QUATRIÈME
A CONSULTER
COJSTRE M. GoEZMAN^juge, accusé de subornation et de faux ; MP"^ Goezman^ et le sieur Bertrand , accusés ; les sieurs Marin ^ gazetier; d'Arnaud- Baculard j conseiller d'ambassade^ et consorts.
. I 1 — rT- — ■ r ■ f- — T- r- niB^mnii— i n i i i g
La Justice qu*on voas doit servira à purger la 80cict« d^ine espèce aussi ycnimcnse.
( Lettre du C, de la B tache , datés de Grenoble, )
Et réponse ingénue à leurs Mémoires ^ Gazettes^ Lettres courantes^ injures^ et mille et une diffamations.
. . . . Sunt qitoque gaudia luctds. Ovide. Et les chagrins aussi sont mélës de plaisirs.
Suivant la marche ordinaire des procès, un homme accusé se défend sur les objets qui lui
•♦(/lit rr()roc:li('« , i:t ftVîfi tictit-lk ; pounru qu*U r*(>rU; d'iriiriffuc; qii^il ail bien ou mal dit^ $eê itth'iH nr?A'cn ftoiici^mt guère, ni lui non phj5«
Il n^Tu vM fia^ airmi de ma cause, bizarre à Texiè/idafr^ toutes ne.H partie^** Non seulement je nuiH forcé de plaider Httr le fond des accusationi^ rnaiH encore de déiendre la nalure même de me$ drfeiihrs.
l'cauronp de genn f^raves, en ^'expliquant .^iir mes écril.H, ont trouvé que, diin» une affaire cm il allait du bonheur ou iUt malheur de ma Tie, le sang-froid de ma conduite, la sérénité de mon Ame, et la gaUé de mon ton, annonçaient un déi'aut de sensibilité, peu pro[)re à leur en inspirer pour mes twMirMVH» Tout Hcvcm qu'est ce repror be, il a je ne sais quoi d'obligeant, qui 0ie touche et nrcngagn ii me jusliOer.
iVIaiSy (|ui a dit U ces personnes qu'il allait ici du l)onheur ou (hi malheur de ma vie ? Comment sait-on si je suis faibh; au [)oint de conHer mon bonheur li h fortune; ou sage assez pour le faire déjienche uniïpiement de moi-rncme? Parce qu'ils sont souvent tristes au sein chî la joie; ih me reproc lient d'eue froid et tranquille au milieu chi malheur ! Pourquoi meure sur le compte de l'insensibililé, ce (|ui ])eut ^tre eu moi hî rrsnltat d'une philosophie aussi noble dans M'^ efforts qtie douce eu ses effets? p4)ur «les gens
très-graves le reproche ircst-il pas. un peu léger? Je veux bien qu'ils sachent que le courage qui fait tout braver, Tactivité qui fait parer k tout, et la patience qui fait tout supporter, ne rendent pas les outrages moins sensibles , ni les chagrins moins cuisants. Mais je me fais un plaisir de leur rappeler que Fhabitude du mal suffit seule pour y résigner les créatures même les plus faibles en apparence.
Les femmes , dont le commerce est si charmant qu'elles semblent n'avoir été destinées qu'k répandre des fleurs sur notre vie, les femmes même^ nous donnent sans cesse la douce leçon de ce courage d'instinct > de cette philosophie pratique : formées par la nature, moins fortes que les hommes, et souffrant presque sans cesse, elles ont une patience, une douceur, une sérénité dans les maux qui m'a toujours fait rougir de honte, moi créature indocile, irascible, et qui prétends à l'honneur de savoir me vaincre* Moins occupées de se plaindre, que de nous plaire y on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu'à nos f^laisirs. 11 semble que notre estime et notre amour les dédommagent de tous leurs sacrifices.
Objet de mon culte en tout temps , ce sexe 'aimable est ici mon modèle. 11 est impossible d'êtie plus malheureux que moi sous toutes sortes
52G M li M O I R E S.
d'aspects : m^is en écrivant , je me sauve de nioi-mcmc pour n/occupcr de ceux qui pour-* ront m'estiiiier et me plaindre^ si je parviens i les instruire de mes maux sans les ennuyer de leur récit.
Dcs-lors je suis comme Sosie ; ce n'est plus le 7710/ soutirant et malheureux qui prend la plume; r/est un autre moi courageux ^ ardent à réparer les pertes que la méchanceté m'a causées dans l'opinion de mes concitoyens ^ qui brûle d'intéresser les âmes sensibles , en peignant à grands traits l'iniquité de mes ennemis ; qui s'efforce d'exciter la curiosité des indifférents ^ en égayant un sujet aride. J'aspire à m'cnvelopper de la bienveillance publique , à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceux qui me persécutent: £nfm j'oublie mes m.iux en écrivant , et srâ comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes, à l'instant qu'il voit compter l'argent de sa rançon.
D'ailleurs je roc donne les airs d'avoir aussi ma philosophie; et comme ce Mémoire e$t moins l'examen sec et décharné d'une (|uestioD rebattue, qu'une sui'e de réflexions sur mon état d'accusé, pciit-ctre ne me saura-l-on pas mauvais gré , de montrer ici sur quel autre fondement j'établis la paix intérieure d'un homme si crucllemeai lourmcnié, que cette paix paraît
iiictice aux uns et du moins fort extraordinaire aux autres.
Si TEtre bienfesant qui veille à tout, m'eût honoré de sa présence un jour , et m'eût dît : Je suis celui par qui tout est; sans moi tu n'existerais point ; je te douai d'un corps sain et robuste : j'y plaçai l'âme la plus active : tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur , et la gaîté sur ton caractère : mais pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, lu serais aussi trop heureux, si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné : ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre; déchiré par mille ennemis; privé de ta liberté,de tes biens ; accusé de rapines , de faux , d'imposture, de corruption, de calomnie; gémissant sous l'opprobre d'un procès criminel; garotté dans les liens d'un décret; attaqué sur tous les points de ton existence par les plus absurdes on dit ; et balloté long-temps au scrutin de l'opinion publique, pour décider si tu n'es que le plus vil des hommes • ou seulement un honnête citoven.
Je me serais prosterné, et j'aurais répondu : Etre des êtres , je te dois tout , le bonheur d'exister, de penser et de sentir : je crois que tu nous as donné les biens et les maux en mesure égide ; je crois que ta justice a tout sagement compensé pour nous ; et que la variété des peines
0 28 M i: ?1 O I II E s.
et lies plaisirs, des craintes et des espérances, est le vent frais qui met le navire en branle elle fait avancer gaiment dans sa route.
S'il est écrit que je doive cire exercé par toutes les traverses que ta rigueur m'annonce , lu ne veux pas apparemment que je succombe à ces chagrins ; donne-moi la force de les repousser , d'en soutenir Texcès par des compensations, et , malgré tant de maux , je ne cesserai de clianter les louanges in cithurd et decachordo.
Si mes malheurs doivent commencer par Tattaque imprévue d'un légataire avide sur une créance légitime, sur \\\\ acte appuyé de l'estime réciproque et de l'équité des deux contractants; acc<jrde-moi pour adversaire un homme avare, injuste et ïecounu pour tel; de sorte que les honnêtes gens ])uisscnt s'indigner que celui qui, sans droit naturel, vient d hériter de quinze cent mille francs, m'intente \m. horrible procès, et veuille me dépouiller de cinquante mille écus, pour éviter de me payer quinze mille francs au » nom et sur la loi de l'engagement de son bienfaiteur.
Fais qu'aveuglé par la haine il s'égare assez pour me supposer tous les crimes; et que ra'acc:usant faussement au tribunal du public, d^av^oir ose comprometlre les noms les plus sacres ^ il toil enfin couvert de honte, quand la nécessité
de me justifier m'arrachera au silence le plus respectueux.
Fais qu^il soit assez maladroit pour prouver sa liaison secrète avec mes ennemis , en écrivant contre moi dans Paris des lettres de Grenoble , a celui qui Taura aidé à me dépouiller de mes biens; de façon que je n'aye qu^à poser les faits dans leur ordre naturel , pour être vengé de ce riche légataire, par lui-même.
S'il est écrit qu'au milieu de cet orage je doive être outragé dans ma personne, emprisonné pour une querelle particulière;.... s'il est écrit que l'usurpateur de mon bien profite de ma détention pour faire juger notre procès au Parlement, et si je suis destiné de toute éternité à tomber à cctie époque entre les mains d'un rapporteur inabordable ; j'osersris désirer que l'autorité , qui n'est jamais formaliste sur rien, le devînt assez contre moi pour qu'il me fût interdit de sortir de prison, pour solliciter ce rapporteur , sans être ^uivi d'un homme public et scrmenté, dont le témoignage pût servir un jour à me sauver des misérables embûches de mes ennemis , et de la fameuse liste du portier de Thôtel Goëzman.
Si, pour les suites de ce procès, je dois cire dénoncé au Parlement comme ayant voulu corr rompre un juge incorruptible et calomnier un honuîie incalomniable; suprême providence, ton
55o MÉMOIRES..
^serviteur est prosterné devant toi; je me soumets ; fais que mon dénonciateur soit un homme de peu de cervelle; qii^il soit feux et faussaire; et puisque ce procès criminel doit être de toute iniquité comme le procès civil qui y a donné lieu ; fais , à mon mtaitre , que celui qui veut me perdre se trompe sur moi, me croye un homme Sans force, et s'abuse dans ses moyens.
S'il se donne une complice; que ce soit une femme de peu de sens : si elle est interrogée; qu'elle se coupe, avoue, nie ce qu'elle a avoué, y revienne encore ; et , pour augmenter sa confusion , fais qu'elle rejeté enfin , sur des signes ordinaires de jeunesse et de santé, tous les égarements de son esprit malade.
Si mon dénonciateur suborne un témoin ; que ce soit un homme simple et di'oit, que l'horreur des cachots n'empêche pas de revenir à la vérité, dont on l'aura un moment écarté.
Si Y incormptible fait faire une déclaration à ce pauvre honnête homme ; qu'il en fabrique la minute, qu'il la confie à ce témoin, qu'il change le sens de la copie qui lui reste, en y commettant des faux très-grossiers ; qu'il n'y ait ni suite, ni plan dans sa conduite ; afin que tout puisse un jour servir à le confojidre dans ses vues iniques, comme mon ennemi son homme de lettres , et qui écrit d'iuie façon si modérée.
Telle eût été ma prière ardente; et si tous ces points m'avaient été accordés ^ encouragé par tant de condescendance^ j'aurais ajouté : Suprême bonté, s'il est encore écrit que quelque intrus doive s'immiscer dans cette horrible affaire et prétendre à l'honneur de l'arranger, en sacrifiant un innocent et me jetant moi-même dans des embarras inextricables; je désirerais que cet homme fût un esprit gauche et lourd; que sa ,, méchanceté maladroite l'eût depuis long-temps r, chargé de deux choses incompatibles jusqu'à lui, J. la haine et le mépris public : Je demanderais , y surtout, qu'infidèle à ses amis, ingrat envers sçs J protecteurs, odieux aux auteurs dans ses cen- ; sures, nauséabonde aux lecteurs dans ses écritures^ terrible aux emprunteurs dans ses usures, colportant les livres défendus, espionnant les i gens qui V admettent^ écorcliant les étrangers i dont il fait les affaires , désolant pour s'enrichir i les malheureux libraires ; il fût tel enfin dans ^ l'opinion des hommes, qu'il suffît d'être accusé j par lui , pour être présumé honnête ; son prot tégé, pour être à bon droit suspecté : donner ^ moi Marin.
^ Que si cet intrus doit former le projet d'affai-
^ blir un jour ma cause , en subornant un témoin
; dans cette affaire; j'oserais demander que cet
autre algouzin fût un cerveau fumeux, un capi-
tan sans caractère , girouette à tous les vents de la cupidité , pauvre hère , qui voulant jouer dix rôles a la fois, dénué de sens pour en soutenir un seul, allât, dans la nuit d'une intrigue obscure, se brûler à toutes les chandelles, en croyaHt s'approcher du soleil; et qui livré, sur ^esca^ polette de Tintérct , a un balancement perpétuel, en eût la tête et le cœur étourdis , au point de ne savoir ce qu'il affirme, ni ce qu'il a dessein de nier : donne-moi Beutkaisd.
Et si quelque auteur infortuné doit servir un jour de conseiller à cette belle ambassade ; j'oserais supplier ta divine providence de permettre qu'il y remplît un rôle si pitoyable, que, bouffi de colère et tout rouge de honte , il fut réduit à se faire à lui-même tous les reproches que la pitié me ferait supprimer. Heureux encore, quand une expérience de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris à parler , que cet événement lui apprît au moins à se taire : donnemoi Bacclard-
Que si, pour achever d'exercer ma patience et me mieux tourmenter, quelque magistrat, d'un beau nom, doit se déclarer le protecteur, le conseil et le soutien de mon ennemi ; j'oserais | demander qu'il fût choisi entre mille, d'un caractère léger, et tel que ses imputations n'ob- ' tinssent pas plus créance contre moi , que ses
M È SI O I R E s. 533
outrages publics ne doivent m'ébranler , ni me ' nuire. Je sais que mon désir est difficile à satisfaire^ mais rien n'est impossible à ta puissance
Enfin , si dans la foule des maux prêts k m'accabler^ si dans la nécessité d'un procès aussi bizarre^ cet Etre bienfaisant m'eût laissé le choix du tribimal; je l'aurais supplié qu'il fût tel que, tout prêt encore de la naissance de ses augustes fonctions, il pût sentir que l'expulsion d'i^n membre vicié l'honorerait plus aux yeux de la Dation, que cent jugements particuliers, où les murmures des malheureux balancent toujours réloge que les heureux sont tentés de donner. Je l'aurais demandé ainsi, parce que j'aurais cru n'être point exposé a voir sortir de ce tribunal un jugement équivoque, sous les yeux d\ui peuple éclairé, plein de sagacité, d'esprit et de feu ; et qui toujours plus prompt à blâmer qu'à
' prodiguer la louange, rendrait chaque magistrat -attentif et sévère sur sa façon de prononcer.
Eh bien! dans mou mallieur, tout ce que j'aurais ardemment désiré, ne l'ai-Je pas obtenu? L^acharnement de mes ennemis les a rendus peu
'. redoutables; leur nombre les a livrés au défaut de liaison si nécessaire en tout projet; la haine les a conduits à l'aveuglement : chacun de leurs efforts pour m'arrêter, n'a fait qu'accélérer ma maixhe et hâter ma justification.
Combien de fois m'éiais-je dit, pendant ces temps de trouble : je n^aurai pas la &ible$se 4|ii me faire un besoin de Testime universelle, plos que je n'ai Torgueil de croire la mienne utile à tout le monde. Avouons-le de bonne foi , force n'est pas bonheur : il faut une vertu plus quTinmaine pour être heureux étant mésestimé ; mais je n'en ai que mieux goûté depuis combien Feslirae publique est douce à recueillir. Aujour* d'hui je sens toute la fermeté de mon cœur s'amollir, se foudre de reconnaissance et de plaisir, au plus léger éloge que j'entends faire de mon courage ou de mon honnêteté.
Si j'ajoute à cela les offres multipliées de se^ cours et de services d'une foule d'honnêtes gens, et les consolations particulières de l'amitié; vous conviendrez que l'exemple vivant d'une heureuse compensation du mal par le bien,- est ici joint aux enseignements de la plus douce philosophie.
. . . . Sunt quoque gaudia luciâs. Ovidi. Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisirs.
Quant au procès que je défends; indépendamment de la justice de ma cause sur laquelle se fonde ma sécurité , je ne vois ici qu'un événement qui , tout bizarre qu'il est, mériterait peu d'arrêter les regards, sans la qualité, la quan-
■ lîté de mes ennemis , et sans mon courage à repousser leurs traits. Mais pour obtenir la justice que j'attends , je ne dois pas me lasser de discuter en présence de mes juges j la seule question qui me soit vraiment personnelle dans le procès soumis au jugement de la Cour.
Suis'je un corrupteur ou ne le suis-je pas ?
' Dans sa dénonciation , M. Goëzman a dit formellement que j'étais un corrupteur. Cette pièce est la seule contre laquelle j^aye à m'élcver aujourd'hui, puisque c'est sur elle seule que le •procès est établi; mais le dénonciateur y déclare positivement qu'il n'est instruit du fait dont ^: il m'accuse , que par le témoignage de sa femme.
.. Laissons donc la dénonciation de côté, pour ^ tie plus nous occuper que de ce témoignage , l unique et frêle appui d'un procès beaucoup trop fameux.
Mais la dame interrogée, déclare a son tour ,
: {fue jamais le-Jay ne lui a laissé d^ argent pour
- corrompre son mari , qu'on sait bien être incor-
'. ruptiblcy et qu'il ne lui marchandait que des
"; audiences. C'est ainsi qu'en donnant dans son
récolement le démenti le plus fermé a sa décla-
ration concertée , et à la dénonciation qui en est
le fruit, cette dame anéantit encore une fois Tac-
3jG MEMOIRES.
cusaiioii de corruption portée conti'e moi; et tout est dit k cet égard , à moins qu'on ne trouve à la ranimer par les charges mêmes du procès.
Mais les interrogatoires de le-Jay démentent la dénonciation du mari , et renforcent le réco^ lemcnt de la femme •
Mais les interrogatoires de Bertrand ; mais ses Mémoires, qu'il faut mettre en ligne de compte aujourd'hui , parce que , sortant d'une plume ennemie, ils doivent en être crus toutes les fois qu'ils s'expliquent en ma faveur ; ces interrogatoires > ces Mémoires , en un mot tout ce qui nousestvenudela part du sacristain, confirment que jamais je n^ai voulu corrompre M. Goëzman, l'incorruptible ; et qu'pn n'a jamais parlé , à lui sacristain, que d^entrei^ues et d' audience: s*
Enfin toutes les dépositions renforcent ces aveux nonsuspects; tous les témoins conviennent que c'est avec la plus grande répugnance que je ft me suis prêté à payer des audiences , dans le f^ temps de ma vie où j'avais le plus besoin d'argent et le moins de facultés pécuniaires.
Que reste-t-il donc au soutien de cette cor-lo ruption dont on a fait tant de bruit ? Plus rien, ^^ qu'un adniiniculc de présonq)tion fondé sur Té norme prix de deux mille écus pour une audience:' mais le plus siiiiple exposé va faire évanouir àfi nouveau ce fantôme.
Je demandais h grands cris des audiences ^ et n^ayais comme je Tai dit , pas plus d'espoir de les obtenir, que d'argent pour les acheter. Un ami m'offre cent louis et les confie k la prudence de ma sœur qui , parcimonieuse pour mes intérêts , parle d'abord de vingt-cinq louis , finit par en livrer cinquante, et s'en fut tenue la , si le ûeur BerU*and , très-magnifique agent d'audience^ il qui rien ne coûtait en fouillant dans ma bourse p pour me donner une preuve de zèle , n'eût été de M>n chef reprendre à le-Jay les cinquante louis , ne fût revenu dire à ma sœur , quand on fait un ïfrésent^ il faut le faire honnête, et ne lui eût par cette phrase , arraché les autres cinquante louis. D'où l'on voit que , sans Bertrand, le porte-pa- Tolcy et son zèle magnifique, le libraire eût peutêtre obtenu l'audience au prix àts premiers cinquante louis, et que les autres cinquante m'eussent lervi à en solliciter une seconde en cas de be- K>ia«
Mais la première audience acquise au prix de rent louis , il devint impossible d'aller au rabais H>ur la seconde. On n'offre pas une aigrette de rerre à qui l'on a donné des boucles de brillants* Lie prix des premières bontés d'une femme est ifn moins le taux de celles qui les suivent : c'est ^usage. Ainsi le défaut d'argent m'ayant forcé de ccourir aux bijoux , comme c'est encore l'usage ,
Mémoires* /. aa *
le lendemain de raudience^ je remis au capitan, une montre valant cent autres louis , pour arracher une seconde audience.
Quant aux quinze louis exigés pour ]e secrétaire^ ils ne sont en cette qualité sur ]e comptt d'aucune audience ; et Ton voit maintenant par quelle gradation d'incidents la seule audience que j'aye obtenue^ estimée d'abord par mes aoitf moins de cinquante louis , peut avoir Tair, ea embrouillant les choses , d'avoir été payée dem mille écus.
L'audience du rapporteur ainsi rappelée à M 1 première estimation^ le soupçon de corrupcioi fondé sur Fénormité de son prix , tombe de soimême ; et remarquez que ce n'était encore la qu'une présomption qui, en afiaire criminellei est sans force : il serait superflu de s'y arrêter plus long-temps.
