UC DE SAVOYE
Et ainsy passa sans leur faire du bien aulre- ; ment. Voylà le bien que cette duchesse nous souhaictoit.
M. de Savoye donc, son mary, ayant perdu tout son estât, tant de Savoye que du Piedmont , au moins la plus grand part, il se retira à Nice , et son fils, M. le prince de Piedmont, avec l'empereur qni le receut de très bon cœur (j'en dirois bien aucunes raisons secrettes, mais je m'en passeray bien ), et luy faict un très bon traiclement, le tient en sa cour fort honorablement , et l'esleve en luy faisant voir les armes : si bien qu'en peu de temps il se rend très capable pour servir l'empereur; et pour avoir perdu son bien ne perdit jamais le cœur, mais l'en augmenta d'advantage; et pour mieux le favoriser prend en devise ces mots de Virgile des jEneides :
Spotiatit arma tupenunt.
Comme voulant dire : qu'il n'est pas despouillé celuy à qui restent encor les armes en main. Belle devise certes, et digne d'un si courageux prince I Et paroist bien autant altiere et brave que celle du marquis de Villenna , l'un des plus grands signeurs d'Espaigne, à qui l'empereur ayant osté, fust ou par justice ou force, deux de ses plus belles terres , néanmoins , pour cela il n'en demeura si pauvre et desnué qu'il ne luy en restast encor d'advantage, tant il estoit opulent. Et pour ce fit faire un jour un saye sans manches, et avec le bas de saye très long, fort ample; et tout à l'entour avoit cet esc rit eau, en broderie très riche en plusieursendroictsdudict saye : Aunque me sean quitadas las mangas, nomefaltan las faldas. C'est-à-dire: «Encor qu'on m'ait osté les manches, les pans « de la robbe, ou bas de saye, ne faillent, et me « sont restes. » Et ainsy se pourmenoit en la cour de l'empereur avec son saye et ses escritcaux , qu'un chascun advisoit et lisoit par grand speciauté. Ce marquis de Villenna estoit celuy auquel l'empereur ayant commandé de loger en son logis M. de Bourbon, il luy fit responce qu'il ne trouvas! pas mauvais si, après qu'il eu seroil party, qu'il y misl le feu , car il ne voudrait qu'il luy fust reproché que sa maison eua* servy de retraicte à un iraistreet infidel à son roy M. de Savoye donc s'ealant faict bien expert aux armes , l'empereur en eut telle bonne opi-
VIES DES GRANDS CAPITAINES
nton qu'il luy donna à mener avec le duc d'Albe ' l'avant garde en la guerre des protestans, puis le fît son lieutenant gênerai aux guerres de Picardie; et ne l'appelloit-on que le prince de Piedmont , et mesmes aux prises deTherouannc et Mesdin (où je perdis mon pauvre frère le second, dict le capitaine Bourdeille, l'un des brave» de son temps), là où il se remit et rempluma un peu ; car encor que l'empereur luy baillast tout son entretien de sa maison, si estce qu'il luy falloil beaucoup despenser ailleurs; et pour ce bien sou vaut les moyens luy failloient. Et en ces deux prises il y gaigna force prisonniers: les plus grands chefs comme à luy deubs ; et les moyens, il les achepia à vil prix des soldats et après en lira de grandes rançons. Dont M. de Bourdeille, mon frère aisné, pris là à I Hesdin , en fut d'un grand escot , qui a porté grand préjudice à nostre maison. Puis il fut gênerai du roy d'Espaignc à la batlaille de Sainct- j Quant in et au siège, là où il gaigna beaucoup aussy, etdemesme façon, de prisonniers, comme desaulres. Pour fin, il fit si bien, el servit si bien ses maislres.que la paix se faisant entre nos roys, en une heure et un traict de plume, il recouvra tous ses biens et terres qu'il avoil perdu ës guerres en trente ans. Quel heur voylà ! Outre plus, il eut force argent , il eut de bonnes pensions et d'un cosiéet d'autre, mesmesune chose que guieres on n'a veu avoir, qui est deux compaignies de cent hommes d'armes : l'une du roy de France , très bien entretenue, appoinctée et j payée , dont j'ay veu le comte de Monlravel , lieutenant ; et l'autre du roy d'Espaigne, entretenue de mesmes : ceste cy pour servir l'Espagne et l'autre pour servir la France; laquelle j ne failloit , quand elle esloil mandée , de venir et se rendre comme les autres où elle , esloit commandée. Je l'ay veue souvent , et mesmes au siège de La Rochelle, où elle entra | en son quartier: et la faisoit très beau voir, car elleestoil très bien montée et de bons hommes, avecques les casaques très belles, toutes de velours cramoisy en broderie d'or et d'argent.
