PREMIÈRE PARTIE
Madame Goëzman.
Avant d'entamer les confrontations de madame Goëzman avec moi, il est bon de dire im mot de son plan de défense , le meilleur de tous , s'il était aussi sûr qu^il est commode.
A mesure qu'il se présentait un témoin , madame Goëzman commençait par le reprocher, le récuser, Tinjurier avant même qu'il eût parlé ; puis le laissait dire.
C'est ainsi que le sieur Santerre, chargé de in'accompagner partout, en fut très - maltraité , parce qu'il s'était trouvé présent à l'audience que j'avais obtenue de son mari , et m'avait vu remettre à son laquais la lettie qui me l'avait procurée. 11 eut beau représenter que s'il n'eût pas été avec moi, il ne pourrait certifier ce qu'il n'aurait pas vu ; et qu'en aucune affaire il n'y aurait pas de témoins écoutés , si on les récusait en vertu même de l'action qui les admet a témoigner ; la dame assura qu'il était de la clique in- \ fdme qui voulait flétrir sa réputation et celle du magistrat le plus vertueux ; et s'en tint à sa récusation : c'était son thème ; il lui était défendu de s'en écarter ; rien ne put l'en faire sortir.
M* Falconnet vint ensuite , et fut traité 'Comme le sieur Santerre. — Mais , Madame , entendez donc ^ue je suis l'avocat , et que j'ai dû accompagner mon client chez son juge. Assiffié depuis pour déposer ce que j'ai vu, puis-je refuser à la vérité le témoignage qu'on me force de lui rendre ? — C'était un parti pris ; il fut récusé comme les autres : enfin tout autant qu'il s'en présenta se virent reprochés , récusés , injuriés sans pitié : chacun disait en sortant , quelle femme ! je plains Beaumarchais ; s'il n'est que souffleté dans sa confrontation , il pourra se -vanter d'en être quitte à bon marché.
Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman ; autant elle avait été fière avec tous les hommes , autant elle fut modeste avec la dame le-Jay ; soit qu'elle comptât moins sur les égards d\ine personne de son sexe , ou que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude : et cette différence est d'autant plus remarquable, que la dame le-Jay la charge expressément dans sa déposition , d'avoir reçu cent louis pour une audience , d'en avoir exigé et retenu quinze autres, d'avoir sollicité le-Jay, en sa présence, de nier tout ce qui s'était fait entre eux, et de l'avoi voulu faire passer chez l'étranger pendant qu'oi accommoderait l'affaire à Paris ; d'avoir dit parlant de M. Goëzman devant plusieurs pe
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sonnes : il serait impossible de se soutenir hon^ nétément avec ce qu^on nous donne ; mais nous aidons l'art de plumer la poule sans lafair^ crier (i). La dame le-Jay même ajoutait verbalement que madame Goëzman leiu* avait dit au sujet des quinze louis qu'elle se promettait, bien de ne pas rendre : tout ce que je regrète, c'est de n'avoir pas aussi gardé la montre et les cent louis ; il n'en serait aujourd'hui ni plus ni moins ; mais que ne pouvant engager le-Jay a vaincre son horreur pour un faux serment^ elle lui avait dit enfin : je trouve un remède a vos repu-gnances; nous nierons hardiment; puis le len^ demain nous ferons dire une messe au Saint-- Esprit y et tout sera réparé.
Un pareil témoin méritait bien le démenti ^ la récusation , Finjure et le reproche. Au lieu de Tapostrophe ordinaire 9 madame Goëzman rougit, se tait , rêve long- temps, se fait lire une seconde fois la déposition : on croit qu'elle veut la mieux
(comprendre afin de la mieux combattre : elle rougit de nouveau, se trouble , demande un verre d'eau, et finit par dire en tremblant : t Madame , nous sommes ici pour avouer la vé^
(i) Je rétablis ici le propos dans toute sa pureté. Je ne le savais que par oui dire lors de mon premier mémoire. Aujourd'hui j*ai lu. Il faut citer juste.
yo MÉMOIRES.
rite i dites si je me suis jamais comportée indé^ cemment dans votre boutique en badinant avec les gens qui y étaient lorsque je vous ai visitée? — Non, Madame ; aussi n'ai- je pas dit un mot de cela dans ma déposition. — Dites , je vous prie , Madame y si j^ai jamais monté seule éii^ec M. le-Jay dans sa chambre, et si j'y suis restée enfermée avec lui de manière à donner à rire et faire jaser sur mon compte? — Eh mon Dieu ! Madame, vous m'étonnez beaucoup avec vos étranges questions ; tout ce que vous demandez a-t-il aucun rapport à l'afiaire qui nous rassemble ? 11 s^agit de cent louis que vous avez reçus y de quinze louis que vous avez dans vos mains , et non de vos tête-a-têtes avec mon mari , dont personne ne se plaint. — Madame y jeproteste devant qui il appartiendra que j'ai rendu les cent louis et la montre^ A V égard des quinze louis y cela ne regarde personne ; c'est une affaire entre M. le-Jay et moi. — Et cette étonnante explication est entièrement consignée au procès.
Remarquez bien que Taccusée ne nie pas au témoin les quinze louis y et qu'elle se contente d'écarter avec soin tout ce qui peut en amener la discussion : A V égard des quinze louis ^ c'est une affaire entre M. le-Jay et moi. Pas un mot siu- les faits de la déposition ; nulle autre inter-
pellation : des larmes i'uriives seulement qui fout présumer que le témoignage qu'elle invoque sur sa conduite avec le sieur le-Jay, se rapporte à quelques chagrins domestiques, dont elle ne juge pas à propos de rendre compte à la cour. Le greffier attend ses interpellations sur le fond de Taffaire ; mais madame Goëzman , au grand étonnement des spectateurs , borne la toutes ses questions , proteste qu'elle n'a rien de plus à dire, et ferme la séance.
Je me réserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j aurai montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va la voir en me parlant prendre un ton bien différent; mais ce rapprochement, loin de nuire a la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux a des yeux non prévenus , que tous les arguments que j'employerais pour la mettre au grand jour.
Confrontation de moi à madame Goëzman.
On n'imaginerait pas combien nous avons eu de peine a nous rencontrer madame Goëzman et moi ; soit qu'elle fût réellement incommodée autant de fois ^qu'elle Ta fait dire au greffe , soit qu'elle eût plus besoin d'être préparée pour soutenir le choc d'une confrontation aussi sérieuse que la mienne. Enfin nous sommes en présence.
Après les serments reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et qualités ^ on nous demanda si nous nous connaissions* Pour cela non, dit madame Goëzman , je ne le connais ni ne veux jamais le connaître* Et Ton écrivît. — u Je n'ai pas Tbonneur non plus de connaître » madame ; mais en la voyant je ne puis m'emj) pêcher de former un vœu tout différent du » sien. » Et l'on écrivit.
