Y D'ESPAIGNE
mort. Enfin , pour obéir à sa volonté, ses lacquais et valeis de pied le portèrent sur leurs espaules, et demeurèrent six jours a faire sep» lieux.
Il fut quelques jours en meilleur estât, encor qu'il ne se peust tenir de bout , st falloit qu'il fust assis ou couché ; et là dessus augmente sa goutte , de laquelle ses médecins luy appaiserent la douleur ; de sorte qu'incontinent Sa Majesté voulut donner ordre au salut de son arae, se confessa et communia, et sur ce commanda que dom Garcia de Boesa , archevesque de Tolède, dict la messe; mais ce fut le nonce du pape qui la dict avec la solemnité requise. H sortit à ce bon roy une apostume fort vénéneuse au genouil droict qui ne le laissoit reposer. Ses médecins, n'y sçachant que faire, envoyèrent quérir un nommé Olias, médecin de Tollede qui estoit à Madrid , et luy et les autres avec le licencier Vergara , ayant donné ordre à faire meurir l'aposlume , la firent ouvrir pour en faire sortir la mauvaise humeur qui y estoit corrompue. Et après cela il luy survint quatre autres apostumes en l'eslomach , lesquelles ils ouvrirent semblablement afin que toutes purgeassent ; et de ceste mauvaise humeur il creut grande abondance de poulx , de façon qu'on ne les pouvoit espUiser. Il estoient en peine de pouvoir lournf r Sa Majesté dans son lit , cl ne pouvoient faire autrement qu'en faisant soulever son corps par quatre hommes, avec les draps par dessous , et cependant les autres accoustroient le lict.
Dix jours auparavant sa mort, luy arriva un grand paroxisme qui luy dura cinq heures, de faron que les esprits vitaux luy coramençoient à faillir ; plusieurs seigneurs se préparaient au deuil. Sa Majesté retourna à soy ; et , en présence de l'archevesque et de ceux de la chambre , elle leur dict : « Mes amis et vassaux , il ne o me sert de rien que vous vous affligiez ny fas- «chiez pour le recouvrement de ma sanié, parce • qu'elle ne despend plus des remèdes humains. «Ce qu'il faut faire, est que vous regardiez de abonne heure pour enscpvclir mon corps.
«Maintenant , attendant que je vous laisse, je aveux que vous fassiez venir vostre prince qui a sera bientost vostre roy , et que vous m'ap- « portiez le cercueil dedans lequel je dois eslre ocnsepvcly, et au haut de l'effigie yous mettiez
VIES DES GRANDS CAPITAINES
«la couronne royale , laquelle cependant vous «pourrez garder dedans un buffet.»
Gela fut ainsy faict, et, en la présence du prince et de l'infante , Sa Majesté appella Kayer de Velasco , et luy dict : « Vous souvenez «vous pas d'un petit coffre que je vous donnay «à garder il y a quelque temps? — Ouy, Sire, » respondit il. Lors il luy dict qu'il luy apportast ledict coffre qui esloit fort petit ; et estant ouvert ils en tirèrent une pierre qui estoit de très grande valeur, laquelle Sa Majesté commanda estre donnée à l'infante, et luy dict : « Ma fille «Elizabeth, ma chère Eugénie, recois ceste ba- « gue que ta mere m'apporla. Je te la donne pour «mon parlement de ce monde.» Et, se tournant vers le prince, il luy dict : «Mon fils, as-tu «agréable que je la donne à ta sœur? — Ouy, « monseigneur , dict-il , voire tout ce que j'ay. » I<e roy fit beaucoup de cas de ceste parolle, et lors Sa Majesté recommanda que l'on cherchast un autre papier qu'il a voit là ; et le donnant il luy dict : « Tu verras par là par quel moyen tu a as à gouverner ton royaume. » Il fit aussi tirer un fouet de discipline, qui estoit sanglant par les bouts, et , le tenant en haut , il dict : « Ce «satig est de mon sang, non toutesfois propreament du mien , mais celuy de mon pere, que « Dieu absolve! lequel avoit accouslumé se servir a de ceste discipline. Et afin que l'on en sçache « la vérité et combien il estoit devoticui , je l'ay «bien voulu déclarer. » Il fit tirer aussi un papier de dessoubs son chevet de lict, lequel fut leu par ledict Kayer, et contenoit ce que dessoubs.
