SUR LA MORT DU ROY D'ESPAIGNE
Il ett donc mort, ce grand , «? tyran . a; monarque , Cet altère de «anu, ce mon«lre auiblic il, Qm pensoit miter l'ordonnance de» cieux, Brater Plutôt», la Mort, le» Destin» et la Parque!
Mat» ("Juron l'a patté, qui avec luy embarque
Celle inquisition , dont le feu furieux
A »i long tenip» bnulé le* homme» généreux,
Il m mourir sa fcniiuc ; il tua ton enfant ; H pilla Portugal, injuste triumiiliant foi royaume d'autruy : el puis insaliab'e,
Pauvre en «un abondance, il brouilla le* Françoi»; Ptl mettre a mort leur roy i violla toutr» le» loix . Orr» joue! drt mort* , et de» *lvan» la fable.
Or , si ce grand roy a aymé l'espéc de la guerre , il a bien autant aymé , ou plus et Irop l espée de la justice , en suivant bien la doctrine de l'empereur , qui la luy donna , de l'aymcr et embrasser, comme cy devant j'ay dict ; voyre tellement Ta- il aymée et révérée , qu'il ne l'a esuargnée sur son propre fils , dom Charles , prince d'Espaigne , ayant eu plus de considération à la garde de son estai qu'à la vie de son
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fils; ce que ne fit ce grand Charlemaig ne i l'end roict du sien.
DOM CHARLES, PRINCE D'ESPA IGFIE.
Je ne veux entreprendre dire les raisons pourquoy ce prince dom Charles mourut , car elles me sont closes , et aussi qu'on en parle fort diversement. Bien dict-on qu'il y en avoit de très justes et pertinentes, el de nombre trentedeux, dont la moindre estoit qu'il avoit voulu faire mourir son pere. Cela se disoit pour lors en nostre cour de France, mais c'esloit en risée.
J'ay ouy raconter à un grand personnage espaignol, que le roy d'Espaigne le tenant prisonnier, il assembla un jour son conseil pour sçavoir ce qu'il en feroit. Les uns opinèrent qu'il ne le de voit faire mourir ny respandre son propre sang, qui possible un jour crieroit ven geance devant Dieu , mais qu'il le falloit mettre dans une prison austère et perpétuelle. Les autres dirent qu'il le falloit bannir et confiner en Flandres, et la luy bailler exercice à son haut courage , qui tant desiroit la guerre , pour la faire là aux rebelles hérétiques , et les du tout exterminer , ou bien l'envoyer aux royaumes deNaplcs et de Sicile, et les luy donner en partage, et luy amollir le cœur par un si beau don et bienfaict, provenant d'un bon naturel d'un doux pere qui luy pardonnoitsa faute. D'autres dirent qu'il le falloit plustosl envoyer à Oran , et le faire roy, el là se comporter avec les Mores ou bien ou mal, comme il luy en viendrait la fantaisie. A quoy respondit à lous le roy d'Espaigne : que pour le tenir en prison , n'y avoit point de raison, d'autant qu'à un tel enragé et endiablé de lion il ne se pourrait trouver de cage, fust-elle de fer, assez forte pour l'y retenir en seureté qu'il n'en eschappast: pour l'envoyer en Flandres, il n'y seroil pas plustosl qu'il s'accorderoil avec les rebelles , leur pardonnerait , et les acrosîeroit en quelque façon que cefust pour se faire entor plus rebelle qu'eux et luy faire la guerre ; de luy donner les royaumes de Sicile el de Naplcs, c'estoient deux trop petits morceaux et royaumes pour rassasier et borner son ambit ion, d'autant qu'en haulesse de courage naisl souvent
VIES DES GRANDS CAPITAINES
«di soit- il , si les Napolitains de tout temps ont «esté subjects aux mutations et rebellions, que «ne fcroicnl-ils avec luy ? De plus, il s'ayderoit «des moyens et richesses qui sont la, et sur tout «de ses galleres qui luy viendraient faire la «guerre jusques dans toute l'Espaigne ; car qui «est le plus fort sur les mers vers l'Italie, il est «quasy maistre d'Espaignc Mesmcs qu'il s'ac- «cosleroit des forces et galleres d'Aller et du «Levant plustost qu'il ne fist tous les maux du «monde à luy et en tousses pays. > Pour le regard de l'envoyer à Oran, aussi tost il ferait confédération avec les roys de Faix , de Marocque, et de tous les Mores, pour entrer en Espaigne et la ravager aussi bien que jamais firent les Sarrazins. Parquoy il conelud sur ses raisons, que le meilleur estoit de le faire mourir; dont un matin on le trouva en prison estoufféd'un linge, non,dict on, sans avoir avant desbagoulé contre sou pere mille injures et exécrations , malédictions et vilainies, lorsqu'on luy annonça sa mort, et l'avoir adjoumé devant Dieu à y comparoistre un jour pour sa cruauté.