Madame Goëzman sommée ensuite d'articuler ses reproches ; si elle en avait à fournir contre moi , répondit : Ecrii^ez que je reproche et récuse monsieur f parce qu^il est mon ennemi capital y et parce quUl a une dme atroce connue pour telle dans tout Paris , etc
Je trouvai la phrase un peu masculine pour ime dame ; mais en la voyant s'affermir sur son siège , sortir d'elle-même , enfler sa voix pour me dire ces premières injures, je jugeai qu'elle avait senti le besoin de commencer l'attaque par une période vigoureuse pour se mettre en force ; et je ne lui en sus pas mauvais gré.
Sa réponse écrite en entier , on m'interroge à mon tour. Voici la mienne. « Je n'ai aucun re- I) proche à faire à madame , pas même sur la pe- » tite humeur qui la domine en ce moment; » mais bien des regrets k lui montrer de ne de- » voir qu'à un procès criminel l'occasion de lui
» offrir mes premiers hommages. Quant a Vatro- » cité de mon âme , j'espère lui prouver par la )) modération de mes réponses , et par ma con- » duiie respectueuse , que son conseil Fa mal » informée sur mon compte. » Et Ton écrivit. Tel est en général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures que nous- avons passées ensemble en deux fois.
Le greffier lit mes interrogatoires et récole-
ïnenis , après lesquels on demande à madame
Goëzman si elle a quelques observation^ à faire
sur ce qu'elle vient d'entendre. « Ma foi , non
» monsieur ( répond-elle en souriant au magîs-
M trat); que voulez-vous que je dise h tout ce
» fatras de bêtises? Il faut que monsieur ait bien
» du temps à perdre pour avoir fait écrire autant
» de platitudes. » Je ne fus pas fâché de la voir
un peu adoucie sur mon compte : car enfin des
bêtises ne sont pas des atrocités.
[ Faites vos interpellations, Madame , lui dit
le conseiller-commissaire. Je suis obligé de vous
prévenir qu'après ce moment, il ne sera plus
temps. — Eh mais sur quoi , Monsieur ? Je ne
vois pas moi. ^h ! écrivez qu^en général
toutes les réponses de monsieur sont Jausses et suggérées.
Je souriais. Elle voulut en savoir la raison : c'est ^ Madame, qu'à vptre exclamation, j'ai
bien jugé que Y0119 you» rappeliez ^iibiiemeiit cette partie de votre )er;on ^ inaii toi is auriez pu rappliquer plun heureu^enient* Sur une foule d'objetô qui rou» §ont étrangeri dani mes uiter' rogatoireji^ voui ne pouvez iavoir $i me* répoMCê Mni fausses ou vraies* A Tégard de la suggestion ^ Youii avez certainement confondu ^ parce quVîtant regardé par votre conseil, comme le chef dUine clique ( pour user de vo$ termes ) ; on voui aura dit que je suggérais les réponses aux autres ; et non que les miennes m^éuiicnt suggé" rées. Mais n^auriez-vous rien k dire de particulier %wr la lettre que j^ai eu Hionneur de vous écrire, et qui m^a procuré Taudiencede M# Goezman?— - Certainement y Monsieur... attendez... écrivez... (juant h V égard de la soi-disante audience..** de la soi'disante..... audience.....
Tandis qu'dle cherche ce qu'elle veut dire , j*aî le temps d'observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n'est point m\ vain amuse* ment €\\\c je lui présente : il m'est très-important qu'on y voie l'embarras de la dame , |:>our lier à des idées trés-comrnunes les grands mots de pa^ lais y ^lont son conseil avait eu la gaucherie de les liabiller« ïm soi^disante audience....... envers et
contre Unis.... ainsi qu^ elle avisera..... uncom^
mencement de preuve par écrit.... et autres phrases où l'on sent la présence du Dieu qui inspire la
prêtresse , et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère qu^elle-même n'entend point.
Enfin madame Goëzman fut si long-temps à chercher ; répétant toujours la soi^disante au" diehce.^^: le greffier la plume en Fair^ et nos six yeux fixés sûr elle ; que M. de Chazal , commissure , lui dit avec douceur : eh bien I Madame , qu'entendez- vous par la soi-disante audience ? Laissons les mots : assurez vos idées : expliquezvous , et Je rédigerai fidèlement votre interpellation. — Je veux dire , Monsieur , que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari; mais seulement de mon ménage ; et que si Monsieur a remis une lettre à mon la-» quais f ce n'a été que par excès de méchanceté : ce que je soutiendrai envers et contre tous. — Le greffier écrivait. — Daignez nous expliquer , Madame , quelle méchanceté vous entendez trouver dans l'action toute simple de remettre une lettre à un valet ? Nouvel embarras sur ma
méchanceté; cela devenait long et si long
que nous laissâmes-là ma méchanceté ; mais en revanche elle nous dit : S'il est vrai que Mon^ sieur ait apporté chez moi une lettre , auquel de nos gens Va-t-il remise ? — A un jeune laquais blondin , qui nous dit être à vous , Madame. — Ah ! voilà une bonne contradiction ! Ecrii^ez que Monsieur a remis la lettre à un blondin ; mon
laquais n^ est pas blond ^ mais chdUiin'-clair (^Je fus atterré de cette réplique y Et si c'était mon laquais , comment est ma livrée ? — Me voilà pris : cependant me remettant un peu ^ je répondis de mon mieux : y& ne savais pas que Madame eûi une livrée particulière. — Ecrives , écrivez je vous prie y que Monsieur^ qui a parié ii mon laquais , ne sait pas que fai une livrée particulière ; moi qui en ai deux , celle d^ hiver et celle d^été. — Madame , j'entends si peu vous contester les deux livrées dTiiver et d'été , qu'il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin ^ parce que nous étions au 3 avril. Pardon si je me suis mal expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens ayent quitté votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison Goëzman» je n'aurais pu distinguer à rhabit ^ si le laquais était à Monsieur ou à Madame. Il a donc bien fallu sur ce point délicat m'en rapporter à sa périlleuse parole : au reste , qu'il soit blond ou chàtain-clair ; qu^il portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar (i) , toujours
(i) Madame Goëzman étant fille, s'appelait Mademoiselle Jamar ; mais il n'est pas vrai qu'elle fàt comédienne à Strasbourg, quand M. Goëzman l'é'pousa, comme le dit faussement legazetier de La Haye, qui n'épargne pas plus les juges que les plaideurs.
cst-îl vrai que devant deux témoins irréprochables y M* Falconnet et le sieur Santerre , un laquais soi-disant à vous , a été chargé par moi ^ sur le perron de votre escalier , d^une lettre qu'il ne voulait pas porter alors , parce que Monsieur^ disait-il , était avec Madame ; qu'il porta cependant quand je l'eus rassuré , et dont il nous rendit bientôt cette réponse verbale : Vouspoui^ez monter au cabinet de Monsieur; il va s'y rendre à Vins-^ tant par un escalier inte'rieur.'En effet, monsieur Goëzman nous y joignit peu de temps après.