Mais a-t-on fait de ma part une conventioi avec madame Goëzman de me rendre mes cent louLs , si je ne gagnais pas ma cause ? Personne au procès n'a déposé d'un pareil fait; Tunique madame Goëzman , en qualité de seul conuadicteur eût pu fonder ce reproche. Mais loi d'articuler qu'elle ait fait aucun pacte à cet égard A avec le-Jay , le seul atissi qui lui ait parlée toute! ses défenses se réduisent a nier qu'elle ait reçt l'argent^ et à dire qu'on l'a glissé furtivement dam/o^
son carton de fleurs : ainsi le soupçon ^ qu'en donnant de Tor, j'ai pu avoir l'intention de corrompre mon rapporteur , n'esç ici qu'une vaine fumée, dissipée, comme on voit, par tous les v^ents de Fhorizon : et c'est ainsi que des détails tn&ipidement nécessaires, deviennent malgré mes soins nécessairement insipides, au grand dommage de l'indulgent lecteur*
. Reste enfin |)our dernière ressource k la haine , en faveur de la corruption, la misérable et fausse àlléjgation de M. Gpëzman , qui prétend m'avoir donné deux audiences en un jour, et deux autres i deux de mes amis; et qui s'essouffle à faire entendre que quatre audiences accordées sans intérêt en trois jours, doivent faire soupçonner que mes sacrifices d'argent avaient un autre objet. En attendant qu'il prouve les quatre audiences , je lui soutiens, moi , que je n'en ai reçu qu'une. Mais malgré le témoignage d'un homme public et sermenté, du sieur San terre , mon gardien , qui ne me quittait pas, la contradiction sur un fait aussi grave étant positive entre M. Goëzman et VDLoi , la Cour n'a pas négligé d'acquérir les lumières qu'une confrontation indiquée par la loi , Plevait répandre sur l'affaire en général et sur ce hpoint en particulier. Eile apprendra bientôt commuent , à cette occasion, mon digne rapporteur
est sorti des mains de son hupible client.
Z/^o MÉMOIRES.
Les faits ainsi posés ^ discutés^ approfoDdii ^ et les témoins , les accusés , les contradicteurs même détruisant a Tenvi le système absurde delà corruption établi contre moi par M. GoëzinaQ; il faut en revenir à cette autre question.
Lorsque le malheur des affaires jète un iofor* timé sous la dépendance d^m pareil juge , que doit-il faire ? Refuser de Tor ! On ne Taborde pas autrement. En donner et se plaindre de la vexation ! On peut se voir a Tinstant accusé f décrété , prêta périr. Entre ces deux exirémhéi, quel parti prendre ? Voilà le vrai problème; mail en bonne justice y je ne me crois pas plus obligé de le résoudre y que de relever sérieusemeot le reproche singulier de séduction que me £ût madame Goëzman , dans son supplément divisé par première , seconde et troisième atrocité , et le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens me font de n'y avoir pas répondu daus mon dernier Mémoire.
ybus ai^ez osé ( c'est madame Goëzman ipii parle , p. lo ) , e/z présence du commissaire f du greffier y etc. , me dire que je vous aurais y si je voulais , Vobligation de n'être point enfermée par mon mari. Vous as^ez poussé V impudence plus loin encore , vous as^ez osé ajouter ( poia^ quoi suis-je forcée de rapporter des propos ausd insolents quUls sont humiliants pour moi?)}
Vous oi^ez osé ajouter y dis- je y que vous finiriez par vous faire écouter ; que vos soins ne me dé-^ plairaient pas un jour; que je n^ ose achever ^
' Je n'ose vous qualifier.
Fi donc dés points Il fallait oser ^ Madame;
il fallait achever; il fallait me qualifier. Que voulez-vous donc dire avec vos points? vous met-
tez-là de jolies réticences dans vos Mémoires
Je répondais à toutes vos injures par des comjpliments généraux , qu'il paraît qu'un amourpropre éveillé vous a fait prendre du bon ou du mauvais côté, comme il vous plaira l'entendre; mais des points vous me feriez une belle réputation ! quelle femme honuéte voudrait jamais m'admettre , si je ne détruisais pas l'impression que vous donnez ici de mon cavalier respect pour les dames? Quelle femme oserait se croire en sûreté chez elle avec moi , quand elle penserait que la femme de mon ennemi même , agitée , furibonde , et critique à part , dénuée de ces grâces touchantes, de cette douceur qui fait le
, charme de son sexe, en plein greffe et devant le juge et le greffier , a couru des risques avec moi
, d'un genre a exiger des points.—... et qu'elle se croit en droit de me traduire aujourd'hui en juslice comme un audacieux effronté , moi qui n'étûis devant elle alors qu'un très , très , très^ modeste confronté : je m'en souviens bien.
// est atroce ( dites-vous , pag. i ) que ce se* ducteur préparé au combat ( le joli choix d'expressions ! ) , jète un coup^iVœil de compasHm sur une femme timide ( la peste I quelle timidité!); qu^il triomphe de V avoir fait rougir ^ lui qui ne mugit jamais. Oh pour cela, Madamiei c'est bîcD pure malice à vous de dire que jeûc rougis jamais , moi qui ^ sans reproche , ai eu la bonté de baisser les yeux pour vous deux ou trois fois pendant que le greffier lisait les décentes raisons que vous aviez données de votre défaut de mémoire. A la vérité je ue rougissais pas; mais je fesais plus; je voulais rougir pour vous en donner l'excmplô : et je ne doute pas que M. de Chazal n'ait rendu compte k la Cour du ton doux et poli dont j^ai répondu aux mâles injures d^ une femme faible et peu faite , par son inexpérience, pour entrer en lice avec un séduc^ teur adroit.
En vérité, Madame, vous avez de si singulières expressions , qu'on dirait que vous y entendez fuiesse. Une femme faible et peu faite par son inexpérience pour entrer en lice ûuec un séducteur adroit ! Mais c'est que , loin d'être une femme faible y vous étiez, Madame, à ces confrontations , la femme forte, la véritable femme forte ) provoquant, injuriant, maudissant et parlant, parlant ,. parlant Quant à votre
inexpérience pour entrer en lice ; voilà sur quoi , par exemple , il m'est impossible de prononcer ; moi qui me suis toujours tenu dans le plus respectueux éloignement de la lice, ^uec un séducteur adroit! Il ne tiendrait qu'à moi de prendre en-. core cela pour nn complinient^ et de le rapporter à ce qu'on appelle proprement la séduction d'une femme : car si vous l'entendez du côté de l'argent, que moi séducteur adroit vous ai envoyé p'dv r adroit séducteur BertrsLnd, qui l'a remis à l^ adroit séducteur le-Jay , qui l'a remis ,, comme on sait , très-adroitement dans votre carton de fleurs ; vous m'avouerez qu'il n'y a pas là de quoi se vanter d'une merveilleuse adresse en fait de séduction.
. Quoi qu'il en soit ^ un seul exemple va mettre la Cour en état de juger lequel des deux contendants est sorti de son caractère à ces confrontations. Il était dix heures du soir , nous louchions à la 6n de la première séance : Homme atroce, me dites-vous ( et j'en tremble encore ) , on. orient défaire la lecture de mes interrogatoires , et vous remettez à demain à y répondre , pour auoir apparemment le temps de disposer vos mé^ chancetés ; mais je vous déclare , misérable ! que si vous ne me faites pas sur-le-champ et sans y être préparé y une interpellation , vous n'y serez plus admis demain matin.
Aussi surpris de cette fière proTOcation^ que du ton brave qui l'accompagnait : ce Eli I d'où sa- }) Tcz-vous y Madame , qtie je suis un homme ï> atroce, un misérable? Je n'ai jamais eu IIioih D neur avant ce moment-ci , de me rencontrer' 7) avec vous, -^e le sais <VoU je le sais ; je Pai » entendu dire : — A M. de la Blacbe sans ^ doute? — A tout le monde ; cethii^er^ au bal j) de V Opéra. — Il était donc bien ma] cornn posé : en VOUS voyant ^ Madame , je sens qu'il » y avait mille choses plus agréables à dire ; et » vous avouerez qu'on vous a tenu la de tristes » propos de bal. l^iioi qu'il en soit , vous voulez }) absolument une interpellation avant de nous )) quitter? Il faut vous satisfaire. Je vous intern pelle donc , Madame, de nous dire à l'instant, » sans réfléchir et sans y être préparée , pourquoi w vous accusez daus tous vos interrogatoires, »y être âgée de trente ans, quand votre vis^ige qui » vous contredit, n'en montre que dix-huit ?>> Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir.
Malgré la colère que vous en montrez aujourd hui , avouez-lc, Madame, cette atrocité vouê olïctHii si peu, que, prcn;int votre éventail et votre manteau , vous me priâtes de vous flonner la main pour rejoindre votre voiture : sans y chercher d'autre conséquence, je voiis la pré-
sentais poliment, lorsque M. Frémyn , le meilleur des hommes, mais le plus inexorable des greffiers , nous fit apercevoir que nous ne devions pas descendre du palais ensemble avec cet air d'intelligence peu décent pour l'occasion. Alors TOUS saluant de nouveau , je vous dis : « Eh bien I » Madame , suis-je aussi atroce qu'on a voulu » vous le faire entendre. « — Eh mais ! vous eftes au moins bien malin. — « Laissez donc , Ma- » dame, les injures grossières aux hommes, elles » gâtent toujours la jolie bouche des femmes. » Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme agréable, que Thumeur avait uu peu altérée : et nous nous quittâmes.
Il faut pourtant convenir que tout cela n'est ni si meurtrier, ni si atroce que madame Goëzman voudrait le faire entendre : et sur la vérité de ces faits , sur la frivolité des reproches de cette dame, j'invoque le témoignage du grave M. Frémyn : et sans le peu d'importance du sujet , j'oserais bien invoquer celui de M. de Cliazal luimême.
Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès, après avoir eu besoin de très-grands efforts en me défendant, pour détruire l'importance d'une cor^ ruption qui n'a jamais exisié, pour atténuer celle d'une séduction a laquelle je n'ai jamais songé ; je
me vois force d'en employer de plus grands encore ^ pour établir rimportance du crime defaui dans l'acte de baptême y sur lequel j'ai dénoncé publiquement M» Goëzman ^ et pour montrer k liaison intime de cette dénonciation avec mei défenses. \
A entendre quelques personnes , je suis un méchant homme y instrument servile de je ne sais quelle haine , qui vent , dit-on , perdre M. Goëzman : et pour accréditer ces bruits , on feint d'oublier que ce n^est pas moi qui ai fomenté la querelle ; que je n'ai point attaqué M. Goëzman ; on feint d'oublier que je suis accusé de corruption y de calomnie y et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat; que c'est lui qui m'a forcé de me défendre , quoique J-'eusse dit à M. de Sartiue , a M. le premier Président, et plus nettement encore au ^vertueux conciliateur Marin , que j'invitais mon rapporteur a me laisser tranquille 9 parce que, s'il s'obftinait à m'attaquer y je lui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère; on feint d'our blier que le propos de M, Goëzman, trcs-public alors ^ était qu'il me poursuivrait jusqu'aux enfers : à quoi je répliquai : puisqu'il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l'autre.
Maintenant que , l'action bien engagée , on me
voit porter eu parant , serrer la mesure et gagner du terrain sur Tadversaire; pour m'inculper , on invoque à son secours la commisération publique; veocat censura columbas ; tout ce qu'il a fait n'est ^ dit-on , que peccadilles ; subornation de témoins ^ minutation d'écrits y fau^ dans, les déclarations , dénonciation calomnieuse au Parlement , tout cela n'est rien : dat veniam corvis.
Forcé de prouver à mon tour les faux de ses déclarations ^ ou de succomber ^ je montre que tel est son usage.
• Eh ! comment l'auraît-il négligé pour perdre ; un ennemi , lui qui n'a pas craint de commettre I un faux au premier chef, contre un malheureux enfant dont il s'était rendu le protecteur déclaré I ' TeHe est l'analogie , la liaison intime et nécessaire entre le faux de mon rapporteur dans Tactebaptistaire^ et le faux de raon rapporteur dans notre procès.
Mais ce faux du baptême est , dit-on, pureipent matériel , une misère qui ne mérite pas qu'on s'y arrête un moment ; dat veniam con'is»
Laissons de côté ces jugements légers , ces absolutions cavalières , et montrons aux citoyens , justement alarmés de voir au Parlement un pareil magistrat , que le faux du baptême est un des plus
graves qui puissent se commettre contre la so- ' ciété(i).
Quoique je le sente vivement y ma plume inégale et profane est peu propre à peindre Tirrévérence de celui qui y dans le saint lieu ^ se joue du premier et du plus grand des sacrements : j'aurai le respect de m'en taire : mais la double austérité d'une partie de mes juges , prêtres et magistrats , n'a pas besoin d'être inspirée pour s'armer contre une pareille profanation. Et le délit de M. Goëzman n'attaquant point le salut de l'enfant , mais son état civil ; c'est ce dernier point seulement que je me permettrai de discuter*
Pour rendre le baptême aussi utile à l'homme, qu'il est indispensable au chrétien , la politique a joint , à l'acte religieux le plus nécessaire au salut de tous, l'acte civil le plus important à l'existence de chacun : le point de législation, quia confié au dépôt public le nom , Tàge et l'état des citoyens , est si utile et si grand , qu'il eût sans doute mérité d'appartenir au christianisme ; mais il faut être vrai , nous en devons la reconnaissance
MM
(i) Croirait-on qu'on a poussé la démence jusqu'à faire
' l'apologie de ce faux dans une misérable gazette , à la
main , en date du 5o janvier dernier? Aucune peine ne
peut être prononcée contre un pareil nouvelliste; le bain
froid et la saignée est le traitement qui lui convient.
au plus sage des payens , au grand Marc-Au-^ rèle, qui le premier ordonna que le nom, Tâge et rétat des citoyens , attestés par des témoins y auxquels répondent nos parrains et marraines, fussent inscrits à Fheure de la naissance sur un registre public ; qui fît déposer ce livre de vie dans le temple de Saturne ; et qui en confia la garde aux prêtres du père de tous les Dieux , du Dieu du temps et de la durée ; du Dieu enfin dont ridée se rapproche le plus de la Majesté que nous reconnaissons à TEtre Suprêmq.
J'ignore en quel siècle l'église chrétienne adopta cet usage précieux k l'humanité : mais il faut croire que ce fut assez tard , puisque le l>aptême ne se donna long temps qu'aux adultes, isuivant l'avis de TeriuUien et de quelques pères de l'église ; et souvent même à Theure de la mort , par la persuasion que ce sacrement , effaçant le péché originel , devait aussi laver de tous les autres péchés. Avant la réunion du procès-verbal au sacrement , chacun de ces actes séparés était également respectable aux hommes ; la politique et la religion gagnèrent à les réunir , l'une de la sûreté pour les citoyens , l'autre de la considération pour ses ministres. 11 parait même que la double utilité , dont ces derniers se sont rendus aux hommes par cette réunion , est le vrai fondement de la distance que l'opinion
35o MÉMOIRES.
met entre les prêtres séculiers, chargés du dépôt de tous les actes importants de la vie > et les réguliers qui ne sont chargés de rien.
Si donc l'utilité fait tout le mérite des hommes et des choses 9 qu'on juge de quelle majesté devint le baptême^ lorsque les deux points fondamentaux de tout bonheur furent rassemblés en un seul et même acte ; sans le baptême^ on resta nul en ce monde, et Ton futperdu pour jamais dans Fautre; et c'est de cet acte si saint, si grand, si révéré, si nécessaire, que M. Goëzman, homme éclairé, jurisconsulte, crimînàliste , conseiller de grand*chambre du premier Parlement de la. nation, fait un badinage perfide et sacrilège; il s'avance au temple de Dieu pour présenter au christianisme un nouveau né, à la société un nouveau citoyen; il s'agit, pour ce magistrat , de constater légalement qu'un tel est fils d'un tel; le père ne sait pas écrire, il ne peut rien pour assurer Tétai civil de son enfant; la marraine est fille mineure, sa signature est sans force aux yeux de la loi; reste pour unique ressource au malheureux enfant , l'attestation de son parrain ; lui seul peut donner la sanction à son état ; et ce faux protecteur ne rougit pas d'y signer un faux nom; au double faux d'un faux domicile, il joint le triple faux d'un faux état; et par cet acte également baibare et peu sensé , celui qui devait assurer
MEMOIRES. 35i
l'existence d'un citoyen, se fait un jeu de la compromettre. Dans Tétàt où il met les choses , si cet enfant veut un jour appartenir à quelqu'un, il faut qu'un arrêt de la cour , invoquant la notoriété y le réhabilite dans ses droits : sans cela / comment héritera-t-îl ? comment contractera-t-il? comment signera-t-il en sûreté , un tel, fils d'un tel ? puisque , grâce à l'honnêteté de Louîs- Valentin Goëzman , conseiller au parlement , quai Saint-Paul , Louis du Grailler , bourgeois de Paris , rue des Lions , n'est qu'un être idéal et fantastique , qui ne peut constater l'état civil d'aucun être existant et réel.
Voilà le délit , voilà le crime , voilà l'état de celui qui l'a commis. L'importance du cas, du lieu et de la personne, est établie : en dénonçant le faux , j'en ai prouvé la liaison , l'intimité, l'identité, ^inhérence à la cause que je défends. J'ai montré de plus qu'il n'a pas tenu à ce funeste magistrat que je ne fusse écrasé sous le poids d'une accusation criminelle. J'ai démontré que la suggestion, la subornation, le faux, la cabale et l'intrigue ont été, sans scrupule, employés contre moi. Et dans ce combat à outrance , où il faut qu'un des deux périsse , des gens légers me blâment d'oser unir la dague à l'épée , contre un ennemi sans pudeur , qui me poursuit avec la flamme et le fer !
Jugeurs aussi légers que tranchants I je toudrais vous voir au point de balancer le plus pressant intérêt par de petites considérations; je voudrais vous voir en tète un adversaire aussi violemment soutenu que le mien; à sa puissance formidable opposant votre dénuement > et votre isolation à ses en tours ; n'ayant pour tout soif» tien que la bonté de votre cause , et votre courage à la défendre; et ranimant votre cœur par le seul espoir que le Parlement prononcera sur les choses ^ et non sur les personnes; qu'il jugent leur délit sans avoir égard à leur crédit.
Aucun autre homme ne pouvait dénoncer M« Goëzman pour ce fait , sans peut-être en* courir le mépris qu'on garde aux vils délateurs; mais , moi I jeté loin de mon rang par la violence, n^ai-je pas dû le regagner à tout prix, même en expulsant du sien mon injuste adv«r* saire? Tel de vous ose me blâmer, qui frémi* rait d'être obligé de se défendre à ma place, et qui , pour perdre Tennemi , peut-être accueillerait mille moyens offerts, que ma délicatesse m'a fait rejeter jusqu'à ce jour.
Mais quel intérêt ce magistrat avait-il à commettre un pareil délit? Qui a pu le pousser à cet acte insensé? — Faut-il l'avouer. Messieurs ? sottise et défaut d'âme ; deux vices également opposes à la dignité d'un magistrat»
La sottise nous jette en des embarras dotit le
défaut d'âme ne sait nous dégager que par des
Toies malhonnêtes.
^ Dans l'affaire qui me regarde , M, Goëzman ,
. instruit de la faiblesse de sa femme , n'avait qu'a
remettre au libraire ^ ou même garder \eé quinze
- louis 9 à son choix ^ mais se taire sur cet événe-
, ment ; peut-être aurait-on tétiu quelques propos ;
il n'en eût été ni plus ni niokis pour sa réputa-
, oon :' mais il ne sait, potir se tirer d'affaire , que
suborner le - Jay , fabriquer des déclarations ,
jxte dénoncer au Parlement , entamer un procès
Tkliéule 9 et le soutenir par des moyens itifàmes :
-.soiiise et défaut d'dme.
Ce qui lui est arrivé là^ pour quinze louis,
' ibi fiit également arrivé pour quinze francs. C'est
-JQSiement l'histoire du baptême : il pouvait dire k
-cievte petite fille Capelh , qu'il entretenait à huit
^ottis par mt)is : Tu conçois bien, mon enfant,
^u^il ne convient pas à un grave magistrat qui,
^^pour te plaire, a mi& un mur de séparation
ùre sa femme et lui(i), mais dcMit la liaison
ec toi doit être ignorée , d'aller courir le risque
le voir pi>blier utt pareil compérage h la fin de
•.11773 : fais tenir cet ebfkm par qui ttl voudras :
~%*en serai, poiJr t'obligër, Ib parrain honoraire :
(i). Voyez la note imprimée de M. Goëzman.
J]fémoiœs. /• 2'i
Toilà deux louis pour les Jrais de gésine et de |( baptême ^ et je prendrai soin du fillot. Tel ett le manteau dont la prudence ^ au moins ^ dente:: couvrir sa faiblesse.
