‹ Œuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 7 sur 25 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Monsieur Goëzman.

Les gens instruits se rappellent avec plaisir par quel heureux artifice, un savant antiquaire de Nîmes a retrouvé rinscripiion du monument appelé Maison Carrée , sur la seule indication des u^ous laissés au frontispice par les ppinlcs qui attachaient jadis les lettres de bronze dont cette inscription fut formée. On conçoit quelle sagacité, quelle connaissance de l'histoire, quel esprit de calcul y quelle méthode , et surtout quelle patience il a fallu pour nous donner le vrai sens de cet obscur hiéroglyphe qu^un silence de dixsept siècles avait rendu impénétrable. Telle est la tâche que je m'impose aujourd'hui.

Tout ce que je vois jusqu'à présent, c'est une noire intrigue dont l'auteur m'est inconnu. Forcé de rassembler quelques faits épars , de les lier par des conjectures raisonnables , de comparer ce qui est écrit avec ce qu'on a dit, de m'aidcr même de ce qu'on a tu, et de débrouiller ainsi peu à peu le chaos de tant de choses incohérentes , en m'aidant de quelque connaissance du cœur humain; ces faits isolés sont pour moi comme autant de lettres que je dois rassembler

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avec soin pour en former ^ sous l<;s yeux du public et (le mes juges , le nom du véritable auteur de cette intrigue. Essayons.

Mais avant d'entamer ce pénible ouvrage , estil tellement nécessaire k ma jtisiificatiou d'iiiculper M# Goëzman que Ton ne puisse impunément séparer ces deux objets , ni supprimer le second sans nuire au premier? Je n'en sais rien. Aussi n'est-ce pas cela que je dis. Ce que je sais et dis seulement, c'est qu'il faut que tout soit connu pour que tout soit jugé*

Pour que ma justification sôit aussi prompte qu'elle est certaine , il faut que les preuves tirées de ma conduite soient renforcées par les preuves que me fournit celle de mon accusateur^ cm dénonciateur ; car les deux mots sont ici juste* ment confondus* Dans les mains de la justice nous sommes k l'égard l'un de lautre comme lei plateaux de la balance , dont l'un doit remonter doublement vite allégé de son poids, si Ton en surcharge encore son voisin*

Qu'on ne me taxe donc de vengeance ni de liaine si je me vois forcé de scruter M. Goëzman : la nécessité d'une défense légitime, et sa qualité d'accusateur me donnent le droit d'éclairer sa conduite. Je n^accuse point } je me défends i et j'examine* Que si mon inquisition venait à verser quelque défaveur sur ce magistrat, il ne

faudrait pas me Timputer : ce serait un mal pour lui , non un tort à moi ; la faute des événements ^ et non la mienne* Pourquoi descend-il de la tribune , et vient-il se mêler dans Tarène aux athlètes qui combattent? lui! que son bonheur avait élevé jusqu^au rang de ceux qui jugent des coups qu^ils se portent!

Voyons toutefois si sa qualité de juge est im obstacle à ma recherche , et si je dois me taire et ménager par respect pour son état, celui qui me poursuit sans respect pour Téquité. Certes , si la disproportion des grades est de quelque poids dans les querelles, c'est seulement quand le moindre des contendants s'y rend aggresseur, mais jamais lorsqu'il se défend. Je me range ici dans la classe inférieure afin qu'on ne me conteste rien : car si je suis forcé de m'armer contre M. Goëzman, je veux vivre en paix avec le reste du monde. Mais ce n'est pas de cela qu'il

s'agit*

Supposons donc qu'un homme se trouvât traduit au Parlement comme corrupteur de juge , par le juge même qui déclare n'avoir pas été cofrompu : la première chose qu'il y aurait à faire , sur cette singtilière accusation, ne serait-ce pas d'examiner la pièc e qiû lui sert de point d'appui ?

Et si celle pièce était une déclaration extrajudiciaire , faite au juge par l'agent de la prétendue

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corruption, ne devrait-on pas commencer par entendre cet agent sur les vrais motifs de sa déclaration ?

Et si Tagent effrayé des suites sérieuses d'un acte dont on lui aurait masqué les conséquences en le lui arrachant , se rétractait publiquement et déposait au greffe que sa déclaration est fausse et suggérée par le magistrat; dans Fine ertitude où Ton serait de savoir laquelle des pièces contient vérité , ne devrait-on pas s^assurer de la personne de l'agent; surtout si le juge avait joint à la déclaration, la lettre d'un tiers non encore suspecté , qui lui servît d'appui ?