(c Tout ce bavardage ne fait rien , reprit ma- » dame Goëzman. Vous n'avez pas suivi mon » laquais sur l'escalier , pnr devant témoins, ainsi )) vous ne pouvez attester qu'il m'ait remis la » lettre eu mains propres : et moi, je déclare » que je n'ai jamais reçu aucune lettre de Mon- » sieur y ni de sa part ; et que je ne me suis j) mêlée nullement de lui faire avoir cette au^ n dience. Ecrivez exactement. )>
— Eh ! dieux ! Madame , à quel soupçon nous livrez-vous ? C'est bien pis , si vous n'avez pas reçu la lettre des mains du laquais : comme il est prouvé au procès que cet homme l'a prise des miennes , et que l'apparition de M. Goëzman s'accorde en tout avec la réponse verbale du châtain-clair , il en faudrait conclure que ce perfide kquais de femme aurait remis la ieure à
votre mari ; cette lettre , Madame , par laquelle vous étiez sommée , suwant votre accord aç^ec le-yJay-f de me procurer U audience; il en faudrait conclure que cet époux , non moins honnête que curieux ^ se serait cru ^ en galant homme y obligé ' de tenir les engagements de sa femme, et««.«. achevez la phrase y Madame ; en honneur je n'ai pas le courage de la pousser plus loin : décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui produisit Faudience ; mais si vous persistez à soutenir que ce n'est pas vous ^ ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette affaire ; il est bien prouvé pour le coup que c'est vous-même qui le compromettez.
(c Laissez -moi tranquille , Monsieur, repritï) elle avec colère : s'il fallait répondre à tant ji d'impertinences, on resterait sur cette sotte » lettre jusqu'à demain matin :je m'en tiens à ce » que fui dit ; et n^y veux pas ajouter un mot >) davantage. »
Comme c'était sur mon interrogatoire qu'on argumentait^ et que madame Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations , ma confrontation avec elle fut close a l'instant. Alors il fut question de la sienne avec moi ; car pour l'instruction de ceux qui sont assez heureux pour n'avoir pas encore été dénoncés par monsieur Goëzman sur des audiences payées k sa femme , il est bon
d'observer que , quand deux accusés sont confrontés Fun à l'autre , celui dont on a lu Tinterrogatoire n'a pas le droit d'interpeller ; il ne fait que répliquer , observer ; mais il prend sa revanche^ il interpelle à son tour^ à la lecture des pièces de son co-accusé.
Il en résulte que , lorsqu'un accusé a fait le tour entier des confrontations actives et passives ^ il connaît le procès k peu près aussi bien que ceux qui doivent le juger.
Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j'ai avancé dans mon premier Mémoire, sur la seule conviction de mon Innocence , est exactement conforme aux pièces du procès : je m'en suis convaincu a leur lecture ; et ce n'est pas sans raison que je pèse là-dessus. 11 se répand dans le public f que la seule réponse due à mon Mémoire est d'assurer que c'est un tissu de faussetés naïvement débitées.
Laissons cette faible ressource à l'iniquité : ne lui disputons pas ce triomphe d'un moment. Elle n'en aura point d'autre.
O mes juges ! c'est à vous que j'ai l'honneur d'adresser ce que j'écris. Vous lirez , vous comparerez tout ; et vous me vengerez de ces nouvelles calomnies. C'est votre jugement qui m'en fera raison. Voudrais-je en imposer sous vos yeux au public ! on entend partout mes ennemis crier
So MÉMOIRES.
contre moi^ s'agiter, menacer. En me ménageant plus, ils me serviraient moins. Aux yeux de Té-* quité le mal qu'on veut à l'innocence , est la mesure du bien qu'on lui fait. Ils voudraient m'elfrayer sur le procès et sur les jtiges ; m'amener à redouter l'injustice de ceux à qui je viens demander raison de la leur ; et me &ire puiser la terreur dans le sein même où je viens chercher la paix. O mes juges I ma conGance en vous se ranime, et s'accroît par les efforts accumulés pour l'éteindre. Echauffés sur la sainteté de votre ministère , vous saisirez cette occasicm de vous honorer aux yeux de la nation qui vous attend : elle se souviendra surtout qu'en vengeant un faible citoyen , vous n'avez pas oublié que son adversaire était conseiller au Parlement
Confrontation de madame Goëzman à moi.
11 était tard ; à peine eut-on le temps ce jour là de lire les interrogatoires et récolements de madame Goëzman. Ah ! grands dieux ! quels écrits ! figurez-vous un chef-d'œuvre de contraaic lions, de maladresse et de turpitude , et vous n'en aurez pas encore une véritable idée. Je ne pus m'empêcher de m'écrier : quoi ! Madame^ il y a quelqu'un au monde assez ennemi de luimême, pour vous confier son honneur et le secret
MÉMOIRES. 8i
d'une intrigue aussi sérieuse à défendre l pardon ; mon étonnement ici porte moins sur vous que suif le conseil qui vous met en œuvre. — Eh f qu'y a-t-il donc^ Monsieur / s'il vous plait ^ dans tout ce qu'on vient de lire ? — Que vous êtes , Madame ^ une femme très-aimable ; mais que vous manquez absolument de mémoire : et c'est ce que j'aurai l'honneur de vous prouver demain matin.
Je demande pardon au lecteur si mon ton est
un peu moins grave ici , qu'un tel procès ne
seinble le comporter. Je ne sais comment il arrive
qu'aussitôt qu'une femme est mêlée dans une
affaire, l'âme la plus farouche s'amollit et devient
moins austère : un vernis d'égards et de procédés
se répand sur les discussions les plus épineuses ;
le ton devient moins tranchant; l'aigreur s'atténue;
les démentis s'efïacent , et tel est l'attrait de ce
L 8exe,'qu^il semblerait qu'on dispute moins avec
tj lui pour éclaircir des faits , que pour avoir occa-
f I sion de s'en rapprocher.
tlJ £h ! quel homme assez dur se défendrait de la r^l 4ouce compassion qu'inspire un trop faible ennemi poussé dans l'arène^ par la cruauté de ceux qui n'ont pas le courage de s'y présenter euxmêmes ! qui peut voir sans s'adoucir une jeune ii-l femme jetée entre des hommes , et forcée par e'î lachamemeut des uns de se mettre aux prises i Mémoires. /. 6
)Uj
82 MJÉMOIBES.
avec la fermeté des antreS'; s'égarer daiis tes luîtes ;, s'embarrasser dans ses séponses ; seniir qu'elle en rougit , et nwgîr encore plus de dépk de ne pouvoir s'en empêcher !
Ces greffes ^ ces confrontations ^ tous ces débats virils ne sont point Ëiiis pour les femoies : on seut qu'elles y sont déplacées : le terrain smguleux et. dur de la chicane blesse leurs pîedi délicats: appuyées sur la vérité même^ elles au^ raient peine à s'y porter : jugez quand on les force à y soutenir le mensonge I aussi malbeur à qui les y poussa. Celui qui s'appuie sm* un fiilUe roseau ^ ne doit pas s'étonner qu'il se brise et lui perce la maiu.
