mans pour l'engager à intercéder auprès de mon- » sieur son mari , pour le sieur de Beaumarchais; )) ce que j'ai eu la faiblesse de faire, uniquement » pour obliger le sieur Bertrand. Mais je déclare » que cette dame a rejeté hautement et avec in- M dignation ma proposition, en disant que, non-
(i) Tous les mois écrits en italique dans cette déclaration figurée sur la copie du commis , sont ceux qui man« quent à celle de le-Jay 3 ce qui sera discuté dans un moment. ^^
(2) Le sîeur Bertrand , dont il s'agit ici , est le mêmtr qui n'a consenti à être désigné dans mon premier Mémoire que 6oas le no(li de d'Airolles. En répondant au sieur Marin , nous aurons occasion de nous expliquer sur cette fantaisie du sieur Bertrand d'AirolIes , qui a précédé de quelques jours le service qu'il a rendu au sieur Marin , de lui accorder une lettre dont celui-ci espère tirer \c plus grand avantage contre moi : ce qu'il faudra voir.
» seulement elle ofFençait sa délicatesse^ mais » qu'elle était de nature à lui attirer les plus ùr » cheuses disgrâces de la part de son mari , s^il » en apprenait quelque chose: en conséquence f » )'ai gardé la montre et les rouleaux jusqu'au » moment où je les ai rendus. Je déclare en outre, » qu'après la perte du procès , le sieur de Beaun marchais piqué de son mauvais succès ^ m'a M écrit une lettfe fort impertinente ; comme si » f avais négMgé ou trahi ses intérêts dans cette af- » faire: attestant que tout ce qui pourrait être dit » de contraire à la présente déclaration est faux » et calomnieux: ce que je soutiendrai envers et ». contre tous. En foi de quoi j'^i signé , approuvé h récriture , le-Jay , ce 3o mai lyyS m.
Si je pouvais montrer a la suite de cette déclaration la copie que le-Jay en a faite sous la dictée de madame Goëzmmi y tenant la minute de son mari ; indépendamment du style et d'une .fouie de grands mois qui ne sont point à l'usage Wmx sieur le-f ay , la manière inexacte dont elle est libellée , et les fautes d'orthographe dont elle fourmille, convaincraient bientôt que celui qui Fa écrite, n'a jamais pu la composer. Au dé&ut de cette première preuve , qui , en frappant les yeux , porterait à l'esprit la conviction irrésistible de ce que j'avance, j'observe ;
-**.*<5^^^ s^ le-Jay eût fait cette déclaration, il n'aurait pas manqué d'y parler des quinze louis ; parée que c'était ce qui avait engagé la querelle; le seul objet en litige ; et parce qu'il avait un gmnd intérêt d'en parler : car il craignait dès*lors qu'on ne le taxât de les avoir réservés pour lui. Mais comme M. Goëzman avait un plus grand iatérêt encore k les taire , la déclaration n'en dit pas un mot.
' a«» Si le-Jay eut composé cette déclaration , il n'y aurait pas dit : piqué de la perte de son proces, le sieur de Beaumarchais rrCa écrit une lettre impertinente , comme si faisais négligé ou tmhi ses intérêts dans cette affaire ; parce que le-Jay savait bien que ma lettre , qu'il a déposée au greffe , loin d'être /my?ertf/2e/2te , est non-seulement polie f mais obligeante ; parce qu'il savait bien qu'elle ne porte nullement sur des reproches de négligence ou d'abandon de mes intérêts dans Tafiaire, mais uniquement sur les quinze louis, dont M, Goëzman avait tant d'intérêt de ne pas parler. Aussi ladéclaration n'en dit-elle pas un mot.
S*. Si l'on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ait faite à le-Jay, avant que d'écrire la minute de la déclaration, est ceUe-ci : n^ est-il pas^raij Monsieur le-Jay, que madame a refusé les cent louis et la montre que vous lui avez pré^ serités ? — Oui, Monsieur. Et si l'on compare
ce texte si simple avec le commentaire insidieu ^ qui en est résulté^ Ton sera convaincu que M. Goëzman avait combiné d'avance avec m femme toutes les phrases de cette déclaration:^ pour qu'elle pût servir de base à la dénonciation qu'il voulait faire au Parlement contre moi, et dont nous allons bientôt parler.
