‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 19 sur 25 · I. » manqué , sans qu'aucune faute ou faiblesse de · texte numérisé non relu

I. » manqué , sans qu'aucune faute ou faiblesse de

3 » sa part ait pu servir de prétexte ou d'excuse

3r D à mon manque de foi ; qu'au contraire la sa-

.;' i) gesse de cette demoiselle, pour qui J'ai le plus

/ » profond respect , a toujours été pure et sans

» tache* Je reconnais que , par ma conduite , la

' » légèreté de mes discours^ et par Tinterpréta-

» tion* qu'on a pu y donner j'ai ouvertement ou-

» iragé cette vertueuse demoiselle , à laquelle je

» demande pardon par cet écrit fait librement et

» de ma pleine volonté , quoique je me recon-

» naisse tout-à-fait indigne de l'obtenir; lui pro-

}} mettant toute autre espècede réparation qu'elle

» pourra désirer, si celle-ci ne lui convient pas.

» Fait à Madrid , et écrit tout de ma main , en

» présence de son frère , le 1 9 mai 1 764*

)) Signé, Joseph Clavuo.

Je prends le papier , et lui dis en le quittant : je ne suis point un lâche ennemi , Monsieur , c'est sans ménagement que je vais venger ma sœur. Je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien pour averti de l'usage cruel que je vais faire de Parme que vous m'avez fournie. — Monsieur, je

crois parler an plus offensé ; mais aa plus geDercux des hommes : avant de me diflamer^accor-^ dez-moi le moment de tenter un etibrt pour ramener encore une fois Dona Maria : c'est dam cet unique espoir que j'ai écrit la réparation que vous emportez : mais avant de me présenter , j'ai résolu de charger quelqu'un de plaider ma cauM auprès d'elle; et ce quelqu'un , c'est tous. —Je n^en ferai rien. — Au moins Vous lui direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne a cela toutes mes sollicitations* A votre refus je chargerai quelque autre de me mettre ii ses pieds. — Je le lui promis.

Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté l'alarme dans tous les esprits. Eu arrivant^ je trouvai les f(;mmes éplorées et les hommes trcs-iuquicis : mais au compte que je rendis de ma séance, \x la vue de la déclaration ^ les cris de joie , les cmbrassements succédèrent aux la^ I nuîs; chacun ouvrait un avis différent ; les uns | opinaient à perdre Clavico, les autres p'cnchaicDt h lui pardonner ; d'autres s'en rapportaient à ma prudence y et tout le monde parlait ii la fois. Mais ma soeur de s'écrier, non jamais^ jamais, jt n'çîi entendrai parler : courez , mon /rère, h j4ranju}*z: allez voir M. V ambassadeur -y et dam tout ceci goui^ernez^vous par ses conseils* •

Avant de partir pour lai cour, j'écrivis à Cla-

M É JVI O I R E s. /p45

vîco que ma soeur n^ivait pas voulu entendre un «eul mot en sa faveur , et que je m^en tenais au projet de la venger, et de le perdre. Il me fit prier de le voir avant mon départ ; et je me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même , toutes ses prières se bornèrent à obtenir de moi qu'il allât pendant mon absence^ avec un ami commtm , parler a ma sœur ainée , et que je ne rendisse son déshonneur public qu'à mon retour , s'il n'avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuèz.

M. le marquis d'Ossun , notre ambassadeur , aussi respectable qu'obligeant , après m'avoir marqué tout l'intérêt qu'il prenait à moi , en fa- Teur des augustes recommandations qui lui étaient parvenues de France , me dit : — La première preuve de mon amitié, Monsieur, est de vous prévenir que votre voyage en Espagne est de la dernière inutilité quant à l'objet de venger voti'e sœur; l'homme qui l'a insultée deux fois par sa retraite inopinée , n'eût jamais osé se rendre aussi coupable , s'il ne se fût pas cm puissamment sou tenu. Quel est votre dessein? espérez- vous lui faire épouser votre aœur ? — Non , Monsieur , je ne le veux pas : mais je prétends le déshono-r rer. — Et comment ? — Je lui fis le récit de mon entrevue avec Clavico , qu'il ne crut qu'en lisant son écrit que je lui présentai.

Eh bien ! Monsieur, me dit cet homme respectâble, un peu étonne de mon action , ]e chaîne d'avis aFinstant. Celui qui a tellement ayancélei afl'aires en deux heures , est fait pour les tennincr heureusement. L'ambition avait éloigné Clavico de mademoiselle votre sœur; l'ambition , la terreur ou Tamour le lui ramènent. Mais à quelque titre qu'il revienne, le moins d'éclat qu'on puisse faire en pareille occasion est toujours le mieux. Je ne vous cache pas que cet homme estÊiit pour aller loin ; et sous ce point de vue ^ c'est peut* être un parti très-avantageux. A votre place, je vaincrais ma sœur sur ses répugnances ^ et profitant du repentir de Clavico , je les marierais promptement. — Comment, Monsieur, un lâche? — 11 n'est un lâche que s'il ne revient pas de bonne foi. Mais ce point accordé , ce n'est qu'on amant repentant. Au reste, voilà mon avis, je vous invite à le suivre , et même je vous en saurai gré , par des considérations que je ne puis vous expliquer.

Je reviens a Madrid un peu troublé des conseils de M. le marquis d'Ossun. A mon arrivée j'appris que Clavico était venu , accompagné de quelques amis communs, se jeter aux pieds de mes sœurs ; que la plus jeune, à son arrivée, s'était enfuie dans sa chambre , et n'avait plus voulu reparaître ; et l'on me dit qu'il avait conçu beau-

B coup d^espérance de cette colère fugitive. J'eu ,. conclus à mon tour ^ qu'il connaissait bien les j femmes ^ douces et sensibles créatures , qu^un . peu d^audace , mêlée de repentir , trouble à coup sûr étrangement , mais dont le cœur ému n'en reste pas moins disposé en faveur de Thumble 'audacieux qui gémit à leurs pieds ^ d'autorité.

Depuis mon retour d'Aranjuèz , ce Clavico désira me voir tous les jours , me rechercha ^ ijai^enchanta par son esprit ^ ses connaissances ^ dût surtout par la noble confiance qu'il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de bonne foi; oios amis se joignent à moi ; mais le profond respect que ma pauvre sœur paraissait avoir pour -mes décisions , me rendait très-circoospect k son ^gard ; c'était sou bonheur et non sa fortune que ^ désirais ; c'était son cœur et non sa main que je voulais forcer.