Au lieu de cela {-voici la sottise ) ^ mou n^ porteur ne sait autre cho$e que d'aller infiocdu^ habit noir, boutonné^ cheveux longs bien peit-drés y gants blancs et bouquet à la main , menaot sur le poing sa conmière à l'église ^ et là^ poV' ac^corder la décence et le plaisir ( voici le défiM d'âme), mon rapporteur signe un faux n<Mii'prend un faux état^ donne un taux domidleyl ôte l'existence a son filleul , et s'en revient ff^^ ment bourrer de bonbons sa commère, VatAr bler au souper de £sanille , et faire à Tacçovdiél^ des promesses pour Tenfant^ dont il est bled ièd'éluder l'effet à son gré quand s^fringalle anMNK reuse sera passée : et vous^ ses bons amis, Vqè est assez' curieux de voir comment vous Tcmy prendrez pom* excuser ses honnêtes plaisirs»
Sera-ce sur sa jeunesse ? il a qua^ quatre ans passés ; sur son ignorance? il sef le Ducange du siècle ; sur la frivolité de K état ? il est conseiller de grand'chambre ; sur considération due à sa place ? il l'a dég publiquement; sur la légèreté d'un pareil Êuix je viens de prouver qu'il n'en est point de [J' grave ; sera-ce sur son crédit ? il s'est trop
ronduit pour en conserver ; sur le scandale de sa tondanination ? il Ta provoquée lui-même à ;randi cris ; enfin sur Tbonneur de la magistrat ure ? il est bien prouvé qu« cet honneur conkte à se défaire d'un homme qui Va déshonorée* . Vous serez sans doute assez^ embarrassés à le îrer delà^ à moins que le comte de la Blache fait encore une lettre de Grenoble toute prête bi «ervice de son rapporteur : car ce n'est pas MCI de parler ici ; la parole se perd avec l'hapinfi et se dissipe dans Tair ; mais la plume ! la jlUme légère du comte de la Blache serait y je SttTOue p d'un très*grand poids dans cette afiaire. 2e juge » dirait-on , a fort bien jugé pour ce plai- Iflkif I k son tour ce plaideur a fort bien plaidé pour »#iiîuge ; tout cela est dans Tordre ; entre les gens MMBnnuir^ U vie n'est qu'un commerce de bienfaits Pbde gratitude , le plus touchant du monde* . a4Bfatâ si vous êtes embarrassés , voici quel* n[un qui ne l'est pas moins que vous. C'est le* r' ^'^rtrand , qui depuis une heure est là , le \x, ixj^ ^^^^^ 2^ bouche ouverte •
dant son article , mquic» ,.1 1.
^ . ' 'arrivera bien-
.; et ce n est pas sans sujet : en bonuc ^ ^^ Mt dû réponse ferme et franche à son dernier ll^moire : il ne l'attendra plus* s^^J'ai beau vouloir garder mon sérieux » en Ihttcourant ses écrits ; le rire me prend dès la
première page^ et voila ma graTUé partie. N*ct»" ce pas ausjsii la plus plaisante chose du mondi que ce granid aacristaîa^ qui oe pren(l îamaitiisi épigTBpkç^ que, dai^. ^pu hréyi^ûre à deux tbh» nos 9 parce que. Ip ffaoçai^ est à câta dn latii) . n'est-il pa$9 dia-^e, bien plaisant^ qu'ouhliÉit éfa qualité de défenseur de M^ Goëzm^a » kjdÉ même que ce magistrat éprouve un secQDd^flfc crqt d'ajpuruem^at persoi^el , il s'avise dechflft sir pour épigraphe à sou supplément ^ ua TMtt d|^.ps.4um^ &iiâsant par ces mois. : CompKkàAV
Poi^qu'iln'y.a pas moyen 4^ travaillée sèànSj^ sf m^Qt en pfeiiasit ce mémoire par le cQsif/vii0 qeipçQtj essayons de. nous reqionter au grantct commençant à le lire par la fia^ Le voiUi reiq^^ofe l^a. preo^ier objet qui me frappe à sa demièff page ^ e^t un cartel bien impf-imç > 1^^ public^ bien ridiç^yle .on bien lâche; mais le plosrisiHe ^ ^Ât Que le grand cousin , craignant qpe spn nôil ^
nfi ift*ijpepri9îâtpê5 as^ezde tierceur, a fidt ^^2.^
49 ly ..-•«« nom V L
die ! '^ -^* "^ ^^ ^^^"^ ^^ expirçr a angoisssd» t^ A((^ çpnsp]$;;^vou^ ^ mes amÎ6^ eè n'est.pl d; le véritable DonnoÂifu tenant, une acadénui i^ darm^ à Pari^^ ^oç^j^ esti^ble qui a nup i. de 5eçp p^uj signer uuf; IjcAii^, Qt trpp d'hor |ç
il É M O I R E s. tSj
Bicur pour être lé ôecotod d'bhë lâfchfeïè. Cet autre Donnadtitin lùéi an^is; dit irne espèce i'avocat, sauf Thonneur de la pi^Ôfèssloh.
Deux chîeias, dit-bnt', Hacjûirené d'une biëîne licè f et forent nôdotiâés^ Char. En grândi^^àiït , t'uiidevint chasseur tâïèittyuk ; élahcé , gîbdysinl , luérrojant , et rët^t le nom dé César par éi- £^ence. L'autre ëcotirtéi inpMy fidèle ait jarde-manger , lotijouti ^âlë,* àhbyiht, écbrniflani i avalant ;^ et nôtre tiiâttre Là Fontaine noua ipprend qtte cd Céiar dé cfcicri fiit sùi-noihmé haridôn par te^ cutôiiiiers. Àinisli 1^ Second de Bertfartd te duelliste , «l'àpfjtï'èlè Do^NxbÎÊij ùe Sicrrf^AAT , pouf ïé distinguer du uohnàdieù par
ipccelleffce.
1. Mai^ ce Câttel rfi'a ràoins étonné qu'il ne m'a l^éîoui ; je xp^if attendais. Mâdîiraè Goèzinaû , dklû^ la prértiiètê page de son su|)plénient , chausfiént Féperôi^ , pSsfsWi't le baâdrîer de son suisse gOBT sacriistaiii y èi lui dôlhnaùt Faccoiade eii avait Biit «on chevalier BèrtJ^ààd. Z7/i bras i^igoùreux , ttsait^ê^llô en tùe mena^itit , 'p/èrf^ d'arracher wi^n maàqUe , un Hàtrtme vient de déchirer le ^oile. Je me repose sur son courage.^, et enfin kM^ nous apprend que ce èhèvaKèr de bal qui mrrache des masques et dé'cKtte des voileè , est 4e sieur d'Airolles. Etoiihèîf-voTafe après cela de te voir , le jour dti! déérèt du mari , prendre
pour devise , comprehensus est peccator, porter les couleurs de sa dame , impriaier le placatd et jeter la mitaine I
Si tout cartel imprimé n'était pas une làdie forfanterie , et si lâche que }e Parlement qui t lu comme moi celui du cousin , n'a pas seulement daigné charger le ministère pablic d'en informer ^ si lâche que M« le procureur-géoénl a bien voulu me faire la grâce de ne mettre aucune importance à cette Bertrandade reofi»céc ; si ce cartel y dis-je j eût mérité quelque lé- [)ouse f voici quelle eût été la mienne : Quand un guerrier a le courage de sauter seul à boid d'une galère pleine de chevaliers, ce n'est poi pour s'atnuser a y faire le coup de poing avec les lépreux de la chiourme* De même ici , me trouvant eu téie une fonlc d'ennemis crobéi^ fourés, dignitaires; ayant le choix des combatunts^ irai-jc exprès me conmiettre avec les Hir goûsins de la troupe , ou brûler une amorce (lo préiérence avec le sacristain de la compa^ gnie, tant en son nom que comme trompette de M arin*la-Gazette , et chevalier de la dame aux quinze louis?
Mais de quoi s'agit-il enfin ? car il faut £iire justice 2i tout le monde.
Dans mon ii oisième mémoire j'avais répondu ( p ige 4^0^ ^^ demande de quelques a varices qne
le sieur Bertrand avait malhonnêtement réclamées. « Vous avez depuis un an à moi deux effets de cent }} louis chacun , vous vous paierez dessus , etc. »
Le sifeur Bertrand ^ fesant de Tindigné (ians son supplément , commei\ce par nier mes deux effets de cent louis , en répondant , ( page 1 8. ) Peut-on pousser V impudence plus loin , le cœur serré par V inspection de ces lignes , etc. Sa réponse est fort longue , on y reviendra : puis soutenant sa dénégation de la provocation la plus généreuse^ il rappelle la page 5o de mon second jmémoire où j^ai dit :
Si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère , que celui que faipu offenser dise de moi que je suis un homme maïhon^ néte , fy consens , mais qu^il ne dise pas que je suis un malhonnête homme; car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir y et le forcerai par la voie la plus courte à prouver son dire ou à se rétracter publiquement : à quoi il répond sans hésister , page dernière ; eh bien , M* de Beaumarchais , vous êtes un homme malhonnête et un malhonnête homme *, et certainement vous ne prendrez pas la voie la plus courte^ — Eh pourquoi donc , cousin^ ne la prendrai-je pas ? c^est pourtant ce. que je vais faire à Tinstant*
Il est vrai que pour forcer Bertrand Vhonnête
SOo MÉMOIRES.
homme à se rétracter y je n'ai pas Êiit batlre la caisse à sa porte pour cfiièts égarés ^ comme un gaillard ressentiment eût pu me Finspirer. Il est vrai que je n ai pas dénoncé le cartel de Bertrand le généreux y au ministère public comme beau* coup d^honnê tes gens^ qui ne voient pas si clair que moi dans mes af£àires^ s'empressaient de me lecon^ seiller. II est encore vrai que je n'ai pas sanglé un coup d'cpée dans la cuisse^ à Bertrand le ^vaiUani, faute d'avoir trouvé chez lui du cœur à percer^, comme quelques plaisants Font répandu dans te monde. Mais il n'en a pas marché plus roîdeuninfr* tant pour cela ; car dès le lendemain^ prenant peur hérault d'armes le brave huissier qui défend mes meubles y j'ai fait sommer à mon tour le èapi-* tan y par un cartel timbré ^ de se rendre en champ clos dans la salle <ies consuls de Paris « où maître Benoit ^ mon procureur^ ot le sieur Mention , qui lui avait remis mes deux effets de cent louis , il y a plus d'un an y Font vainemeel attendu deux jours de suite.
£n ennemi prudent y le chevalier Bertrand a laissé prendre deux dé£iuts contre lui; mais an troisième cartel y sentant bien que faute de ré* pondreupn allait le condamner à. me payer la somme de deux cents louis ^ il es^ v^nù enfin aux consuls en haute personne : et là ^ Le sieur Mention ayant réclamé les deux effets do cent
MÉMOIRES. 36i
louM qu^il lui avait remis de ma part^ en tel temps y pour en poursuivre le paiement ^ ex mai- Cre Benoit l'ayant sommé de déclarer s'il convenait avoir reçu lesdits effets ^ ou s'il persistait à les nier comm9 il l'avait fait dans son mémoire ; 9lors de ce ton de confrérie,^ avec lequel en jpaentant le jour de son interrogatoire aux piedi de la cour , il avait pris le ciel et le crucifix à témoin de la mérité de ses discours , emporté par l'enthousiasme de sa dernière production ; il dit ( pag. prem. de son supplément )* Ennemi du mensonge et de l^ artifice •••• puissent ma candeur et ma sincérité me faire des- protec^ leurs de mes juges! (pag« 8.) Qu'w^ homme de hien est malheureux d^étre hWé à la fureur
d'un pen^ers I — Mais les deux eenii louis de ld« de Beaumarchais ? — ( pag« 9)* Un homme éèUdadeux marche à la lueur d^un fiambeau ^ui l^ égare f il court après une chimère et peut entraîner un ( grand ) innocent dans l'anime oii 4^ haine va le plonger. — Entendez-vous par-là 4fù0 le ^ieur de Beau marchais ne vous ait pad rendis les^ deux effets qm'il Fedemande? -^ (pag. ïo.) // n'a connu ni la hùnte ^ ni les périls des moyens dont il se sentait , et sa. méchanceté 4 ressemblé au tonnerre qui ne cesse d'être à eraindre qœ tùrsqu'il est tombé. — -^Oui , m-M \ofat eeld ne nous apprend pas si vous avez ^
ou non , les deux effets de cent louîs ? — ( pag. i3. ) Le plus lâche des hommes ose auec m front d^ airain , attaquer et mon cœur et mon esprit et mon dme... Il assure ayec impudence des faits faux et défigures. — Q^oi , Monsieur , TOUS niez que tous ayiez les deux effets de ceot louis ? — ( pag. 1 1 • ) Comment juge^t-^on dei motifs des hommes ? par leurs actions? (p^^. 17.) Prenez le flambeau dé la haine , et portez-le dans tous les replis de ma vie , je vous défie de me troui^er en défaut. — Il n^est ici bescun de haine ^ ni de flambeau^ pour prouver que vous retenez deux effets de cent louis qui ne vous appartiennent pas. — (pag. 9.) Est-ce là la marche de F innocence ? agit^lle ainsi par des sçuterrains et des détours , et se permet-elle fPttmsi bas artifices ? ( et pag. 1 5. ) la vérité n^a^-^lk pas toujours présidé à tout ce que fai dit; la probité, à tout ce que f ai fait? — Mais il n'y a pas plus de vérité a nier des billets au porteur, quand on les a reçus , qu'il n'y a de probité à les garder. — (pag. 17.) Ainsi les méchants rejetr tent sur le compte d^un homme de bien les perfidies dont ils se rendent coupables. — Vous voudriez faire croire à ces Messieurs que je ne les ai pas remis? Quel homme étes-TOus donc?
— ( P^8* ' 7 • ) -^^ voici en peu de mots tel que je suis. Je m^abandonne à la pente naturelle
de mon caractère ^ la droiture en est la base...^ et je sais que la candeur de mon âme est incorruptible.
Alors le sieur Mention y se fâchant tout de bon, rappelant tous les faits et discours relatifs à la remise des deux effets , lui dit : c'est moi - mêine^ qui vous les ai portés chez vous , et si vous les niez , je vous accuse en mon nom d'en imposer à la justice. — ( pag. i3. ) Les magistrats que njous outragez par V audace avec laquelle "vous comptez sur leur indulgence , respectent les lois, les mœurs , V intérêt public ; ils puniront le calomniateur. — Calomniateur vous-même ; et je sais bien le moyen de vous forcer à nous rendre nos deux effets de cent louis. — (pag. i6.) Ecoutez y Monsieur , "votre façon de penser est celle d'un homme qui ne connaît pgs le prix de la candeur , de l^ honnête té et de la pudeur; de cette pureté f de cette innocence ^ de cette droiture d^ intention enfin , qui toutes réunies for-ment un A bel ensemble y qu^ il ne peut s^ exprimer que par le mot de a)ertu : ainsi ce que vous dites ne méfait aucune sensation*
Alors» M» Gornaut , procureur du sieur Bertrand, prenant la parole , dit tout haut : Messieurs , mon client embrouille les choses fort ma) h propos; j'ai les deux billets au porteur, appartenants au sieur de Beaumarchais, qui m'ont
eu'* remis par ledit sieur Bertrand) et )'ofire de les rendre à Tiustant , si Ton mb paye le0 frais de poursuites que j'ai faites sur ces billètt contre leur débiteur ^ au nom et par drdre dtAlit mtat Bertraud. — Mais pourquoi doiie^ dit le aieur Mention , les a-t-il niés si cruetnenf^ .st mdlhoiinété» ment dans sou dernier Mémoire? -^ Messieon^ reprit Bertraud : je ne les ai pas niés tout à fait dans ee Mémoire; il c.^t trai que je me suis écrie sur leur dem^liide : ( pag. 18 ) Peut' on pousser r impudence plus loin! Mais cfe nVst pot là Ufie négation formelle ; et si tous Vdus doivios la peitio de lire tous - mêmes y Messieurs , tous Terrez que noa-seulemefnt Hia répotlse bit équi-* Toque f mais encore ampkigot(riqtie#
Voici TéquiToque* Peut-on pousser Vimpu" dence plus loin ! le cœur serré par là seule ins" pection do ces lignes , je suis forcé à en détourner les feux pour conserver la présence d^ esprit nécessaire à la continuation de mon récit m
Voici rampbigonriv O vérité ! tousse tùH a ton nom ; je n^ entends que ta voix : dest une satisfaction , une sérénité dont Vâme jouit apriti t' avoir pronoûcé* Sau^e-moi pendant le càtirs de ma vie y les occasion^ defeihdre et de dissi" muler0.0ifé II me semble qu^on ne peiH pas être malheureux lorsqu^on a toujours été vrai. — Vous aTca raison^ cela est tix'S-amphîgourîque;
mémoires; 365
mais tout le monde n'eu a pas moins c;ti qu'une pareille logomachie était un démenti forit\el donné par un esprit tortu , mais compagnon d^UKic coeiir droijt et indigné* Pourquoi donc avez tous indxût le public en erreur sur cçfeit important? -^(pag« 17. ) Messie\irs , fui cm que tous les hommes ^umaieni }e hien^ qùHts né se défiaient point du mal, ^t qu^Hs ne simpçofineràiènû famais le vice. — Mais si I41 demande juridique n^eût pas été appuyée de preuves testiqioniales aussi fortes» le sieur deBeaumarx^hais n'^aiyaai pas de recon* naissance de Tpus ^ non: sbuledudBt on. cioirait encore que je ne tous* avais pas reniis. les deux efiets de cent Iqui^^ mais il jr» a grande appa* rence quç vous, les auriez gardësi» puisque vous avez laissa pren()re d^'x; dé&kits,» a^ant de rcpondro à la demande qu'il vqus eu fés(\it juri*^
diquen^ent. — •( naar. ^/^ > -'^ ^?^i:i ^'^ « ""^Z ^ ;* . .^ o»ê$s pas ùtrempt 'Oôju^aieèses^; mats
jamais j\? ne serai nifQuràeynifauJs,ni'i>ioieus^,
et puisque je suis coàirainca; detaiit Ja^ justice ,
par mon procureur mémey tdJayoiirivçu.ks deux
btUeu au portier ,' je ^aif les rendrè«^^ ènf i'eskal
mes petites réserves pour les: petiteftiiommes^
petits frais: ^ petits courtages,- ei aacves! menu»
gains, qui peuvent qv'iètve dus par lésiciuri'de
Beaumarchais. Et àl'instaf^ est sorti hf jugeoiMt
dont voici Peitrait :
5G<i MÉMOIRE S.
c( Les Juges et Consuls, etc. Salut... savoir fesons qu'entre le sieur Caron de Beaumarchais^ etc. I demandeur et comparant par Benoist, fondé de procuration', et assisté de Jacques- Pierre Mention , d'une part ; et le sieur Bertrand d'AirolIes , etc. , défendeur et comparant en personne , de l'autre. Par le demandeur ( AeauiTiarchais ) a été dit, qu'il^ aurait fait assigner le de» fcndeur à comparoir., etc. y pour se voir con» damner y et pair corps , à rendre et remettre au demandeur deux effets de 3333 livres chacun, h lui confiés par le demandeur pour lui en procurer le payement....^ sinon , etc. Et par le de**' fendeur {Bertrand) a été dit..... qu'il nous repréf sente lesdits billets ,'etc. A quoi, par ledit demandeur, a été répliqué, qu'il requiert acte, '^^ ce qu^ encore que le défendeur >ayantyf3iSLïis le «upp.^,^. i^cofiM^--- -.^ /naa. i8), repondu, en etuaant le point de fait de la remise cl ., ,
possession desdits billets ; il. convient actuellement' devant nous que lendits billets lui ont été remis; un conséquence;^ il requiert que lesdits hîllets kn soiedit rendus, etc. Nous , parties ouies, lectuceiaite;'. ayons' donné et donnons acte..... de: la remise k l'instant faite au demandeur, ès^mains^du sieur Mention, son secrétaire, des deux billets dont est question , etc. Mandons à nos huissiers-audienciers, etc. Donné à Paris
le mercredi 12" jour de janvier 1774- Signé, Scellé , etc.
Voilà comment , prenant à partie celui qui nt^aifait dit que fêtais un niaUionnéte-homme , je P ai forcé par la voie la plus courte à se ré^ tracter publiquement : voilà comment, sans coup férir , j^ai rois à fin , par ma sagesse et prudhommie , la fameuse aventure du cartel du grand Bertrand , trompette de Marin-la-Gazette , et soidisant chevalier de la dame aux quinze louis« Parturient montes y nascetur ridiculus mus.
Ces deux maudits effets de cent louis, étaient précisément nichés dans la moitié p-«aiysée delà cervelle du grand /*<>«<»*n î il ne s'en souvenait plus. Je ne parlerai pas ici de quelques autres oublis du même genre , parce qu'ils me soni étrangers , et ne sont encore M^'' ^^
vigilant de la police. A>A^Uf
vT . . • ^ .outes les affaires d'éclat Il est certam qw ^^"'^^^
commencent p« ^^ ^'^' \ ^ ^ f / /
Sartine , jug. et conseil de pan. dans la capitale; mais lorsque IVpèce de dictature, q« il exerce ^„ujuu« avec succès stir les objets pressants , a cessé ; lorsque le ministère de confiance a fait place à la rigueur des formes juridiques , bien des aens vont citant k tort et à travers ce que M. de Sartine a dit et fait pour arrêter les progrès du mal : certains de n'être pas démentis par
ce magistrat que des considérations majeures , on riiitérêt des familles , empêchent toujours die s'expliquer ji et dont la discrétioq rtcoonué aehdt la première vertu , si son zèle pour le bien publie ne méritait pas un éloge encore plus diatingnéi ce qui rend toutes ces citation» indécentes tl malhonnêtes. Et c'est moins Toiibli de Berunoid qui me suggère cette observatiott ^ qu6 rioterr»gatoire de M. Goëzman , où cet autre accusé , pour se couvrir d'un nom respecté f cite sani cesse M. de Sartine. Mais quel rapport IMu^il j avoir entre le magistrat vigiknt^ dont le cabinet est ouro»» à toute la France i et M. Goëamaiii qui renfermait la cier a^ cî^n au fond do la hwm de sa femme? j'aurai lieu de relever Yerteme&K — gS^^J^^^^^ ^^ citer ;, lorsque je rendrai coiti|M9
"-^ r'aÛQuavoc M. Goëzmanr*).