Renfermé au secret, bien verrouillé, soustrait à tout conseil , et dans Teffroi d'un avenir funeste , si cet agent interrogé sous toutes les faces eu six temps différents, soutenait constamment que, non seulement sa fausse déclaration a été demandée , sollicitée , suggérée ; mais qu'elle a été entièrement minutée de la main du juge, et qu'il n'a fait que la copier telle qu^il avait plu au juge de la fabriquer; faudrait-il manquer à s'éclaircir de ces faits importants, sous prétexte qu'il serait désagréable qu'un homme honoré d'un grave emploi vînt à se trouver, par l'événement de la recherche , auteur d'un délit mal imputé, d'un scandale public , et surtout de l'accusatioa et du décret d'un innocent? et toute la question

ne se réduirait-elle pas alors a découvrir si la déclaration est fausse ou véritable , naturelle ou suggérée ; surtout s'il est vrai qu'elle ait été minutée de la main de celui k qui seul il importait qu'elle fût faite ainsi ?

Et si Tattestation du prisonnier ne suffisait pas pour prouver qu'il a emporté la minute du magistrat , et Ta gardée dix-sept jours pour en faire des copies ; ne faudrait-il pas assigner en témoignage tous ceux qu'il déclarerait avoir lu , tenu et copié cette précieuse minute ?

Et si trois témoins entendus ne paraissaient pas encore suffisants pour achever de convaincre les magistrats^ l'accusé n'aurait-il pas le droit d'en indiquer d'autres, et de demander qu'on les entendit y pour renforcer la preuve du fait par l'amôncellement des témoignages ?

Enfin.si Ton avait bien constaté au procès quel est le véritable auteur de cette déclaration , ne serait-il pas permis à l'accusé, si durement décrété, de raisonner tout haut devant les juges et le public sur les motifs et les conséquences de la fabrication d'un pareil titre ?

Maintenant vous savez l'affaire aussi bien que moi. Tout ce que vous venez de lire est l'histoire du procès. Je fus victime de la déclaration dont le-Jay fut le copiste, et M. Guëzman l'auteur. — L'auteur ? — Oui l'auteur. Le mot est lâché ; ce

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n'est pas sans réflexion que je Tai dit : je m'y tiens. — Mais lorsque M. Goëzman nie d'avoir fait cette minute , êtes-vous bien certain de pouvoir le prouver ? — Loin que son désaveu nuise à ma preuve 9 U la rendra plus importante : et c'est ce que j'ai déjà dit plus haut à Mad. Goëzman au sujet des quinze louis : la dénégation sèche d'un fait prouvé d'ailleurs au procès , non seulement sert à mieux l'établir, mais encore à montrer combien on redoutait de le voir discuter. C'est pourtant ce que je vais faire.

Je pourrais mettre au rang de mes preuves la déposition et les interrogatoires de le-Jay , où il affirme que M. Goëzman lui a présenté la déclaration minutée de sa main à copier , et que pour aller plus vite madame Goëzman, tenant la minute de son mari , dictait pendant qu'il écrivait. Je veux bien ne m'en pas servir.

Je pourrais y réunir la déposition de Donjon , commis de le-Jay, qui déclare avoir copié la déclaration sur une minute d'une écriture que ce dernier lui a dit être celle de M. Goëzman; ce qu'il reconnaîtra bien si on lui montre de l'écri- j ture de ce magistrat. Je consens à ne pas l'em- j ployer. i

Je pourrais tirer encore un grand avantage du \ mot excellent de la dame le-Jay à sa confrontation, quand on lui a montré la déclaration de son mari :

MÉMOIRES. m

C* est bien là l^ écriture de mon mari; mais je suis trèS'Certaine que ce n'est pas son style : mon mari n^a pas assez d^ esprit pour faire toutes ces belles phrases-là. Et Ton voit ici que la vérité s'exprime avec Thoiinête simplicité des bons vieux temps ; c'est la main d'Esaii^ mais j'entends la voix de Jacob. Et quand nous donnerons la copie littérale de cette déclaration ^ on en sentira bien mieux la force de l'observation de la dame le-Jay. — Mais je laisse encore cela de côté.

Enfin voici mes preuves : elles sont muettes et en cela plus éloquentes ; elles sont au procès ; et c'est M. Goëzman lui-même qui les lournît : il est vrai que j'ai eu la peine de les y démêler ; mais je ne regretterai pas le soin que j'ai pris, si je prouve à ce magistrat que ce qu'il a de mieux à faire aujourd'hui est de convenir tout uniment qu'il a présenté k le-Jay sa propre minute a copier. Prouvons donc.

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