Le 2S mai , Clavico se retira brusquement du logis de M. Portuguès , et fut se réfugier au quartier des invalides , chez un officier de sa connaissance. Celte retraite prépipitée ne m'inspira d'at>ord aucun ombrage > quoiqu'elle me parût singulière* Je courus au quartier ; il allégua pour motif de cette retraite que M. Portuguès, étant Ain des plus opposés à son mariage , il comptait me dooner la plus haute preuve de la sincérité de son retour^ en quittant la maison d'un si puis-

saut ennemi de ma sœur. Gela me parut si probable et si délicat p que je lui sus un gré infini de sa retraite aux invalides. Le 26 mai, j*ea rcçm la lettre suivante*

Copie de la lettre de Clavico dont foi

^original.

t{ Je me suis expliqué ^ Monsieur ^ d'une ma* » nière très-prccise y sur la ferme intention 01 » je suis de réparer les chagrins que j'ai causa M involontairement à Mademoiselle Caron; jelui » oifrc de nouveau de Tépouscr^ si les mal-€Dn tendus passés ne lui ont pas donné U-op d'é- » loignement pour moi. Mes propositions sont » trcs-sincères. Toute ma conduite et mes dé- » marches tendent uniquement à regagner son » cœur; et mou bonheur dépendra du succès de » mes soins ; je prends donc la liberté de TOOi » sommer de la parole que vous m'avez donnée, M de vous rendre le médiateur de cette heureuse » réconciliation. Je sais qu'un galaut homme » s'honore en s'humiliant devant une feimne )) qu'il a offensée ; et que tel qui croit s'aviliren » demandant excuse a un homme p a bonne grâce » de reconnaître ses torts aux yeux d'une per- » sonne de l'autre sexe. C'est donc en connais- » sauce de cause que j'agis daus toute cette afiâire.

M É M O IJR E s. 449

» L^assurahce libre et franche que je tous ai n donnée, Monsieur, et la démarche que j'ai faîte » pendant yotre voyage d'Aranjuèz auprès de w mademoiselle votre sœur , peuvent me foire » un certain tort daus Tesprîtdes personnes, qui » ignorent la pureté de mes intentions : mais j'es- » père que par un expoeé fidèle de la vérité, vous » me ferez la grâce d'instruire convenablement » tous ceux que l'ignorance ou la malignité ont » fait tomber dans Terreur k mon égard. S'il m'éu tait possible de quitter Madrid , sans un ordrb M exprès de mon chef, je partirais sur-le-champ, » pour aller à Aranjuèz lui demander son appro- 0 bation ; mais j'attends encore de votre amitié , » que vous prendrez le soin vous-même de hii »> faire part des vues légitimes et honnêtes que j^ai M sur mademoiselle votre soeur , et dont cette

«vous réitère l'assurance ; la promptitude tte démarche est, selon mon cœ&r, la ;rande marque que vous puissiez me donn ner du retour que je vous demande pour l'esn time parfaite , et le véritable attachement avec » lequel j'ai ^honneur d'être , Monsieur , votre , n etc.

» Signé Clavijo. »

26 mai 1764.

Mémoires. I. 29

45a MÉMOIRES.

» de mariage )e pltm tA% qu'il sera possible : en foi }) de quoi noiia atona fait et signé cet écrit emit » noua*

A Madrid , et a6 mai i^.

Signé MAMUrLomst Caeoiv, et Joseph CLAtico.

Tout le monde paaaa la aoirée arec nousi dan» la joie d'un ai heureux changement; et )e partii pour Aranjuèz k onse hcurea du soir ; car dam un paya auaai chaud la nuit cat le lempa le pha agréable pour toyagen

je aupplie le lecteur de auapendre encore m jugement aur la futilité de cea détails ; il f em bientôt a'ila étaient importants^

En arrivant k Aran juès , je rendis un compte exact & M. Tambaaaadeur^ qui eut la bonté de donner plus d'élogea à toutea lea parties, de d» conduite qu^cllca n'en méritaient , maia qui me conaeilla de ne rien dire k M. de Grimaldi ^ de ce qui a clait paaaé , de peur de nuire à mon futur beau-frère.

Je me rendis chez ce miniatre; il me reçut avec bonté ^ lut la lettre de Clatico , donna ion conaentement au mariage , et souhaita toute sorte de bonheur h ma sœur; en remarquant seulemeoi que Don Joseph Clavico eût pu m'épargncr le voyage ; la forme uaitéc eu pareil cas étant d'écrire au miniatret Je rejeui tout sur Tempre^se-

ment quë^'jtrab montré moi-mémeKe Tenir lui fiiire ma cour , atant le temps où je le prierais de mlionorer de quelques audiences pour ren-tretenir d^objëts trèè-imt>bttânts.

A mon fetour Si Madrid ^ je ti*oùVai chez moi la lettre snivanti^ du seigneur Clavico.

Copie de la kttre dont fai PoriginaL

« Voici , Monsieur , Tindigne billet qui s'est » répandu dans le public , tant à la cour qu^k la » ville : niôn bonheur y est outragé de la nia- » i^iëre la' plus sanglante , et je n^ose pas voir ») même la lumière , tandis qu^on aura de si basses » idées' de mcm caractère et de mon honneur. Je n TOUS prie^ Monsieur , très-instamment de Êdre 9. voir le biUet que j'ai signé , et d^en donner des 0 copies. En attendant que le monde se désabuse, n pendant quelques jours p il n^est pas cont^e^ » nable de nous voir : Au contraire cela pour- ») rait produire un mauvais effet ; et l'on croirait M que ce malheureux papier est le véritable, et >} que celui quiparàitrâit à sa place, n'était qu'une 0 compositson faite après it^Oup. Imaginez , Mon- » sieur , dans quelle désolation doit me mettre » un pareil oUtrsge, et croyez-moi, Monsieur, l^votre , etc.

Signé Çlavijo»

Ils^yait joint àsf^ Içj^frc unc^d^d^aiip^.iaum^ {yga^icsque f abomiiiable^ et qui claittou^e^qntière de son écriture* ■ • '

Je pris un peu d'ht|^çpr d^ la conclusion qoe ti^aU Clavico de f^c^X indigne papier IjeiCQ)^ en faircics pins tei|cirq^,jepçuçî^eAj;Jç^Ac trûuTiai; rouelle. Partie de ses oifets étant restée chezM* Portuguès y je lut envoyai suK^lc-'f^liaiTip du linge detoulr espère a cliiingcr , et pour le consoler du cliagrin où .çeX çcrj,( fabriqué |}S|nM6sahJ|e. ploogcr.y.je'lui promis qu'à .son réub]|i55€!meDt> je le ipcncrais.parUDu.t avec moi commp^.inouj&ère et cçnmie i}u hpmme honorable ^.cn r^sfsjurantijue je voyais dans. les dispositions de- tout Je 'monde/ qu'oa &ç plaii ait à m'en croire à ma parole.

