ATTRIBUÉE A LE-JAY
Jr deulare en outre , que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m^ont accompagné chez ma* dame Govzman , etqu^ils ne la connaissent point du tout. Je déclare que j^ai rendu la montre et les rouleaux devant ( telles et telles personnes > etc. (ju'il nonuno. ) Kt si Beaumarchais osait di^r qu*on a soustrait quelque chose des roU" leaux pour des sccwtaiivs ou autrement , je lui soutiendrxiis qu^il est un menteur et un calom^ niateur, et que les rouleaux étaient bien entiers; ce que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi , etc. etc. sans date , Signé , le^aj\
Pour Thonneur du sieur le«Jay rema]t|uons d'abord que^ dans se^s interrogatoires^ il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous l'avons vu assurer intrépidement que M. Goëzman lui avait confié la mimito de la première déclaration é( rite de sa main. A cette* seconde il avoue
M É M^O 1RES. i3i
iagénument que M. Goëzman n'a point fait de minute^ et qu'il a seulement dicté. Prouvons que la seconde n'est pas plus l'ouvrage du sieur le* Jay que la première.
Indépendamment des preuves morales et de discussion , la pièce en présente elle-même une de fait, (le d!irai-je ?) la plus comiquerTout le mour de connaît la scène des plaideurs , où le souffleur lassé de l'ineptie de l'avocat Petit-Jean , lui dit : oh le butor ! et où Petit-Jean qui se croit soufflé et non injurié, répète, le butor f Ici M. Goëzman finissant de dicter , a dit apparemment : telle et telle chose , etc. Signé le Jay. Et le bon le-Jay , trop occupé du mot qui est sous sa' plume , pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les précédents , a écrit exactement comme on le lui disait, à l'orthographe près : Sine le^ay.
Malgré cette naïveté, qui montre assez que l'écrivain n'est ici que le commis à la plume , voyons par l'examen impartial et sérieux de la pièce , s'il est possible que le-Jay Tait composée luimême. Je voudrais bien pouvoir épargner à quelqu'un celte fâcheuse discussion ; parce que je sens que ce quelqu'un est ici sur des charbons. Mais :-■' quelque respect que j'aye pour lui , je respecte :A eacore plus la vérité : tout ce que je puis, est de A^ le tenir le moins de tçmps possible dans une aussi V* - cruelle situation.
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J'observe d'abord que le-Jay, ayant toujours dit, quand il a parlé des i5 louis , qu'il les avait laissés , en argent blanc , dans un sac à madame Goëzman , s'il eût fait la déclaration , n'aurait jamais imaginé de l'aller alambiquerde sorte qu'on pût en induire , que la demande des 1 5 loiiis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait soustrait quelque chose des rouleaux. '
L'obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu'il n'appartient point au sieur le-Jay : si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la vérité, en un mot s'expliquer sur les i5 louis, il l'eût fait à sa manière , c'est-à-dire , tout simple^ meut et d'une façon qui se rapportât au moins à ce qui s'était passé devant lui. Dès qu'il ne s'agissait dans celte déclaration que d'y parler des 1 6 louis , dont la première n'avait rien dit ; aurait' il pris la plume une seconde fois , exprès sur ces i5 louis, pour finir encore par n'en rien dire du tout? Cela n'est ni vrai , ni naturel, ni possible.
Mais quel est donc le fin de cette déclaration? Le voici.
Monsieur et madame Goëzman , qui avaient éviié de dire un seul mot des i5 louis, dans la première , voyant que les regards du* pûblît étaient fixés sur ces i5 louis, seul objet appâren de la querelle , ont calculé qu'il paraîtrait bi étonnant qu'ils eussent une déclaration de Ie-Jaf|
MEMOIRES. iS3
contre moi , et qu'elle ne traitât eh aucune façon de ces i5 louis ; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir suspect.
Mais rembarras était de le rompre sans se compronaettre , et de parler des 1 5 louis sans en rien dire. Ce le-Jay leur donnait encofe une autre sueur froide ; il est si simple ^ si simple ! que s'il entend seulement prononcer en dictant , le mot de i51ouis, il ne manquera pas d'entrer à l'instant dans des explications fort embarrassantes pour le candide magistrat, qui ne veut pas , vis-à-vis du libraire , avoir Tair d'êlre du secret. 11 faut donc courir là-dessus comme chat sur braise; imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public puisse prendre le change- Il faut surtout que cette phrase soit telle, que le mot de i5 louis n'aille pas frapper l'oreille de le-Jay. On se rappelle que cet homme , aussi droit que simple , a dit à madame Goëzman en allant chez M. de Sartine : // est bien heureux que voire mari n^ait pas parle des i5 louis; je n'aurais pas pu dire que je les ai rendus , puisque vous les aç^ez encore ; et la réponse de la dame , et tête à perruque, et l'adjectif, etc. etc.
Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat , très-difficile à traiter : mais enfin la déclaralion , telle qu'on vient de la lire , fut le fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.
i54 MÉMOIRES.
Et croyez-voys que ce soit sans y avoir bien réfléchi , que la déclaration commence par cette phrase : Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais.. • Eiv voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince égai^ , en songeant à cette façon de s'exprimer ; Bertrand, Beaumarchais , La- Jleur j Larose; je reconnais le style aisé d'un homme supérieur aux gens qu'il veut bien honorer de ses mauvais traitements. Je sens que la main du très -familier libraire n'est ici que la patte du chat; et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le sieur le-Jay, le plus modeste des hommes , n'eût traité avec cette légèreté le sieur Bertrand d'AiroUes , qui Ta quelquefois aidé de son crédit; moins encore moi, chétif, qui n'avais point l'honneur d'en être connu.
Mais laissons les grâces du style ; allons au Êiit, Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais ne m^ont jamais accompagné chez madame GoëZ" man , et qu^ils ne la connaissent point du tout. A quoi tend celte phrase isolée , absolument hors d'oeuvre , et sans nul rapport aux quinze louis , ni même à rien de ce qui la suit ; sinon a se retourner en cas d'accident et de désaveu delà part de le-Jay ? Testis unus , testis nullus , dit la loi : ce qu'on a sans doute expliqué à madame Goëzman ; mais qu'elle ne s'est pas souvenue de placer avec : iln^ a pas de corps de délit. .... nous
MEMOIRES» i55
aidons déjà un commencement de preuve par écrite etc. etc.
Cette sage précaution prise à tout éyéaement > on a grand soin de faire écrire à le-Jay , dans la déclaration y les noms , surnoms y qualités des personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis : autant on glissera sur le principal, autant ou va s'appesantir sur les accessoires. C'est la dame le Franc ; elle est sœur du sieur de Lins y premier échevin ; c'est la demoiselle sa fille ; ce sont des dames de Lyon; c'est un jeune homme que Ton croit fils du sieur de Lins , etc. etc. Car ou se flatte que ces honnêtes gens assignés , certifieront en temps et lieu ^ que les deux rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence.
Cela ya bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces quinze louis , dont il faut avoir Tair de parler , quoique bien résolu de n'en pas dire un mot. Enfin la voici du mieux qu'on a 'p\x,EtsiBeaumarc hais osait dire qu^on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires , ou autrement , je lui soutiendrais quHl est un
menteur et un calomniateur y etc. etc Nous
en voila tirés , Dieu merci.
Mais que ces mots , soustrait quelque chose des rouleaux ; pour ne pas nommer quinze louis eu argent blanc > sont bien imaginés ! et ceux-ci >
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pour des secrétaires ou autrement ; pour ne pas dire que madame Goë:unan a exigé quinze loui» pour le secrétaire , et les a gardés pour elfe ; comme cela est ingénieux ! APégard des injures, on sent ici qu'elles ne sont que le saut de joie qui termine un ouvrage pénible ; c'eait la braroure de Panurge , qui se met en vigueur quand le danger est passé : ainsi finit la déclaration , sans date ^ etc« Sine le-Jay , comme nous Tavons dit.