Tant que madame sa femme, nostre bonne fille de France, fut en vie, il ne fil de faux bon contre la France ; car elle l'esclairoil et le gaignoit et amsdouoit de tout ce qu'elle pouvoit , et tant aussi que nous tenions encor Pignerol et Savaillau dans sou pays, qui luy servoient d'es-
pine en son pied. Mais il ne cessa jamais qu'il
ne les eut en gaignant le roy par belles paroi les et persuasions, et par bonne chère qu'il luy fit en ses terres , par les bons melons d'Ast qu'il luy donna à manger , et par la fraische glace qu'il luy donna à boire ; tous petits et foibles appas pourtant pour l'induire à le récompenser au double par ces deux villes. Mais on croyoit qu'à grand peine le roy en eusl dict le mol sans madame de Savoye , sa bonne et vraye tanle , qui meritoit uo tel présent, voire meilleur, pour la bonne amitié qu'elle luy portoit, el à la grandeur de son estât.
Il offrit de plus au roy quelques trois ou quatre mille hommes de sa milice (ainsy estoienlils nommés), que nous pourrions comparer proprement à nos legionaires. Mais quelle milice esloil-ce? très piètre. Et quels gens de guerre? qui ne servoient que de nombre et non de faction. Tesmoing le siège de Leveron , que s'il n'y eust eu devant de nos braves François, ceux de dedans avec trois cens hommes les eussent rois en pièces cent fois , et ne fust esté jamais parlé de milice. Or, avec tous ses artifices, il obtint du roy tout ce qu'il vouloit.
Tout cela fust esté bon (car faict ses affaires qui peut) si , quelques années après , il n'eusi tenu la main avec le marquis d'Ayamont , gouverneur de Testai de Milan, au mareschal deBellegarde de s'emparer du marquisat de Saluées , et se rendre rebelle au roy, afin de se l'impatroniser et rendre propre à luy par amprès, comme a faict monsieur son fils despuis, lequel le trouvant desnué de gens, d'argent et de moyens , l'usurpa, au grand despit du roy, qui, ces jours en ayant sceu les nouvelles , ainsy qu'il estoit sur le poinct d'aller à la messe et faire ses pasques, il s'en retourna et ne les fit point , tant il fut en collere. Et comme M. de Lucingc , un fort grand personnage et digne de sa charge , voire d'une plus grande , ambassadeur de son Altesse devers Sa Majesté, luy en voulut faire des excuses , il en fut bien rejetlé. Entre autres qu'il allega, c'est que son maistre avoit eu advis que M. de Les-Diguieres el tous ses huguenots luy en vouloient ; et pour ce il avoit gaigné les devans, d'autant qu'ils estoient ses ennemys. Le roy disoit partout : qu'il ne vouloit point de tels officieux que celuy là ; que, quand bien M. de Les-Diguieres l'cust pris, il luy eusl aussi lost
PHIUBKRT, DUC DE SÀVOYR.
tac
os té quand il luy eusl pieu , et à luy mesmes le luy osteroit et luy feroil cher cousler ceste charité , tellement qu'un jour il luy en bailleroit si serré sur lesdoigts, qu'il s en repenliroil, d'autant que sa force , au prix de la sienne , estoit si (bible, qu'il n'en oseroit quasy parler.
Le roy, qui de soy mesmes n' estoit pas trop eschauffant ny turbulant, on le trouva ce coup fort eschauffé , dont il falloil bien dire qu'une telle surprise 1 luy louchoit jusques au vif.Tout de mesmes luy toucha-il quand le pere soustenoit ainsy le mareschal de Bellegarde, de telle façon qu'il le faisoit ordinairement coucher en sa chambre : aussi le roy luy sceut-il bien rendre envers ceux de Genève , desquels il en prit la protection, contre son gré pourtant, car il hayssoit par trop leur religion, mais pour vengeance il le fit; dont M. deSavoye s'en trouva très mal sur les entreprises qu'il y vouloit faire dessus.