Noua convînmes de tons les préparatifs du mariagc.de ma sœur; et le lendemain plusieurs de ses amU me menèrent.^ k.sou iuvitaiion , chez le grand vicaire , cliCTs iç .ngitaire apostolique , etc. Cela t'a^t, je revins p^t:;;^ lui tics- content; u Mon »aipi 9 lui dis-jeen Ke^tbrassanl y Pétat où nous n gommes àrégnrd J'ujx de Pautre j me. permet de » prendre quelques liberté® avec, vous; si vo«8 » n'êtes pa^.en argisnt compiatit y vous ferez fort » bieuidlacccpter ma -bourse da^is laquelle j'ai » mi;; cent quadruples cordounés et autres pièces » dV>r, le tout valant environ neuf mille livres arj » gcni.de France ; sur quoi vous enverrez vingt-

» ciuq quadruples à ma sœur , pour avoir des ruw bans : et Voici des bijoux et des dentelles de » France; si vous voulez lui en faire présent, elle H les recevra de votre main ^ plus agréablement M eqcore que de la mienne )>•

Mon ami accepta les bijoux et dentelles, ayant de la peine à croire , dit-il , qu'on en trouvât d'aussi bon goût à Madrid ; mais quelques instances que je lui fisse, il refusa Targent que je remportai.

• Le lendemain > jour de l'ascension , un valet métis ou quart d'Espagnol Indien que j'avais pris h Bayonne , et qui la veille avait été me chercher de l'or cordonné chez #non banquier , me vola mA cent quadruples , ma bourse , toutes les pièces d'argenterie de mon nécessaire , qui n'étaient pa^s apparentes , un carton de dentelles à mon usage , tous mes bas de soie , et quelques vestes d'étoile d'or , le tout valant à peu près quinze mille francs , et prit la fuite.

Je fus sur-le-champ chez le commandant de Madrid faire ma plainte; et je demeurai un peu surpris de l'air glacé dont elle fut accueillie. On sera moins étonné dans un moment que je ne le fiis alors moi-même ; l'énigme va bientôt se dé-* brouiller.

Cet accident ne m'empêcha pas de donner tous mes soins a mon ami malade ; je lui reprochitl

doucement ma perte , en lui diftant^ que t'ileAt arcc[>té mes offres la veille au soir , il œ'e&t fini graud [ilaisir , et m'eût empêché d'être volé* Mco ami m'assura que ce petit malheur était irrépap*' rable , parce que ce valet qui avait sûrement pni la route de Cadix , serait parti avec la flotte avant qu'on l'eut attrape. J'en écrivis a M. l'ambassideur f et ne m'en occupai plus«

Les jours suivants se passèrent en soins aasidoi de ma part , et en témoignages de la plus tendn reconnaissante de celle de Clavico. Mais le 5 juin , étant venu pour le voir à Tordiiialf^ au quar« tier des invalides , j'appris avec siuprise quenm ami avait encore bnisquepient délogé.

Changer de gite une seconde fois sans OÉV donner avis , me parut , je l'avoue , très-extraort dinaire. Je le fis chercher dans tous les hôtek garnis de Madrid ^ et Fayant eufia trouvé me Sainte-Louis , je lui témoignai mon étonncment avec un [>eu moins de douceur que la première fois; mais il m'avoua qu'ayant été instruit qu'on avait reproche à son ami de partager avec iia étranger , un logement de quartier que le roi ne lui donnaitmie poufluiseul ; sans consulter l'em^ barras , ni sa santé , ni l'heure indue ^ il avait cru devoir quitter a l'instant l'appartement de son auii. Il fiillut bien approuver sa délicatesse; mais je le grondai obligeamment de n'être pas venu

prendre imiogemenf dans la maison de ma soeur; je Tonlais même Vj conduire à Fînstant. Il me serra les mains avec reconnaissance ^ et ni'objecta que Tenant de prendre médecine^ il ne s'exposerait pas à sortir de chez lui : cet usage étant celui de tous les Espagnols.

Le lendemain il refusa sous le même prétexte ^ mes offres réitérées de venir chez ma sœur. Alors Dtos amis commencèrent à secouer la tête^ à concevoir des soupçons ; mais ils me paraissaient encore plus absurdes que malhonnêtes. À quoi bon des feintes avec moi ? Ce contrat était fait ; il ne put être signé de plusieurs jours à cause de pes impatientantes purgeries ; en Espagne , me disait^on , tout acte est nul lorsqu'il se trouve daté du jour qu'un des contractants a pris médecine : chaque pays , chaque usage.

Ma sœur tremblait de nouveau; c'était par de semblables délais ; que cet homme les avait déjà deux fois conduites à des dénouements affreux. Je lui imposais silence avec amertume ; cependant le soupçon se glissait dans mon cœur. Pour m^en délivrer tout-à-fait , le 7 juin , jour pris enfin pour signer le contrat , j'envoyai chercher d'autorité le notaire apostolique^ 1

Mais quelle fut ma surprise ^ lorsque cet homme me dit qu'il allait &ire signer au seigneur Clavico Hne déclaration bien contraire à mes vues ! qu'il

4'iS M É M O J R £ s.

avait reçu la veille une opposiik»aU mariagede lua sœur , par une jeune pi^rsoimie qui préieudait avoir une promesse de (Jl^vico , datée de i755; de neuf auuécs avauiro{K)que ou nous étions^ 1 764*

Je n)*inlorine vite du nom de l'opposante. Le notaire uTapprend quec'élmt una Duenna{Sïk de chambre). Humilié^ furieux y je cours chez l'indigne Claviro;

)) Cette pronir^se do mariage Tient de vous, )) lui dis-jc; elle a été fabriquée hier. Vous êtes uu » homme abominable ,. auquel je ne voudrais pas » donner ma sœur pour tous l(?s trésors deritidc. )) INIais ce $o[v je pars pour Aranjuoz ; je rcmb » compte il INI. defirimaldi de votre infamie; et » loin de m\)pposer pour ma sœur ^ à la préien- » tion de votre Dufnna , je demande pour uuiqiic )) vengeance qu'on vous la fasse épouser siu'-lc- )) (ham[). Je. hii s(m virai de père, je lui payerai » sa dot , et lui prodiguerai tous mes secours , » poiu' qu'elle vous pomsuive 'jusqu^a l'autel. )ï Ab)rs pris dans votre propre piège, vous serex )) déshonoré , et je serai vengé.

)) — INIon cher frère , mon ami , me dit-il , sus- )> pendez vos ressentiments et votre voyage jus- >i qu'à demain ; je n'ai nulle part à cette noirceur. » A la vérité , dans un délire amoureux, je fis ») celte promesse autrefois h la Duennti de ina-

» dame Porluguès i qui était jolie ^ mai$ qui depuis » noire iiipture ne m'en a jamais reparlé. Ce sont Jtt les ennemis de Dona Maria votre sœur ,, qui » font agir cette fille: mais croyez , mon ami , que » le désistemem de la malheureuse es|t Tafiaire de >> quSques pistoles.dtor. Je vous conduirai ce soir. » . chez un célèbre avocat , que j^engagerai même » à vous accompagner à Aranjuèz ; et nous avi* » serons ensemble ^ avant que vous partiez^ aux >) . moyens de parer^ à ce nouvel obstacle , beau- }) coup moins important que votre vivacités • », vous le fait craindre. Mettez-moi aux pieds oe }} .Dona Maria. votre sœur y que je tais vœu d'ai- }) mer toute ma vie ^ ainsi que vous; et ne man-- )) quez pas de vous rendre ici ce soir à huit heures M précises, w .^ .