Ceux qui l'ont veu cl cogneu disent qu'il estoit fort nalre, estrange, et qui avoit plusieurs humeurs bigarrées. Use faschoil fort de demeurer oysif en Espaigne ; et mesmes quand il ouyt parler le comte d'Aigucmout , qui luy proposa force belles choses, dont les mains luy desmangerent si fort pour mener guerre , qu'on dict qu'il se voulut desrober pour aller en Flandres. DomRuy-Gomcz, très ridelle au roy, son gouverneur, en adverlit Sa Majesté, qui parla bien a luy; toutes fois il ne fut sans responce, disant que s'il vouloit estre oysif, qu'il ne le vouloit pas estre en si jeune aage et en si belle occasion qui s'en prescutoit. De sorte qu'il se inocquoil de son pere et desesoysivetés; si bien qu'il fit faire un jour un livre de papier tout en blanc, et par mocqueric fil mettre en la subscrip- ♦ion, et au commancemenl dudict livre : Los rrandes y admirables i nages de! rey dom Felipe 1 ; et au deda ns y a voit : El i iage de Madrid al Pardo de Segovia , del Pardo al Escurial, del Escurial à Aranjues, de Aranjues al Escurial, del Escurial al Pardo, del Pardo à Madrid, de Madrid â Aranjues, de Aranjues à Toledo, de Toledo à 1 alladolid , de
1 Les grauda et admirables voyages du roy dom Phiippe.
Valladolid â Burgos, de Burgos à Madrid,y del Pardo â Aranjues , de Aranjues al Escurial, del Escurial à Madrid, y de aquià las Cartes de Mouzzon ». Et ainsy de feuillet en feuillet en emplit le livre par telles inscriptions cl escriplures ridiculeuses, se mocquant ainsy du roy son pere et de ses voyages cl pourmenades qu'il faisoit en ses maisons de plaisance; ce que le roy sceut et en vit le livre; dont il en fut fort aigry contre luy.
Parmy les injures et pouilles qu'il dit de son pere après sa sentence, furent qu'il luy reprocha qu'il luy avoit soubstraict et ravy sa femme donne Eliz.ibelh de France, qui justement luy avoit esté donnée par accord faisant la paix, et qu'elle luy estoit deue; ce qui luy desplaisoit fort, car il l'ayma lousjours et l'bounora jusqu'à la mort; comme certes elle esloil des plus a y niables princesses du monde; et luy faschoil fort qu'on la luy avoit oslée.
Bref, s'il eust veseu, il eust faict enrager sou pere ; car il csloit fort bizarre el tout plein de naitrctés. Il menaçoit , il frappoit , il injuroil. Si bien que dom Ruy Gomcz, fort favory du roy d'Espaignc s'il en fustonc, et qui avoit esté nourry avec luy dès sa jeunesse , et qui estoit venu de Portugal avec la princesse sa femme (car il esloil Portugais) , n'en pouvoit chevir; el à toute heure supplioit le roy de luy oster cestc charge , et la donner à un autre, qu'il en serait très aise; mais le roy se fiant en luy ne le voulut jamais : et tousjours ce prince menaçoit son gouverneur qu'un jour, quand il seroit grand, qu'il s'en repentirait.