Que dans le principe on ait hit nier à madama Goëzman qu'elle a mis à profit son in£luenee sur le cabinet de son mari ^ il n'y avait pas enoore un grand mal; mais lorsque les décrets lancés wt suspendu l'état et coupé la fortune deft citoyens ; lorsqtie les cachots sont remplis , et que des malheureux y gémissent ; qu'on ait le hdateus courage .d'exposer une femme , aussi troublée par le cri de sa conscience qu'effi^ayée swt tes suites de sa démarche , à se dâEendre e» chaoïp clos contre la force et la vérité réuoiesi». ••• c'est presque moins une atrocité qu'une maladfwit insoutenable.
Aussi madame Goëaman^ au Beu de se trouver ^^
au greffe le j^ademaia à dix heures du maûa comme eUe Payait promis , *eut*eUe biea de la peine à a^y rendre sur les* quaire he^r^çs après midi» Je m'aperigus néaBmoios que de nouveaux conibrtatifs' araient remonté s<}u âme à peu près au même point de jactance et d'aigreur où je l'avais vue en commençant la veille avec moi. Mais j'avais lu ses défenses. Les- rires, les propos forcés , les éclairs de fureurs » lé& tonnerres d'injures étaient devenus sans etïet* , Pour prévenir un neuve} orage^ je pris la liberté de lui dire : aujourd'hui ^ M^fjUme ^ c'est moi qui tiens Fattaqué , et voici mon plan. Nous allons repasser vos interi^ogatoires et récolemenis ; je, ferai mes observations; mais chaque injure que A vous me direz^ permettez que je m'en venge à l'instant , en vbus fesant tomber dans de nouvelles contradictions» — De nouvelles^ Monsieur? £st*c6 qu'il y en a dans tout ce que j'ai dit ? — Ah I bon Dieu ^ Madame ^ elles y fourmillent ; timè j'avoue qu'il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoii* en relisant y que de les avoii; faites en dictant.
Jje pris les papiers pour les parcourir. — Comment donc I est-^ce que Monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu'on m'a fait écrire ? — C'est un droite Madame^ dont je ne veux user qu'avec toutes sortes d'égards» Dans votre pre-
mier înterrogatoii'e^ par exemple ^ à seize questions de suite sur uif même objet ; c'est à savoir si vous avez reçu cent louis de le^ctf y pour procurerune audience au sieur de Beaumarchais; je vois, au grand honneur de votre discrétion , que les seize réponses ne sont chargées d'aucim ornement superflu.
(c Interrogée , si elle a reçu cent louis en deux »' rouleaux ? A répondu : cela est faux. Si elle » les a serrés dans un carton de fleurs ? Cela n'est » pas vrai. Si elle les a gardés jusqu'après le » procès ? Mensonge atroce. Si elle n'a pas ji promis une audience à le-Jay pour le soir même? » Calomnie abominable. Si elle n'a pas dit à » le-Jay : l'or n'était pas nécessaire , et yotr# pa- » Tolem^eùisuffil /ni^ention diabolique, eic. y etc. ^ » Seize négations de suite au sujet des cent louis. »
Et cependant au second interrogatoire^ pressée sur le même objets on voit que madame Goëzman a répondu librement ; « qu'il est vrai que le-Jay » lui a présenté cent louis ; qu^il est vrai qu^elle » les a serrés et gardés dans son armoire un }) four et une nuit; mais uniquement par com- j 4 plaisance pour ce pauvre le-Jay ; parce que » c'est un bon homme , qui n'en sentait pas la » conséquence , qui d'ailleurs lui est utile pour » la vente des livres de son mari ; et parce que » cet argent pouvait le fatiguer dans des courses
» qu'il allait faire. » ( Quelle bonté ! la somme était en or. )
Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières ; je vous supplie , Madame , ' de vouloir bien nous dire auquel des deux interrogatoires vous entendez vous tenir, sur cet objet . important ? A Vun ni à l^ autre , Monsieur i tout ce que fai dit lit ne signifie rien ; et je m^en tiens à mon récolement qui est la seule pièce contenant vérité. Tout cela s'écrivait.
Il faut convenir , lui dis-je , Madame , que la méthode de récuser ainsi son propre témoignage après avoir récusé celui de tout le monde ^serait la plus commode de toutes ^ si elle pouvait réussir. En attendant que le Parlement l'adopte , examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans votre récolement. Madame Goëzman y assure . « qu'elle était à sa toilette lorsque le-Jay lui a . D présenté les cent louis ; elle assure qu'elle Ta . » prié de les remporter ( mais sans indignation D pouvtant ) et que , lorsqu^il a été parti ^ elle a » été toute étonnée de les retrouver dans un i) carton defieurs au coin de sa cheminée; et » qu'elle a envoyé trois fois dans la journée dire » à ce pauvre .le-Jay de venir reprendre son D argent ; ce qu'il n'a fait que le lendemain. »
\ Observez , Madame , que d'un côté^vous avez
rejeté le» cent louis àtrec indigûatioti ; que de Tautre ^ tous les arez serrés avec complaisanoe ; et qae de Vautre enfin y c'est à votre insçu que l'or est resté chez tous. Voilii trois narrations du xnêfne fait ^ assez dissemblables : quelle est* la lionne , je vous pri^ ? — Je vqus Fui dit j Monsieur y je m^en tiens à mon récokmenU — Oserais^e vous demander, Madame , pourquoi TOUS rejetez les réponses de votre second interrogatoirei qui me parait s'approcher darantage de la véritable vérité ? — Je n^ai rien à répondre : mes raisons sont dans mon récoi^ment : vous poui^èz,lesy Ure^
En effet j'y lus, non sans étonnement : madame Goëzman interpellée de nous déclarer si son second interrogatoire contient mérité ; si elle entend s* y tenir ^ et si elle n^y veut rien changer ^ ajouter ni retrancher / a répondu ; que son second interrogatoire contient vérité ; qi/elte entend s^y tenir et n^y veut rien changer ^ ajouter ni retrancher ; fors seulement que tout ce qu^elle y a dit est faux d^un bout à t autre : on y lit ensuite ces propres mots : parce que ^ ce jour là ^ madame Goëzman prétend qiûelle ne savait ce qu'elle disait et n^ aidait pas sa tête à elle , étant DAIS s vu TEMPS CKiTiQUE. — Critique à part , Madame , lui dis-je en baissant les yeux pour elle ^ cette raison de vous démentir mie parait
un fpeti bien gingiâière j ei«. • ( i ) — Vous me croâress si vova voulez ^ Monsieur ; mais en vérité il y a des tefoips cm je ne sai^ ce que je dis , où je ne me sonvienâ de rien : encqre Tâutre jour. ., .et eUe oouis enâla une de ces jpetites iiisiôires dont tout le mérite est de r^^^ssurer la contenance de celui qui les £siit.