L'amertume était dans mon cœur y et Tindécision dans ma lête. Je n'écoutais pourtant pas encore les pronostics afi'reux que l'on répandait : . il était possible que j'eusse été joué par un fripon , mais quel était son but? Ne pouvant le deviner, n'jen voyant même aucun qui fût raisonnable ^ je suspendais mon jugement^ quoique l'effroi eût déjà' gagné tout ce qui m'environnait. Je me rends à huit heures chez cet étrange mortel , accompagné des sieurs Perier et Durand. A peine étionv<;* nous descendus de. voiture.^ que la maîtresse do la maison vint au^devaut de nous et me dit : le

seigneur Clavico est délogé depuis une heure^ on ignore où il est allé.

Frappé de cette nouvelle p\ vV^nlant en douter encore ^ je monte à la chanjl)re qu'il avait occupée ; je ne trouve plus aucuns de ses effets ^noa cœur se serra de nouveau, •c+tetour chez%oi| j'envoyai six personnes courir toute la TÎllé pour me découvrir le traître, a quelque prix que ce fut; mais convaiacù de sa b'afaison^ je m'écriais encore : à quoi bon ces noirceurs ! je n'y cooqlÉrais rien , lorsqu'un courier de M. l'ambassaaeur, arrivant d'Aranjuèz, me remit une lettre de Son Excellence^ en me disant qu'elle était trèspressée. Je l'ai conservée et vais la transcrire ici.

Lettre de M. F Ambassadeur de France , dora

fai l'original.

A Àraihjaës , le 7 juin 1784.

cr M. de Robiou « Monsieur , commandant de >) Madrid j vient de passer chez moi pour m'ap- )) prendre que le sieur Clavico s'était retiré dans » un quartier des Invalides ^ et avait déclaré » qu'il y prenait asyle contre les violences qu'il » craignait de votre part y attendu que ^^0^% » l'aviez forcé dans sa propre maison y il t a

>* quelques jours y LE PISTOLET SUR LA GORGE ^ A

MÉMOIRES. 46i

» filOrVER UN BILLET, ?All LEQUEL IL s'ÉTAIT EK- •>i GAGÉ i ÉPOUSER MADEMOISELLE YOÏKE SCjEUB^

u II serait inutile que je vans communiquasse ici » ce qu;: je pense sur un aussi mauvais procédé. j) Mais vous concevrez aisément; que^ quel*^ V qu'hoisjsête eî; pft^:^9 <îu^ait ét^ votre con» }i) DU1TE DAiss C£'i:xE AFFAIRE , OU pourrait y n dotmer une tournure , dont les. conséquencea M seraient aussi déss^éables que fâchçujses poul" » vous. Ainsi je vous conseille 4e demeurer en- » tièrement tranquille , en paroles 9 en écrits et » en actions , jusqu^à ce que je vous ayç vu ; ou » ici y si vous y venez pron^ptenjiient , ou à Ma- » drid, où je retournerai le 12^

h J'ai rhonneur d'être avec une parfaite coo- » sidération^ Monsieur ^ votre ^ etc.»

Signé OssuN.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour moi. Quoi ! cet homme qui depuis quinze jours me pressait dans ses bras I ce monstre qui m'avait écrit dix lettres plciuçs de tendiess^; m'avait sollicité publiquement de lui donner ma sœur, était venu dix fois man£;er chez elle à la Seice de tout Madrid ! il avait fait une plainte au criminel contre moi pour cause de violence ; el me poursuivait sourdement ! je ne me connaissais plus.

462 M É Mb IRES.

Un officier des gardés Wallonnes entre k Vm^ tant et me dit : M. de Beaumarchais , tous n'a^ei pas un moment à perdre ; sativez-TOus y ou demain matin tous serez arrêté dans votre lit; Tordre est donnée je viens vous en prévenir: votre homme est un monstrp , il a §ou}evé contre vous tous les esprits , et vous a conduit de promesses en promesses pour se rendre votre accnsateur public. Fuyez , fuyez à Tinstant : ou reoiermé dans un cachot , vous n'avez plus ni pro* tection ni défense.

Moi , fuir ! me sairver ! plutôt périr. Ne me parlez plus ^ mes amis , ayez-moi seulement une voitiure de route à six mules, pour deoiain quatre heures du matin ^ et laissez-moi me recueillir jusqu'à mon départ pour Aranjuèz.

Je me renfermai : j'avais l'esprit troublé ^ le cœur dans im ctau ; rien ne pouvait calmer cette agitation. Je me jetai dans un fauteuil où je restai près de deux heures dans un vide absolu d'idées et de résolutions.

Ce repos fatigant m'ayant enfin rendu à moimême , je me rappelai que cet homme , depuis la date de sa plainte pour fait de violence, s'était promené publiquement avec moi dans mon carrosse , m'avait écrit dix lettres tendres , m'avait chargé spécialement de sa demande auprès du ministre devant vingt personnes. Je me jette à mon

bureau; j'y broche avec tpute la rapidité d'un homme en pleine fièvre , le journal exact de ma conduite depuis mon arrivée à Madrid : noms , dates 7 discours , tout se peint à ma mémoire y. tout est fixé sous ma plume. "J'écrivais encorda cijiiq heures du matin ^ lorsqu'on m'avertit que ma voiture m'attend , et que l'inquiétude de mes amis ne leur permet pas de me laisser plus long-temps à moi-même. Je monte en carrosse sans m'informer si quelqu'un me suit , sans savoir si j'étais présentable : une espèce dlvresse me rendait sourd à tout ce qui n'était pas mon objet; mais r on avait pourvu sans me le dire au nécessaire de - mon voyage. Quelques amis m'offrent de m'ac- : compagner. Je veux être seul, leur di§-je ; je n'ai pas trop de douze heures de solitude pour 5 calmer mes sens : et je partis pour Aranjuèz. £ • M. l'ambassadeur était au palais quand j'arrivai i^ au Sîtîo real; je ne le vis qu'à onze heures du ; soir à son retour. « Vous avez bien fait de venir )) sur-le-champ, me dit-il; je n'étais rien moins y » que ti^anquille sur vous : depuis quinze jours i » votre homme a gagné toutes les avenues çlu . » palais. Sans moi vous étiez perdu , arrêté , et ^ » peut-être conduit au Presîdio (i). J'ai couru

(i) Prison perpétuelle à Oran ou Ceula sur les côtes

d'Afrique.

