DOM JUAN D'AUSTRIE
Si n'approchoit-il pas pourtant jamais en tout à dom Juan d'Austrie , lequel estoit un beau et très accomply prince ; et n'ay jamais veu homme approchant des vertus bien universellement à feu M. de Nemours , Jacques de Savoie, que luy. Il estoit fort beau, comme j'ay dict , et de bonne grâce , gentil en toutes ses actions, et courtois, affable, d'un grand esprit, et sur tout très brave et vaillant , et qui croyoit le conseil, et luy obeissoit fort pour se faire grand , comme il le fust esté si la mort ne l'eusl prévenu. Pour sa première guerre il fut gênerai du roy d'Espaigne son frère en la guerre de Grenade, où il se fit signaller pour estre un très vaillant prince; et mesmes au
VIES DES GRANDS CAPITAINES
cuna vieux capitaines et soldats qui restaient encoren vie de l'empereur son pere, s'escrierent tous après : Ea des verdadero hijo le, emperador. C'est-à-dire : « Il est fils de l'empereur. »
A ce coup il fil une très belle chose pour la religion d'Espaigne, car il chassa tous les Mores de Grenade ; de sorte qu'ils n'ont plus infecté l'Espaigne despuis, et ne se ressentent plus du marranne, comme ils faisoient, au inoins aucuns de leurs voisins , pour traicter par tropavecques eux. Emprès cela faict, par sa renommée qui voloit par le monde , tant des chrestiens que des infidellcs , il fut faict gênerai de la saincte ligue, mais pourtant après le refus de M. le duc d'Anjou , nostre feu dernier roy Henry III, cl M. de Savoye; car le bon pape Pie cinquiesme leur ayant présenté à tous deux l'estendard l'un après l'autre, Monsieur s'excusa sur les affaires du roy son frere et de son royaume , et M. de Savoie sur son indisposition. Dom Juan ne fit pas comme les autres; car de grand joye et très volontiers il accepta ce beau et saincl baston de gênerai. Aussi s'en acquicta-il très bien en ceste tant grande , tant sanglante cl tant signallée battaille de Lepanlho, et telle que despuis ceste grande baltaille aeliaque donnée entre Marc- Anthoine et Cœsar-Auguste , jamais il n'en fut donné une telle; encor celle cy fut mieux cent fois desbattue et combattue que la leur. Hélas! je n'y estois pas, mais sans M. de Strozze j'y allois, tanl pour un mescontentement que j'a vois eu à la cour, d'un grand , que pour faire ce beau voyage et voir ceste belle armée ; et résolument j'y fusse esté , comme fut ce brave M. de Grillon , car j'ay tousjours aymé a voyager. M. de Slrozze m'amusa tousjours sur un grand embarquement de mer qu'il vouloit faire , et mesmes me le fît commander par le roy Charles d'en estre ; et ainsy m'amusa un an sans rien faire, au lieu que j'eusse faict le voyage et fusse retourné assez à temps pour m'y trouver, comme fit M. de Grillon en ce beau embarquement de Brouagc, qui ne prit poincte et ne nous servit que de ruine a nos bources de tant de nous autres qui avions des vaisseaux. Je conterais maintenant de ceste battaille au vray ce qu'il me faut empruropier de la bouche d'autruy.
J'ay donc ouy dire que l'armée turquesque partit le vingt cinquiesme d'avril, jour de Sainct George, carcesl la grand festedes Turcs, et n'en chaument d'autres ny révèrent autre sainct ; mesmes que le grand sultan Solyman ce jour-là faisoit sortir toutes ses armées, tant de terre que de mer , en campaigne et sur mer ordinairement , fors celle qu'il envoya à Malte, ayant anticipé le jour ', tant il luy tardoit de ruyner et prendre ceste place. Ceste armée donc estant partie ce jour l'an 1571, et amprès avoir faict plusieurs et grands maux , pilleries, ravages , et prises de pauvres chrestiens, tant sur la terre ferme où ils descendaient . que sur les islcs, ayant sceu comme dom Juan partoit de Messine pour la combattre , elle envoya vers le grand seigneur aussi lost pour sçavoir sa volonté, qui manda que l'on combattis! résolument. La dicte armée esloit composée de deux cens trente deux gaileres grosses, sans douze que l'Ouchaly, v isce-roy d'Alger, mena, et autant de galliollcs. Après donc plusieurs maux faicts, et battu la terre et la mer despuis le quinziesme d'avril jusqu'au seiziesme de septembre que partit dom Juan de Messine , avec deux cens et huict gaileres, six galleasses, vingt deux grosses naufs et quarante fregattes; dessus y avoil buict mille Espaignols, douze mille Italiens, et trois mille advanturiers , et trois mille Tudesques, sans compter les mariniers, ce qui estoit peu pourtant.