4''. Observez que M. Goëzman^ en relisant depuis la phrase où il avait fait ainsi parler le» Jay dans la déclaration : Cette dame a rejeté hautement et avec indignation m,a proposition^ en me disant^ que non seulement elle offensait sa délicatesse , mais qu^elle était de nature à im attirer les plus fâcheuses disgrâces de Ut pari de son mari, s'il en apprenait quelque chose ; observez , dis-je , que M. Goëzman s'est aperçu qu'il n'avait pas dû faire dire à sa femme > que refuser de l'argent était propre à lui attirer sa disgrâce f s'il l'apprenait ; parce que c^étaît se faire son procès h soi-même.
Comment changer cela? sa minute était chez le-Jay, il n'avait en main que la copie de ce -libraire : il voulait la déposer tout à l'heure au Parlement. Mais rien n'embarrasse une bonne tête ; et voici comment il a usé sans façdti des droits. d'un auteur sur son propre ouvrage.
Il a tout uniment rayé le mot lui y et a fait précéder le mot attirer \^zx la lettre m, intercalée
de sa main ; de sorte que , par cet innocent ar- \ tifice , le sens de la phrase, qui présentait d'abord madame Goëzmaa comme exposée au ressentiment dé son mari pour avoir refusé de Fargent , fiût porter ^e ressentiment aujourd'hui sur le-Jay pour avoir osé Tofifrir.
Voîci le sens , suivant la première leçon : Ma-' dame Goëzman m^a dit que mes propositions rejetées étaient pmpres à lui attirer la disgrâce de son mari y s^il en apprenait quelque chose y etc. El voilà le sens , suivant la seconde : Madame Goëzrnan m^a dit que mesijpropositions rejetées étaient propres à -HL^attirer la disgrâce de son mari, s^il en apprenait quelque chose. Ce qui est bien différent.
Or, si la copie de la main de le-Jay eût été la vraie minute de la déclaration , on sent qu'un criminaliste éclairé comme M. Goëzman n'aurait jamais voulu commettre le faux d'y changer le sens, en effaçant un mot, et y substituant une lettre de sa main.
Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu'il s'est donnée sur une déclaration à laquelle il dit n'avoir aucune part, nous lui opposerons une réponse à deux tranchants que nous le supplions de vouloir bien examiner avant de nous blâmer de l'avoir écrite ; c'est que l'addition de la lettre m «ubtituée au mot lu^ est faite avec si peu de
précaution , que le-Jay , sa femme , le rapporteur^ le greffier et moi ^ nous avons tous facilement reconnu cette correction d'auteur , lorsque j'aî fait rexamcn«de la pièce en leur présence aux confrontations.
Dira-t-îl que, s'étant aperçu sur-le-champ dt celte imprudence qui le jugulait^ il a changé la phrase au moment où elle venait d'être écrite? Voici le second tranchant de ma réponse; s'il* eût fait ce changement à la copie de le-Jay tout de suite et en sa présence^ il n'eût pas manqué de le faire de même k la minute, que le-Jay emportait pour que son commis en tirât copie ; maif dans cette copie aussi authentique que celle déposée par M. Goëzman, puisque c'est madame qui la dépose, la méprise est restée toute entière: on y lit la phrase écrite ainsi suivant la première leçon : Madame Goëzman nCa dit que ma pro-' position rajetéc était de nature à lui attirer la disgrâce de son mari, etc. Cette correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies , prouve que celle de Ic-Jay est demeurée au magistrat, pendant que la copie du commis se faisait chez le-Jay sur la minute non-corrigée de M. Goëzman; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j'ai données qu'il existait une minute de la main du magistrat.