i> chez M. de Grimaldi : je réponds ( lui ai-je dit), Il de la sagesse et de la bonne conduite de M. dé » Beaumarchais en toute afi&ire^ coname éd U » mienne propre. C'est un homme dlionneuTi » qui n'a fait que ce que vous et moi eussions fidt » à sa place : je Tai suiyi depuis son arrifée; » faites retirer Tordre de Tarrêter, je tous prie; » ceci est le comble de Tatrocité de la part de » son adversaire. » Je vous croîs , m'a réponda M. de Grimaldi ; ma/s je ne suis le maitre qm de suspendre un moment : tout le monde est armé contre lui : (fu'il parte à V instant pour la France ; on fermera lesjreux sur sa fuite*

a Ainsi y Monsieur , partez , il n'y a pas un >» moment à perdre : on vous enverra vos effets » en France : vous avez six mules k vos ordres* » A tout prix y dès demain matin reprenez la » route de France : je ne pourrais tous senir » contre le soulèvement général ^ contre des or- )) dres si précis , et je serais désolé qu'il vous ar- » rivât malheur en ce pays : partez. »

En récoutant je ne pleurais pas ; mais par intervalle il me tombait des yeux de grosses gouttes d'eau que le resserrement universel y amassait* J'étais stupidectmuci.'M . l'ambassadeur attendri, plein de bonté , prévenant toutes mes objections, par l'aveu libre et franc que j'avais raison , ne m'en disait pas moins qu'il fallait céder à la nécessité ; et fuir wxf malheur certain.

M É M O I Jl F: s. :\(]j

Et de quoi me punirait-oa , Mousiciu-, pni;que vous-même convenez que j^ ai nnson rvy tous les points ? Le roi fera-t-ii arrêter un liomme innocent et grièvement outragé? Comment imaginer que celui qui peuf tout , préférera le mal quand il connaît le bien? — Eh ! Monsieur , l^ ordre du roi s^ oh tient ^ s^ejctcute^ et le mal est fait a^ant quon soit détrompe* Les rois sont justes ; mais on intrigue autour d^ eux sans qu'ils le sachent ; et de vils intérêts , des ressenti^ nients qu'on n^ose açouer^ n^en sont pas moins soui^eiit la source de tout le mal qui se fait. Partez^ Monsieur ; une foià arrêté y personne ici ne prenant intérêt à vous , on finirait par conclure que , puisqu'on vous punit , il se peut que vous ayiez tort; et bientôt d^ autre < é^^éne-^ ments feraient oublier le vôtre ; car la légèreté du public est partout un des plus fermes appuis de V injustice. Partez , vous dis- je , partez. — Mais , Monsieur, dans Tctat où je Sfîis , où von- .

lez- vous que j'aille? — Votre tête se troublé à V excès y M. de Beaumarchais; évitez un m^al • présent , et songez que vous ne rencontrcrer peut-être pas deux fois en votre vie F occasion de placer des réflexions si douloureuses pou:r humanité ; vous ne serez peut-être jamais indignement outragé par un homme plus puissant que vous; vous ne cowrez peut-être jamais une Mémoires* /. ?» >

6fi MÉMOIRES.

seconde fois le risque d^ aller en prison pour avoir éte\ contre un fou , prudent , ferme et raisonnable ; ou si un pareil malheur ijous arrivait en France f un homme au milieu de sa patrie a mille moyens défaire valoir son droit, qui lui manquent ailleurs. On traite moins bien un étranger sans appui , qu^un citoyen domicilié , qu^un père de famille , comme "vous Pdtes , au milieu de tous ses parents. — E]b , IVIonsieur ! que dirout les miens ? Que peoseronti en France mes augustes protectrices , qui , lu'ayant tu constamment persécuté autour d'elles y ont pu juger au moins que }e ne méritais pas le mal qu'on disait de moi. Elles croiront que mon lionuételé n*était qu'un maisque tombé à la première occasion que j'ai cru trouver de mal l'aire impunément. — Allez y Monsieur ; f écrirai e/i France; et Pon m'en croira sur ma parole. — Et ma sœur , Monsieur ! ma malheureuse sœur ! ma sœur qui n'est pas plus coupable que moi ! — Songez à vous , l^on pourvoira au reste. — Ah dieux ! dieux ! Ce serait là le fruit de mon voyage en Espagne ! Mais partez y partez y était le mot dont M. d'Ossun ne sortait plus. Si j'avais besoiu d'argent, il m'en offrait avec toute la générosité de son caractère. — Monsieur, j'en ai : mille louis dans ma bourse , et deux cent mille francs dans mon portefeuille me donneront le m.0}cu

de poursuivre un si sanglant outrage. — Non , Monsieur y je n^y consens pas ; vous m'êtes recommandé; partez , je vous en prie ; je vous le conseille ; et j'irai plus loin même s^ il le faut. -^ Je ne vous entends plus , Monsieur , pardon, je ne vous entends plus : et dans le trouble où j'étais, je courus m'enfoncer dans les allées sombres du parc d^Aranjuèz. J'y passai la nuit dans une agitation inexprimable*

Le lendemain matin , bien raffermi , bien obstiné , bien résolu de périr ou d'être vengé , je vais au lever de M. de Grimaldi, ministre d'état. J^altcndais dans son salon , lorsque j'entendis prononcer plusieurs fois le nom de M- Whal. Cet homme respectable , qui n'avait quitté le ministère que pour mettre un intervalle de re[K)s entre la vie et la mort , était logé dans la maison de M. de Grimaldi. Je l'apprends , et surle-chaaEi[« je me fais annoncer chez lui, comme un étrai^ei* qui a les cho&es les plus importantes k lui communiquer. 11 me fait entrer : et la plus noble figure rassurant mon cœur agité : Monsieur^ lui dis-je, je n'ai point d'autre titre à vos bienfaits que celui d'être Français et outragé : vous êtes né vous-même en France où vous eûtes du service; depuis vous avez passé dans ce pays par tous les grades de l'illustration militaire et politique ; mais tous ces titres me donnent moins

408 M lï M () I R K S.

lu ronfi.inro de recourir k vous, que la véritable f;raiKJeiir avec laquelle vous avez roniis volontuinu^nt au roi le <lanp;ereux ministère des ludos, dont vous êtes sorti les mains pures, lor8qu\in autre eut pu y entasser des milliards. Avec IVatimede lu nation, vous êtes resté Tami du roi: c/v.si le nom dont il vous honore sans <;c$se. Eh bien ! Monsieur, il vous reste une belle action ii faire ; elicî est digne de vous; et c'est un Français au désespoir cpii compte sur le secours d'uu honnne aussi vertueux.

Vous élcs Français , Monsieur , me dit-il ; c'est un beau titre auprès de moi ; j*ai toujonr.'î chéri la France, et voudrais pouvoir recunnairre en vous tous les bons traitements quej\ ai r(Tus. Mais vous tremble/ , votre iVtne est hors d'elle;, assey(*z-V()us et dites-moi vos peines; ell(;s sont aiïreuscs , sans doute, si elles égalcMit le trouble où je vous vois. Il défend à Thistantsa poru; ; et moi , tians un état inexprimable de crainte et d'espérance, je lui demande la permission de lire \v. journal exact de mu conduite depuis le jour i\r. mon arrivée h Madrid ; vous y suivr(»z mieux , Monsi(;iu', le lil des événements, <puî dans une narration désordonnée que j'entreprendrais vainenuîut de vous faire.