En cela M. de Savoye estoit bien de ceste humeur, que , pour sa grandeur , il bouchoit les yeux à tout , comme il l'avoit monstré longtemps advant en nos guerres estrangeres; car, durant la trefve de l'empereur et du roy, il fît uoeentreprise une fois sur la ville de Metz, par le moyen de quelques cordelliers, et la faillit. Et ainsy que M. de Sepl-Fontaines, ambassadeur pour le roy en Flandres , despuis evesque de Limoges, grand personnage, certes, et qui avoit peu de ses pareils , de la maison de l'Aubespine*, luy renions t roit le violement de foy et de la trefve, il luy fit responce: «Comment le • roy François prit-il mes pays, lors qu'on ne «s'en doubtoil aucunement, et en trefves? « Doublez-vous de moins que je n'en voulusse a faire autant si je pouvois, car c'est alors qu'on «n'y pense point et ne se donne en garde, que «les belles entreprises se font. » Il avoit raison de parler ainsy; car, comme je liens de plusieurs très grands capitaines , et mesmes de M. du
• Le manuscrit dit : « Un tel affront. >
1 Sébastien de l'Aubépine était évôque de Limoges en janvier 1577 ; il y a de lui , dans les Mémoires du duc de .Va ers , toinc 1 , page 268 , un avia au roi Henri m »nr la Guerre que ce prince ciail à la veille de faire à ses tujet» de la reliflion réformée. Lorsqu'il était ambassadeur ordinaire de France a Ixmdrcs eu 1587 , au moment du procès fait à Marie Stuart . il trama en faveur de celle-ci une conspiration conlre la vie de la reine Éli- «aliei h , du consentement des Guise , dont il était la créature. Acte* de Rymer.
Bellay , au livre de Y Art militaire , il se faut donner garde de ces temps de trefves et surséances d'armes plus que de la chaude guerre; car bien souvent se presente-il de si bons morceaux, que pour eux on en peut bien rompre son jeusne ; et amprès que la chose est faicte, il n'y a plus de réparation; et ce mot est mal sonnant , quand on .dicl : « Je n'eusse pas pensé « une telle meschancelé jamais, que de violer «ainsy la saincte foy donnée. » Pour fin , M. de Savoye, pour faire ses affaires, estoit peu scrupuleux et fort habile. Aussi avoit-il fort paty, ayant esté despouillê ; et s'il ne fust esté tel , et ne s'en fust faict accroire par son espée qui luy estoit restée, et par sa valeur, il fust demeuré le plus pauvre prince qui fust jamais.
11 a laissé monsieur son fils , qui est son successeur en lout , et qui , pour son jeune aage , s'est rendu un bon et vaillant capitaine, en ayant appris de fort bonne heure l'usage. Aussi j'ay veu dire à des soldats espaignols : Que no liay en el muniio que un rey , un duque y un conde 1 ; entendant le roy de France , le duc de Savoye et le comte Maurice, m' esba hissant pourtant comment ce duc, duquel je parle ailleurs , peut sytost s'accommoder à la faligue de la guerre; car je l'ay veu en son enfance si tendret el si délicatement nourry de par madame sa mere , que je n'eusse jamais pense qu'il fust venu à ceste grande gloire qu'il a. J'espere en parler ailleurs. Bref, il est vray fils du pere. Bien est il vray , à ce que j'ay ouy dire , qu'il n'a tant la grâce de soldat que le pere, lequel l'avoit irès bonne.
Aussi liens-je d'un vieux capitaine espaignol, qui estoit son maistre dhoniel, qu'en son jeune aage , estant aux armées de l'empereur son oncle, il se plaisoit fort parmy les soldats espaignols , et estoit parmy eux le plus souvent , jusques à porter l'harqucbuse et fourniment comme eux, el aller aux escarmouches ; à quoy l'empereur prenoit tous les plaisirs du monde.