Uuani au sieur r,. . i . > . i ; • c.»%L ;;«rand , le n'ai plus à le riow^
suivre que comme faux icl • v Z *^ i,^^ ' I / ^ **^om I alimenté, su-
borne , aoudoye par Marin , ^, ' ,^ '"
respeccaùles, pour oublier la vér^ T^Ta ne se souvenau pas qu'il eût à „,ol dew bUlei. tres-recls , en revanche il so souvient ïorv ^ que j'ai reçu d^ M. Goijzman , le samedi 5 «f ni
(f) Clle coa,fto«tàtianeél Vtrf Je «„jel d'un cin^îfeme Meiuoira. U ]^gmatui iattivlnt trop i*t. Ce Mrfmoîre ot
fut poiat Li^
M lî' M O I R E s. 569
211 matin ^ une audience qui n'a jamais existé > uir laquelle il a offert son faux témoij^nage à CQ nagistrat ^ chez lui, chez Marin, et chez M. le président de Nicolaï, s'il en faut croire M. Goëznan à son dnierrogatoire. Ge qui prouve de plus 3n plus que la conduite du cousin tient à Tétat ûngulier de son cerveau , miroir fidèle de tout :e qui lui sert, faux ou vrai; mais absorbant parfait de tout ce qui peut lui miire.
L'interrogatoire de M.Goëzman prouve encore ce que j'ai dit plusieurs fois, que ces Messieurs j'assemblent très-souvent pour aviser aux moyens Je me perdre. Pour le seul faux témoignage de Bertrand , je vois déjà trois assemblées ; chez M. Goëzmiui , où était Bertrand et autres per» tonnes respectables; chez Marin, où se trouvèrent M. Goëzman , Bertrand et autres personnes res^ pectables ; chez M. de Nicolaï , où se trouvèrent Bertrand , M. Goëzman et autres personnes res'pectables ; tous lesquels ont fait preuve de leur bonne intention pour moi.
Le jour même que le supplément du sieur Bertrand parut , le hasard nous rassembla au greffe criminel , lui , moi, le-Jay et Madame Goëzman , (jue j'aurais dû nommer la première : mais en ce moment aucun de nous ne songeait à rire de la mine de son voisin : occupes tous do Tintcrrogaloire que nous allions subir aux pieds de
Mémoires. /• li i
la cour y chacun pensait à son affidre ; et ce n'était pas sans raison.
Quelques personnes regardent cet acte impor^ tant comme une chose de forme , uniquement autorisée par l'usage ; mais donner l'usage pour motif' d'une action , est bien expliquer conmieDt on a continué , mais non pourquoi l'on a commencé à l'adopter.
Ce seul mot \ usage , annonce que le motif qui fait interroger le millième accusé devant la cour y est le même par lequel on interrogea le premier qui le fut ainsi : reste donc toujours pour base de cet interrogatoire ^ l'importance dont il est dans une instruction criminelle ^ et son înfluence majeure sur le jugement qui le suit de près ; et cette importance est telle, qu'un des premiers magistrats du Parlement m'a confié 1 que 9 dans une affaire aussi grave que difficile, son opinion ne s'était décidée qu'à cette époque du procès.
Si donc la publicité d'un tel interrogatoire devant tous les juges est un bien; en quel ^'^^ »une plus grande publicité pourrait-elle être im mal ? N^est-il pas égal aux magistrats , qui sont froids sur la question à juger ^ qu'on ignore ou connaisse ce qu^ils ont demandé ? L'accusé seul est intéressé qu'on sache ou ne sache pas ce qu'il a répondu. Mais comme il n'y a que la sottise ou
riiypocrisie qui ayent intérêt à cacher leurs démarches , et que je tâche d^évtier Tune autant que je déteste Tautre ; je dirai comment on m^a interrogé j comment j^ai répondii , tout ce que j^ai dity bien ou mal ; ne voulant pas plus déguiser mes torts dans ce procès, que ce qui peut paraître louable dans ma conduite.
. Legazetierd^Utrecht, qui se donne des libertés en tout genre sur cette affaire , et qui tient ses articles Parisy de Marin , suppose dans sa gazette du 17 janvier, une conversation entre M. le premier Président et moi , çt croit me donner pour un audacieux personnage^ en publiautune de mes prétendues réponses à ce magistrat.
Certainement si quelque homme en place y m^honorant de ses conseils m^avait dit ( ce que le gazetier met dans la bouche de M. le premier Président): w Quel besoin avez-vous d'instruire >ï le public en cette affaire ? est-il votre juge ? » et quel autre intérêt met - il à tout ceci que » celui d'une vaine curiosité? >> Je n'aurais pas cru ra'^écartcr de mon devoir en lui répondant avec modestie : cette affaire , Monsieur , intéresse un membre du Parlement; et je ne ferai point à mon siècle Tinjure de le croire assez avili pour être indifférent sur ce qui touche ses magistrats. La nation , à la vérité , n'est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront ; mais son
œil majestueux plane sur rassemblée. C'est dsxïC toujours uu très-grand bien de l'instruire. Car si elle n^est jamais le juge des particuliers , elle est en tout temps le juge des juges : et loin que cette assertion , que j^ai déjà ose imprimer en d'autres termes ^ soit un manque de respect a la magistrature f je sens Tivementqu'elle doit être aussi chère. aux bons magistrats que redoutable aux mauTaIs#
Eh ! quel homme aisé voudrait , pour le plus modique honoraire , faire le métier cruel de se lever ^ cinq heures , pour aller au palais tous les jours s^occuper., sous des formes prescrites^ d'intérêts qui ne sont jamais les siens ; d'éprouver 6ans cesse Tennui de Timportunité ^ le dégoût des sollicitations , le bavardage des plaideurs , h monotonie des audiences , la fatigue des délibérations y et la contention d'esprit nécessaire aux prononcés des arrêts , s'il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible , par l'estime et la considération publique ? et cette estime , Monsieur y est-elle autre chose qu'un jugement^: qui n'est même aussi flatteur pour les bons magistrats ^ qu'en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais?
Peut-être serait-il à désirer que la jurisprudence criminelle de France » eût adopté l'usage anglais d'instruire publiquement les procès criminels.
Le seul mal qui pût en résulter serait de sous-
MÉMOIRE S. STyS
trâîre quelquefois up coupable au châtiment mérité. Maïs combien d^innocents l'usage contraire a-t-il fait périr ! Dans Tordre civil , sauver ua coupable est un léger inconvénient ; supplicier tin innocent fait frémir la nature : c'est le plus effrayant des malheurs.
Je ne pousserai pas plus loin ce parallèle : Q n'est pas de mon ressort. Peut-être un jouroseraîje exposer avec respect le fruit de mes réflexions h cet égard , persuadé que chaque citoyen^oît à l'Etat le tribut de ses vues patriotiques^ en échangé de la protection que le prince lui accorde, et des agréments dont la société le fait jouir.
Voilà quelle eût été ma réponse. Le gazetier Marin peut bien envenimer , engourdir tout ce qu'il touche ; c'est une torpille. Mon de voir à moi c'est de rendre à mes idées le vrai sens , quand l'ignorance ou la malignité les ont défigurées.
Posant donc pour principe que le plus ou moins de publicité de l'interrogatoire aux pieds de la cour, importe à l'accusé seulement; deux autres considérations, d^un grand poids à mes yeux^ me déterminent à suivre mon projet à cet é^ard. !•. Je dois aux officiers qui ont assisté à Tinstruction de ce procès, d'anéantir l'imputation que mes adversaires leur ont faîte dans leurs défenses, de m'en avoir conamunîqué les pièces pour écrire les miennes. Et rien n'y est plus^
propre , que de donner au Parlement qui m'a
interrogé ^ cette preuve de la fidélité de ma mér-
moire.
29. J^aime à rendre à la cour^ IH^ommage public de Tétonnement où cet interrogatoire m'a jeté. Mille bruits scandaleux et relatifs à des affaires antérieures m'avaient fsiit croire que ces interrogatoires se lésaient avec un éclat ^ mi tumulte, un désordre capables d'effrayer Finnocent le plus intrépide. Si Ton en croyait ces bruits , il semblait que la cabale et Tintrigue attendissent ce moment pour triompher de la froide équité des bons juges , et du trouble d'esprit des malheureux opprimés. Jamais ^ je dois le dire 9 la religion ^ toute auguste qu'elle est dans ses cérémoniesf ^ ne m'a rien présenté de plus noble ^ mais en même temps de plus consolant que le ton^ la forme et l'ensemble de ce majestueux interrogatoire.
Le 32 décembre donc^ vers les 7 heures du soir y toutes les chambres assemblées ^ je fus appelé pour être interrogé à la barre de la cour* Eii ce moment je travaillais au greffe à un précis de l'affaire , que je voulais présenter le lendemain à tous les magistrats ^ lorsqu'ils entreraient au palais pour me juger. Mon travail avait encore un objet plus intérieur , celui d'examiner le soir chez moi ce que j'avais écrit au greffe^ pour juger
ai f dans une position si nouvelle^ j^avais conservé le sang-froid nécessaire à un résumé aussi sérieux^ Une des choses que î^ai le plus constamment étu-« diées y est de maîtriser mon âme dans les occa-*^ sions fortes : le courage de se rompre ainsi m'a toujours «paru l'un des plus nobles efforts dont un homme de sens pût se glorifier à ses yeux.
Mais qu'il y a loin encore d'attendre un événement , à se voir forcé d'en soutenir le speç-* tacle ou d'y figurer soi-même! £n approchant du lieu de la séance , un grand bruit de voix confuses me frappait sans m'émouvoir ; mais j'avoue qu'en y entrant 9 un mot latin prononcé plusieurs fois à haute voix par le greffier qui me devançait, et le profond silence qui suivit ce mot m'en imposa excessivement. Adest y adest. Il est présent ^ voici l'accusé, renfermez vos sentiments sur son compte ; Adest. Ce mot me sonnera long-temps à l'oreille. A l'instant je fus conduit à la barre de la cour.
A l'aspect d'une salle qui ressemble h un temple, au peu de lumières qui la rendaient auguste e( sombre , a la majesté d'une assemblée de soixante magistrats ; uniformément vêtus et tous les yeux fixés sur moi, je fus saisi du plus profond respect ; et ( faut-il avouer une faiblesse ) la seule bougie qui fût sur une table où s'appuyait M. Doc de Combault , rapporteur ; éclairant le visage d'uo»
cousoiller au parlement accoté sur la même tablci de M. Gin , en un mot ; je le crus » par la place où je le voyais , chargé spccialemeut de m'inter- Toger 9 et je me sentis le cœur subitement resserré, comme si une goutte de sang figé lut tombée dessus et en eut arrêté le mouvement. Je me rappelle bien y que surmontant cette faiblesse par une se* cousse interne assez violente , je crus n'avoir porté mon àmc qu'au degré de l'équilibre ; mais î^ai eu lieu de juger depuis , eu m^examinaot mieux y qu*clle avait été jetée fort loin au delà du but. INIais je m*étais trompé sur M. Gin ; ce fui M. le premier Président qui m'interrogea sur moa nom, sur mon agc et mes qualités; son air de bonté y le son d*nne voix qui jusqu'alors ne m'avait fait entendre que des choses obligeantes y me rendit une partie de ma sérénité.
N^m^ez-vous pas eu y coutinna-t-il , un procès contre le comte de la JJ lâche sur le délibéré dU' quel M. Goëzinaîi étant nommé "votre rapport teury vous açez cherché à le voir chez Lii par plusieurs courses réitérées.
Ma réponse ayant un peu d'étendue, M. lepremier Président me dit: soyez concis y Monsieur^ répondez oui ou non ci tout ce qu^on vous de^ mande. Alors il me fit deux ou trois questions fort simples , qui n'exigeaient de moi aucune explication et je me renfcnnai dans l'ordre qu'il
m^avait prescrit; mais ce magistrat m'ayant interrogé d^une manière plus composée , et Tardeur ■de répondre m'écartant du profond respect dû à M/ le premier Président, et plus occupé du fond ide mes idées que de la manière de les rendre, ^'articulai vivement : Monsieur, ^a question n'est ^s bien posée pour que je réponde oui ou non.
•A Finstant il s'éleva un murmure de défaveur contre moi, qui me punit de mon indiscrétion; je sentis ma faute, et voulant m'en relever sur-lechàmp : Si rnon expression , Messieurs , paraît déplacée à la Cour , je la supplie de considérer que je ne puis avoir ici Tintention de manquer de respect a M. le premier Président; je la supplie d'avoir la bonté de s'arrêter uniquement au sens que je donne k mon idée peut-être mal rendue; Je ne puis répondre par oui ou non , comme on me l'a ordonné , qu'k une question fort simple , et non lorsqu'elle est complexe comme celle-ci. M. le premier Président me demande :
.' N^avez-vous pas remis ou fait remettre à le*' Jay une somme de cent louis ^ pour être présentée à madame Goëzman , dans la vue de gagner le suffrage de son mari ?
Si je dis ouif j'avoue la corruption; si je dis norij je nie le ^sacrifice. Or je supplie la Cour de nxe pardonner si j'observe que sur des interrogats de cette nature ^ il m'est impossible de me ren-
SjH MÉMOIRES.
fermer dans la conciftion qui m^st rec ^minand^, une réponse obscure tournerait contre moi^ eik Cour n^a pas intention de me tendre des piègafc:
Il est certain qu^en ce moment je n'eus qm^ des grâces à rendre k la Cour , et surtout il M premier Président de la bonté d'oublier Tespèee de roidcur que contenait ma première répcfoM et je saisis cette nouvelle occasion d'en témoi aujoiird'iiui ma reconnaissance k tous les magii^ trats qui m'écoutaient alors.
)c div'isai donc la demande , et ramenant k question à son principe : L'accusation de cor* ruption sur laquelle je défends ^ Messieurs , n'i fondée que sur la dénonciation de M. Goë qui n'est elle-même appuyée que sur un o« de sa femme; mais cette accusée n'a^t-ellepu déclaré dans miH récolcment et supplément que le Jay ne lui avait jamais demandé que desâi^ diences? Le-Jay n'a-t-il pas toujours dit à sciii^ tcrrogatoircs que Bertrand ne l'avait chargé qi de solliciter des audiences? Celui-ci n'est-il convenu partout que ma sœur ne lui avait parlé que d^ entrevues et d^ audiences? Mes deux soeurs les sieurs de la Châteigneraye, de Miron etSatw terre n'ont-ils pas tous déposé que l'impatience qui m'avait porté malgré mes répugnances à far un sacrifice d'argent ne venait que de l'impossibilité d'avoir autrement des audiences? Or^ quand
,.iue fonde avec droit sur la dén(mciatîon de -• de Goêzman pour l'accuser de m^avoir ca*- Rinîé , en me taxant de corrupiiou, pourrait^oo Ser de cette même pièce contre Xaoiiy pour établir IQ j^ai voulu le corrompre?
Leg deux propositions contraires ne pouvant f<) vraies en même temps j prouver par toutes • pièces du procès que M. Goëzman a suborné -rJay f en suggérant y minutant et dictant ses 9claration3 y et m'a calomnié dans sa dénon«ition^ n'est-ce pas détruire le fantôme abvde 9 insoutetiable ^ d'une intention de cormpre ^ qui , quand elle eût existé y devient Ue an procès^ puisque rien au monde n'en ut fournir de preuve légale y et qu'en affaire rtninelle, tout est de fait et rten de présomption? menant ensuite ce plaidoyer à la question qui a été faite par M. le premier Président, je réads> oui j'ai donné de l'argent pour obtenir 8 audiences de M. Goëzman y et non y je n'en pas donné pour le corrompre ; c'est aussi trop ivilir que de supposer que j'aye cru ce magis- It corruptible y et corruptible au misérable prix \ vingt-cinq ou cinquante louis, que ma sœur ^it jugés suffisants pour le soin dont elle était utrgée. Je supplie la Cour de ne point perdre e vue cette réflexion en jugeant le procès. Lorsque je finissais ma réponse y je me sentis,
'SSO MÉMOIRES.
violemment tiraillé pwc une crampe \k la ja qui ne me permit pas de poursuivre, le su] la Cour de vouloir bien suspendre un mom séance, forcé de convenir que \e souflEra: croyablement. A Tinstant , le ton de lliUHU 'de la bonté ^ de Tintérét y succéda , dans la b( de tout le monde , à Taustère majesté d'uni rogàtoire ; et je fus vivement touché de Fi gence avec laquelle Messieurs m'ordonii unanimement de in'asseoir sur un banc desaT -€tme permirent d^étetidre ma jambe douloo -«ur un autre banc. Je ne rapporte ici cette 1 circonstance que pour détruire par l'expc plus vrai 9 les bruits qui se répandirent \i -même dans Paris ^ qu'on m'avait fait aiu pala questions si foudroyantes^ que je m'en étais t mal , et avais été long-temps sans connais^ Après un peu d'intervalle , M. le premier '. dent reprit la parole , el me dit :
— Vous convenez donc que ix>us apez i cent louis pour avoir audience ?
— Oui , Monseigneur,
— Vous convenez qu'une audience w>m accordée ?
— Oui , Monseigneur.
— Vous coftvenez que madame Goëzmar
a fait remettre volontairement les loo loa
— ^Oui; Monseigneur.^ A toutes ces ques
MÉMOIRES. 38x
mùxae on voit, les réponses les plus simples de Pi paru
"^^Mais si madame Goëzman ne vous eût ^ fait rendre vos loo louis j les eussiez-vous ^igés d^elle ?
^'T— Pardon , Monseigneur , si j'observe que ce t|e j'aurais fait, est étranger à la cause, et que fQft seulement de ce que j'ai fait, qu'il s'agit. Ce« ftfidani voici ma réponse. Je crois fermement que Kjurais eu le droit de me plaindre; car je n'avais |(l demandé une audience, mais des audiences ; ï^'espère que la Cour, en rendant M. Goëzman irtie au procèis, voudra bien medonner l'occasion ^ le confondre sur la fausseté des audiences qu'il détend que mes amis ou moi avons reçues de lui. I n'avais donc pas demandé une seule audience, j|is des audiences; et le prix de loo louis , dans Mi idée, ayant plus de rapport à Tétat de la perinné qui m'obligeaitj, qu'à la njiture du service ui m'était rendu ; je me serais sans doute plaint, la dame du peu de délicatesse de son procédé; uis je crois pourtant que j'aurais fini par lui lisser les i oo louis. . .
— Puisque vous lui auriez laissé les lOO louis, vurquoi donc lui auez-i^ous redemandé les 1 5 ^luis? Il y a ici contradiction dans votre con-^ iiute.
^ '*- Il n'y en a point , Monseigneur ; j'aurais pu
3da MÉMOIRES.
laisser les cent louis à madame Goëzman tp qu^elIe les eût mal acquis^ parce que j'avais o senti qu'on les lui remit pour elle-même ; et cru devoir lui redemander les quinze louis^ pa qu'elle les avait exiges pour un secrétaire auq ils n'ont pas été remis. Uargent manquant sa d tination doit être rendu à celui qui nç Ta dei que pour un usage indiqué. Hors de cet m prescrit; toute autre destination à lui inconnue^ un vol , une escroquerie ; aussi la malhonnét du moyen que cette dame avait employé p( s'approprier mes quinze louis , me parut -( mériter la petite leçon que je lui donnai par : lettre du 2 1 avril , mais lettre secrète et toum de façon à ôter k la dame l'envie de la publie aussi n'est-ce pas ma faute si par l'imprudeo de mes ennemis la leçon est devenue publicp En un mot tel homme veut bien donner 100 la qui ne veut pas être dupé de quinze ; et j'avci à la Cour que je suis cet homme-là.
Après ma réponse , M. le premier Présid réfléchit un moment; puis il me demanda :
— Comment ce Bertrand d^Airolles qui A n}Otreamiyest''ildes>enusubitementnx>treennm
— Monseigneur ; il me semble que ceci touche pas le fond de la question sur laquelle subis interrogatoire.
-^J^ai droit y Monsieur, de w>us inÈmros
^mur la fin , sur le commencement, le fond ou lesf accessoires du procès , à ma ^volonté.