Quant à ses autres serviteurs et officiers, quand ils ne le ser voient bien à son gré, ne faut point demander comment il les estrilloit. Mur estant en Espaigne. me fut faict un conte de luy : que son cordonnier luy avoit faict un paire de boues très mal faictes; il les fit mettre en petites pièces et fricasser comme tripes de bœuf, et les luy fit manger toutes devant <uy en sa chambre de ceste façon. 11 aymoit fort à ribler le pavé , et faire â coups d'espée, fust de jour, fust de nuit, car il avoit avec luy dix ou douze enfans d'honneur des plus grandes maisons d'Espaignc; les uns les forçant d'aller avec luy et en faire de mesmes , d'autres y allam
1 Le voyage de Madrid au Pardo, du Pardo a l'Esc* rial , etc.
DOM JUAN D'AUSTRI E.
convoitise de reigner, soit par injustice soit par I les mauvais advis et persuasions des serviteurs qae Ton tient près de soy. « Et s'il vous plaist , d'eox-raesmcs de très bon cœur. Enquoy on a observé en Espaigne que la pluspart de tous en, voire tous, ont esté tués en mauvais garnemens; et force ont finy mal , retenant fort de la nourriture de leur prince, qui leur avoit appris tout cela.
Quand il alloit par les rues quelque belle dame , et fust elle des plus grandes du pays , il la prenoit , et la baisoit par force devant tout le monde ; il l'appclloit putain , bagasse , chienne; et force autres injures leur disoit-il. Celles qui le venoient baiser à l'amiable quand il leur disoit : a Putain, baisez moi, » il les caressoit plus modestement , en leur disant qu'elles estaient fort gracieuses putains et vesses. DreP, il leur faisoit mille petits affronts ; car il avoit très raeschante opinion de toutes les femmes, et plus encor des grandes dames que des autres, les tenant pour très hypocrites et traistresses en amour, qu'en cachette et soubs les rideaux elles estoient plus putainsque les autres. Bref il estoit leur fléau de toutes , fors de la reyne, que j'ay veu qu'il honorait fort et respectait ; car estant devant elle, ilehangeoit du tout d'humeur et de naturel , voire de couleur, fa fin il estoit un terrible maslc;et s'il eust vescu, assurez- vous qu'il s'en fust faict accroire, et qu'il eust rois le pere en curatelle. Aucuns l'ont soupçonné de la religion , tant de Luther que de Calvin , et qu'il s'entendoit avec les protesta lis , qui luy promettoient l'Empire et les Pays-Bas , car il avoit de l'ambition tout ce qu'il luy falloir. Le pere, très habile prince, le prévint par le moyen de Ruy-Goracz , qui luy reveloit tout; en quoy il fut très digne de louange , et point ingrat à l'endroict de son premier maislre, qui estoit leroy d'Espaigne.
Je me suis laissé dire qu'il s'estoit faict un livre en Espaigne, voire imprimé, de ses natireiés et bizarreries, de ses traicts et humeurs, U où il y en a de toutes façons , et dequoy à passer le temps en les lisant. Il avoit eu pour précepteur M. Bossulus , François , qu'on a veu despuis en France , l'un des sçavans et bien disans de son temps , et qui parloit aussi eloooemment plusieurs langues; de mesebante
l vie pourtant , dont il luy en pouvoit faire de
bonnes leçons.
On dict aussi que luy s'estant descouvert de quelque chose d'importance à dom Juan, qu'il le révéla au roy d'Espaigne, dont il l'en ayma d'advanlage toosjours, mais mal recogneu despuis , et dom Charles l'en hay t si bien , qu'ordinairement ils avoient dispute; jusques là qu'il Cappella une fois bastard et fils de putain ; mais il luy respondit : Si , yo lo sor ; masyo tengo padre me/or que vos. C'est-àdire : « Oui , je le suis ; mais j'ai un pere a meilleur que vous ; » et en cuyderent venir aux mains.
Je crois qu'après que ce prince eut bien jetté sa gorme, comme ces jeunes poulains, et passé tous ses grands feux de première jeunesse, qu'il se fust rendu un très grand prince, et homme de guerre et homme d'estat. Il fut filleul de l'empereur, en portant le nom ; tout petit fils qu'il fust , quand il s'en alla réduire en son monastère il le voulut voir ; et en eut très bonne opinion et espoir, et luy fît de très belles leçons; et puis luy donna sa bénédiction, qui luy servit à faire un bon commanceroent.
Qant à mon petit jugement , je le jugeois un jour grand , et luy trouvois une très bonne façon cl bonne grâce, encore qu'il eust son corps un peu gasté; mais cela paraissoit peu.