11 mourut , non guicres vieux , du mal de reins et de gravelle dont il estoit tourmenté ; si bien qu'il ne porloit jamais son espée au costé, pour cause de la ceinture qui luy eust trop eschauffé les reins ; mais il la portoit tousjours soubs le bras comme un sergent ; et cela ne luy sioît point mal , car il avoit très bonne grâce
« Qu'il n'y a an monde qu'un roi , un duc et un comte.
MO
VIES DES GRANDS CAPITAINES
en tout , et sentoit fort son soldat , et ayrooit tous honncstes exercices , et sur tout à forger des canons d'harquebuse. H en fdisoit de très bons. Jay veu sa forge , et nous faisoit monstre de son exercice.
On disoit qu'il ne ressembloit guicres à feu son père , duquel j ay veu le monde en France en Faire de si fats et de si scandaleux contes qu'il n'en faut rien croire ; car, à ce que j ay ony dire à ceux qui l'ont veu , il n'estoit point homme pour faire toutes ces sottises, car il estoit très sage et fort homme de bien.
C'est assez pour ce coup avoir parlé de M. Savoye jusqu'à une autre fois ; car il ne faut pas tout à un coup débiter toutes ses denrées.
LVU.
LE COMTE D'AIGUEMONT.
Nous parlerons de M. le comte d'Aiguemont, lequel a esté un fort brave et vaillant capitaine, pour si peu qu'il en a faict le mesticr; car, au plus beau cours de ses vaillances , la paix se vint à faire entre la France et lEspaigne, après qu'il venoil de frais de gaigner la bal taille de Sainct-Quanlin et Graveline. Car , a rc que je lieus de la pluspart des Espaignols , Flamans et François qui y estoieul, ils luy en attribuaient le seul gaiug : si bien que le commandement luy ayant esté faict par M. de Sa\oyc, lieutenant gênerai du roy d'Kspaignc , et par Ferdinand de Gonzague, principal chef du conseil, d'aller seulement recognoistre l'cnnemy et l'amuser, cependant que le gros arriverait, voyant à l'œil qu'il y faisoit bon pour luy , ne voulut point temporiser, mais avec sa troupe de reystres et lanciers bourguignons , chargea sans aucun respect de commandement, et si a propos , qu'il mit en route toute noslre année, clavoit quasy demy achevé lorsque le gros arriva.
lin an et demy après il donna encor luy seul une autre battaille à M. le marescbal de Termes près de Gravrliiics, qu'il gaigna; ledesfit, et le prit prisonier, comme j ay dict cy-devanl: ce qui fut un second contre coup à la France fort dangereux. Que si le tiers s'en fusl ensuivy, elle estoit troussée. El croy que sans la paix cet
homme nous eust bien porté du dommage; car il nous estoit ennemy, et fort heureux et vaillant; avec cela aussy le présurooit-il fort, et en estoit beaucoup plus enflé de gloire.
Sur quoy je me souviens qu'à nostre retour du voyage de Malte, ainsy que j'estois allé baiser les mains à M. de Savoye , me faisant pourmener dans son jardin de Thurin où estoit sa forge , il me dict le commencement des troubles de Flandres, désespérant pourtant fort des affaires des rebelles s'ils n'avoient d'autres chefs qu'un qui s'esloit desjà desclaré, qu'on appelloit le sieur de Brederode, grand seigneur du pays et grand homme d'estat, et qui fut le principal aulheur de ces révoltés qu'on nomma les Gueux; nom certes vil , par trop bas, fatal el malheureux , bien différent de ecluy qui est venu après , qu'on nomme les Estais , nom certes plus beau , plus spécieux et plus heureux que le premier. Et si M. de Savoye n'estimoit pas trop le dict seigneur de Brcdcrodc pour la guerre, il cxaltoit bien autant le dict comte d'Aiguemont, disant que s'il se desclaroit, comme il s'en doubtoit , que leur affaire iroit fort bien, le tenant pour un fort grand el vaillant capitaine, si la gloire ne le perdoit : «car, « me disoit -il , je i'ay veu si glorieux et si oulre- «cuydé après nos deux batlailles dernières gai- « gnées contre vous autres , qu'il luy sembloit «nul estreesgal ny digne d'est re parangonné «à luy, estimant fort peu un autre. Mais je luy a en rabattois bien les coups; et fort souvent en a avons nous eu differens ensemble, comme « quasy nie voulant desdaigner pour son gênerai ; mais je luy fis bien recognoistre après, «et ce qu'il devoit.»