— Ce û'est pas, Monseigneur, pour contester :tiQ droit très-respecté que j ^observe ; mais seulejnent pour faire remarquer à la Cour que dans Jb partie de ^interrogatoire qui se rapporte à la ^corruptions je suis accusé; et qu^en tout le reste Je suis accusateur; ce qui doit mettre une très-* .grande différence dans ma façon de répondre , et jne faire sortir , pour éclaircir les faits , de la jBoncision qui m'a été prescrite , sans que la Cour ff 'en trouve offensée^
, , — Rëpoîidez comme ok^us V entendrez ; mais ,,4oyez bref^
, — Messieurs , je n'étais poiilt Fami de ce Ber- «trand d' Airolles , mais seulement sa connaissance t
.aujourd'hui je ne suis point son ennemi^ mais B.#enlement son accusateur. L'amitié et l'inimitié supposent dans leur objet une importance qu'on
ne peut pas attacher à Thomme dont il s'agit ; ^ créature faible et toujours entraînée par le plus
misérable intérêt : froid à mon égard tant qu'il ho'a pas cédé à l'impulsion de Marin : ayant fait : depuis le mal sans scrupule^ quand cette impulli-iSion s'est fortifiée par je ne sais quel espoir de ^fortune. Avec les esprits de cette trempe on n'y
&it pas tant de façon ; l'appât le plus grossier les *iait mordre et les tire de leur élément. Je prou**
verafs bien^ si je voulais ^ comment en très-pcn de temps ce Bertrand est devenu un fort malhonnête homme ; mais je déclare que )6 n'ai pai contre lui la moindre animosité. U n^y a dans tout cela que Marin qui en mérite.
— Pourquoi donc étes-vous devenu Pennem de Marin y dont vous açûez été l^amijusqu^alorâ
— Monseigneur 9 tant que Marin ne m^a jmi fait de mal y je me suis tenu ason égard dans les termes de la politesse ordinaire. Il censurait mes Pièces de Théâtre ; il prétend aujourd'hui qu'il les corrigeait y qu'il les fesait même ; il n'y a que mes Mémoires sur lesquels il ne prétend rien. Mais il n^y a pas là de quoi se brouiller ; cela prouve seulement que le censeur Marin veut avoir en tout l'air d'une importance au delà de ses pouvoirs : son bonheur est de paraître tout savoir, tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature , il dirige les opérations du ministère , il refait les ouvrages des auteurs , il est de tous les conseils, ejitre dans tous les cabinets,* sa fureur est d'être pour quelque chose dkns tout ce qui se fait : c'est Voninis homo , la mouche du coche, il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent , et se donne la gloire de tous les événements où il n^est pas prouvé qu'on l'a forcé de se taire. Dans celte querelle il a jugé qu'il y aurait pour lui plus de profit à servii* le
magistrat qu'à défendre le particulier. Le parti
•pris par un tel homme, on sent que les moyens
«ont comptés pour rien. L^habitude de mal faire
lui a peut-être même ôté la conscience du mal
qu'il me fesait. Je ne le hais pas non plus , et si
^out le monde l'estimait aussi juste que moi , il y
, a long-temps que pour toute peine on l'aurait ré-
.^uit à l'inaction et au silence, seul vrai tourment
>^s gens de son caractère.
«* il s'éleva dans l'assemblée un murmure qui me
iiarut être celui d'un sourire universel.
-V» M. le premier Président s'adressaht alors à la
£our , demanda si quelqu'un avait des questions
^i^me faire , et M. Doë de Combault , rapporteur,
çrit la parole :
. , — Quel jour apez-vous remis à le-Jay la montre iCnrichie de diamants?
>- -^Monsieur, c'est le dimanche 4 avril, len-* ^.•demain du jour où j'ai obtenu la seule audience ^ui m'ait été donnée.
.. — Prenez garde , Monsieur, si ce n'est pas plutôt le samedi 3 , aidant l'audience obtenue t^ jnappelez'i^ous bien*
\y^. — Je sens, Monsieur, toute l'importance de ^, TOtre question ; si j'ai donné la montre avant l'auh jdience , on peut croire que j'ai plutôt eu dessein , h en accumulant les présents , d'exciter la cupidité li de ceux dont je voulais gagner le sufirage, que Mémoires* /. 25
de payer successivement des audiences : maif j'ai la mémoire très-fralche sur ce fait; la montré n'a été par moi remise à Bertrand pour être re» mise à le-Jay ^ pour être remise à madame Goizman , que le dimanche 4 ^▼t'il y k défaut de cent autres louis que je n'ayais pas^ et sur les diffîcultéi que mes amis et moi aperçûmes d'obtenir une autre audience sans de nouveaux 8acri£ces#
— Mais le libraire déclare qu^il a reçu la morh ire le samedi ^ tju^elle a passé une nuit chez lui?
— Monsieur^ le libraire a tort. Si cette montra est restée chez lui^ ce que j'ignore, ce ne peoi être à la rigueur que la nuit du dimanche au lutidi. Je ne sais pas ce qui s'est dit de la part d^autmi; mais de la mienne, Messieurs, vous ne trouveret jamais d'obscurité dans mes réponses , ni de contradiction dans ma conduite. Je déclare que je n'ai remis la montre à Bertrand que le dimanche au matin. •
Alors, il se fit un bruit dans l'assemblée ; chacun disait: oui, oui c'est le dimanche, et telle est la dernière déclaration de le-Jay.
La séance paraissait finie, lorsqu'un des Messieurs des enquêtes , élevant la voix , me dit de la manière du monde la plus polie :
— M. de Beaumarchais , répondez à ce que je vais vous dire : vous êtes un homme instruit, et vous connaissez les lois de la Morale*
«— Monsieur, la Morale est le principe de toutes les actions de Thomme en société ; il n'est permis il personne de les ignorer.
— Répondez donc exactement. Dans la per^ ^uasion oh vous paraissez étre^ que votre rapport Heur était d'accord ai^ec sa femme sur les sommes ^ui deç^aieni vous acquérir son suffrage , si sotî rapport en votre faiseur eût fait sortir un arrêt ci nnytre avantage ; auriez-i^ous cru en homme rfaiicat pouifoir profiter du bénéfice de cet arrêt? ' — Je vous demande pardon , Monsieur , st j'observe que votre question, étrangère à la cause, me parait seulement un cas de conscience. Ce n'est pas pour éluder d'y répondre que je faiseette remarque, mais seulement pour que la Cour ne soit pas étonnée si je divise la question , et ne' la £iis rentrer dans l'espèce de celles auxquellesye dois répondre comme accusé, qu'après y avoir répondu comme moraliste.
Si j'avais eu, Monsieur, Tîntention de corrompre M. Goëzman, en fesant un sacrifice -d'argent, il est certain que son sififràge achète m'ayant rendu l'arrêt favorable , je n'aurais pan' pu délicatement profiter du bénéfice d'un arre: qui n'eût été, dans ce cas-là, que le fruit de ma propre séduction.
Mais voici pourquoi la question me paraît hor; de la cause : c'est qu'un homme assez délicat pc. i
refuser le bénéfice d'un arrêt obtenu par des voies malhonnêtes , n'aurait pu l'être en même temps assez peu pour tenter de con'omjM'e im rapporteur ; et que celui qui aurait acheté le samedi le suffrage du rapporteur y ne serait pas devenu subitement assez scrupuleux potf restituer le lundi le produit de cet arrêt : mail si vous me demandez : a Monsieur , lorsque » vous avez payé des audiences de votre rap- » porteiu*^ si vous aviez su que le mari futdi » secret , auriez-vous cru le gain du procès légitime?» En qualité d'accusé^ je réponds à celle question toute simple , et qui a un rapport direct au procès ; que n'ayant en effet jamais entaido payer que des audiences, quand j'aurais été convaincu que M. Goëzn^an était d'accord avec sa femme, et quand ces audiences m'auraient coûté trois, quatre , cinq cents louis, j'aurais sans scrupule profité du bénéfice d'un arrêt qui ne m'eût adjugé que le prix du plus légitime arrêté de compte , et ne m'eût fait gagner qu'un procèa imperdable. J'aurais seulement trouvé les audiences du rapporteur un peu chères.
— Mais puisque 'vous croyiez 'votre cause si simple , qu^elle était absolument imperdable^ quel besoin pensiez-vous donc tant avoir d^im* truire 'votre rapporteur?
— Le voici , Monsieur ; si j'avais pu me
MÉMOIRES. S8g
flatter que Pon s'occupât uniquement an {Valais du fond de la question > qui, dégagée de tous les accessoires dont mon adversake la chargeait^ n^eût jamais mérité d'en former une,- jcn'aurai» pas fait au Parlement et à mon rapporteur^ Fin- )ure de croire qu'on s^'arrêtât une minute aux misérables défenses de mon adversaire ; mais î'arais trop- éprouvé qu'en feignant de plaider au civil la discussion d'un arrêté de compte^ son avocat ne plaidait en eôet que des moyens d'inscription de faux : de sorte que, par cette ruse cklieuse , mon ennemi gagnait de me rendre CKlieux y sans courir le risque des terribles condamnations à quoi s'exposent ceux qui usent de l'inscription de faux contre un acte légitime» Aussi n'était-ce pas le fond du procès que je voulais instruire chez le rapporteur ; c'était les korribles impressions du comte de la Blache et de M» Gaillard que je voulais détruire (i). Car que fesait à ma cause qu'il parût étonnant à M. Goëzman , comme il me le dit, que M. Du- . verney m'eût prêté 200,000 livres en ses billets au porteur , puisque dans l'acte qui les atteste , je fi'en demande pas le paiement , et qu'ils ont été
(i) M" Gaillard , avocat, qu'il faut bien se garder de confondre avec M. Gaillard de T Académie Française , de ^ni nous avons des morceaux de littérature très-éloquentir;.
reddus et reçus en nature ? Ce n'était donc qoe pour eu tirer des inductions dé&Torables conm |noi qu'on fesait ces objection/» Et pourquoi? rcpondis-je à M. Goëzman : « Vous serez bien plus surpris ^ Monsieur , si jt tous protifS légiilemcnt que M. Duverney m'a prêté en vu seul JQur 56o;OOo livres : de pareils senrices sup posent un attachement sans boruM ^ ou de graodf intérêts k ménager; et l'homme qui en oblige ud autre avec de tels moyens , croit sans doute arob d'excellentes raisons pour le faire? » Je n'avais pas besoin non plus de prouver au procès ce prêt de 660,000 livres , puisqu'il n'en est pas question dans notre acte f et qu'ils ont été rendus long-temps avant qu'il fût rédigé.
De quoi donc s'agissait-il pour moi chez le rapporteur ? De prouver qu'il y avait eu des liaisons d'intérêt et d'amiiié aussi longues qu'intimes, entre M. Duverney et moi , et que l'arrêté de compte le plus exact avait le l'ondement le plus légitime : il me fallait plaider l'historique de ces liaisons que mon ennemi s'efforçait de faire passer pour des chimères; il m'importait de les établir par des instructions, que mon respect pour la mémoire du plus honorable citoyen, ne m'avait pas permis de mettre diins la boudie de mon avocat; non qu'elles ne fussent à Ja yloire de mou ami; mais parce qu'elles le-
MÉMOIRES. 3gf
naient à des considérations majeures ^ et qui exigeaient de ma part la plus grande circonspection , de sorte que ^ sans inquiétude sur la vraie question à juger ( la validité d'un acte entre majeurs) ^ je ne Tétais pas sur Topinion que mon adversaire avait donnée de moi qui présentais cet acte : et Toilà pourquoi 9 Monsieur^ il m'était aussi important d'instruire mon rapporteur ^ qu^inutile de le corrompre : voilà pourquoi j'ai payé des audiences qu'on me refusait , et n^ai pas acheté un •uf&age qui m'était dû à toute sorte de titres : tel « été le principe de ma conduite en cette affaire. Il semblait alors que la cour n'eût plus rien à ine demander y lorsqu'un autre de Messieurs des enquêtes^ me dit du ton le plus grave et même jUn peu austère.
— M. de Beaumarchais ^ êtes -cous Fauteur Vun écrit, intitulé: Supplément au Mémoire à 4:onsulter, etc.?
— Je pense , Monsieur , que mon aveu ne fait rien du tout, pour ou contre le parti que la Cour entend prendre relativement h ces Mémoires.
— Répondez^moi , M. de Beaumarchais, 4Ï'une façon nette et sans biaiser.
— Messieurs , la Cour sait bien la peine que . î'ai journellement à faire signer la plus simple ïequête : forcé d'abord de présenter à M. le pre* mier Président une,requête extrajudiqigire , pous.
Sga MÉMOIRES.
obtenir un ordre exprès à un avocat titulaire de m'en signer une juridique ^ tous me refusant leur ministère contre un conseiller de la Cour ; l'on m'a vu souvent revenir jusqu^k quatre fois à la charge sans rien obtenir : et cela est au point que ma requête d'atténuation a été envoyée à tous Messieurs , san$ qu'elle f&t signée , ce dont je leur ai demandé pardon ^ dans une note à la fia de mon dernier Mémoire. Cette difficulté de trouver des défenseurs^ sur laquelle il serait!^ désirer que la Cour prît un parti certain-; car enfin je ne suis pas ce qu'on appelle en Angleterre ex'lex y hors la loi ; cette difficulté je l'ai éprouvée de même sur mes écrits ^ de sorte qu'à défaut de conseils ^ de consultants y et suitout d'une bonne plume pour me défendre ^ je me suis trouvé forcé d'en employer une mauvaise , qui est la mienne.
— Mm de Beaumarchais , étes-vous Vavr teur d^iin écrit intitulé : Addition au Supplé' ment du Mémoire à consulter, etc.
— Monsieur, si c'est un nouveau crime , vous voyez le coupable : il n'y a pas trente heures que j'y travaillais encore.
Le magistrat cessa de parler , et M. le premier Président m'ordonna de me retirer ; je de* mandai la permission de faire une obsciTatiou à la Cour.
— Pous êtes ici pour répondre et non pour ob^ sen^er^ me dit M. le premier Président.
— Monseigneur, je crois avoir rempli le vœu de la Cour à cet égard, puisqu'elle cesse de m'interroger; mais cet interrogatoire lui-même étant destiné à éclaircir quelques faits du procès sur lesquels la Cour était incertaine , ne puis-je en profiter pour porter la lumière sur un fait des plus graves ? C est en quoi consiste Tobser- Tation que je demande la liberté de faire à la Courrf-
— Je vous ai déjà dit qu^un accusé n^a^ait pas le droit d^obsen^er»
' — Aussi , Monseigneur , n'«st-ce pas nomme accusé , que je désire observer , mais en qualité d'accusateur ; et j'ose assurer la Cour , que mon observation est d'une telle importance que , si Ton passait au jugement définitif de l'affaire avant de m'avoir entendu , l'arrêt ne serait peutêtre pas injuste au fond , mais au moins , seraitil irrégulier dans la forme.
. La Cour eut la bonté de me permettre de parler.
Mon observation avait pour objet l'histoire d'un diner, pendant lequel , selon le sieur Bertrand , quatre conseillers avaient trahi devant lui le secret du Parlement, en s'expliquant sur le parti violent que la Cour entendait prendre cou*
trelc-Jay^ ledit Bcrlrand, et moi , qui avionSf ajoutait-ou y voulu flétrir la vertu du plus intègre magistrat 9 M. Goëzman. J'essayai d'établir qu'il importait à riionneur de la magistrature , autant qu'a ma propre sûreté , que ce fait lui éclairci, chaque magistrat pouvaut craindre à bon droit qu*on ne le soupçonnât d'être uu des quatre enn(Mnis qui s'étaieut expliqués aussi indiscrètemea) sur mon compte ^ et dont les voix pouvaient l'aire pencher contre moi la balance d'un jugement formidable. « Ht cet indigne soupçon,. Messieurs , qui doit blesser tous les membres de cette auguste assemblée , ne peut cesser que par une addition d'information , dans laquelle le sieur Bertrand , interrogé de nouveau , sera forcé de s'expliquer : car si tout ce procès m'a été intenté sur le seul soupçon qu'un magistrat était compromis i)ar des bruits vagues et publics ; avec combien plus de raison la Cour doit-elle ordonner d'informer sur une grave imputation faite devant dix témoins , contre quatre de ses membres qu'on refuse de nommer ! Dans le cas où cotte imputation serait calomnieuse de la part de ce Bertrand , ce qui me paraît a moi très-probable , il est essentiel que la Cour apprenne par Tinstigation de quel fourbe adroit , un fourbe maladroit est venu calomnier devant moi quatre magistrats, uniquement pour tâcher de m'el-
frayer , et me porter à quelques fausses dé^ amarches. »
Mon plaidoyer s'étendit à d'autres branches de l'aflaire^ et je conclus ^ tant sur le fait de l'audience que M. Goëzman prétend m'a voir donnée le samedi matin , 3 avril ^ que sur celui du dîné lies quatre conseillers , à ce qu'il plût à la Cour «ne permettre de lui présenter requête tendante ài obtenir une addition d'information.
M. le premier Président me demanda ;70i/n7wo/ je n'avais pas parlé de ces objets dans ma requête d'atténuation ?
— Par la raison , Monseigneur , que , dans celte requête , j'agissais comme accuse , dont je dépouille en ce moment le caractère pour revêtir k la Barre de la Cour celui d'accusateur.
M. le premier Président me dit alors avec la plus grande bonté , que la Cour verrait le cas qu'elle devait faire de mes observations ; et qu'elle me permettait de lui présenter requête à ce sujet* Je témoignai ma reconnaissance ^ et je me retirai , soutenu par le digne M» Fremyn, l'un des greiûers criminels ; car ma jambe me fesait un mal excessif.
Bien persuadé que la Cour ne rendrait le lendemain qu'un arrêt interlocutoire, qui mettrait M. Goëzman en cause y j'abandonnai le précis
que j'arais fait au greffe ^ pour m'occtiper umlè la nuit de ma nouvelle requête ; et j'atcendû k jour avec autant de sécurité que d^impatiencet Continuons mon récit : il n'y a rien de petit dam cette afïaire.
Dès le matin je fus au parquet solliciter M. le procureur-général de me nommer un avocat titulaire ; tant d'importunités me paraissent fati^ guer excessivement ce magistrat ; mais je lui de* mande. pardon si je ne me lasse point d'invoquer sa louable exactitude ^ en une affaire où toutk monde me parle beaucoup de prudence j et semble n'avancer que malgré soi. Enfin je le snp* pliai si instamment d'enjoindre à un titulaire de signer cette nouvelle requête^ que je réussis à h faire présenter aux chambres assemblées pendant qu'on était aux opinions.
Bien des gens me trouvaient impmdent de rester au palais le jour qu'il devait sortir un jugement dans mon affaire ; mais j'en appelle à tous les bons esprits , la confiance avec laquelle j'atteiH dais ce jugement , n'est-elle pas la plus haute marque de respect que je pusse donner à la Cour? et plus les gens peu éclairés supposaient de cabale et dintrigue en ce moment au palais ^ plus ma confiance dans le tribunal qui me jugeait^ démontrait quelle opinion j'avais de son intégrité*
L'événement n'a pas tardé à jufetifier mes espé*
Kinces* Mon adversaire ^ M. Goëzman qui ^ la Teille avait été décrété d'ajournement personnel y pour le faux commis par lui sur les registres de baptême y a été une seconde fois décrété d'ajournement personnel relativement k notre procès ; ei j'ai pu goûter d'avance la joie que j'aurais un jour de confondre k la confrontation , celui qui n'a pas craint d'imprimer qu'il m'avait donné quatre audiences^ lorsqu'il est prouvé que je n'en aurais pas même obtenu une seule , sans Tor que j'y sacrifiai. Et quelle audience encore I Mon premier soin fut de suivre M. le premier Président pour lui rendre mes actions de grâces* Je revenais , plein de mon objet , chercher mon avocat, lorsqu'k la croisière des quatre galeries du palais ^ je vis venir de loin une file de magistrats entourés de gardes : je me rangeai sur le côté y laissant entre ces messieurs et moi assez d'espace pour qu'il fût a l'instant rempli de gens de toute espèce , attirés par la curiosité du spectacle. J'étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs, mon chapeau k la main , très-modestement, et tellement occupé de l'arrêt qui venait d'être rendu, que je ne vis aucun des magistrats qui passaient : aussi fus-je très-surpris lorsque M. le président de Nicolaï qui marchait à la tête , et déjk en avant de plus de dix pas , se retournant, dit k quelqu'un de sa suite , en me
Sg8 MÉMOIRES.
montrant du doigt ^ et me désignant par mo« nom 5 Exempt , faites sortir cet homme , Beaumar' chais , là; faites-le retirer; il n'est ici t/ue pouf me braver. On sait assez avec quelle ardeur les subalternes exécutent de pareils ordres. Retirez- 'VOUS ; sortez ; point de raisons f M^ Je présid^nM V ordonne : un second ^ accourt à Tappui du pr«^ mier ; je me vois durement poussé -^ pressé dtf sortir y du geste et de la voix y et toujours au nom de M. le président : le public m^entourait : (c Je » ne sortirai point ( dis-je aux hommes bleus )f » je suis ici dans une salle appartenante au roi , » destinée a servir de refuge aux plaideurs ; j'y » suis à ma place le jour dé mon jugement^ et » M. le président sort de la sienne pour m'en ij chasser : mais je prends la nation à ténoioin de » l'outrage qui m'est fait devant elle , et dont je » vais à Finsiant porter ma plainte au ministère » public. )>
Au lieu de me retirer , je remonte au parquet y QÙ^ suivi par la foule et tout chaud d'indignation , je dis k M. le procureur-général ; je vous supplie , Monsieur , de recevoir ma plainte ; M. le président de Nicolaï, oubliant le respect qu'il doit au roi, à son propre état, au droit des citoyens , à Tauguste con\pagnie à la tête de laquelle il avait l'honneur de marcher , sans égard pour le temps , le lieu , ni les personnes;
vient de me faire outrager par les gardes de sa suite , au milieu du public que son action scandalise. Mon plaidoyer fut aussi bouillant que rapide ; et M. le procureur-général ne pouvant refuser de m'entendre , me dit , après avoir un peu rêvé , avez-vous des témoins d'un fhit aussi extraordinaire ? — Mille , Monsieur. — Je ne puis vous empêcher de présenter votre requête à la Cour : mais surtout soyez prudent. — Monsieur , il y a huit mois que je le suis y il y a huit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président de Nicolaï ; mais mon silence le fait enfin aller si loin k mon égard, qu'il n'y a plus moyen t de m'en taire.