Je lus mon Méïuoire. M. VVhal me calmait de temps en tenq)s, en inc roronnnandant de lire

MÉMOIRES. /,6y

moins vite pour qu'il m'entendît mieux , et m^isnprant qu'il prenait le plus vif intérêt à i!na narration. A mesure que les événements passaient, je lui mettais à la main les écrits , les lettres, toutes les pièces justificatives. Mais lorsque je vins à la plainte criminelle, à Tordre de me mettre au cachot , suspendu seulement par M. de Grimaldi , à la prière de notre ambassadeur , au conseil qu'il m^ivait donné de partir , auquel je ne lui cachais pas que je résistais , déterminé ù périr ou à obtenir justice du roi; il fait un cri, se lève, et m'oiubrassant tendrement : — Sans doute le roi vous fera justice , et vous auez raison (Vy compù'^.r. M. V ambassadeur y malgré sa bonté pour vous, est forcé de consulter ici la prudence de son état; mais moi je vais servir votre vengeances de toute Vinjluence du mien : non , Monsieur ^ il rue sera pas dit^qu^un brave Français ait quitté sa patrie ^ ses protecteurs ^ ses affaires y ses plaisirs y qu^ il ait fait quatre cents lieues pour secourir une sœur honnête et malheureuse y et qu^ en fuyant de ce pays il remporte dans son cœur , de la généreuse na-tion espag/iolc , V abominable idée que les étrangers n^obtiennent chez elle aucune justice. Je vous sennrai de père en cette occasion comme vous en avez servi à votre sœur. C^est moi qui ai donné au roi ce Clavico. Je suis coupable de

tous ses crimes ; eh Dieux ! que les gens en place sont malheureux de ne poui^ir saruttr ai^ec assez de soin tous les hommes qu^ils entpiuyent , et de s^ entourer sans le sopoir de fripons , dont les infamies leur sont trop soufrent imputées. Ceci, Monsieur, est cC autant plus important pour moi que ce Cla%^ico ayant corn' mencé parfaire une espèce de feuille ou gazette ^ et se trouvant , par ses fonctions y rapproché du ministère , eût pu parvenir un jour à des emplois plus considérables y et moi je n^ aurais fait présent à mon roi que d^un scélérat. On excuse un Ministre de s'être trompé sur le choix d'un indigne sujet : mais sitôt quHl le voit marqué du sceau de la réprobation publique , il se doit à luimême de le chasser à F instant. J'en 'vais donner V exemple à tous les ministres qui me suivront.

Il sonne. Il fait mettre des chevaux , il me conduit au palais ; en attendant M. de Grimaldi qu'il avait fait prévenir , ce généreux protecteur entre chez le roi , s'accuse du crime de mon lâc^he adversaire, a la générosité d'en demander pardon. Il avait solliriié son avancement avec ardeur , il met plus d'ardeur encore à solliciter sa chute- M. de Grimaldi arrive , les deux ministres me font entrer, je me prosterne; lisez votre Mémoire, me dit M. Whal avec chaleur, il n'y a pas d'âme honnête qui n'en doive être touchée

comme je l'ai été moi-même. J'avais le cœur élevé h sa plus haute région ; je le sentais battre avec force dans ma poitrine , et me livrant à ce qu^on pourrait appeler l'éloquence du moment, je rendis avec force et rapidité tout ce qu'on vient de lire. Alors le roi , suffisamment instruit, ordonna que Clavîco perdît son emploi , et fût à jamais chassé de ses bureaux.

Ames honnêtes et sensibles ! croyez-vou« qu^il y eût des expressions pour Tétai où je me trouvais. Je balbutiais les mots de respect, de reconnaissance , et cette âme entraînée naguère presqu'au degré de la férocité contre son ennemi , passant a l'extrémité opposée , alla jusqu'à bénir le malheureux dont la noirceur lui avait procuré le noble et précieux avantage qu'il venait d'obtenir aux pieds du trône.

Pour comble de hontes , le monarque envoya chez M. l'ambassadeur de France, ou je dînais , donner l'ordre au Français , à qui il venait de rendre une justice si éclatante , de lui feire parvenir le journal exact de ce qui avait été lu et jugé au palais. M. l'ambassadeur, aussi touché qUé moi , me donna trois de %ÇiS secrétaires qui , de leur part , y mettant une bienveillance patriotique, copièrent en peu d'heures mon journal avec les pièces justificatives , et le tout fiit porté par M. l'ambassadeur au roi , qui ne dédaigna

pas de dire qu'il caillerait cet ouvrage , et même de s'iuiormer avec boute si le ï'rauçaia était: satisfait.

Telle est la justice que j'ai obtenue en Espagne dans une querelle où jY'tais en quelque Êiçon Tagresseur. Mou cceiu* se serre eu pensant que

depuis eu France étant oll'ensc Telles senties

preuves auiluîuliques ci respectables sur lesquelles s apj>uie le compte exact que Faninaiosité vient de me forcer de rendre de ma conduite en celle occasion y Tune des plus importantes de nu vie. J'ai osé nommer, sans leur aveu , le prince mai;uanime qui s*est plu à me faire justice, les généreux miiiisties qui y ont coopéré, le irèsrespeclé marquis d'Ossun, notre ambassadeur, mon inestimable protecteur M. WUal, et toutes les personnes qui ont contribué à ma justification.

Au milieu d'une nalion étrangère, je n'ai rencontré que graîulcur, générosité, noble intérêt, service iudent , justice éclatante > et je n'aurais pas attendu (lix ans à publier la recoimaissance que je g;u(ierai toute ma vie à la généreuse nation espagnole , si j'avais pu la laire éclater sans y mêler le récit d\m événement personnel qui ne pouvait intéresscîr que mes parents et moi.

Je levins à Madrid où tous les Français s'cmprcssorejit de renouveler à ma pauvre sœur les lénioisnages de leur ancienne amitié. A la nou-'

Telle de la perte de son emploi qui se répandit partout, mon lâche ennemi, certain d'être arrêté, se sauTa chez les capucins , d'où il m'écrivit une longue lettre pour implorer ma commisération* 11 avait raison d'y compter , je ne le haïssais plus , je n'ai même jamais haï personne. Mais dans cette lettre, ce qui m'étonna davantage fut Fassuiance avec laquelle il se tait sur sa plainte criminelle contre moi , se flattant apparemment que je l'ignorais encore. Il s'y défend seulement d'avoir provoqué l'opposition de la Duenna à laquelle il attribue mon ressentiment. Voici sa lettre avec ma réponse en marge ^ telle que je la lui envoyai.