Je croy que moudict sieur de Savoye prophétisa alors de ce comte; car il presumoil tant 1 de soy qu'il luy sembloit ad vis que jamais le roy d'Espaigne ne luy feroit mauvais tour, ny que le duc d'Albc osast jamais luy faire mettre la main sur le collet. Mais il rn arriva bien autrement; car, ayant esté convié en un festin à Bruxelles, luy el le comte d'Orne, grand seigneur et des principaux du pays, après le disner, le duc d'Albe , s'estant retiré en son cabinet et conseil , les envoya tous deux constituer prisonniers.
Ce fut le capitaine Salines , non ecluy qui estoit habitant d'Ast , mais sou cousin , qui eut
1 Le nuDutcril dit : • Il se seuioii taut.»
LE COMTE D'AIGUEMONT.
charge de constituer prisonnier le comte d'Aigucraont; auquel ayant dict en toute reverance espaignolle qu'il le faisoit prisonnier de par le roy, et qu'il laissast l'espée, ce fut le comte d'Aiguemont qui fut fort estonné ; et dict au upitaine Salines tels mots « Ami, capitan Salines, quitar la espcula que tan bien ha tm ido el rey ! Pues que tal es su voluntad , milia^a. « A moy, capitaine Salines, oster mon • espee qui a si bien servy le roy ! Puis donc que «telle est sa volonté, qu'elle soit faicte.» Et luy mesmes se Posta et la donna au capitaine Salines, lequel le mena en la prison qui estoit destinée pour luy , estans si bien séparés, luy et le comte d'Orne, qu'ils ne se virent plus jusques au jour de leur supplice.
Auquel jour, la sentence estant donnée audict comte d'Aiguemont, il la prit fort patiemment; et soudain demanda l'evesque d'Ypre , fort homme de bien el digne prélat , et fort son familier, auquel il se confessa fort sainctement ; et luy donna une bague fort riche que le roy (ffepaigne luy a voit donné lors qu'il fut en Espaigne, en signe d'amitié, pour la luy envoyer et faire tenir ( ce fut lors qu'il luy alla proposer toutes ces belles choses contre la France que j'ay dict cy dessus); et puis luy envoya ses humbles recommandations , le priant à avoir pitié de sa femme el de ses enfans. Et I heure de l'exécution venue , ce comte d'Orne ai sut esté mené et depesché tout le premier sans qu'il le sceust, sinon quand il vit sa teste, il fut conduict par le capitaine Salines et Julien HouicTo, .estant au mitan de tous deux ; et passa i<jul du long de la grand place où estoit au bout l'escharTaui , toute remplie de gens de pied csp3i;;DoIs en battaille, au beau mitan desquels il passa ; el saluant tous les capitaines et soldats avecques une fort belle , douce et triste façon , la larme à l'œil , et eux tous aussi , qui tous d'une voix disoicnl que c'estoit grand dommage de la perte d'un si grand capitaine , s'en alla à l'eschaffaut tout couvert et paré de drap noir; et sans estre attaché comme l'on void en France nos criminels, monta dessus, harangua le peuple, se recommanda à Dieu; et puis l'exécuteur ayant tiré un rideau, pour n'estre exécuté à la veue du peuple , luy trancha la teste. Le corps fut jetlé au dessoubs de l'eschaffaut par une (rappelle faicte à propos, avecques celuy du
comte d'Orne, et la teste présentée an peuple, le rideau estant tiré , comme avoit esté celle du comte d'Orne , que le comte d'Aiguemont avait desjà advisée lors qu'il voulut monter audict eschaffaut. Voylà la façon de la mort de M. le comte d'Aiguemont, comme plusieurs le disoient de ce temps là , et d'autres qui en ont escrit.