Four l'honneur delà vérité ^ il faut avouer qu'en piorlatit ainsi , r^éclair des yeux ne brillait plus^ la physionome était modeste ^ le ton doux^ plus de jactanôe , ]^us d'injures : pour le coup je reconiius le langage aimable d^une jeune femme.
£h bien , Madame , je n'insisterai pas sur ce poin ty qui paraît vo us mettre k la géneet vous oppres- %e€. Ce que vous ne débattrez pas aigrement, vous Siéra toujours accordé par moi. La plus forte arme de votre sexe, Madame , est la douceur ; et son {(lu«i;>eau triomphe est d'avouer sa détaite. Mais daignes au moins nous expliquer pourquoi vous avez nié dans vôtre premier interrogatoire, seize fois de suit^ , le séjour que les cent louis ont fait chez vous » et dont vous convenez dans votre récolement. Pardon si.j- entre ici dans des détails
(i) Sans rextrême iinportance de celle citation , j'aurais omis par décence Tetrangc moyen de madame Goez- Tnan , et je me garderais'bicn de peser sur des détails que mop respect ponr leau^ames désavoue.
m MEMOIRES.
un peu libres pour un adrersaire ; mais les intimes confidences que tous venez de faire au Parlement semblent m'y autoriser : a en juger par la date de ce premier interrogatoire ^ il ne parait pas que vous eussiez alors la tête troublée par des embarras d'im aussi pénible aveu que le jour du second ; et cependant vous n'y êtes pas moins contraire en tout à votre récolcment» — Si f ai nié ^ Monsieur, Cff jour - /à , que f eusse reçu et gardé V argent p c^est qu'apparemment je V ai voulu ainsi i mais comme je Vai déjà dit et le répète pour la der* nikre fois p je n'entends m'en tenir sur ce fait ^ qu'à mon récolement; je suis fdcliée que cela a^Qus déplaise* — A moi ^ Madame ? Au contraire ; on ne peut pns mieux répondre^ et je vous jure que rclameplaitu tel point, qu'en l'écrivant^ je serais désolé qu'on y changeât un mot*
IiC ton^ comme; on voit, était déjà remonté d'un degré. Puisque votre dernier mot, Madame, est de vous en tcuii sur ces cent louis a votre récoleioent, me permettez-vous de proposer èncon une observation ? — Ah I pardi , Monsieur, ave< vos questions, vous m'impatientes ^ vous êtes bar vard comme une femme. — Sans adopter les qualités pour les dames ni pour moi, ne vous offensez pas si j'insiste, Madame» à vous prier de nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée chez ce pauvre lo-Jay, pour qu'il
vînt reprendre les cent louis ; ces 'perfides cent louis qu^il avait furtivement glissés parmi vos fleurs d^Italie , pendant que vous aviez le dos tourné , et que vous ne pouviez au plus voir ce qu'il Élisait que dans votre miroir de toilette? — Je n'ai pas de compte à w)us rendre : écrirez que je n^ai pas de compre à rendre à Monsieur, et qu'il ne me pousse ainsi de questions que pour me faire tomber dans quelques contradictions. — Ecrivez^ Monsieur^ dis-rje au greffier : la réponse de Madame est trop ingénue pour qu'on doive la passer sous silence.
Cependant , pressée de nouveau par le conseiller-commissaire 9 de répondre plus cathégoriquement sur l'homme qui avait fait les trois commissions ; elle lui dit y avec un petit dépit concentré : Eh bien ^ ^Monsieur, puisqu'il faut ab-solument le nommer; c'est mon laquais que fy ai envoyé : il ri! y a qu'a le faire entrer.
Pendant qu'on écrivait sa réponse , M. de Chazal reprit très - sérieusement : observez , Madame f que si votre laquais y interrogé sur ce fait^ allait dire qu'il n'a pas été chez le-Jay , cela tirerait à conséquence pour vous : voyez , rappelez -vous bien. — Monsieur ^ je n'en sais rien; écrivez si vous voulez ^ que ce n'est pas mon laquais f mais un savoyard. Il y a cent croche-leurs sur lejjiiai Saint -^ Paul pU je demeure ;
go MÉMOIRES.
Monsieur peut y aller aux enquêtes , si le feu V^muse* ( C6 qui fut écrit ausëi. ) Je n'irai points MacUme f et je tx>ii8 rends grâces de k manièffCi doot vous aToa&'éclairciles cent loiûs : j^eapere qu9 h, Cour ne sera pas plus embarrassée que meâ 9 pour clécider si tous les avez rejeté s hautement fit weç indignation ^ ou si vous les aveas s^errés ilîscrèieni^nt et avec satialaction.
Passons à un autre article non moins intéressant; celui des quinee louis.-* N'allez -vous pas dire encore , Monsieur y que je conviens de les avM* reçus ? — pour des aveux formels ^ Madaille^ j(B n'ai pas la présempiion de m'en flatter : je sais qu'on n'en obtient de vous qu'en certains tempes à certains jour« marqués.... Mais j'avoue que je compte assex sur de petites contradictions f pour espérer qu'avec l'aide de Dieu et du grdfier ^ nom dissiperons le léger brouillard qui offusqne encore la vérité.
Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement et sanê équivoque , si elle n'avait pas e9cigé de le-^Jay quinze louis pour le secrétaire f •et «i elle ne les avait pas serrés dans son buMiaa quand le-^Jay les lui remit en argent. — Je fé^ ponds nettement et sans équivoque y' que famais le-Jay ne n^a parlé de ces quimte louis y ni ne me les a présentés.
-^ Observez , Madame ^ qn^il j aurait bien phis
M É H O I R E 5. gi
d6 raétite kdirezfé tes ai refusés^ qii'à soutenir q^e vous n'en ave» eu aucune connaissance* -^ ^èsùuiiens^ Monsieur y qu'on ne m'en a jamais parlé t y auratt'-il eu le sens commun , d'offrir '^ùtnae huis à une femme de ma qualité ! it moi éfui en aidais refusé cent la 'veille ! — ^ De quelle Teîllè parlez-vous donc^ Madame ? — Eh ! pardi y Monsieur y de la imile du jour* . - . .(îilie s'arrêtfi lom court en se moi^dant la lèvre.. ) De la veille du )Our y hii dis - je , où A^ovl oe vous a ^y^mA^ pttié de èes cpÂnee louis ^ «'est^e pas ? Finissez , d;it-eHe en se levant furieuse ^ du je I TOUS donnei^i une paire de soufflets*. ..J^a vais I 'bien affaire de ces quinise louis 1 Avec toutes vos j mauTs^ises petites ^phrases détournées, vous ne I diercfaesqu'à m^ei^brouiUer et me faire couper; \ mais Je jure en vérité, que je ne répondrai .plus UB seul mot : et Téventail appaisait, à coups redoublés j le feu qui lui était nionté au visage.