Copie de la lettre de Clàvico. Copie de ma réponse en marge*

Depuis mercredi que j'ai reçu , Monsieur , ]a nouvelle de la privation de mon emploi (ï) > j'ai été dan» f i) Cest un malde» accès de fièvre les plus violents heur que vous vous jusqu'à ce moment oii malgré ma êtes attiré, faiblesse et mon abattement , je prends la plume pour vous remer* .

cier des bontés que vous avez eues pour moi. Non , je n'aurais jamais cru cela de vous. Vous aviez raison de ne pas répondre à mes lettres , on n'a rien à dire aux gens que l'on veut

(f) De qt leitrei pari vous ?

(3) F'ou$ mez , monst.

vous êtes ! l

prrHrf Mfui r«ftfiource («). Kh bifil , Monf»ieur , ^ien-vonn «âtiftfait 7 Ce% dainr» trsi)nt^*lli*»/ JouiftMXi jriui/i-> f*(*^ toUA (i«! votre; v^ ngf atice. Mail» «ur c|iii lofiil)i*-l-flliî celte vengeance ? Sur tin homme r|fie vouiiimirr. , qui « nuivi en tout aveugletnent voA vo* lont^ff , WùT lin homme pnfin qai vonf aîine encore tnAlgr«f tout ce rpii H*eiit pas«i$ (3). Ah ! Monsieur , jVn appelle k votre ccBur ; 6u il m*a trompé, ou il c»t incapable d'un procède pareil. Maia comment pouvez -vou^ lâches imposu avoir Ki^vi contre moi Mana constater votre plalntej Tnon crime. Kt quel eat-il ce crîine(4)? Une fille p*ir elle-m^me ou h

la pcrftuaffion de quelque furieux et k

mon inaçu y ae présente contre moi.

Je n*ai pa» la moindre part h cette

«fTairé et Ton me croit Tauteur de

celte nouvelle ftcêne (^i) ! On paraît

en fureur contre moi, on m*acral>le

d*injnreii maigrie ma faihleMe et ma

maladie, et quand le chagrin de cet

événement laiftAe h mon cerveau déjii

affailili par plu» de 3o jour« de fièvre

et de dicte , k peine la faculté de

penser , on me tourmente , on no

croit paK k mit justification , on ne

vent paa mc^me m'éeouter , ni con-

vcîuir de» moyen» que je propose pour

l'trrangcr cette cruelle affaire. Au

et calomnieu

(4) Ij'ne I

d'assassinat.

(5) riiaf^ de mite fille, tl existe une ^ atroce depu semaines.

raire on part pour Aranjuëz ,

aller déshonorer et perdre entië-

?rit un homme que Ton dit aimer

passion (6) > coupable ou non ,

porte. £h ! se donne-t-on la

e (le l'examiner avec loisir?

'pendant cet homme accablé sous

)ids de sa maladie et de ses vio-

; chagrins y abandonné à lui-

le , dans ce cruel état vous écrit

anjuèz , et pour vous prouver son

cence (7) , fait faire des démar-

anprës de l'opposante pour la

désister de sa prétention. Il n'y

t que ce moyen pour finir tout

I coup 'y il vous répète à ce sujet

ril vous avait dit ici lui-même;

us prie surtout de suspendre les

arches que pouvait vous dicter le

intiment qui vous conduisait (8).

|ue pas que vous alliez faire était

)oignard que vous lui enfonciez

le cœur , et chaque blessure était

rable (9)-

oi , victime des caprices du sort mptant sur votre prudence et sur nté de Votre cœur , quoique sans nse de votre part je n'attribuai 3 silence qu'au hasard , et je npressai par une seconde lettre itis rendre compte des espérances on me flattait au sujet de Top-

(6) Oui, malheureux , je vous ai" mais , et c'est ma honte.

(7) Et laplainie !

la plainte !

(8) Oui^ le plus juste ressentiment.

(9) Le poignard qui vous perce est le désespoir de ne m'avoir pas fait périr.

posante, lesquelles sent justes (lo).

Malgré voire silence, j*allais, Monsieur, vous récrire, quand la nouvelle de la privation de mon emploi me re* plongea tontde suite dans les accès de fièvre dontjenesorsqu'aprésent(ii).

Ah Monsieur ! qu'avec- vous fait ?

N'aurez-vous pas à vous reprocher éternellement d'avoir sacrifié légèrement un homme qui vous appartenait, et dans le temps même qu'il allait devenir votre frère (la)? Quelques égarements passés pou>'aient-iIs vous faire croire aussi légèrement , et sur des apparences? Mais dans quelles circonstances encore se présentait-il ce prétendu crime ? Oui , Monsieur , je le répète et je le dirai à la face de l'univers : je n'ai aucune part à la démarche de l'opposante , et depuis ma réconciliation avec vos dames, je n'ai point changé (i5) et je défie qui que ce soit au monde de me prouver que depuis cette époque j'aye rien dit ni écrit de contraire à l'intention oii j'étais et oii je suis encore malgré tout ce qui m'est arrivé , de terminer mon mariage avec Mademoiselle votre sopur (i i).

La privation de mon emploi n'v fait rien. Le roi et le ministre, mieux informés , me rendront la justice

(lo) Des le à Aranjuéi î moi ? Imposi maladroit I

(il) Je le c Mais c?est de h qu il faut mow

(12) Fous!

frère ! Je la lu plutôt.

[\Z\ Peut-on I serlafourberii loin ! Et mes lences ! et ce f let que je ro\ présenté ! et plainte que oubliez !

(14: Queje ai forcé de con ter le pistolet m^in.

m'est due (i5). Personne au le n*a rien à me reprocher. Si u des torts vis-à-vis mademoi- Caron , je les ai réparés par mon r (i6), hors de là je n'ai à rou- 'aucuiie action de ma vie. Or Tc de la clémence de mon soua qu'il daignera me faire rendre emploi quand il saura mon inico(£ 7). Puis-je espérer de vous, leur , à qui elle constera parfai- 11 1 quand vous le voudrez / que ne vous opposerez point à ma ication 7 Elle doit vous intér autant que moi-même (18).

vous remets ci-joint copie des lettres que je vous écrivis à jucz. Je commence même à M* que vous les oyiez reçues (19).

je crois connaître votre cœur , m'aurait pas sacrifié si cruelle- : s'il avait pu seulement se doule mon innocence. Je sens ende la satisfaction à vous justifier mon cœur (20). Et dans la fatale mon sort je ne murmure point re la main qui la conduit. Non , renoncerai jamais au bonheur lartenir à votre chère famil^ i). Hélas ! depuis la dernière lesse mutuelle entre Mlle Caron oi f j'ai bien souiTert ! Je compte

{i5) Ils vous Vont rendue en vous chassant,

(16) En ta met' tant à la mort une troisième fois.

(17) Son innocence ! TJ innocence de Clavico !

(18) Ldche adversaire ! Et c'est à moi que vous vous adressez I

(19) Je le crois bien , elles nont jamais été écrites.

(20) Tétais per^' du par vous , //owme indigne ! sans la grandeur, sans la justice du roi.