Et mes r^m7rques sur cette correction d'au-^
teur s'appliquent également à toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à le-Jay par madame Goëzman , et celle de la main de M. Goëzman copiée par le commis de le-Jay. C'est ainsi qu'en les confrontant on voit (dans celle de le-Jay) une montre garnie en diamans^ (ddns celle du commis ) une montre à diafnans, "(dans celle de le-Jay) les plus fâcheuses diS" grâces de là part de son mari^ s^il en appi^nait V quelque choses fai gardé l'd montre y etc., ce qui présente un sens fort niais; (dans celle du commis ) les plus fâcheuses disgrâces de la part ^ de son mari y s^il en apprenait quelque chose. \ En conséquence, fai gardé la montre ^ etc.; en . conséquence est une liaison très-nécessaire entre : les deux phrases : ( dans celle de le-Jày ) le sieur de B. m^a écrit une lettre impertinente comme si négligé f ou tri ses intérêts ; ce qui n'a nul sens ; mais à quoi M. Goëzman en a donné un , en écrivant de sa main sans mystère en interligne ; au-dessus des mots si et négligé ^ le mot feus , \ et en chargeant le mot tri dont il a fait à peu ; près trahi j et la phrase marche ainsi corrigée, ; le sieur de B. m^a écrit une lettre impertinente , î comme si feus négligé ou trahi ses intérêts , etc. ce qui devient au moins intelligible : f eusse ne^ gligé eût été plus correct ; mais enfin on l'a corrigé comme cela : ( La copie du commis
porte ) le sieur de B. m^a écrit une lettre im^ pertinente , comme si j'avois négligé ou trahi ses intérêts, etc. Le mot feus, iaterligué par M.GoëzcQan^complètela preuve que ce magistrat n'a corrigé la copie de le-Jay que pendant Tabsence de sa propre minute ; au lieu d'écrire /^^cif, il n'aurait pas manqué d'écrire faisais f comme le porte la copie du commis fidèlement transcrite, sur sa minute : ( Le Jay ) soutenant tout ce qui
pourrait être dit est calomnieux, etc.; (le
commis ) soutenant que tout ce qui pourrait être dit..*.* est calomnieux , etc.
Voilà donc sept endroits qui diffèrent essen« ticUcment dans les deux déclarations, dont un mot ajouté y un mot eff^^^é, un mot substitué ^ un mot interligné et un mot chargé dans celle de le-Jay , par une main étrangère : et c'est sur une pareille pièce mendiée , sollicitée , suggérée ^ minutée^ dictée , corrigée, surchargée et niée ' par ce magistrat, qu'il établit une dénonciation eu corruption de juge et en calomnie contre un homme innocent !
Quelle étrange opinion a\iez-vous donc de votre pouvoir, Monsieur, si vous avez pensé qull vous sufïlt pour me faire condamner au Parlement , de m'y dénoncer sur la foi d'un tel titre ? Avez-vous présumé que ce tribunal m'em-* pêcheraitd'opposerkla fausseté de votre attaque,
la vérité de mes défenses ; la force de mes preuves à la ruse de vos moyens? Détrompez-vous , Monsieur ; la vivacité de ses recherches prouve Faustérité de ses principes^ et non sa complaisance pour vos ressentiments. C^est à vous de vous justifier ^ homme cruel ! qui, ^WÊÈ ^^^^ opine si durement à ce qu^on m'enlevIMia fortune , m^avez -ensuite injurieusement dénoncé : car je vous préviens -que cet argument ne convaincra personne : je suis conseiller au Parlement ; doac j'ai raison.
Mais n'anticipons rien : avant de parier de la dénonciation de M. Goëzman , nous avons une seconde déclaration aussi importante que la première à examiner.
J'écarte en vain une foule de moyens, pour me renfermer dans les principaux , leur abondance m^accable. O M. Goëzman ! que de mal vous me donnez ! mais je veux m'en venger en vous démasquant si bien aux yeux du public , que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos attaques • Avançons.
Le-Jay , toujours au secret , interrogé de nouveau , répond qu'environ dix jours après sa première déclaration, M. Goëzman Ta encore envoyé chercher , et lui a dit uniquement : N^ est il pas 'vrai y M. le-Jay , que "vous ai^ez rendu la montre et r argent det^ant témoins, etqu^on n^ avait rien
Mémoires* /. 9
rx) M t M 0 I R E S.
soustrait des deux rouleaux ? — Cela est vrai , Monsieur. — Ecrwez donc au dos de cotre pre^ mil're déclaration , ce que je vais vous dicter : et il assure que le magistrat lui dicta ; sans en faire de minute I la (Udaration suivante.
SECONIJE DÉCLARATION