Mais d'autant que M. de Mondoucet, lors ambassadeur pour le roy en Flandres vers madame de Parme et le duc d'Albe , en envoya l'advis au roy ( je le veux insérer icy ) ; lequel venu à M. de l'Aubcspine le jeune, secrétaire des commandemens, l'un des vertueux et honnestes seigneurs de son temps, et qui aymoit la noblesse (si très tant que, quand il mourut en fort jeune aage et en sa grande beauté , comme il estoit très beau , elle y perdit beaucoup. Il me tenoit pour de ses grands aroys, et se plaisoit quelques foisnà me conter des nouvelles) ; dont ce matin qu'il receut celles dudicl comte, ainsy que je l'estois allé voir, il me monstra cet advis, lequel estoit tel.
« Le second jour de juing les comtes d'Aiguemont et d'Orne, après avoir esté gardés quelque temps dans la citadelle de Gand , sortirent par le commandement du duc d'Albe pour estre menés à Bruxelles, dont le capitaine Almada en eut la charge. Ledict comte d'Aiguemont csloit dans un coche faict en chariot, dans lequel estoit le capitaine Tordesillas et un autre capitaine cspaignol. Au devant d'iceluy marchoient quatre compaignies d'harquebusiers espaignols , et autour dudict chariot les liarquebusiers de la compagnie dudict capitaine Tordesillas , et derrière estoicnl les picquiers des compaignies cy dessus. Suyvoit après le chariot du comte d'Orne , dans lequel estoit avec luy Anthonio d'Avilla et le capitaine Eraso, et après ses picquiers en rang, cl ceux de dom Anthonio de Tholledo et de dom Ilernando deSayavcdra,ctlous leurs enseignes desployées et tambours bat tans, le tout estant accompaigné aux costés de la conipaigne tUr cinquante lances de dom Sancho d'Avilla a. l'advant garde , et autant à l'arriére garde ; et ca cet ordre ainsy entrèrent dedans Bruxelles , sur les deux heures après midy. Le quatriesme de j juin, marchèrent dans la ville en battaille , et i avecques une batterie de tabourins et de phiffre»
VIES DES GRANDS CAPITAINES
si piteuse, qu'il n'y avoit spectateur de si bon cœur qui ne paslit et ne pleurast d'une si triste pompe funèbre. Toutes les compagnies furent logées, les aucunes dans la ville, les autres demeurent pour la garde en la maison du roy qui est devant la place ; et furent menées et logées séparément, les portes et fenestres de leurs chambres toutes fermées. Sur les unze heures du soir on leur vint annoncer, leur arrest pour avoir le lendemain leurs testes tranchées.
c Le comle d'Aiguemont, qui lors dormoit , trouvant fort estrange une si triste nouvelle, s estomacqua et s'altéra oultrc mesure, et avecque» grandes exclamations demanda comme il estoit possible qu'on le voulus! traicter de ceste façon , ne pensant avoir faict chose contre le service de Dieu et Sa Majesté indigne de son debvoir. Bien disoit-il que la mort ne luy estoit point ennuyeuse , pour ce que c'est un passage inesvitaklc, et un debte auquel nous sommes naturellement obligés; mais ce qui luy estoit plus en cela douloureux , estoit la perte qui en rcsultoit de son honneur et réputation. Puis reytera en disant : « Voylà une sentence « très severc. Je ne pense point avoir tant offencé a Sa Majestéquc je mérite une punition si cruelle «ayant faict ce pourquoy je meurs ! Toutesfois osi j'ay failly, que ma mort soit l'expiation de a mes fautes, sans qu'on me deshonore et hon- « nisse les miens pour lad venir, et que ma femme «et mes enfans ayent à souffrir, cslans confis- «quésmon corps et mes biens, outre qu'il me «semble que mes grands services passés menaient bien qu'on use de quelque grâce en mon «endroict. Despuis que c'est le plaisir de Dieu, « mon créateur, et du roy, mon seigneur, je m'at- « tends de prendre la mort en patience. » Puis il se leva de son lit et s'habilla , prit de l'encre et du papier, et escrivit une lettre au roy d'Espaigne, par laquelle luy requeroit pardon de ses fautes, luy suppliant très humblement d'avoir pour recommandée sa pauvre et désolée femme, et d'avoir pitié de ses enfans, lesquels, pour les péchés du pere, demeureroient très pauvres et en termes d'eslre misérables toute leur vie , s'asseurant tant de Sa Majesté que courtoisement et de bénignité il leur userait de telle grâce, puis qu'ils estoient innoccus des fautes de leur pere , et aussi pour l'amour des grands services qu'il luy avoit faict par le passé.