(21) M'* apparienir ! Misérable I

assez sur la générosité de vos âmes (;2ik) Je suit vengl

pour croire que vous voudrez bien Je ne vous hais f^t

m'aider à me relever (33). Mes su- f irai même implmr

périenrs et mes protecteurs instruits M.de GrimaidijHm

de mon innocence me tendront aussi vous obtenir dupok^

une main secourable ; je Tespère si /e puis , dam m

avec d'autant plus d'empressement coin du monde mm

que je n'ai point mérité leur co* jar^ais à Madrid»

Icrc (23).

J'ai l'honneur d'être aussi véritablement que jamais ,

M0N8ISU11,

Votre trës^humble et très-obéissant serviteur ,

Signé Clavijo.

Madrid, 17 jain 1774*

' P, S. On vient de me dire que Mlle. Caron doits^ marier (^4), je ne puis pas le croire. D'ailleurs voudrait-on donner à Madrid une nouvelle scène à nos dépens , et ^l'obliger à m' opposer à ce mariage pour authentiquer la droiture de mes intentions ? Non : cela ne peu,t pas.

être (25).

(j25) Aussi rCa4^ mis que de la justice à voire puniiiotL Af, IVhal seidam la générosité ijmettre de la colère.

(24) Que vous importe ?

(a5) Qu'elU se marie ou non , vous n'ayez plus rien àr voir, flaire femme à vous ce sera k Duenna. Jebornsà cela ma vengeance.

A M, de Beaumarchais , etc. etc.

Je fus ea cfîet demander grâce à M. le Ina^ quis de Grimaldi pour ce misérable homme;

g' II]

h ce (1( sa de er et

nais ce ministre mit à ses refus une indisnatioa i obligeante pour moi, que je n'osai pas insi^er. ^écrivis le même jour à plusieurs protecteurs de !3Iavico, pour les prier de joindre leurs insances aux miennes. M. le marquis de Grimaïdi t^a pas voulu rr^ entendre ^ leur disaîs-je; 'Ve^^ '^voltë de V indignité du sujet. Mais uri hornme malheureux par sa faute V est doublement ; et % après cette terrible vérité , Clas^ico doit ^tre bien près du désespoir. Voir mon ennemi rriême^ dans cet affreux état, trouble la pureté de ma

foie , dans P heureux dénoûrnent, ffe mon ayentare ai^ec lui , etc. ,

Rien ne put fléchir Féquitable et rigoureux tninistre.

La suite de mon voyage d'Espagne est étran- {cre à ma justification. Quant à l'iiifjamie qu'on li'irapute, d's^vQÎr frauduleusen^ent gagné cent aille francs en une nuit cbèz l'ambassadeur de Vussie , et pour lî^quelle le sieur Marin fait dire son écrivain que j'ai été chassé de partout et Càrcé de fuir d^ Espagne auec déshonneur ; je me contenterai de répondre que ce naême amlp^ssa* Lourde Russie, milord Rocheforl, alors ambas- SEideur d'Angleterre en Espagne, M. le çonate l-e Creitz , actuellement ambassadeur de Suède -ai France; MM. les duc et çpmtç; de Grillon, ï l beaucoup d'autre§ personnes qualiCées , ave^

48o MÉMOIRES.

lesquelles je jouais tous les jours et qui m'honoraient d'une bienveillance particulière à Madrid, me l'ont conservée en France ; j'ajouterai même que dans le séjour que ces divers ambassadeurs ont fait depuis à Paris, ils m'ont tous fait l'honneur de manger chez moi , et d'y agréer les témoignages de ma reconnaissance.

Enfin , après un an passé en Espagne a suivre les plus importantes affaires , lorsque les miennes lïie rappelèrent en France, et qu'après avoir pris congé verbalement de M. le marquis de Grimaldi, j'eus l'honneur de lui demander, par écrit, ses derniers ordres : Toici la lettre qu'il m'écrivit du Pardo , où était la Cour , la veille de mon départ.

Copie de la lettre de M. le marquis de Gnmaldiy dont f ai Toriginal.

Au Pardo , le 14 mars 1760.

ce Monsieur,

» Quelle que soit la réussite des propositions » que vous m'avez faites pour rétablissement » d'une compagnie de la Louisiane , elles font » infiniment d'honneur a vos talents , et ne sau- » raient qu'affermir la bonne opinion que j'en ai » conçue. J'ai été, Monsieur, fort aise devons

MÉMOIRES. /,8i

» connaître, et je le suis de pouvoir rendre ce i) témoignage à votre capacité. Si vos projets » eussent été compatibles avec la constitution de » l'Amérique Espagnole , je pense que leur suc- « ces vous en eût encore mieux convaincu ; n mais on a dû céder à des difficultés insurmon- » tables qui s'opposaient à leur exécution.

» Je serai charmé de pouvoir vous rendre ser- » vice en toute occasion : en attendant j'ai le » plaisir de vous souhaiter un bon voyage , et » de vous prier de me croire très-parfaitement , » Monsieur, votre très-humble et très-obéissant » serviteur,

Signé f le Marquis de Grimaldi.

Et plus bas est écrit : ^ M'', de Beaumarchais*

J^en ai trop dit pour moi , et je crois en avoir dit assez pour mes lecteurs. Encore un mot , et je me tais. On assure que MM. Goëzman , Marin , Bertrand , Baculard , et autres personnes respectables , ont chacun un beau Mémoire tout prêt contre moi, qu'ils réservent pour la veille du jugement de ce procès. S'ils en usent ainsi pour que je n'aye pas le temps d'y répliquer , cela n'est pas de bonne guerre , et j'agis plus franchement avec eux. Mais sur quelque point de ma vie , sous quelque forme , en quelque temps que ces Messieurs me fass^it l'honneur de me

Mémoires. /. 3i

48a MÉMOIRES

déuigrer ensemble ou séparément'^ j^aî celui àe les prévenir que je réserve à chacun d'eux uq grand cornet bien plein de bonne encre indélé" bile y et que la génération présente ne passerai point avant qu'il soit épuisé à leulr service*

En attendant je vais ^ poin: Dote reposer » éctire un extrait fidèle de mes confrontatiooç aVec M. Goëzman, et l'opposer k Tinfidèle extrait que ce magistrat présente dans la ridicule plainte qu'il vient de faire au Parlement contre moi. On sent bi«n que tout cela n'est qu'un jeu pour re« culer le jugement du procès que mes nobles adversaires voudraient éterniser. Mais ne craignentils pas que la nation ne les rende enfin comptables du temps précieux qu'ils dérobent à la Cour ? Le service public soufl're du relard que cette odieuse affaire apporte à toutes les autres. Et moi qui perds ici mes forces à leur répondre, j'oublie que j'ai à finir et à présenter au conseil du roi l'importaDt Mémoire de mes défenses contre le comte de la Blache , premier auteur de tous mes maux.

Si'sné, CARON DE BEAUMARCHAIS.

Monsieur DOÉ DE COMBAULT , rapporteur.

' f DE CHAZAL,^

Messieurs \ f Conrmissairti*

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