• A Tinstant je rentre dans la grand'sallc, où,
^ m'adi'essant h toutes les personnes qui m'environ-
- daient, je dis : « Messieurs, il n'y a pas un de
TOUS qui n'ait vu ce qui vient de m'arriver ; j'cs-
r» père que vous ne me refuserez pas d'en déposer
^ lorsqu'il en sera question. » Plusieurs voix s'clc-
^ vèrcnt h la fois : ^4 liez y allez chez vous , Mon*
^ ^sieur, vous y trousserez une liste de cent témoins*
n Dès le même jour, en effet, je reçus le nom
^ d'une foule d'honnêtes gens.
Mais M. le président de Nicolaï, pour rejeter i- Sur moi le blâme de sa vivacité, répand, dit-on , ? tjue je lui ai tiré la langue en lui fesant la grimace.
4oo MÉMOIRES.
£h I monsieur le président, il me semble que, dans mes défenses , je n'ai pas trop Tair d'un grimacier^ et que leur dure franchbe amiODce plutôt un caractère trop ferme que celtii d'un plat saltimbanque. Est-ce donc entre nous une guerre de collège où des grimaces se payent par des coups de poings ? Et des intérêts si graves H traitent-ils avec d'aussi puérils moyens que ceux que vous me prêtez ?
Dites 9 dites 9 Monsieur ^ qu'outré de Tarrè du Parlement qui venait de décréter une seconde fuis votre ami M. Goëzman , et vous en prenant h moi de n'avoir pu rester dans l'assemblée pour vous y opposer , vous avez fait tomber sur un innocent toute la colère que vous causait le décret d'tm coupable : et s'il faut tout avouer , Monfiiciir , lorsque vous avez donné Tordre k l'exempt de me chasser du palais^ où je voudrais n'être jamais entré , votre physionomie ^ assez douce pour Tordinairc ^ était en feu ; les yeux hors la t(Hc, et les cheveux hérissés comme Calchas, vous aviez plutôt l'air d'un prêtre emporté qui ordonne un sacrifice , que du chef d'une compagnie respectable allant faire un acte de bieuÊih ic sancc en faveur des prisonniers. |}t
Depuis ce moment, comptant pour- peu cet outrage non mérité, je ne me pressais point de i(e réclamer mon droit de citoyen offensé^ lorsqoe k»
MÉMOIRES. 4qi
î'ai appris pour quel insolent et grimacier persooixage vous voulez encore me faire passer.
£t parce que le hasard m'a fait peu de temps après me rencontrer à quelques places de vous au parquet de la comédie Italienue y vous avez 4it tout haut y à la buvette du palais ^ que je vous avais de nouveau provoqué de clignotements et de grimaces y et que vous en aviez demandé justice au roi. Mais il sera prouvé par le témoignage de tous ceux qui m'ont vu ce jour même au spec* ; tacle^ que je n'y ai pas levé les yeux sur vous ; - (&L qu'à l'instant du ballet^ où les bancs de devant r €6 sont dégarnis de monde , j'ai passé sur l'un -^ d'eux y dans la crainte que mon voisinage ne ^ TOUS déplût ou mît quelqu'embarras à votre
sortie.
^ • £t comme si un homme en valait moins j parce ^, que vous l'avez beaucoup outragé ^ j'apprends ^ \ que vous comblez par vos discours la multitude \ d'insultes publiques que vous m'avez faites depuis ,. Wi an. Tant de partialité , de procédés si offçn- ^iants^ me forcent de revenir à la charge , et de ^, supplier encore une fois le Parlement, qu'il me ^ commette un avocat titulaire pour signer ma re«
que te* en forme de plainte contre vous.
:^ On m'assure que^^e ne l'obtiendrai pas ; maia^
'^ ^ela ne peut être. En posant ainsi des bornes ar-
» iDÎtraires à tout , en étendant ou resserrs^t le^
Mémoires. /• aÇ
droits de chacun au gré des considérations partie culières ^ que resterait*!! de certain ? Les tcihor naux ne connaîtraient plus Fétenduede leur res^ êon, ni les citoyens celle de leur liberté. Le dé* sordre et la confusion serrant de base à toul, le despotisme oriental serait moins dangereux qii^une pareille anarchie. Si , au lieu d'èire froids sur les contestations , comme la loi dont ils sont les organes , les magistrats , plus animés de Tesprit de corps que de celui de justice qu'ils nous doivent , foulaient aux pieds le droit des citoyens ; ou le système d'une telle législation serait mauvais ^ ou il faudrait un tribunal supérieur aux cours souveraines auquel chaque citoyen eât droit de porter sa )uste plainte. .
Je mets ici de côté mon ressentiment particulier. Toute cette affaire est devenue trop grave pour la renfermer dans les bornes individuelles. Mais est-il donc indifférent à la nation^ que sous le règne d'un prince équitable^ il puisse toipber dans Tesprit d'un magistrat qu'un pouvoir sans bornes est le premier droit de sa place? qu'il a celui de cabaler , d'intriguer, de solliciter ou* vertement pour un de ses confrères , au mépris 1 des ordonnances, et d'abuser du respect *qu'oiL porte a sa simarre pour décliirer partout l'adversaire de son ami? et parce que le plus juste arrct viendrait de décréter une seconde fois cet ]
MÉMOIRES. 4ol
Amî , qu'il peut abuser du moment de la plus
auguiste fonction pour faire outrager publiijue-*
fioent un citoyen par ses garder ? et surtout corai ment ce magistrat à qui Ton doit supposer un
Cœur doux , un esprit pacifique ( puisqu'il a dé- ^ posé rétendard de la guerfe , qui tire son droit ' de là force , pour arborer le drapeau de la jus-* f tîce , qui ne tient son pouvoir que des lois ) , sç i trompe au point de croire qu'il peut traiter leeî î' Sujets du roi, étant président, comme il dut i traiter ses ennetnis, étant coloiiel ? porter l'es-^ 2» prit militaire au bafreau , les abus du commande- ^ ment jusque dans Tadministration delà justice j ^. tenfin abuser, pour troubler Tordre public, des
moyens même établis par la loi pour la faire jî respecter ? tj^
K( Mais posons ïâ^lilièSe en sens contraii'e , et sup-»- . j|k>sons un moment qu'un citoyen eût été assess
i^foti pour insulter ce magistrat dans ses fonctions^ 5JfA l'instant une punition rigoureuse eût fait un
i^emple éclatant du malheureux insensé. Cèpen-^ -aidant son action isolée importait-elle à la chose 2^|lublique, comme la conduite d'un magistrat, ^^tre les mains duquel sont tous les jours, l'hon- -^iiieur,'la fortune, o^i la vie des citoyens ? Eh !
jlSommeut espérer du respect pour les droits ^^fd'autrui, de celui qui ne*saurait pas respecter . ^auguste emploi dont il serait lui-tnême honoré?
4o4 MÉMOIRES.
L^outrage du citoyen au magistrat jHnii car-lechamp, ne peut donc tirera conséquence pour personne , au lieu que Foutrage public du magistrat au citoyen importe k toute la natioa : car^ ou cette licence est reffet de la corruption générale f ou rien n'est plus propre à Tengendrcr bientôt ; et si Toffense faite à un particulier parait un petit mal en soi , Toubli de Fordre ec de la justice de la part d'un magistrat peut de- Tenir la source de mille abus effrayants* La nation n'est pas juge en cette affaire; mats elle t'y rend partie dans ma personne ; et ma cause est celle dé tous les citoyens.
Je prends avec autant de justice que de plaisir le nom de citoyen partout où je parle de moi dans cette affaire ; ce nom est4||mx à ma boiiche et flatteur îx mon oreille*' Hommes simples dans la sociétés sujets heureux d'un excellent monarque ; chacun de nous , Français , a l'boancur d'être citoyen dans les tribunaux ; c'est là seulement où nous pouvons soutenir les droits 4t l'égalitc. Ils y sont même tellement respectai que le souverain ne croit pas au dessous de hii d'y soumettre les siens contre nous , et de s'y laisser condamner k notre avantage sur tous lei points qui lui seraient justement contestés. Aiosil. le Dieu terrible, enveloppé d'un nuage et tem^lç pérautson éclat, ne dédaigna pas autrefois dJ ^,
MÉMOIRES 4o5
disputer contre Moïse, et de céder même à son serviteur.
Et lorsque mon souverain , mon seul maître^ mon roi , permet qu'on plaide contre lui danfr leê tribunaux établis par lui-même , je ne pourrais obtenir, contre un officier de ces mémea tribunaux , la permission d'informer et d'y poursuivre^ la juste réparation d'un outrage public et non mérité ! Oui , je l'obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus dans- ce siècle où l'on fit un crime .k la maréchale d'Ancre d'avoir bien raisonné ; dans ces temps superstitieux où l'empire de Ga— ; lîgaï conduisait une âme forte au bûcher : je suis soumis aux lois de mon pays : je paye avec joie le tribut de mes facultés à mon prince; en re- { Tanche il ne refusera pas sa protectîqn pour ma j personne , et sa justice pour mes droits offensés- En tout ceci , Monsieur, je suis bien loin d'at- ^ taquer la noblesse et les dignités qui sont e» ^ TOUS l'enseigne des vertus de vos ancêtres ; j'ose ^ ao contraire vous demander compte de cette V Tertu qui doit être en vous l'enseigne de la nori'' blesse et des dignités qu'ils vous ont transmises, a*^ Mais je m'aperçois que tant d'ardeur h vous j* poursuivre affligerait tout un corps respectable,. f et désobligerait les chefs du Parlement. Est-ce r* ^^gard pour votre famille et noble et toujours;
4o6 MÉMOIRES-
cbcre à la nation ? Je partage avec eux cette bo« norable considération. Est-ce attachement pomr votre personne ? Je déclare volontiers que mcm respect pour vous marche à côté 4e ce tendre intérêt. Est-ce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma, poursuite ? Eh |)ien ! Monsieur,* j'y renonce; persuadé que la haine, qui vous égare en ce moment, fera place à de^ sentiments plus justes , quand révénement voug aura convaincu que ye ne fais ici quç soutenir left drous d^me défense légitime.
A la vérité, si j'avais Thonneur d^êtreM.de Nicolaï , je serais bien mécontent de i^e devoir 3[na trapquillité qu'aux respectueux égards d'un oflensé pour ma famille ou pour le voeu de mSt compagnie; et j'aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, ne fût-ce que pour enlever à mon inférieur Flionneur de Toublier ou de me le pardonner : chacun a de Tamour-propre k sa manière ; et pour moi , telle eût été ma fierté.
Pour conserver Tavantage que vous voulex bien m'abandonner, Monsieur , je renonce donc avec plaisir a ma poursuite , en vous assurant qu'il n'a jamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout ce que j'ai fait contre vous.
Je vais plus loin k votre égard : j.e trouve dans "iffx excès que vous blâmez sûrement y ous-naeiue^
MÉMOIRES. 4oy
BÎnon sa propre excuse , au moins Fapologie du seatiment qui vous y a conduit : et si j'ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge^ c'est qu'un ami ardent et passionné est rarement un juge impair tial , et que votre amitié pour M. Goëzman pouvait tourner contre moi , dans l'acte importaat d'un jugement , où toute abnégation de soimême est la première loi qu'un magistrat doit 6'*imposer.
Si la fermeté de cet article est prise en mau- Taise part , et si mes ennemis donnent ce courage de publier mes sentiments sur des points aussi délicats, pour un dessein formé de dépriser pié-à-pié le tribunal qui doit me juger ; j'oppoeerai ma confiance et mon respect reconnus à l'odieuse intention qui m'est ici prêtée.
J'opposerai l'éloge public que j'ai constamment fait de Messieurs Doë de Combault et de Chazal f commissaires-rapporteurs de ce procès , que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction, au blâme public que je n'ai pas craint de répandre sur M* Goëzman eu une occasion semblable.
A la nécessité de^relever un trait peu réfléchi de M* le président de Nicolaï , j'opposerai l'action maguagnime et généreuse de M. le président de la Brifi'c qui , sans aucun autre motif que l'amour du bien ; sacrifie y sans faste ; àladélî^
fa fpmtnfUmr 4n m rtmifte U» dép^wM^ ém jfvmh
de$fi ff^ii ûfmi b r.bsyinbre àm Taea»tMni« On mt
#li!f jM<. Oo^r^mn^m ^ qo^ f^ le fcq^plieRmenroteét t»ier nn tmt^. ^le me^ V^^ ' V^fnonr dé» 1mimmm»# eelfii d^ Ymiire n ccrhu de b findee OM loiii la m/rm^ tia^ dârm kr f^^f^m d'un ]io«mBeTertMM#
A VtAf%ûn^ium que )e ne |>»b appn^rrer ém$ i|ff eb|f lef fn;^i5i^itrai9 ^ de TOtil^^ir ^AmAumeiit les* ter p»rm» me^ P^^ ^ ^'▼^^ ^^n eM»r tnyp pleiÉ d'aiUdc:beinent pomr mtm oàrensnre et de liMié pmtr mot ^ f oppo^eratî b pftrelé défieaie af ee LM]»el)e M eMfienrrf QnitfA f Demnt ^ et fi^Mewii mtirtrê conm^iMcn^^ nmti récmé» Tokuntairmiefll^ âTir le l^r^er wi ipçon que rophrion qo^i b oui dt M. Oi^:7mm , n^M jm perr er Azm le poblkr.
Ef yfin ^ a b rrhalfrrir arec laquelle on dit qoe quelques membr^^ du Parlemenl TOtidraienl dfo» enlper M# Go/r^maiï, j^oppo^erti le nombre îih fini de ma^l%trat$ f;/rnérerix ^ qni ^ ne fesant pcmf #!:oii%î%fer la gloire d fin corpji illmftre dans te son-lien iY\m membre f^n^réné , préféreront d^en jmrf^er lenr c mnpagnîe «on<^ le rî.^qnc de quelque mcon^hiif ni \)Si^%»f^er ^ à la hiïAesêe de te Mp« pwter an milieti d^enx .^^il n'e<^t pas jugé digne d'y ref^ver^
Voila ma profession de foi revirement à wtê
juges ; et je ne fais point parade ici de sentiments équivoques : j'ai pesé tout avant de m^expliquer» Tout magistrat , dit-on , doit être jugé par se* pairs. Mais les officiers d'un autre Parlement sont également les pairs de M. Goëzman; mais sea amis n'auraient pas la douleur de le condamner ^ €t les miens peut-être auraient quelques inquié- ^ iodes de moins : loin de moi toute frayeur insul- ! tante : je fais profession ouverte de la plus grande • confiance dans le Parlement de Paris : jamais res- ' pect ne fut plus entier ni plus sainement motivé : i les opinions pour et contre, ici ne font rien, t Voilà des faits : je leur dois la sécurité de mon I attente et le courage d'un travail aussi pénible f que celui que j'ai entrepris : je leur doiç la force I de vaincre mes dégoûts en passant d^un objet i dont la discussion élevait mon cœur , à de misé^ I râbles tracasseries qui le font soulever. De tous :' les travaux d'Hercule , celui de nettoyer les étaf. blés d'Augias était le plus aisé, sans doute, et n'en lut pas moins celui qui l'irrita davantage. Ramenons les choses à des comparaisons plus justes ^ plus voisines de ma faiblesse.
Après avoir détourné la tête et les yeux d'une
médecine y repoussé vingt fois la main qui la
présente , un enfant, malgré sa répugnance , finît
■pourtant par l'avaler , et même à grands flots pout
en être plutôt quitte : et moi aussi , je suis ml
4io MÉMOIRES.
grand enfant : voilk je ne sais combien de fois qa6 je prends la plume pour faire Tarlicle Marin f et la remets dans Tencrier. A quoi bon ces délais? Malgré la nausée , il faut toujours y venir. Allons donc ^ une bonne tésolution y et finissons ^ quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.
— Mais à quoi donc répliquez-vous ? Il n'a pas répondu à votre addition, -r-. A quoi je ré* plique? N^est-ce donc rien que ses requêtes as Parlement^ et ses gazettes à la main^ etsesga: mettes à la bouche ^ et les lettres infâmes quH fait trotter par la ville , et les articles Paris de la gazette d'Utrecht ? — Mais ces nouvelles à k main^ cette gazette étrangère ne sont^asdelui.— Elles en sont j et voici mes preuves.
Premièrement ; Tarticle de ce procès y e«t toujours mal fait ^ lourdement ruminé, pesamment écrit : vous conviendrez que c'est la déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement; cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin Troisièmement ; l'article dit toujours du bien de I Marin, vante à Texcès la noblesse ft la beauté f de son style , la distinction avec laquelle il rem-l j plit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète ; il n^y a plus moyen d'en douter; c'est Marin qui fait Tarticle, puisque Tarticle dit du bien de Marin^
MÉMOIRES. 4u
Ressassons donc un peu celui de la gazette
•d'Uirccht , du 4 janvier, puisqu'il sert de supplé*
ment aux Mémoires de Marin.
• Le sieur de Beaumarchais , en attendant la
• . sentence que le Parlement lui prépare : une sen-^
: .tence du Parlement ! c'est Marin, vous dis-je. Si
notre affaire e&t été consulaire , conune celle du
^rand cousin , i) n'eût pas manqué d'écrire : en
r 4ittendant V Arrêt que les Consuls ^ etc. C'est
r Marin , c'est Marin , comme ce n'est pas moi.
Mais qui a dit au sieur Marin que le Parlement : me préparait une Sentence ? Pendant qu'il est dç T notoriété que je poursuis un jugçment contre ti M. et madame Goëzman, concussionnaires et calomniateurs , contre Marin-la-Bourse , et Ber- 5 trand-la main-d'œuvre, l'ua suborneur, et l'autre
i fuborné. Le sieur de B vient de publier un
^ troisième Mémoire qui y par le fiel qui y est
^ mêlé y mérite le nom de libelle. Remarquez eu
î passant , que ce n'est point du tout sur les re-»
\ proches mérités que je fais à M. et madame
:« Goëzman, au comte de la Blache, à Bertrand ^^
}• Baculard et consorts , que Marin se fâche contre
mes Mémoires ; regardant le mal d'autrui comme
un songe , et ne s'occupant dans la gazette , que
^e l'intérêt du gazetier , voyez comment il s'ex-^
plique ici : ses Mémoires méritent le nom de;
libelle , puisqu'il s^ efforce d^y dijfamçr urk
4id MÉMOIRES.
homme de lettres (M* Marin J. Marin le gazctier^ homme de lettres !•••• comme un facteur de la peiîte-poste : (j/ui a toujours rempli atec di^ tiNCTioN les places gui lia ont été confiées par le gouvernement. Avec distinction I cetie distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati , dans son bouquin ^ intitulé \lJt Monde sen^ sus-dessous par les menées du dùh ble, fait tenir k Dieu , parlant au pécheur Adam: De toutes mes créatures , vous seul ai^ezjbffédt. As>ancez^ maraud ^ que je vous timbre au front ^ que je vous distingue.
Avancez, Marin; suivons votre article* Quoique Von puisse lire les Mémoires du sieur de Beaumarchais qu^ai^ec mépris ; il s^en est ce^ pendant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. Je n'entends pas cette phrase ; elle sera toujours louche , à moins d'y restituer quelques mots , oublies à Timprcssion. Pour qu'elle ait le sens commun ^ voici comment elle a d6 être faite. Quoique Von (ne) puisse lire les Mé* moires du sieur de Beaumarchais qu^at^ec mépris (pour Marin) ^ ils^en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en 'deux jours» Cela est clair, voila qui s'entend ; car le mépris que mes Mémoires auraient inspiré pour moi, les eût laisses moisir au grenier du libraire , au lien que le mépris dont ils ont couvert Marin ^ a ren(fo
tout le monde avide de les lire; ils^en est vendis plus de dijc mille en deux jours , ou bien : nial-^ gré le dégoût qu'on avait d'entendre parler de Marin dans ces Mémoires, il s'en est cependant fvenduy e/^c. Cette version est bonne. aussi, mais les gens de lettres préfèrent la première , comme plus sûr'fe et plus naturelle : quoiqu^on ne puisse lire les Mémoires du sieur de Beaumarchais ^ju^ai^ec mépris pour Marin , il s'en est cependant vendu dix mille exemplaires en deux jours. On y rêverait cent ans que voilà le vrai sens de la phrase^ ou elle n'en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes Mémoires , et m'entends a ce sujet avec Ruault , libraire rue de la Harpe , pour débiter mes sottises? Les ingrats qu'ils sont ! ils décrient mon affaire de finance , comme s'ils n'y avaient p^s un boa intérêt. Et, si je ne fesais pas vendre mes Mémoires , qui donc ferait vendre les leurs ? JUais le sieur Marin étant irréprochable. .....