Après qu'il cusl fermé la lettre et bien scellé il la donna à l'evcsquc d'Ypre pour la faire tenir seurement au roy d'Espaigne avtcques une bague qu'il avoit au doigt que le roy son maistre luy avoit donnée, dont il l'en pria bien fort; ce que ledict evesque luy jura sur sa foy de l'envoyer très fidèlement à Sadictc Majesté ; à quoy il ne faillit. Et dict on que le roy catholique la leul en pitié , bien faschc qu'il avoit esté conlrainct de venir là; mais il n'estoit plus temps, et ne servoil cela plus rieo. Ledict comte après se confessa fort dévotement audict evesque d'Ypre, qu'il avoit choisy pour son confesseur, tant parce qu'il l'aymoit de longue maio qu'aussi il le tenoitpour un fort homme de bien.
« Le comte d'Orne du commencement ne se peut si bien asseurer et résoudre , se despita , maugréant et regrettant fort sa mort, et se trouva quelque peu opiniastre en la confession, la regrettant fort, disant qu'il estoit assez confessé; toutesfois , après avoir songé en soy et digéré son faict , et cognu qu'il n'y avoit nul remède de 1% prolongation de sa vie, en fin de son propre mouvement demanda un confesseur, et continua despuis à user d'apparence de bon chrestien et catholique , et non sans grande conlriction de ses fautes.
«Et en tes altères demeurèrent jusques a neuf heures du lendemain matin , ne parlant d'autre chose que de leur faict de conscience, et du tort qu'on leur tenoit au respect de la fidélité et obéissance qu'ils avoient tousjonrs porté à leur prince.
« En après, le comte d'Aiguemont commença à solliciter l'advancement de sa mort, disant que puis qu'il devoit mourir qu'on ne le devoit tenir si longuement en ce travail. Sur les dit heures, on le tira dehors; et fut le premier conduict sur l'cschaffaut,accompaigné du maistre de camp et du capitaine Salines, d'aucuns prétoires et de l'evcsque d'Ypre , son confesseur. Il estoit vestu d'une juppe de damas cramoUy, et d'un manteau noir avec du passement d 'or. les chausses de taffetas noir et le bas de chamois bronzé , son chappeau de taffetas noir couvert de force plumes blanches et noires , et un mouchoir ouvré en main, sans qu'il eust les mains liées aucunement, lesquelles on luy «voit laissées libres sur sa parolle de cavalier, e; qu il ne donnerait empeschement par lequel le bour-
LR COMTF C
rrau peust MMir son coup, tl n'estoit soivy, .17 de bourreau ny de sergens. Bien est il vray que leprevost se tenoit près de l'eschaffautavecques une baguette rouge pour représenter la justice. Et allant audict eschaffaut ainsy accompaigné, passa à travers toutes les compaignies que nous avons dict cy dessus , et qui estoient toutes en bai taille ; et en passant au beau milan, saluoit et disoit adieu à tous les capitaines et soldats qui estoient là , lesquels pleuroient et regretloient de voir un si grand capitaine mourir ainsy. Puis estant monté sur l'eschaffaut , qui estoit tendu tout de drap noir, se mit à genoux, et, tournant les yeux vers le ciel , commança à haute voix à faire quelques clameurs et exclamations sor la contrition cogneue de ses repenlances, de ses infidélités et désobéissances ; tellement que le peuple en estoit esmeu à grand pitié. Et bien tost après se despouilla son manteau et sa jtippe ; et se remettant à genoux , baissa son chapeau sur les yeux, et puis dit l'oraison In manus tuas, Domine, etc. , fort dévotement; et comme il commançoit à la redire, le bourreau , qui s'est oit lousjours tenu caché, commença à paroistre, et luy enleva et fit sauter la leste de dessus les espaules fort dextrement. Le corps fat incontinent levé et couvert de drap
uvir.