Et c'est ainsi qu^un magistrat se joue de la vérité , pour donner le change ! c'est ainsi qu-il arme un malheureux contre une chimère , et lui fait combattre insidieusement ce que personne n'avait dit , pour éluder de lui faire écrire ce qu'il craignait tant de voir déclarer ! et c'est ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux entre les mains de la malignité I
Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans celte affaire ! N'est-ce pas par faiblesse que la flottante Madame Goëzman dissimule la vérité , pour se prêter aux vues de son mari qui voulait m'attaquer en corruption de juge ? N'estce pas par faiblesse que ce pauvre le-Jay copie , sur des minutes du magistrat y des déclarations dont il n'entend ni les mots , ni la force des phrases? N'est-ce pas par faiblesse que ce pauvre conseiller d'ambassade , Arnaud Baculard ^ qui ne dit yamais ce qu'il veut dire ^ ei ne fait janiait
MÉMOIRES. i37
ce qu^il veut faire , accorde une misérable Ictti^e mendiée ^ pour appuyer une plus misérable déclaration mendiée? N^est-ce pas par faiblesse que ce pauvre d^AîroUes , qui ne veut pas être nommé Bertrand^ après avoir dit la vérité , perd tout-kcoup la mémoire , et donne a son compatriote le gazetier de France, une lettre , qui ne peut faire aujourd'hui de tort qu'à lui-raôme ? West-ce pas par faiblesse que ce pauvre M. Marin..* Mais non p la chaleur m'emporte , et j'allais faire le tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des simples. Il faut être juste, (i)
D'autre part , j'entends M. Goëzman qui me dit : pourquoi me taxez-vous de malignité , si je ne suis coupable que d'ignorance ? Quand j'ai dicté à leJay , dans la déclaration , qu'on n'avait pas soustrait quelque chose des rouleaux , pour des secrétaires ou autrement ;\q croyais que ce bruit de i5 louis n'était fondé que sur la fausse supposition que ma femme les eût retranchés d'un
(i) La réponse la plus désolante à la déploration du sieur Baculard d'Arnaud, conseiller d'amLassade, est d'y opposer sa confrontation avec moi : j'attends pour le faire que le sieur Marin , gazetier de France , ait publié son Mémoire et la lettre qu'il s'est fait écrire par le sieur Bertrand d'Airollcs , négociant Marseillais , afm qu'ils aycnt cbacun ce qui leur est di\ , dans un seul Méiuoira qui ne se fera pas attendre : on peut y compter.
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rouleau , et je voyais que les rouleaux avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à le-Jay que ce que je savais moi-même.
— Je vous arrête, Monsieur. Avez-vous si peu de meDEioire • ou me crovez-vous si mal instruit? Vous oubliez que, quelques jours avant Tépoque de cette déclaration , M. le premier Président avait envoyé chercher le-Jay, et que devant vous il l'avait interrogé sans ménagement sur ces quinze louis , en lui disant : « Avouez-nous , M. » le-Jay , tout ce qui s'est passé. Bertrand prétend » qu'il vous a remis , dans un fiacre à la porte de » madame Goëzraan , quinze louis en argent blanc » qui ont même été comptés dans le chapeau de » votre fils alors présent ; que vous êtes monté » chez madame Goëzman avec cet argent dans un » sac , et qu'en descendant , vous n'aviez plus ni » sac ni argent ; et qu'enfin vous avez dit à lui » Bertrand, qu'elle avait pris et serré les quinze » louis dans son secrétaire. Tout cela est- il vé- » ritable ? »
Vous oubliez , Monsieur , que le-Jay , tremblant, effrayé par votre fier aspect, n'osa convenir de rien chez M. le premier Président, mais qu'à peine il pouvait parler.
Quittons la feinte ; elle est inutile; et convenez enfin que c'est bien sciemment et non par ignorance , que, quelques jours après cet interrogat ,
MÉMOIRES. i39
TOUS confondez , en dictant à le-Jay y quinze louis d^argent blanc gardés , avec les deux rouleaux rendus , auxquels ils n^ont aucun rapport.
C'est encore par une suite d'espoir d'embrouiller les idées déplus en pins sur les quinze louis ^ et de fixer l'attention du public sur des rouleaux entiers , et non sur de l'argent blanc ^ qu'on a fait assigner en témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus ; on espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux ^ augmenterait la persuasion que toute espèce de de^ mande des quinze louis n'était qu'une histoire controuvée ^ une infamie : d'autre pan on corap* tait que le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces misérables 1 5 louis , dans nos dépositions , l'opinion du faux bruit se fortifierait k tel point par notre silence , que nos efforts tardifs ne pourraient plus après la détruire.
Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez bien : le-Jay avait écrit sans faire d'explication ; Marin travaillait en dessous^ et se flattait de réussir ; lorsque tout-à-coup ces honnêtes gens , sur la déposition de qui Ton avait fait un si grand fond pour embrouiller l'histoire des i5 louis, après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux , s'avisent d'ajouter , sans qu'on les en prie, qu^à l'égard des i5 louis , on a certifié
i/|0 MÉMOIRES,
que la dame avait refusé de les rendre » en di^anft que f les ayant demandés pour le secrétaire p elle n'était pas tenue d'en i'aire compte au stour de Beaumarcluiis«
La soie une fois romptie ^ toutes les perles se dédient* Marin ^ qui devaitréussir , me rencontre, par malheur, k l'instant où il vient endoctrineriez faibles ; me parle de ces mherabbs i5 louis ; veut m^engager devant cinq personnes a ne pas en ouvrir la boucl&e : je lui prouve que c^est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions : chacun y appuie : le-Jay qu'on voulait sacrifier se rétracte; et voila toutes les peines perdues* 11 iVen reste d'autre fruit qu'une triste déclaration f qui par malheur encore ^ se trouvant attachée au dos de la première , ne peut plus que nuire désormais ; surtout si un démon d'accusé pallient un jour à en avoir connaissance ^ et s'avise de la discuter aux yeux des juges et du public*
J'ai promis de iaire le dépouillement de toute cette noire intrigue : il est bien avancé : les deux déclarations de le-Jay sont maintenant connues; il ne reste plus que la dénoticiation de M* Goëzman au Parlenient a examiner. Encore un moment^ 6 mes juges ! vons touchez itla fm de votre ennui et moi k celle de mes peines* Encore un moment , lecteur ^ et mou adversaire est enfin démasqué*
MÉMOIRES. ï4i
'Quenepuîs-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes que méchants , qui me déchirez sans relâche ! Sur la foi de votre inimitié, beaucoup d'honnêtes gens me font injure et ne m'ont jamais vu.
Mais vous , qui comblez la mesure de l'atrocité , vous qui l'avez portée il faut le dire ,
jusqu'à faire insérer dans des gazettes étran- 'gères (i) qu'on s'apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes , dont j^ài , dites-vous , successivement hérité ! Lâches ennemis ! ne savez-vous qu'injurier bassement , machiner en secret et frapper dans les ténèbres ? Montrez-vous donc une fois ; ne fûtce que pour me dire €n face , qu'il ne convient à nnl hotnme de faire son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m'a rangé dans une classe absolument privilégiée: ils m'excuseront d'avoir saisi cette occasion de vous confondre y où forcé dé défendre un instant
(t) Ces horreurs furent envoyées au gazetier de la
'Haye, pendant le fort des plaidoiries du légataire de
.M. Duverney contre moi. On dit que toutes ces gazettes
.sont soumises à l'inspection du sieur Marin, auteur de
celle de France. Puisque Tcquité même d'un tel censeur ,
ne peut purger ces écrits de pareilles infamies , il ne reste
de ressources aux gens outragés , que de déférer les mé-
" chants à l'indignation publique.
i^a MÉMOIRES.
de ma vie ^ je yais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir* Voici ma Tie , en peu de mots. Depuis i5 ans je mlionore d'être le père et Funique appui d'une famille nombreuse: et loin que mes parents s'offensent de cet aveu qui m'est arraché^ tous se font un plaisir de publier que j ai toujours partagé ma modique fortune avec eux , sans ostentation et sans reproche. O TOUS qui me calomniez sans me connal* tre ! venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d'une foule de bons coeurs ; et vous sortirez détrompés. Quant h mes femmes^ j'en ai eu deux , et non trois ^ comme le dit le perfide gazetier. Faute d'avoir fait insinuer mon contrat de mariage ^ la mort de^na première me laissa nu 9 dans la rigueur du terme ^ accablé de dettes, avec des prétentions dont je n'ai voulu suivre aucune ^ pour éviter de plaider contre ses parents, de qui jusque là , je n'avais eu qu'à me louer. Ma seconde femme , en mourant , depuis peu d'années , a emporté plus des trois quarts de sa fortune , consistant en usufruits et viager ; de sorte que mon fils , s'il eût vécu , se fût trouvé beau* coup plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant voulez- vous savoir comment je les perdis ?
Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart , Pousse et Re-
nard qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride qui l'enleva, interrogez le sieur Bourdelin son médecin ordinaire, le plus estimable des hommes; et qui (^je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant : vous êtes ruiné par cette perte : le paiement des soins que j'ai rendus à votre femme m'est dû , non par vous , mais par ses héritiers.
Sur la mort de la seconde , interrogez les sieurs Troochin et Lorry médecins^ Péan son accoucheur, Goursault son chirurgien et son ami, Becqueret un des plus honnêtes pharmaciens^ qui par zèle ne la quittait ni jour ni nuit, tous mes parents et la foule d'amis qui venaient habituellement dans ma maison ; qui Tout tous vue s'avancer lentement à la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d'une an*ûée de souffrance également douloureuse à l'un et à l'autre.
Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.
Interrogez M" Momet, le Pot-d'Auteuil,
Rouen, notaires; Chevalier, procureur; gens de
I loi, gens d'affaires, et conciliateurs, qui tous
! m'ont vu procéder en ces occasions avec un dé-
• sîntéressement supérieur à la simple équité.
i44 MÉMOIRES.
Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absuixles calomnies , gens honnêtesl interrogez eniin mon intérêt, qui \oulait que je conservasse avec soin mcj femmes , si l'amour d'une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait clioisir. Eh ! comment celui-là se* rait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre ^ qui fait sou bonheur constant d'être le nourricier de son respectable pore, et s'honore d'être le bienfaiteur et l'appui de tous ses collatéraux I
Et vous qui m'avez connu , vous qui m'avez suivi sans cesse ! ô mes amis ! Dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu'un homme constamment gai; aimant avec une égale passion l'étude et le plaisir; enclin k la raillerie, mais sans amertume ; et l'accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée ; soutenant peutêtre avec trop d'ardeur son opinion quand il .la croit juste, m^is honorant hautement et sans C|nvie tous les gens qu'il reconnaît supérieurs; confiant sur ses intérêts Jusqu'à la négligence; actif quand il est aiguillonné, paresseux et stagnant après l'orage; insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l'infortune jusqu'à l'étonnement de ses plus familiers amis.
Si j'ai jamais barré quelqu'un en son chemin ^ de faveur^ de fortune ou de considération; qu'il
me le reproche. Si j'ai fait tort à quelqu'un, ou'il ^ se présente et m'accuse hautement, je suis prêt à lai faire justice. Que si la haine qui me pQ|ttuit a quelquefois altéré mon caractère; que celui que j'ai pu offenser sans le vouloir, dise de moi que je suis un homme malhonnête, j'y consens; mais qu'il ne dise pas que je suis un malhonnête homme : car je jure que je le prendrai à partie, si je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.
Comment donc arrive-t-il qu'avec une vie et des intentions tçujours honorables , un citoyen se voye aussi violemment déchiré? qu'un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfesant dans ses foyers , se trouve en butte à mille traits envenimés ? C'est le problème de ma vie ; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m'ont jadis attiré les plus dangereux ennemis qui me poursuivent encore, et cela est dans l'ordre; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d'éclat m'ont trop fait servir d'aliment à la curiosité put blique, et c'est souvent un mal; que mon pro- "1 fond mépris pour les noirceurs a pu acharner I les méchants, qui ne veulent pas qu'on les croye j ainsi sans conséquence, en effet ils ne le sont 1 pas; qu'une vaine réputation de très-petits ta- Mémoires. /. ' 10
i/^G / M K M O JP R E S.
V l^s, a pcut^'ire oifensé de très-pcrils rivaux qui sont partis de là pour me contester les'qfuali(||| solides. Peut-être^ un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle ^ ai-je été dur et tranchant dans la dispute ^ quand je croyais n'être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, j>cut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu'il vous plaira , Messieurs : mais si j'étais unfat^ S'^ensoitil que j'étais un ogre? Et quand je me seiais eurubané de la tète aux pieds; quand je ne serais affublé , bardé de tous les ridicules ensemble; faut-il pour cela me supposer la voracité ' d'un vampire ? Eh ! mes chers ennemis ; vdlis entendez mal votre affaire ; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu'on puisse vous croire.
Au reste , il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui'^ci, cl l'appuyer sur des déclarations comme celles 1^ que je viens d'examiner, et sur une dénonciâ'p lion coninjc celle dont je vais rendre compte* 1 '
Mais , dircz-vous , je vois bien des declaratioD5 ^5^Jp}»érées, une conduite, en général, fort extraordinaire dans un magistrat : pour ses motifs, ils f m'échappent absolument. — Donnez - moi b
maiu , je yais yous y conduire,: nous sommeâ sur la ypie : car eu matière criminelle ^ c'est par Jes*^ laits qu'on doit remonter aux iixtenlions, et non en devinant les intentions, qu^il est permis d'aggraver les faits. Ainsi , Ton raisonnerait fort mal, et Ton ferait la plus vicieuse pétition de prin-r cipe, en disant , comme mon adversaire : le fiieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause f. il a donné de l^ argent à lajemme de son juge; donc il a voulu le corwmpre.