Vous voyez bien , lecteur, qu'il n'y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin. // va le poursuivre au criminel pour ob^ tenir une réj^ration éclatante de toutes les ca*lomnies du sieur de Beaumarchais.
Cela va bien. Marin avait déjà dit dans sa requête imprimée , qu'en le montrant au doigt ^ j'avais ijisulté la majesté du trône , berné le gou-
verncment , injurié la magistrature , bravé les tri* bunaux ^ outragé les ciloyeus : car
Qui mépnBe Marin , n'cAtiine point son roi ^ Et n'a , selon Marin , ni Dieu, ni foi i^t loi/
Mais^ gardcz-Tous bien d'en croire cemoiH sieur-là ; ù son compte il n'y aurait pas uu sei4 boa Français dans la capitale^
Puis ayant rappelé, d'après moi, toutes ses friperies de mémoires ^ de littérature y de cen* sure, de nouvelles, d' affaires, de courtage f ( condamnation passée sur V espionnage > puis« qu'il n'en dit mot, ) d^ usure , d^ intrigue , etc^f quatre pages d^etcétéra, il avait prié la cour de lui permettre de faire informer des £iits énoncés dans mes Mémoires. Mais trouvant bientôt qu'il était trop dangereux pour lui de laisser informer , il s'était retranché à demander k la cour que, sans autre examen, et attendu, disait-il , que ce ne sont que des calomnies atroces, elle ordonnât que mes Mémoires fussent déclarés faux et calonuiif'ux , défenses de ré-' cidiver , et dommages intérêts applicables à œuvres pies , ctc-
Mais moi qui prétends à Thonneur de sou* tenir tout ce que j'ai avancé , de ces deux manières de conclure, imaginées par Marin, j'ai
MÉMOIRES. 4i5
adopté la première ; et par ma requête en réponse à la sienne y j'ai supplié la cour, avec lui ou sans lui , d'ordonner qu'il fût informé sur les faits et les imputations contenues dans mon Mémoire contre ledit Marin*
I^our réclamer à cet égard la vigilance dû ministère public y il me suffirait de mon intérêt personnel ; mais ici l'intérêt de l'Eiat et de la société doivent fixer encore plus l'attention de messieurs les gens du roi. La police aussi exacte que patriotique en cette grave occasion, n'aura certainement point de secrets pour la cour , elle ouvrira ses registres ; et c'est & la faveur des renseignements qu'on y puisera, que le Parlement et la nation seront en état de prononcer si l'intérêt public et particulier ne sont pas ici combinés le plus heureusement du monde pour démasquer le précepteur Marin , et pour renvoyer ledit précepteur â Torgue de la Ciotat (i), d'où il est descendu si mal-àpropos.
Et si dans les informations qu'on ferait contre l'ami Marin, qui m'a voulu faire passer pour
(i) La Ciotat, petite ville de Provence, oii le petit MLarin fredonnait , pour de petits gages ^ sur un petit ©reue dans une petite paroisse.
4i6 MÉMOIRES.
rAuteur de la on découvrait par hasard
que Tami était uu zélé distributeur de la....! Au reste 9 ce n'aurait été qu'une des brancbei' ordinaires de son commerce ; car il £âut savoir que Tami confisquant par état tous les iivrei défendus , ne les en a toujours vendus que jdus cher aux amateurs.
Quelqu'un m'arrête ici , qui me dit : Prénom garde; ce n'est pas Marin, c'est Bertrand qui, dans son Mémpire , a voulu vous faire passer
pour l'auteur de la Eh ! Messieurs , ne
savez-vous pas que les Mémoires du grand cousia ne sont que des enveloppes de gazettes , et qu'ici le sacristain et l'organiste s'entendent comme larrons pour sauver le publiciste ?
Ah! monsieur Marin , que vous êtes loin aujourd'hui de cet heureux temps où , la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence , vous enchantiez toute la Ciotat par la gentillesse de vos fredous sur Torgue , «u k claire mélodie de vos chants au lutrin ! Si quelque prophète arabe abordant sur la côte, et vous
voyant un si joli enfant de choeur , vous eût
dit : (c Petit abbé , prenez bien gai'de à vous, » mon ami; ayez toujours la crainte de Dieu de* » vaut les yeux , mon enfant ; sinon vous de-
» viendrez un jour » tout ce que vous êtei
devenu enfin; ne vous seriez-vous pas écrié|
da^s rotfe tunxqtie de ll , comme iin auti^e' JoâS i
Dieu , qui voyez mon troUblè et mon qffliction. , Détournez loin de moi sa matéaiclion :
Et né s'oujjréi jàfhàis tpûtdih soit HctoYhpiié : iFéiiiéS qtié Mdriff rMiàt a^lirié qi/lt i>àus èUùîiè,
Il abiea chaugo, 1^ Marin ! Et voyez comme le mal gagne et se propage quand on néglige de Tarrèler dans son principe ! ce Marin qui d'abord ; pour toute volupté ,
^aëiqûèfôiÉ âl^ Autel, Préséniait du Vicaire bà f offrande ou le sel;
quitte la jacquette et les galoches ; ne fait qu'un saut de Torgue au préceptorat , à la censure , au secrétariat , enfin a la Gazette ; et voilà mon Marin les bras rebrousses jusqu'au coude ^ e\ péchant le mal en eau trouble : il eu dit hau* tement tant qu'il veutj i) en Ëiit sourdement tant qu'il peut ; il arrêie d'un côté les réputation^ qu'il déchire de l'autre: censures^ gazettes étrangères ^ crouvelles à la main, a la bouche^ à la presse ) journaux, petites feuiltes, lettres courantes^ fabriquées^ supposées ^ distribuées ^ etc., etc., encore quatre pages d'etcetera; tout est à soh usage. Ecrivain éloquent, censeur babilé ^ gazetier vérïdique , journalier, de pam- Mémoires. I. 1^7
4i8 MÉMOIRES.
phlets; 8'il marcbe^ il rampe comme un ser- |>ent;j8^il s'élève^ il tombe comme un crapaud» Enfin , se traiuanC , grayissant ^ et par sauts et par bonds^ toujours Je ventre à terre , il a tant fisiit par ses journées ^ qu'enfin nous aTons tu de nos jours le corsaire allant à Versailles ^ tiré à quatre chevaux sur la route , portant pour armoiries aux panneaux de son carrosse p dans vu cartel en forme de bufi'et d'orgues , une Renommée en champ de gueule , les ailes coupées, la tète en bas , raclant de la trompette marine; et pour support une figure dégoûtée , représentant l'Europe ; le tout embrassé d'une soutaneUe doublée de gazettes, et surmontée d'un bonnet quarré, avec cette légende à la houpe:Qo£S- A-co? Makin*
Mais entraîné par mon sujet, je m'aperçois v que j'oublie cette gazette d'Utrecht que je com<roentais ; puis en y songeant mieux , je m'aperçois que j'ai fort bien fait de l'oublier; toitf cela est si mal pensé , *8i mal écrit , qu'on me saura gré de l'avoir laissé là. J'ai quelque chose de mieux sous la main : toute espèce de gazette n'est que du Marin ordinaire, au lieu que voici du Marin superfin pour les amateurs de noir* 1 1 ceurs.
Depuis douze ou quiuze jours , Marin fait L^^ courir par la ville une lettre d'un soi-disant
mbassadeur adressée à lui, dans laquelle oti uppose que j'ai commis , en pays étranger , les crimes dignes du dernier supplice. Les uns nettcnt la scène en Italie ^ d'autres la portent n Angleterre' ; les commis de Marin , les sieurs 4dam et Mercier ^ en racontant ce prétendu lélit y ont attesté devant neuf ou dix témoins ^ [ui le certifieront 9 qu'à son occasion mon procès n'avait été commencé ; que si je n'eusse pri9 iromptement la fuite f j'aurais été pendu.
Le fameux Bertrand ^ en fesant circuler la ettre y prétend qu'elle Q^t signée d'un àmbassa<leur d'Espagne et de cinq ou six personnes de :onsidération ; c'est un triomphe, une joie , une iesse parmi ces Messieurs , qui ne se conçoit >as. Chacun court» s'évertue'^ se rend ches Marin qui régale tout l'enfer , taille des plumes smpoisonnées ^ remplit les cornets de fiel , ichaufVe les esprits par un verre de bitume , l met les démons au travail : et de tout cela doit >rtîr un long et superbe article pour le Méloire de Marin qui, à ce sujet, a déjà pris, it-on , cent rames de papier chez Bougjr , et ^ a envoyées à son imprimeur..
Xt voilà encore les pauvres honnêtes gens de
Ville qui disent , comme à la liste de la
>«ière : Jamais , jamais , Beaumarchais ne
^ tirera de la lettre d* Espagne. Cela est sans
4ao MÉMOIRES.
réplique ; "ooilà des faits , des témoigna^ des signatures : on a écrit pour avoir les piè justificatives ; et cette anecdote est son a de grdce.
Mes amis s'inquicteat pow iboi, s'agila cherchent 1a lettre de toute partw Eiifin hier soir y 12 janvier 1774 » on rn^en a xcmii 1 copicy et je tiens dans mes mains ceebef-d'ceiii Avant de Timprimer ^ j'ai coosmencé pardépu au grefi'e de la cour cette copie telle qu'on 1 Ta ^remise ; et par ma requête au Parkmeal réponse à celle de IVIarin^ je supplie lad d'ordqnner qu'il soit informé Siir la lettre^ a que sur autres faits et gestes du gazetter.
Copie exacte de P écrit soi - disant erwoji Marin ^ et qui m^a été remis de la part à de ses amis y qui le certifiera s* il estentsi sur ce fait. *
AvhkB (ont^f IcB horreurs qtM le siear Caron a voi contre vous, Monfiôwp, et contre tout Le* monde , jt < que vous voulez le faire repentir } il a Tinsoleuce dt' défier de parler; il faut qu'il soit , connme on dit, cela m'a plus révolté que tout le reste ; et coxlime en Vehj^eant, vous nous vengerez aussi , et autaiit pourj un scélérat ^ quepéur-fisiife pkiisir !r tant d'offensés ,i1 le prèaire par. où il s'attend pa$ -, il< croit être en soi parce qu'il » pti dans C9 pAj^ ÎQt Cicber sa méchanc
LIS des apparences qui le tirerjiient toujours de nos repqbcs^ il dit partout qu'il fera repentir Je premier qui * Itjnquera dans sa conduite j prut-etre a-t-il raison pour qui regarde, l'a France, mais le misérable , il ne croit B qu'il y a des gens instruits de ses coquinëries en £s<^ gnc. Mais moi j\y étais , tous mes amis et mes parents i^H^t encore , et la preuve est an bout ici. Il aypit sa ^r, in*aîtresse du f^eigneur Joseph Clavio> à Madrid , r4c des archives de la ^couronne , mon parent , qui s'en goûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans Tesrance de faire épouser malgré lui sa sœur à mon parent^ • ■L,- le 24 ï"2^* '764» rendit une plainte que le sieur- JTon , dit Beaumarchais, clait venu à six heures du Min , s'était fait introduire sous un faux nom chez 1. Portugais, chef des bureaux d'État 011 illogcait , et ^ *a;^'ant formé la porte ei présente un pistolet , lui avait -^ signer \ine promesse de mariage dans son lit , sotM i ne de le tuer s'il bronchait ^ c'est bien pis qUe ce qaSI * i de M. GoccmaB. £^, comnoie clucz xloiis les préscnits m% une preuve f|u'oB vewit cpoasch , ri «'était fait ett * kihe temps donner des bijoux , des ptf-ces d'or étran-^ r^tS ; enfm pour près de 8000 iiv. comme jjrésènls de :9eS , faits de boa gré e là«-des6us il y eut or-dre sur la Milite de iHon parent à M. le marqvîe de Aobioii , oom*^ * ÏMkiéîii de Madrid , 4e faif e iiietlre la fripon fm oacluot , ' ^tta aauva choe l'ambassadaur de France ^ mais quafidf - IC|iU«t rendre les bijoux > il dit q«e son laquais \eH ^4 volés , .et garda tout couamc un- ^aux , dëshonorci M cette friponnerie , et puis après paur ramire au s9i^ r Cfavio Ib tour qâl'ii Uii avak \àuè , ià fat chercher femme de diaitibre , que Glavio'aVtoit enlretcnu avant) ur , il doDoe de l'argeot à eétia &Uo poul* préflaiilar^
à ]a Justice des lettres de. mon parent ; il prétendit que c'était des promesses de mariage ; et comme on est tritrigoureux ches ilous sur ce cas y en attendant que tout fàt clair y on arrêta mon parent qui eut bientôt proaW et fait avouer à la fille que le fripon avait remu^ cette corde. Enrfin , pour couronner tout , il finit par tenir la baogoi un soi% chez l'ambassadeur de Russie avec des cartes i^ rangées , et gagna près de cent mille livres la naît : l'ta bassadeur le fit chasser ) on se plaignit à M. Dossm qui lui ordonna de sortir d'Espagne vite , oii il laifli tout , habit, linge , pour s'en aller bien vite à cheval; i aurait été pourrir en cachot , et ce n'est pas là descontei J'ai écris pour avoir la preuve , et lever la plainte de nui parent qui est publique pour faits de violence et fripoi' lierie; il a fait un conte différent du vrai en France; m^ vous aurez plus de témoins qu'il en faut , parce qu'ayant chez lui. le vrai, dans le temps qu'on a fait inventais chez lui, il a voulu arracher les papiers à la justice, (p les a lus malgré lui , et tous l'ont connu pour ce qa'3 est ; faites-en ce qu'il vous plaira , vous oii M. Goëzmaii. Voilà pour le payer du Baptême qui est une chose trèfinnocente. Une femme qui était son amie , vous entendeif là-bas , veut bien conter les choses comme lui , quand ik en parlent , mais nous avons Dieu merci toutes les prêt' ves , les lettres et tout. Il vous défie , eh bien , défieiJt de se justifier sur sa coquinerie d'Espagne , sur sa saor, et s'il ose parler , comme il ne dira que des mensoogcSf il sera pris , nous fondrons tous sur lui , comme potf instruire de tout contre un si grand imposteur , et mm fois bien démasqué là-dessus , il faut qu'il s'enfhie to<l le reste de sa vie. Il n'y a rien qui vaille ça , et M. f(f tugais et M. Lianos et M. Pachico et antres personnes ^^
conseil da roi , à Madrid , tous amis de mon parent , donneront leur attestation , et on fournira tout au Parlement » on peut en être sûr : s'il n'avait pas été protëgé par M. Dossun avant que l'ambassdeur s&t la vérité , jamais il n'aurait revu le jour, M. Dossun s'en est bien repenti après l'affaire du jeu. Il l'a écrit aux Dam&5 , c'est la Traie cause secrète qu'elles n'ont plus voulu que le fripon approchât d'elles à Versailles ; mais voilà ce qu'on ne dit pas tout haut : encore un petit moment ,- je suis avec bien de l'empressement et à votre service et celui de tous les honnêtes gens qui sont les ennemis de ce frlpon-là.
MoKSISVRy
Votre très-humble et obéissant serviteur.
Voulez-Vous m'envoyer votre Mémoire et autres ^ par mon laquais , je les ferai passer à Madrid , par le premier Courier , c'a fera plaisir à tout le monde. *
Cette misérable lettre n'est point signée > ou parce que Toriginal lui-même est anonyme > ou parce qu^on n^a pas voulu en me TenToyant mettre le nom de celui qui Tavait écrite ^ dans la crainte de mes recherches. Les uns disent qu'elle est d'un ambassadeur ^ les autres d'un homme yenu d'Espagne avec M. le comte d'Aranda ; d'autres , qu'elle est signée d'un gentilhomme arrivé d^uis peu. Jamais gentilhomme n'a écrit de ce style. Quoi qu'il en soit^ en at-
tendant que c« gemiUioniaie de ouisine ou de gazette fasse venir ses preuves d'Espagne , et les fournisse à Marin pour en guiilander son Mémoire ; voici ma répopse à la lettre échappée du tripot^
Quelques notions confuses d'une querellé d'cclat que j'eus en 1764, à Madrid , ont fait sans douïc espérer k mes ennemis qu'ils jfiWrraicpt établir une pjQi|VcU^ difFw^atîon sur cette aventure ignorée en France , et sur laquelle il resterait au moins des soupçons affreux contre moi, de quelque façon que j^entreprîsse de m'en ûistifîer après dix ans de silence et à quatre cents lieues de Tendroit de la scène.
Et moi, pressé de relever des faits aussi graves, l'avais tout uniment ouvrir les mémoires de mon voyage d'Espagne en 1764 , et donner en 1774» à ce fragmciu de ^\'^ viç , unq pu):)]ic;il.é qu'il ne devait jamais ^vp^r-k
Dans un événement aussi ^xlraordin^ire que relui dont je vais rendre compte^ tout ne peut eire à mon avautiige ; et quoi que je Êisse, il me sera tonjouvs reproché par les uns d'aiK)ir mis trop de fierté àai^s m^ conduite ; par ieê autres cette fierté sera peui-'éire appelée armh fiance ; mais un jour. 3»icux connu y et louies mes ariions se servant (l'appui^ l'on finira par
trouver que je n'ai mis à celle-ci ni dureté , ni arrogance 9 mais seulement une fermeté d'àme que l'orgueil de bien faire a quelquefois exaltée.
S'il se mêle ua pçu d'amour propre à faire le bien, cet amour propre est de la plus noble espèce, ii^iç de le fMSgprder comine un mal , et sans nous donner pour meilleurs que nous ne s (K&JKAes en eiFèt y il f^ut avouer qne le bonheur ilr'otrt estimalbl«^ tie&t beaucoup â Pkonneur fFiéire (0«timé. &(4s> M jeté ^ grands etpefits, tous ^QM afiamés de ia coMidéradon publiqiiie. HeurMiai cejui ^1 ne i'a jamais perdue ! plus heureux mille fois celui <fai n'iayant pas mérité de ! a perdre , a pu enfin la recouvrer! C4dt à quoi j e tnavafille nuit eb jour.
lé remercie mes ennemis de la sévère înqui- ^kkm q»^ils;éla}|^isâ^t sup ma vie. Cette liberté ilans les proccs a mt moins cela de bon ^ que ^ crainte d*éire diSaipé it la première querelle rSeut retenir dans le devoir nombre de gens (ïont 1 es principes ne sont pas assez certaines. Je rends i^ràces à ces M^s^ieufrs des occasions* qu^ils me Eouraitsent sana cesse ^e me justifia* j mats je prie le lecteur de se souvenir que quelqu'ex- Hmon^inairo qife lui )f>arai$9t^ ce qu'^l va Kre, Kna précédente réponse au comte d^ là Blaehe, BUT lUncroyable fait des lettres supposées de iMesdmaes^ li'offre rîeo ^ plus évident ni de
4a6 MÉMOIRES.
plus respectable que les preuves dont î'appuieni | cette étonnante narration#
Année i764f
Fragment de mon Voyage d^Espagne»
Depuis quelques années j'avais eu le bonheur de m'envelopper de toute ma famille. L^union , la joie , la reconnaissance étaient la récompense continuelle des sacrifices que cet entour exig^it» et me consolaient de l'injure extérieure que def méchants fesaient dès-lors à mes sentiments.
De cinq sœurs que j'avais , deux confiées dès leur jeunesse par mon père à l'un de ses correspondants d'Espagne ^ ne m'avaient laissé d'elles qu'un souvenir faible et doux » quelquefois ranimé par leur correspondance.
En février 1764, mon père reçoit de sa fille ainée une lettre pleine d'amertume , dont voici la substance.
il Ma sœur vient d'être outragée par un homme aussi accrédité que dangereux* Deux fois, à l'instant de l'épouser ^ il a manqué de parole et s'est brusquement retiré sans daigner même excuser sa conduite ; la sensibilité de ma sœur offensée^ l'a jetée dans un état de mort dont il y a beaucoup d'apparence que nous ne
la sauverons pas ; tous ses nerfis se sont retirés ; et depuis six jours elle ne parle plus.
» Le déshonneur que cet événement verse sur elle f nous a plongés dans une retraite profonde ^ où je pleure nuit et jour en prodiguant k cette infortunée des consolations que je né suis pas eu état de prendre pour moi-même.
» Tout Madrid sait que ma sœur n'a rien k se reprocher.
» Si mon frère avait assez de crédit pour nous faire recommander à M. ^ambassadeur de France, Son Excellence mettrait à nous protéger une bonté de prédilection qui arrêterait tout le mal qu'un perfide nous fhit, et par sa conduite et par ses menaces^ etc...*.. »
Mon père vient me trouver à Versailles et me remets en pleurant ^ la lettre de sa fille. Voyez^ mon fils y ce que vous pouvez pour ces deux infortunées ^ elles ne sont pas moins vos sœurs que les autres.