Estant revenu le chevallier Yitlnndradc de prendre langue, et assuré que l'armée des ennemys estoit à Lepantho, dom Juan fit assembler tout le conseil pour sçavoir ce qu'ils en auraient à faire. Il avoil parlé à pari à M. de Rommegas, qu'il eslimoit beaucoup : aussi avoil-il raison, car c'estoit le meilleur homme de mer qui fust là, sans faire tort aux autres, et qui avoil plus faict la guerre aux Turcs. I.uy ayant donc demandé ce qu'il luy en sembloil : « Ce qu'il m'en semble ? dicl M. de Rommegas ; «monsieur, je disque si l'empereur vostre pere «se fusi veu une fois une telle armée de mer «comme ceste cy, il n'eust jamais cessé qu'il ne «fust esté empereur de Constantinoble; et le «fusl esté sans difficulté. - Cela s'appelle, dict «dom Juan, qu'il faut combattre, M. de Rom-
« Le manuscrit ajoute : « Ce qui pofeible luy porta mat heur.»
DOM JUAN
tmegas? — Ouy, monsieur. — Combattons cdonc. > Il en demanda l'advis au segnor Anthoine Colomno, qui estoit lieutenant de la ligue, le pape l'ayant créé tel après dom Juan. Il luy respondit seulement : Etiamsi oporteat me mori, non te negabo. Jehan André Doria ne demanda pas mieux, car il a esté tousjours courageux , et dict qu'il falloit combattre. Les généraux des Vénitiens, les seigneurs Vinier et Justinian Barbarico le voulurent ainsy et de bon cœur, car c'estoit à eux et à leurs terres que les Turcs en vouloient , et desjà ils y avaient très bien cominancé. Le seigneur grand commandador, despuis lieutenant du roy en Flandres, le voulut aussy; mais, à ce que j'ay ouy dire a aucuns , il voulut peser trop toutes choses, â la mode espaignolle, et le marquis de Sanla-Crux de mesmes. Tant y a que j'ay ouy raconter que plusieurs vouloient batiaille , les autres non , et que si dom Juan ne fiist esté brave et vaillant , I on n'eust jamais combattu , car M. de Rnmmegas Ta dict despuis à un chevallier d'honneur qui me l'a dict; car c'estoit luy qui augmentoit le courage de tous.
Ces deux armées donc résolues de se battre bien, la turquesque part de Lepantho le soir, et i la poincte du jour se trouve en pleine mer; la chresiiennc , faisant grand force contre le vent qui esioit contraire, de mesmes apparoit à la poincte du jour. La turquesque venoit à pleine voille, ayant le vent en poupe. Soudain dom Juan fit mettre toute son armée en batiaille le plusiost qu'il peut, et la rangea en quatre batailles ou bandes : l'une estoit de la main druide , menée par le seigneur Jehan André Doria , avec cinquante galleres et deux grandes galleasses : à la gauche, estoit conduicte l'autre par le seigneur Justinian Barbarico , gênerai des galleres vénitiennes , avec cinquante galleres aussy et deux galleasses ; et au milieu des deux, dom Juan mit toute sa baltaille,qui estoit de soixante et dix galleres; et à son arrierel^rde venoit le marquis de Santa Grux , avec trente galleres et deux galleasses. A la teste de la batiaille, ainsy en ce bel ordre marcha en grand braverie vers l'ennemy. Estant encor à quatre nulle loing, il fit tirer une canonade à l'ennemy par bravade, et comme à coup perdu, comme luy fesant signe par là qu'il estoit préparé à la
IRA» TOII I. |