Le greifier voulut dire quelque «chose ; il fut rembarré d -importance. £He écaitdomme un lion démentir qu^elIe avait manqué d'être prise.
Le sage conseiller , pour appe|iser le débat , me die alors : -ce que vous demandez - là rVoits parait4I bien essentiel ? Madame a déjiii fait écrire tant de fois qu'elle n^a pas reçu ces quinze louis! Qu'importe qu'on les lui ait ofterta ou non , dàs qu-elle s'en difense ?
Je ne sais ^ Monsieur , pourquoi Madame en ^^ blessée ; ces mots eacigés pour Iç secréUUreyq^ j'ai eu soin d'ajouter à ma {^u*ase ^ ctevraieat Ijij prouver que je n'entends point l'obliger à rougir ici sur une demande de quinze louis , qu'elle- it^i' tait pas censée alors faire pour elle-même. A l|i bonne heure : ne parlons plus de cent louisi:^* .jetés la veille, du jour. ....oiionne lui a jam€d$ parlé de ces quinze louis , puisque cela trouble h % paix de notre conférence: mais je demande pardon et faveur pour ma question ; on ne connaît souvent la valeur des principes y que quand, lei : conséquences sont tirées. Je vous prie donc de vouloir bien au ntioins faire écrire exactement^ne madame Goë^man assure qu^on rue Imajumolî parlé des quinze louis , ni proposé de les aO' cepter. ( Ce qui fut écrit; et elle se remit sur son siège. ) ,
Alors certain de mon affaire, je priai le grefEer de représenter à madame Goëzmao la copie de la lettre que je lui .avais écrite le 31 avril ^ telk qu'on l'a pu lire ^ pages ^5 et 06 de mon premier ^ .Mémoire 9 et qui a été annexée au procès par le^ Jay, où l'on voit cette phrase entre autres.
Je me garderais de vous importuner ^ si aptts la perte de mon procès , lorsque vous at^z bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de )e louis, et la répétition enrichie de diamants qui f
était jointe > on m'avait aussi rendu de votre
^ART QUINISE LOUIS QUE L^AMI COMI4UN y QUI A nâGOCIÉ^ VOUS A LArSSliS DE SURI^ROGATION.
N'est-ce pas là^ Madame^ lui dis-je, la copie d6 ma lettre qui vous fut apportée par le-Jay , le 21 avril y et que vous confrontâtes ensemble avec l'original dont vous étiez si fort irritée ? Madame Qroësman , après Savoir lue y la rejeté avec co-^ 1ère eidÀliJe ne connais point du tout ce chijfon ie papier y qu^on ne m? a jamais montré : je sou^ Uens au contraire que la lettre que je reçus alors ie M onsieurn^ avait aucun rapport à cette copie ^ tt qufelle n^ était qu'un autre chiffon qui ne signi-^ fiait rien, et que j'ai jeté au vent: {ce que je fis écrire très-exactement. )
— Avant d'aller plua loin , j'ai l'honneur d'observer à Madame y que je lui tiens fidèlement ma parole dfe ne me venger de ses injures y qu'en la forçant à se contredire. Elle cornaient aujourd'hui qu^elle a reçu une lettre de moi; et je vois dans 8OD premier interrogatoire ^ qu'elle j^ a nié onze fois de suite qu'elle eût reçu aucune lettre de moi.
Madame Goëzraan , après avoir long -temps rêvé y répond enfin que, sielle a d'abord nié cette lettre , c'est qu'elle ne se souf^enait plus alors d'un chiffon de papier qui neVgnifiait rien y n'était de nulle importance , et qu'elle a jeté au vent.
94 M É M O I R E St
Su rcpouK écrite^ je lui observe qu^U i'euliiui de benucoup que catie ieitra lui ait paru d^tMtiiif peu d'importance qu'elle reui le faire eutcndre.^ . et qu'elle Tait jetée au veut comme un c}»iïn mutile; puiaque# daui wu aecoud ioterrogptoîrtj. que j'ai soui les yeuXf elle l'eu explique a peu prèi eu ces teraief»^
Touù CG dont madame Goezman^e souvient f, c^GSt qu^fiHa a tvçu une lattrt$ du sieur de Seau^ marcfuiis , et qu^en la lisant , %u*% s'a$T Misa vikM ut^a ai OAiiftuE coLÂaa^ crooranty voir éfuUk vépéuùt les cent louis et la montre àvoc lks. ^vitam u)v\$iéfiyeUe a erwqyd chercher le-Jay sur-le-champ 9 pour sai^oir de lui s'il nUwait pes rendu la montre et tes cent louis ffU^on lui reée^ mandait avkg les quinzk4.ovis; que le^-a^f de retour chez elle , en lui montrant la copie de h lettre du sieur de Beaumarchais p l' aidait assurée qu^elle se trompait à la lecture ; qu^il ne s^agis^ sait dans cette lettre guR Des guiN%£ Lovii^^^ non de tout le reste qu'il aidait rendu dei^ant de bons témoins / qu^ alors en y confrontant la pré' sente copie pQv'mshH nKcoNfCAiT Biapr vovhlttnz
CKLhK 0fi LA LETTRU OU (jHaua UE Br^ADMAECUAlS f
elle awiit vu qu^elle était littérale $ et auait dé' chiré la lettre après (i).
I »■■ tmt^rm^w*
(1 ) Toutes ces citations sont des efforts de loémoira , tt
Soâimes-nôiis' quitties 1 Màdume ? Comjptons , Tobg €1 moi ; je vois ici deux , iroié , qtiatrte bonnes cotitrddictioDSv
D'abord voiïêti'kveÈ jamais reçu de letn^es dû fettoi ; ensuite Vouf» en avez* rei^n ime , mais (pi n'était de mille ithpDt*tatice , an cbiflon qui ne signifiait ri'ei^; ^yixis tôut^à-coup voilà ce chiF* fou transformé en nne lettre ^rt irritante , et qui produis iin« scène entre vous let !te-Jây , et Mm tait re était 9 aeJon voui^ alors conforme h la topî^qu^on en présentait; cependànf%ujourd%ui tous a6sure7. qné vous ne cfonnaissez point cette copie^ce cbittbn de papier , et qu'il n'a nul rap- {Kirtàla lettre que vous avez reçue de moi. Cela tous parait- il assez clair ^ assez positif^ assez contradictoire ?