«Nous, dom Philippe, par ta grâce de Dieu «roy de Gastille,etc, ayant par l'espacedequa- «ranteans gouverné deux royaumes, le lxx* «an de mon aage, je le remets et résigne à mon a Dieu à qu'il est, et mon amc en ses très be- ■ nistes mains, afin que sa divine majesté fasse • d'elle ce qu'il luy plaira; et veux qu'après «qu'elle sera sortie de ce corps il soit embaumé « et vestu en habit royal , et mis dedans le ccr- « cueil de bronze qui est ici ; et après y avoir « tenu mon corps autant de temps qu'il est ac- «coustumé, que l'on le porte au sepulchre de « ceste façon.
«Que le guidon de l'archevesque marche «devant, puis la croix , les moynes et le clergé ; «après, l'adelaiaodo vestu en deuil avec l'es- « landart royal traisnanl en terre. Le duc de
«Nagera portera la couronne en un grand «bassin couvert d'un voille, et le marquis d'A- « guilar portera l'espée ; et mon corps sera porté «par huict de mes serviteurs en chef, habillés «de deuil, avec leurs torches allumées, et l'ar- «chevesque marchera après; les grands et nostre « héritier universel derrière avecques son deuil «allant à l'église. Que mon corps soit mis en a un tumbeau qui se fera ; et après que le service osera dict par le prélat, on me mettra en la «cave qui sera ma dernière maison pour jamais.
« Cela faict, vosirc roy, IIIe de mon nom , s'en « yra à Madrid , à Saint Hierosme où se fera ma « neufvaine , et ma fille avec ma sœur s'enfera nieront pendant ce temps aux Cordelicrs. Et « vous, prince, oultre ce que je vous ay autres-
* fois dict , que vous ayez beaucoup de soing de
• voire sœur, qui estoit tout mon amour et « la lumière de mes yeux , tenez la republique « en paix , donnez luy de bons gouverneurs, rcs- « compensant les bons et chastiant les mauvais.
«Je veux que le marquis de Mon tda lard sorte « de la prison en laquelle il est , et demeure libre, «à la charge qu'il n'entrera point en la cour.
«L'on pourra aussi délivrer la femme d'An- « thoine Perez et luy rendre son bien , à la «charge qu'elle se retirera dedans un monastère, et que ses filles n'heriterout que de la « part de leur mere.
«Je pardonne à ceux qui ont esté pris pour « la chasse, et à ceux qui seront comdemnés à « mort par faute d'avoir un pardon du roy. •
Sa Majesté demanda le dernier embrassement à ses enfans, leur disant qu'ils s'allassent reposer. Au sortir, le prince dict â Christophe de Mira : «Qui est-ce qui tient la clef maislressc? «— C'est moy, monseigneur, respondit-il. — « Donnez la moy, dict le prince.— Vostre Altesse « me pardonnera, dict Christophe de Mira; c'est « la clef de confiance. » Sur cela le prince dict : « C'est assez. » Et entra en sa chambre , et dom Christophe retourna au roy, lequel il trouva un peu allégé, et luy dict : «Sire, Son Altesse m'a « demandé la clef maistresse , et je ne luy ay « pas voulu donuer sans le congé de Vostre Ma «jesté. » Le roy luy respondit : «Vous avez mal «faict.»
Il luy arriva après un autre paroxisme , et il demanda l'extrême onction , laquelle l'archevesque luy donna. Il commanda qu'on tirast un