. Nous tâcherons d'être plus conséquents. Il est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux déclaratiaus extorquées à le-Jay par M. . Goëzman , dont Tune est fausse, l'autre insidieuse, et toutes deux fabriquées en connaissance de cause : quel ,en est le principe ? le voici.
M. Goëzman savait fort biçn avec quelle clef sa femme m'avait ouvert son cabinet; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos fâcheux pour lui, qui couraient le monde. Si je l'étais ou non, ce n'est pas ce que j'examine ici : mais comme il le croyait, il a voulu s'en venger cruellement : Pour s'en venger, il fallait commencer par s'en plaindre ; Pour avoir ce droit , il fallait pouvoir les donner pour calomnieux : Pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j'eusse fait un sacrifice d'argent : Pour m'y amener, il fallait m'cti'rayer par une plainte en cor-
lO.
i48 MÉMOIRE S.
rupûori de juge : Pour la former, il fallait me déuoucer au Parlemeut : Pour me dénoncer, il importait d^avoir une déclaration qui m'inculp&t : Enlin , pour l'obtenir , il était nécessaire de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et le-Jay, sur ceUes de sei déclarations : c'est ce qu'on a fait ; et nous voilà, vous et moi, parvenus au point d'où Ton est parti , pour me dénoncer au Parlement comme corruf2Ccur clà juge et calomnia teun
Et le dilemm e dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir, est celui-ci. S'il nie d'avoir donné de l'argent^ on lui dira : vous avez donc calomnié en répandant qu'on l'a reçu ? S'il avoue les sacrifices : vous avez dond voulu corrompre eu les fesant? Ainsi enveloppé d'un double filet, il ne pourra s'écliappcr de la corruption , qu'en tombant dansJa calomnie, et réciproquement; et nous le tenons ; et nous le ferons punir.
£t puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfants de ce que je ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement; et de ce que j'ai l'audace d'en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier l'argent ni les propos, je vais droit à ma justification , par le chemin le plus court, celui de la vérité.
Vous étiez mon rapporteur , il me fallait absolument des audiences ; on les mettait à prix chez
vdus. J^ai ouvert ma bourse; on a tendu les mains. Les audiences ont manqué ; Targent a été re^du. Quinze louis sont restés égarés, on s'est chamaillé : cela s'est su, parce qu'il n'y a. point de mouvement sans un peu de bruit : on en a ri, parce que la perte de mon procès n^intéressait personne; et là-dessus vous avez fait.tout ce que je viens de prouver que vous avez fait.
Et parce que Je discute publiquement une affaire que vous espériez faire juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux , turbulent, à qui Fautorité devrait interdire, s?noa le feu et reau....rMu moins l'encre et la presse. Certes, Monsieur, nous nous fesons, vous et moi, des reproches bien contraires , à la vérité dans des cas très^différents. L'exemple que je vous donne ici, je l'aurais reçu de vous avec reconnaissance ; et quand vous fûtes mon rapporteur, si vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d'éplucher votre conduite , je n'aurais pas perdu cinquante mille écus diaprés votre avis y et vous ne seriez pas aujourd'hui dans l'embarras de me répondre. Que faire àonc ? M'arrêter parce que j'ai raison! ceci n'est pas une affaire d'autorité; supprimer mon mémoire, parce qu'il est conséquent! il faudrait toujours en venir à discuter ce qu'il contient , puisque nous sommes en justice réglée; et comme
i5ô MÉMOIRE S.
dit un grave auteur : hrâler n^est pas re'pondfe'; quoi donc ? recourir a rautorité, pour me réduire au silence? Allez, Monsieur; je suis trop TOtre ennemi pour ne pas tous conseiller de le tenter. Apres vous avoir bien démasqué, j'aurais le plaisir d'entendre dire de vous, à tous les honnêtes gens : // a trompé V adversaire meilleur à écarter qu^à combattre y et ses objections plus faciles à étouffer qu^à résoudre.
En attendant y passons k Texamen de votre dénonciation contre moi.
Je ne donnerai la pièi:ç qu'en substance, parce que je n'ai pu que la parcourir, rapidement encore , pendant que le greffier écrivait mes dires sur vos déclarations attachées a la mémo liasse, que j'avais l'air d'examiner uniquement.
Mais le sens m'en a trop frappé pour que je craigne de l'altérer en la rapportant. La voici.