Mai« n'en parïo'hs plus ; aussi bien n'était- je pas de cela quMl s -agissait quatid la querelle s'^sc devée entre nous. — Et de quoi dbnc s'agissaîtil , Monsieur ? ( Me regardant avec inquiétude. ) -— Vous nous avez bien certifié tout-k-rheûre , Madame^ que jamais le^ay ne vous aidait parlé
le fruit des notes que j'ai faites en sortant de chaqAe confrontation où toutes les pièces m'ont passé sous les yeux. Peut-être y a-t-il quelques légères différences entre les paroles ; mais je certifie que le sens y est conservé avec la plus grande fidélité.
de ces quinze louis , ni ne vous les aidait pré" sentes le lendemain de cette ^veille; ••.. sur laquelle notre débat a commencé; ainsi vous ignoriez parfaitement y quand ma lettre vous est par-* tenue le 2 1 avril , qu^il y eût eu quinze louis déboursés par moi , pour le secrétaire, en sps des cent louis donnés pour Taudience ? — Certain nementy Monsieur. — Cela va bien , Madame* Mais comment arrive-l-il que ces quinze louis ne fussent pas du tout de votre connaissance, et qu'ils en fussent 4|i même temps si bien, qu'on vous les voit rappeler deux ou trois fois, comme chose très-familière , dans l'aveu de tout ce qui y passa le 2 1 avril , que nous, venons de lire , et qui est entièrement de vous ? On y voit que , dans ma lettre, ce n'est pas ladejnande des quinze louis qui vous étonne, et vous met en fureur; mais seulement celle que vous croyez que je vous fais des cent louis et de la montre que vous aviez rendus ; on y voit que le-Jay ne dit pas pour vous calmer : ce sont des fripons à qui je ferai bien voir qu'ils n'ont jamais donné ces quinze louis qu^ils rede^ /wa/2fi?e/2^; mais qu'il vous appaise en vous disant, au contraire : vous vous êtes trompée , Madame , en lisant cette lettre qui vous irrite si fort : voyez donc qu^on ne vous y demande point les cent louis et la montre , que j'ai bien rendus devant témoins ; mais seulement les quinze louis dont
M. de Beaumarchais veut être éclairci^ parce qa^il sait que le secrétaire ne les a pas reçus ; qu'alors confrontant la copie avec la lettre ^ et reconnaissant qu^il n'y est en effet question que des quinze louis ^ votre fureur s'appaise et que tout finit là.
Si ce détail que je n'aurais pu raccourcir sans le rendre obscur ; si vos réponses , vos fuites ^ vos aveux ^ vos contradictions^ combinés avec les dires de le-Jay ^ ne prouvent pas clair comme le jour que vous avez les quinze louis ^ il faut jeter la plume au feu, et renoncer à rien prouver aux homines*
J'entends fort bien pourquoi vous niez au- . jourd'hui que le-Jay vous ait jamais parlé de ces quinze louis; c'est afin de couper court, par un seul mot, à toute question embarrassante; mais la dénégation sèche d'avoir eu connaissance d'un fait, sur lequel vous êtes entrée antérieurement dans d'aussi grands détails, Madame, n'est qu'une preuve de plus pour moi , que ce fait est aussi Trai que son examen vous parait redoutable : et voilà mon dilemme achevé. Qu'avez - vous à répondre ?
— « Rien de si simple à expliquer que tout » cela, Monsieur. Ne vous ai-je pas dit que, le )) jour de mon second interrogatoire, où je suis » convenue d'avoir reçu et serré les cent louis ,
Mémoires. /. 7
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d^iffiic;^ ^ M^dfinic ^ mi sortir qMdqimfoi^ ; ii ce 11%'^t p'if /*f{;inl (foiir tU)UHf que cr; i^oit au fiioifif psir rf**-fm^'t fioiir voti^-rriAmc ! ii';iviî/y - votii pdf cïr» moyen \thtH rrtfuïr^tn et niohm (n;(»rre àe color'*r ^o/> il/*f';ijteH ? !Vt»<l;imc Ooë/man tjti pw cottUmtt ^ fkotaUau/v*iuwftWHf\u0.f «a réponic étant (1;in^ U*H re^lm <Ie la procé<J«rc, je n'avaii pai droit d'en exifçennie mitre.
ï)/aronipcz-von^, M;iclaine; avant qno 1© Parlement aeeepf-e vo^ eonfidenre» et ^^im^lo k ifOê étrmif^f^H d/'rJarafiott«i^ il faut qn^un nouvel artkk ajouté an Code enmînel, aîtrendn Texaffion de§ miitrone*» nn prélude nére^^airc h eliaquc ititérrogatoîre de« ihtimvn accusée» ; jusque lîi vooi implore/ eu vain f pour la mauvaise toi^ rindul« ^(surt'. (|fii nV'»t <lue qu'k la mauvaise minté«
D'ailleurs on âiaitque ee^ fumées ^ cei9 vapeuiv et ton* ren petit» désordre» de tôtc , qui rendent len jeunes per^onue^ plu4 malheureune» et noa moiim int<''reH^anteM ^ ne le^ afi'eetent qu'eti ùd teinp^ de ferineunifion et de plénitude^ et jamail iUuH i'i*.u% où la nature l;ieni'ai«anle leur vend| au prix d une légère iudiHprmilion , la beaut(i i la fiMliheinet fou* le« afçréineui«cpii non» eharment en elle* : le«i doetei* voui diront que la tête cii Cêi
plus saine ^ que les idées en sont plus nettes ; et TOUS concevez que je ne joins ici ma consuliaiioa à la leur , que pour couvrir d'avance d'un ridicule ineffaçable le parti qu'on entend vous faire tirer d'un si puéril motif de rétractation.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas hors de propos d'observer que la seule fois sur quatre où madame Goëzman ait parlé sans sas^oir ce qu^elle disait, elle a fait par inspiration , sur la lettre et les quinze louis, un historique exactement conforme à celui déjà consigné au procès, dans les dépositions et interrogatoires , dont on se rappclera qu'elle ne pouvait avoir alors connaissance. O pouvoir de la vérité sur une belle âme !
Mais puisque vous prétendez , Madame , à l'homieur de perdre, assezsouvent, la tête et la mémoire, ne vaudrait-il pas mieux user de cette innocente ressource pour rentrer dans le sentier de la vérité , que de la rendre criminelle en l'employant k vous en écarter de plus en plus ?
A sotte demande point de réponse , répliqua sèchement madame Goëzman. Cela ne fut pas écrit. Mais suppliée de nous dire quelque chose de plus conséquent à mes observations , elle répondit ; que , quand tout ce qu^elle aidait aç^oué [ dans son second interrogatoire serait vrai ^ cela ne prouverait pas encore qu'elle eût reçu les quinze louis» ( Ce qui fut écrit. )
lOO MÉMOIRES.
Beaucoup plus que vous ne pensez. Madame; car on voit très-bien que vous ne fuyez Téclaircissement sur la lettre et les quinze louis , que pour écarter le soupçon que vous les ayiez jamais exigés , reçus et gardés. Mais comme il est plus aisé de nier ces quinze louis , que d^échapper à la foule de preuves qui vous convainquent de les avoir reçus , je quitterai le ton léger que vos injures m^avaient fait prendre un moment, pour vous assurer que votre défense, plus déplorable encore que risible sur cet objet , vous met ici dans le jour le plus odieux. Garder quinze louis, Madame , est pçu de chose ; mais en verser le blâme sur ce malheureux le Jay , dont vous avez tant à vous louer ( car il ne vous a manqué qu'un peu plus d'adresse pour le perdre entièrement); c'est un crime , une atrocité qui n'étonnerait point dans certains hommes ; mais qui effrayera toujours , sortant de la bouche d'une femime , à qui Ton suppose , avec raison, qu'une méchanceté réfléchie devrait être étrangère.