Je me sentis aussi ému que lui au récit de la terrible situation de ma sœur. Hélas I mon père ^ lui dis-je y quelle espèce de recommandation puis-je obtenir pour elles ? qu'irai-je demander ? qui sait si elles n'ont pas donné lieu par quelques fautes qu'elles nous cachent k la honte qui les couvre aujourd'hui ? J'oubliais, reprit mon père , de vous montrer plusieurs lettres de notre am<-
428 BI É M O I R E s.
bassadeur. à votre sœur aînée , qui annoncent la
plus haute estime pour ruhc e* pour Tautre*
Je lisais ces lettres , elles me rassuraient n et la phrase , elles ne sont pas moins 'vos sœurs que les autres , me frappmit jusqu'au fond dn «cœur : ne pleurez point ^ di»-)e :à mon père ^ )è prends un parti tjui peut vous étonnet* > naift qni me parait le plus certain , connlie le ^lis suge.
Ma sœur aînée indique plusieurs personnes respectables , qui déposeront ^ dîi-elle y à son frère k Paris de }a bdiYie condtiîie ei de ia Tèrtu de aa soçur* Je veux les yotr ^ •ei si letir témoi-' gnage est aussi hoimrable que celui de M^ l'ambassadeur de France^ Je demahde nn.cofeigé, je pars ^ et ne prenant c(M»seîl que dqla pruddaoe et de ma sensibilité ^ je les rengerai d'un iraitre ^ ou je les ramène à Paris partager aTisc voua ma modique fortune-
Le succès' de mes informations m'échauffe le cœur; alors sans autre délai je revîeas a Versailles ^ apprendra à mes augustes protectric5es qu'une affaire aussi douloureuse que pressée e^ige ma présence si Madrid et ine force de suspendre toute espèce de service auprès déciles.
Etonnées d'uh départ aussi brusque ^ leur bonté respectable va ^qn'à vouloir être instruites de la nature de ce nouveau malheur. Je montre la letti'C de ma sœur aînée : pariez , et
MÉMOIRES. 42g
soyez sage fut Fhoiiorable encouragement que je reçus des princesses; ce que vous entreprenez est bien , et vous ne manquerez pas d'appui en Espagne si votre conduite est raisonnable.
Mes apprêts iurent bientôc faits. Je craignais de ne pas arriver assez tôt pour sauyer la vie à ma pauvre sœur. Les plus lottes recommandations auprès de notre ambassadeur me furent prodiguées^ et devinj^ent Tinestimable prix de quatre ans de soins employés* à Famu^ement de IVlesdames.
A Finstant de mon départ je re^is )a commis-sion de négocier en. Espagne une affaire très-intéressante. au commerce de France. M. Du verney , ipuché du motif de mon voyage , m'embrasse et me dit : (c Allez y mon fils ^ sauvez la » vije à vou^e sœur. Qgant a Fallaire dont vous » êtes chargé , quelque intérêt que vous y pre* M iii^z , 6ouvejiez-vou& que je suis votre a|>pui : » je l'ai proo^iiS publiquement k la fanyllle royale , M et j^ niie nEianquerai jamais à un engagement » au^âi s^ré^ Je m'ea viqpporie à vos lumières ; n voi^là pour d^ux cent mille francs de billets » au porteur quo \b vous rettuees pour ^ngmenter >; votre- consistance persOnndAe par un crédic ïi de cette étendue sur nsoÂ. »
Je pars Qt vais uuil et jour de Paris à Madrid.^ Un i;i^goçjiAnl français feignant d'avoir . affaire k
43o MÉMOIRES.
Bayonne f mais engagé aecrètement par ma £imille de m 'accompagner et de veiller à ma fureté f m'avait demandé une place dans ma chaiie*
JWriTc a Madrid le 18 mai 1764 ^ à onie heurea du matin. J'étais attendu depuis quelques jours; je trouvai mes sœtirs entourées <jle lems amis 9 à qui la chaleur de ma résolutioi» avait donné le désir de me connaître*
A peine les premières larmes sont^lles épan* cliées / que m adressant à mes sœurs ; ne soyez pas étonnées^ leurdis-jc, si j'emploie ce premier moment pouApprendre l'exacte vérité de votre malheureuse aventure ; je prie les honnêtes geos qui m'environnf nt , et que je regarde comme mes amis p puisqu'ils sont les vôtres f de«e pas vous passer la plus légère inexactitude. Pour vous servir avec succès^ il faut que je sob fidèlement instruit*
Le compte fut exact et long* A ce récit , la sensibilité de tout le monde justifiant la mienne, j'embrassai ma jeune sœur et lui dis : A présent que je*sais tout^ mon enfant, sois en repos; je vois , avec plaisir , que tu n'aimes plus cet homme là ; ma conduite en devient plus aisée ; diies-moi seulement où je puis le trouver k Madrid. Chacun élève sa voix et me conseille de commencer par aller k Aranjuèz, voir M. l'ambaifjiadcur doui la prudence consommée devait
MÉMOIRES. 43i
diriger mes démarches dans une afiPaire aussi épineuse ^ notre ennemA étant excessiveilient soutenu par les relations que sa place ftii donnait avec des gens foif puissants ; je ne- devais rieu hasarder à Madrid avant d^avoir eu Thonneur d'entretenir Son Excellence à Aranjuèz*
Cela va bien ^ mes amis ^ car je vous regarde tous comme tels; procurez-moi seuleûient une Toiture de route , et demain je vais saluer M. Tambassadeur à la cour. Mais ne trouvez pas mauvais que je prenne , avant de le voir ^ quel* qiies instructions essentielles à mon projet ; la seule, chose en laquelle vou^ puissiez tous me servir ^ est de garder le secret sur mon arrivée jusqu'à mon retour d'Aranjuèz*
Je fais tirer promptement un habit de mes malles , et m'ajustant à la hâte > je me fais indiquer la demeure de dom Joseph Clavico (i) , garde des archives de la couronne , et j'y cours ; il était sorti : l'on m^apprend l'endroit où je puis le rencontrer^ et dans le salon même d'une dame $iiez laquelle il était, je lui dis^ sans me faire connaître y qu'arrivé de France le jour même p et chargé de quelques commissions pour luij je
(i) Ce mot , qui s'écrit Clavijo , se prononce à peu près Clavico : je le fais imprimer ainsi pour Iir facilité de la lecture.
lui demandais la permission de rentretenir k plus tôt possible* Il m#remi& au lendenuiîs intm à neuf heures eu m'invitaùt an chocoht qœ j'acceptai pour moi et f>otir \% né^ciant ihoçais qui m'accompagnait.
Le lendemain 19 mai^ j^éMid ehést Im k Imit heures et demie , je le UrotatlÉi dàMIs imë ttaison splendide , qu'il me dit ilp^rtèr^ir k dont Antdnio Portuguès^ l'un des chefe lès plus estimés des bureaux du minisHière^ et iefUetnênt sou 2tùûy qu'en son absence il ùbslU libi'èHiëht de sa âiàh son comme de la slétltië jVi^oprè.'
w Je suis chargé, Môtïiieur, lui di^-je, pir » une société de gens de lettres, d'établir, dails » toutes les villes àii jéf p^èetâi , Une corresport- » dance littéraire àreé hé^ htrtinïés les plus sa- » vants du pays. Gomme auccrri espagnol n'écA » mieux que l'auterir <ïes feuilles appelées k }) Pensador (i) à c(ui j^aî l'hoûneur de parler, )) et que son mérite littéraire a fait mènie asift li distinguer du roi pôufr qu^rl lui confiât la gartfe » d'une de ses archivés , j'ai cru ne ponvft » mietix servir mes amis qu'en les liant avec n un homme de votre mérite. »
Je le vis enchanté de ma proposition. Pour
(1) En Français, le Penseur.
mieux coiinaiire à quel homme j'avais affu'r/î, je le laissai long-temps discourir sur les avautagcs queles diverses nations pouvaient tirer de pareilles correspondances. Il me caressait deToeil; il avait le Ion affectueux; il parlait comme un auge, et rayonnait de gloire et de plaisir.
Au milieu de sa joie, il me demande à mon tour quelle affaire me conduisait en Espagne ? heureux , disait-il, s'il pouvait m'y être de quelque utilité. — (c J'accepte avec reconnaissance )) des offres ' aussi flatteuses , et n'aurai point , » Monsieur , de secrets pour vous. »
Alors voulant le jeter dans un embarras dont la fin seule de mon discours devait le tirer , jç ]ui présentai de nouveau mon ami» Monsieur, lui dis-je, n'est pas tout à fait étranger h ce que je vais vous dire, et ae sera pas de trop à notre CPnversatiop.. Cçt exorde le fit regarder mon mi avec beaucoup de curiosité.
-' » Un négociant français, chargé de famille j> et d'une fortune assez bornée , avait beaucoup h de correspondants en Espagne. Un des plus » riches , passant à Paris il y a neuf ou dix ans , S) lui fit cette proposition : Donnez-moi deux de )) vos filles , que je les enunène à Madrid , elles M s'établiront chez moi , garçon âgé , «ans fa- » mille, elles feront le bçnheur de mes vieux Mémoires. /. 28
M jotirs et succéderont au plui riche "étaMiife* I) ment de TEspagne*
» L'aînée déjà mariée et une de §eê Meurt lut » furent confiée)). £n iareur de cet établiise- » ment^ leur père se chargea d'entreienir cette » nouvelle maison de Madrid de toutes les nan' » chandises de France qu'on lui demanderait*
» Deux ans après , le correspondant mourut » et laissa les Françaises sans aucun bienfait^ » dans l'embarras de soutenir toutes seules une » maison de commerce^ Malgré ce peu d'ai' » sance f une bonne conduite et les grâces àt » leur esprit leur conservèrent une foule d'amii » qui s'empressèrent U augmenter leur crédit et » leurs affaires. ( Ici je vis Clwico redocrtder )) d'attention. )
» A peu près dans ce mifime temps ^ un jeune » homme natff des lies Canaries , sY'tait fait pré* » sentcr dans la maison (toute sa galté s'éra* » nouit à ces mois qui le désignaient ). Malgré » son peu de fortune ^ les dames lui voyant yoe » grande ardeur pour l'étude de la langue frao' » çaise et des sciences^ lui avaient facilité lei » moyens d'y faire des progrès rapides.
» Plein du désir de se faire connaître, il forme n enfin le projet de donner \x la ville de Madrid le » plaisir tout nouveau pour la nation , de lire » une icuille périodique dans le genre du 5pec«
0 tateûr anglais ; il reçoit de ses amies des encou-
0 ragements et des secours de toute nature. On
•)' ne doute point qu^me pareille entreprise n'ait
») le plus grand-succès : alors animé par Tespé-
) rance de réussir k se faire un nom , il ose se
> proposer ouvertement pour épouser la plus
> jeune des françaises.
}} Commencez, lui dît Taînée, par réussir; ) et lorsque quelque emploi, faveur de la cour, ) ou tel autre moyen dé subsister honorable- ) ment , vous aura donné le droit de songer k
> ma sœur, si elle vous préfère k d'autres pré- ) tendants , je ne vous refuserai pas mon con- ) sentement. ( Il s'agitait étrangement sur son lîége en m'écoutant ; et moi , sans faire semblant le m'en apercevoir , je poursuivis ainsi. )
» La plus jeune, touchée du mérite de Thomme
> qui la recherchait , refuse divers partis avan- ) tageux qui s'offraient pour elle , et préférant ) d'attendre que celui qui l'aimait depuis quatre 9 ans , eût rempli les vues de fortune que tous ») ses amis osaient espérer pour lui , l'encoun rage k donner sa première feuille philosophique » sous le titre imposant du Pensador. » (Ici je vis mon homme prêt k se trouver mal.
» L'ouvrage ( conlinuai-je avec un froid glacé), n eut un succès prodigieux ; le roi même amusé 1) de cette charmante production , donna des
V marques publiques de bicuTeillance Ik » teur. On lui promit le premier emploi 1 » rable qui vaquerait. Alors il écarta toi M prétendants à sa maltresse par une rech* » absolument publique. Le mariage ne se H dait que par Tattente de Temploi qu'on )r promis k Tauteur des feuilles. Enfin au n de six ans d'attente d'une part , de soi » d'assiduités de l'autre y Temploi par » l'homme s'enfuit. » ( Ici Thomme fit un s involontaire , et s'en apercevant lui-mèro en rougit de confusion ; je remarquais toui cesser de parler.)
M L'a&ire avait trop éclaté pour qu'on p » voir le dénouement avec indiflérence.
» dames avaient pris une maison capable de » tenir deux ménages ; les bans étaient pul i) L'outrage indignait tous les amis comi M qui s'employèrent eCQcacement à venger > M insulte : M. l'ambassadeur de France » mêla ; mais lorsque cet homme apprit qu< j) Françaises employaient les protections » jcurcs contre lui , craignant un crédit qui » vait renverser le sien , et détruire en un » ment sa fortune naissante , il vint se jeter » pieds de sa maîtresse irritée. A son toi » employa tous ses amis pour la ramener ^ >i comme la colère d'une femme trahie t
MÉMOIRES. y 437
ji presq[u€ jamais que de ramoiir déguisé, tout » se raccommoda ; les préparatifs dTiymeu re- » commencèrent , les bans se publièrent de » nouveau, Ton devait s'épouser dans trois jours. » La réconciliation avait fait autant de bruit que M la rupture. En partant pour S^int-Hildephonse » où il allait demander à son ministre la permis- » sion de se marier : Mes amis, dit- il, conser- » vez-moi le cœur chancelaut de ma maîtresse » jusqu'à ce que je revienne du Sitio realy et disw posez toutes choses de façon qu'en arrivant je M puisse aller au temple avec elle. »
Malgré l'horrible état où mon récit le mettait ,
\ incertain encore si je racontais une histoire
-• étrangère à moi , ce Clavico regardait de temps
en temps mon ami dont le sang froid ne l'instrui-
Mit pas plus que le mien. Ici je «renforçai ma
Toix en le fixant , et je continuai :
» 11 revient en effet de la cour le surlende- » main; mais au lieu de conduire sa victime à » l'autel , il fait dire à l'infortunée qu'il change » d'avis une seconde fois, et ne l'épousera point; » les amis indignés courent à l'instant chez lui ; » l'insolent ne garde plus aucun ménagement » et les défie tous de lui nuire , en leur disant » que si les françaises cherchaient à le tour- I) menter , elles prissent garde à leur tour qu'il
)) ne les perdit pour toujours dans ùa pays où » elles étaient sans appui.
» A cette nouvelle ^ la jeune française tomba » dans un état de convulsions qui fit craindre )) pour sa vie. Au fort de leur désolation, Faînéc » écrivit en France Foulrage public qui leur » avait été fait ; ce récit iémut le cœur de leur » frère au point que , demandant aussitôt un » congé pour venir éclaircir une aflfaire ailssi » embrouillée , il n'a fait qu'un saut de Paris à » Madrid : et ce frère , c^est moi qui ai tout » quitté , patrie , devoirs , famille , état , plai- » sirs, pour venir venger en Espagne une, sœur » innocente et malheureuse ; c'est moi qui viens » armé du bon droit et de la fermeté , démas- » quer un traître , écrire en traits de sang sou » âme sur son visage; et ce traître, c^ est vous.
Qu'on se forme le tableau de cet homme étonné , stupéfait de ma harangue , à qui la surprise ouvre la bouche et y fait expirer la parole glacée; qu'on voye cette physionomie radieuse, épanouie sous mes éloges, se rembrunir par dégrés, ses yeux s'éteindre, ses traits s'alonger , son teint se plomber.
Il voulut balbutier quelques justifications. — )) Ne m'interrompez pas. Monsieur, vous n'avez » rien à me dire et beaucoup h entendre de moi. )) Pour commencer , ayez la bonté de déclarer
9 detant Monsieur' qui esc exprès yenirde France >) ayec moi, si par quelque masque defoî^ lé- * M gèreté , faiblesse ^ aigreur ou quelque autre » yice que ce soit^ ma sœur a mérité le double » outrage que tous avez eu la cruauté de lui M faire publiquement. — Non y Monsieur ^ je n, reconnais Dena Maria uetre sœur pour une » demoiselle pleine d^esprit , de grdceS' et de ' » n)ertus* — Vous a-t-elle domié quelque sujet » de vous plaindre d'elle depuis que vous la » connaissez? — Jamais , jamais. — Eh pour- )9 quoi donc , monstre que vous êtes (lui difs-je » en me levant ) , avez-vous eu la barbarie de la n traîner à la^ morl^ uniquement parce que son M cœur vous préférait à dix autres plus honnêtes >» et plus riches que vous? — Ah! Monsieur ^ » ce sont des instigations , des. conseils; si vous » sai^iez..: — Cela suffit*
Alors< me setoumant vers, mon amf. « Vous » avez entendu la justification de ma sœur^ allez M la publier^ Ce qui me reste à dire à Monsieur >f n'exige plus de témoina. » Mon ami sort ^ Clavico bien plus étonné se lève à son tour, je le fais rasseoir. — r » A présent , Monsieur , que )) nous sommes seuls , voici quel est mon pro«- » jec y. et jf espère que vous l'approuverez.
» Il convient également à vos. arrangements yi et, aux mijens que vous, n^épousiez pass m»
4/io MÉMOIRES.
Vf sœur ; et tous sentez que je ne Tien» pas ici » faire le pcrsonnaf|;c d'un frère de comédie qui » veut que sa sœur se marie : mais tous avez ou- » tragé à plaisir une femme d'Louneur ^ parce que » vous l'avez cru sans soutien en pays étranger; )) ce procédé CH celui d*un malhoonéte homme » et d'un lâche. Vous allez donc commencer » par reconnaître ^ de votre main ^ en pleine )) liberté y toutes vos portes ouvertes et vos gens » dans cette s;Ule y qui ne nous entendront points » parce que nous parlerons français ^ que vou» » êtes un homme abominable qui avez trompé^ » trahi I outragé ma sœur ^ sans aucun sujet, et » voire déclaration dans mes mains je pars pour » Aranjuéz où est mon ambassadeur, je lui mon- » trc récrit, je le fais ensuite imprimer; après » demain la cour et la ville en seront inondés : » j'ai des appuis considérables ici, du temps et » do l'argent; tout sera employé a vous faire » perdre votre place, k vous poursuivre de toute » manière et sans relâche , jusqu'k ce que le » ressentiment de ma sœur appaisé , m^arréte et » me dise holà.
— Je nt^ ferai point une telle déclaration , me dit Clavico d'une voix altérée. — (r Je Je crois, M car peut-être à votre place , ne la feraîs-je m pas non plus. Mais voici le revers de la mé- » daille. Ecrivez ou n'écrivez pas ; de ce moment
M É MQ IRES. 44i
9 je reste avec tous ; je ne vous quitte plus ; je
0 Tais partout où tous irez^ jufiiqu'à ce que im-
ù patienté d'un pareil Toisinage^ tous soy iez Tenu ►)• TOUS déliTrer de moi derrière Buenretiro (i).
0 Si je suis plus heureux que tous , Monsieur ,
D sans Toir mon ambassadeur , sans parler à per-
») sonne ici , je prends ma sœur mourante entre
n mes bras , je la mets dans ma Toiture , et je
» m'en retourne en France aTec elle. Si au con-
» traire le sort tous faTorise , tout est dit pour
*) moi ; j'ai fait mon testament aTant de partir ;
0 TOUS aurez eu tous les aTantagessur nous , per-
t) rais à TOUS alors de rire à nos dépens. Faites
0 monter le déjeûner, m
Je sonne librement : un laquais entre ^ apporte le chocolat. Pendant que je prends ma tasse^ mon bomme absorbe se promène en silence , rêTC profondément, prend son parti tout de suite ^ Bt me dît:
« M. de Beaumarchais , écoutez-moi. Rien au 0 monde ne peut excuser ma conduite euTcrs » mademoiselle TOtre sœunl^'ambitionQi'a per- » du ; mais si j'eusse préTu que Dona Maria » eût un frère comme tous , loin de la regarder )^ comme une étrangère isolée , j'aurais conclu
(i) L'ancien palais des rois d'Espagne â Madrid.
M que l'es plus gratids avantages deraitent sunre » notre union. Vous venez de me pénétrer de h >i plus haute estime , et je me mets à vos piedi » pour vous supplier.de travaillera répareras*!! )) est possible^ tous les maux que î^'ai feits à votre I» sœur. Rendez-la moi , Monsieur ; et )e meeroi- » rai trop heureux d'obtenir de vous' ma femme » et le pardon de tous mes crimes. — U n'eiC » plus temps ; ma sœur ne vous aime plus : fiûtet M seulement la déclaration , c'est tout ce que )) j'exige de vous ; et trouvez bon après ^ qu'en » ennemi déclaré je venge ma sœur au gré de »-son ressentiment. »
Il fitbeaucoup de façons^ et sur le style cbot Je l'exigeais, et sur ce que je voulais qu^elle.liii toute de sa main ; et sur ce que j'insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu'il écrirait : mais comme l'alternative était pressante , et qu'il lui restait encore , je ne sais quel espoir de ramener une femme qui l'avait aimé, sa fierté se soumit a écrire la déclaration suivante, que je lui dictais , en me promenant dans Tespèce de galerie où nous étions.
Déclaration dont fai VorigihaL
« Je soussigné Joseph C Javico , garde d'une des )) archives de la couronne^ reconnais qu'après avoir
f" » ' été reçu ^ ayec bonté , dans la maison de Ma«
i' D dame Guîlbert, j'ai trompé Mademoiselle Ca-
V » ron, sa sœur^ par la promesse d'honneur^
/ )) mille fois réitérée, de Tépouser, à laquelle J'ai