■ Le comte d'Orne vint après , qui de mesmes Fut despesché. Il ne fit point prières si belles que le comte d'Aiguemont; il ne pria que le peuple de prier Dieu pour luy. Leurs lestes furent posées sor des bassins , et demeurèrent en ce spectacle l'espace de deux heures. Le corps do comte d'Aiguemont fut mis dans un cercueil bien embaumé , et porté en une de ses terres 06 il fut ensepvely , comme fut celuy du comte dOrne en sa comté. Les gens du comte d'Aiguemont plantèrent ses armes et enseignes de deuil à sa porte du palais; mais le duc d'Albe en «tant adverty , les en fit bien oster bienipst et emporter dehors.
«La grande amitié que le peuple portoit audict duc d'Aiguemont , et l'excessive douleur que chascuu a voit conceue de sa mort, fut telle que plusieurs allèrent à l'église Saincte Glaire où fiisoit son corps, baisant le cercueil avec grande effusion de larmes , comme si ce fust esté les saincts ossemens et relkques de quelque sainct; «tous d uo accord prioient poorlcreposdeso»
•AIGURMONT. 143
1 âme, ce qu'on ne fit pour l'autre comte, lequel ' estoit à la grande église. »
Quoy qu'il soit , il n'y eut personne qui ne pleurast ledict comte d'Aiguemont, et n'y eut Espaignol qui ne le plaignist ; voire leducd'Albe donna grande signifiance de tristesse , encor qu'il l'eust condemné ; car c'estoit un des vaillans chevalliers et grands capitaines qui fust au monde. Cet advis est le plus vray.
Après ceste exécution faietc, le duc d'Albe fit battre aux champs, et marcha avec toute son armée pour aller faire la guerre à outrance, et vanger la mort du pauvre comte d'Arembergur , qui avoit esté tué à une desfaicte par le comte Ludovic de INansau en Zélande. Dont, le mesmes jour que le comte d'Aiguemont fut exécuté, sa femme, madame la comtesse, fort honneste , belle et sage dame , estoit venue à Bruxelles pour consoler (ce qui est à noter) madame la comtesse d'Arembcrgue sur la mort de son mary; laquelle, ainsy qu'elle estoit en sa chambre et sur ces propos, on luy vint annoncer qu'on alloit trencher la leste a son mary. Je vous laisse à penser si elle eut besoin de la consolation le moins du inonde de celle qu'elle donnoit à foison à l'autre comtesse ; de sorte que toutes deux avoient bien besoin de Dieu, et plus encor la comtesse d'Aiguemont, puis que son mary n'avoit receu mort si honorable que le comte d'Aremberguc.
Voylà donc la fin de ce pauvre comte , duquel, avant que je l'achevé, je diray de luy : que c'estoit le seigneur de la plus belle façon et de la meilleure grâce que j'aye veu jamais, fust-ce parmy les grands , parmy ses pairs, parmy les gens de guerre, et parmy les dames, l'ayant veu en France et en Espaigne , et parlé à luy.
Mais pourtant , voyez et considérez un peu une chose que je vous veux dire, que j'ay apprise de madame de Fontaines, l'une des sages, belles, vertueuses et honnestes dames qu'il est possible de voir (laquelle, du temps qu'elle estoit fille el qu'on l'appeloit Torcy , sœur à feu M. de Torcy , gentil cavallier et capitaine, elle fut nourrie fille de la reyne Eleonor en France et en Flandres , où alla ladicle reyne se tenir avec l'empereur son frère, et la reyne d'Ongrie sa sœur , après qu'elle fust vefve du roy François); et là , madicte dame de Fontaines estant fiUe toutes des plus belles d'alors, et qui ne
VIES DES GRANDS CAPITAINES
se fit point effacer ny à Espaignolle, Flamande, Allemande ny Italienne , ny à tout autre , fit un long séjour avec la reyne sa maistresse; et ce Fut là où elle vit le comte d'Aiguemont fort jeune , et son commancement , et comme il vînt ; mais elle m'a dict qu'en toute la cour il n'y avoit point jeune homme plus neuf que luy, et d'assez mauvaise petite grâce, elà quionen faisoil fort la guerre, et les hommes et les dames ; mais après plusieurs petite salgarades receues, il se rendit ainsy gallant et honnestc , brave et vaillant homme comme nous l'avons veu. Possible que la nourriture et la guerre continuelle qu'on luy fa soit luy apportast cela.