Et si par hasard tout ce qu'on vient de lire fournissait la preuve complète , que vous avez encore ces quinze louis dans vos mains !••••• Je vous livre en tremblant, Madame, aux plus terribles réflexions : voilà ce qui doit vous troubler; voilà ce que ne replâtrera point le ciment puérile et déshonnéte dont vous avez voulu lier tant de contradictions.
Mais, à quoi bon, je vous prie, ces déclarations de le-Jay, ces dénonciations au Parlement, ces attaques en corruption de juge, dont on fesait tant de bruit, si votre conseil devait finir par vous faire articuler dans votre récolement, ces mots sacramentels qu'on ne doit jamais oublier : Je déclare que le-Jay rie m^a point pré" sente d^ argent pour gagner le suffrage de mon mari^ qu^on sait bien être incorruptible; mais seulement qu'ail sollicitait auprès de moi des AUDIENCES pour le sieur de Beaumarchais ?
Voilà comme un mot souvent décide un grand procès. Qu'aurait dit de plus mon défenseur? mais dans cet excès de bonté. Madame, il y a du luxe; et je vous aurais tenue quitte à moins. Voyons d'où peut naître un procédé si généreux,
timeo Danaos Quoique je ne sois pas de
votre conseil, je sens sa marche à travers vos discours : comme un machiniste , au jeu des décorations , devine les leviers et les contre-poids qui les font mouvoir.
Quand ils ont su , que livrée à vous-même vous aviez tout avoué à votre second interrogatoire, et les cent louis reçus, et la lettre aux quinze louis , etc. ils ont bien senti que Ton conclurait de ces aveux tardifs, que les déclarations, dénonciations , dépositions , interrogations antérieures ne contenaient pas vérité. Si nous n'aban-
donnons pas Tattaquc en corruplion, le peu d'adresse d une femme la fera tourner contre nous-mêmes; il vaut mieux nous relâcher de notre vengeance que d^y être enveloppes, renoncer à prendre Tennemi , que de voir le piège se fermer sur le bras qui le tend. En un mot, il faut s'exécuter et faire avouer a cette femme qu^on ne lui a demandé que des audiences; puisqu'il paraît aujourd'hui prouvé au procès que le prix eu a été convenu et reçu par elle.
Et ceci, Madame, n'est pas une conjecture légère : il n'y a personne qui ne juge au style de vos défenses, à quelques soudures près, que ce sont des pièces étudiées par vous, comme les fables de votre enfance, et débitées de même* Par exemple, est-ce bien vous qui avez dicté, i/ faut ^oir d^ abord s^il est prouvé que Von ait remis les quinze louis à le-Jaj , et jusque-là il n'y A POINT DE CORPS DE DÉLIT ? (Corps de délit, grands Dieux ! ) Est-ce vous qui avez dicté , nous . avons déjci un commencement de preuves par écrit; et tant d'autres belles choses qu'on n'apprend point au couvent? n'est-il pas clair que je suis trahi ? l'on m'annonce une femme ingénue; et Ton m'oppose un Publiciste Allemand! (i).
(i) Il est bon de savoir qu'aussitôt que le décréta e'té lancé contre madame Goezman , son mari a cru qu'il ne
MÉMOIRES. io3
Mais c'est assez combattre des ridicules ; occupoD8-4iou8 d^objets plus importants. Pendant que
pouvait plus honnêtement communiqueravec une femme accusëc ( car , comme dit le sieur Marin , d'après ce magistrat , il ne, faut pas que la femme de César soit soupçonnée)'* cl il a jugé qu'il était de sa délicatesse qu'elle fàt reléguée au couvent.
Quant au repas que la femme de César va prendre chez son mari trois ou quatre fois la semaine , ces réunions légitimes ne prouvent qu'une tendresse conjugale j supérieure aux obstacles et qui sait tout applanir. Et quant aux belles phrases du récolemcut , ellei> ue sont que le fruit d'un commerce habituel avec un savant homnxe , sans qu'on doive induire ni des visites de la femme , ni des apophtegmes du mari , qu'ils ayent eu ensemble aucune communication , arrangement , conseil , ni préparation relativement au procès : car il ne faut pas oublier que Xs^ femme de César n'a été renfermée au couvent que par sou mari , à l'instant de son décret , que pour qu'on ne pût jamais soupçonner César de se concerter avec elle.
Autre trait de délicatesse, qui ne dépare pas le premier. M. et madame Goëzman ayant lu dans mon mémoire , que j'avais donné 6 livres à un domestique dans rue des vingt-deux stations que j'ai faites à leur porte , ont fait monter le mari de leur portière , et lui ont dit : si c^est votre femme ou vous qui avez reçu ces 6 livres , nous vous ordonnons de les reporter à M. de Beaumarchais , ou d'en aller exiger une attestation que vous n'avez rien reçu. Nous ne voulons pas qxCil se fasse de petites vilenies dans notre maison, l'el est le compte fidèle qu^ cet homme est
io4 MÉMOIRES.
Fauteur estime son ouvrage sur la peine qu'il lui coûte , le lecteur sur le plaisir qu^il y prend , le juge impartial ne le prise que sur les preuves et les vérités qu'il contient ^ et .c'est lui Surtout qu'il importe de convaincre : avançons.
venu me rendre. Touché d'un prdcédé si noble , et ne voulant pas surtout en ravir l'honneur à qui il appartient , j'ai commencé par exiger de cet homme une déclaration par écrit , qu'il venait de la part de ses maîtres. Alors ne doutant plus qne mon attestation ne fût d'une grand utilité à M. Goëzman , en ennemi généreux , la voici telle que je l'ai donnée.
« Je déclare que le nommé le Riche , soi-disant por^ lier de M. et de madame Goëzman , s^ est présenté chez moi y avec ordre de ses maitt^s , de me rendre ce qu*il avait reçu de moi , dans le nombre de fois que fai assiégé la porte de M. Goëzman , lorsquil était mon rapporteur , ou de me demander V attestation quil n^eh a rien reçu. Je la lui remets volontiers, parce que fai seulement dit dans mon Mémoire, que f avais donné ^francs à un domeS"
tique , etc. Comme ce fut M. de. qui les remit , je ne
pourrais pas reconnaître celui qui les a reçus , et à qui je les laisse. Observant qu'il est bien singulier que madame Goëzman mette une affectation puérile de délicatesse à mefaire rendre six francs par un domestique , à qui je ne les demande pas; elle qui en nie tr^s cent soixante quelle a exigés et reçus de le-Jaj , et que je lui demande sans pouvoir les obtenir.
A, Paris , ce i*' octobre 1773.
Signé Caron de Beaumarchais.
MÉMOIRES. io5