LE PRINCE D'ORANGE
A ce festin des comtes d'Aiguemont et de d'Orne avoient esté pareillement conviés le prince d'Orange et le comte Ludovic de Nansau son frère; mais ils sentirent la fricassée de loing, et pour ce se retirèrent en Allemaigne; ce qui fascha fort au duc d'Albc , car il avoit faict dessaing, ce disoit \\,de pescary tomar los salmones y dexar las sardinas y truxicas, « de pescher et prendre les grands saumons, « et laisser les petites truites et sardines, » comme despuis il se vanta qu'il en avoit attrapé deux grands ; mais les autres ne s'estoient voulu jetter dans les rets et filets ; ce qui fut cause que son festin fut imparfaict,pour les conviés faillis qu'il avoit desseignés.
Cependant le prince d'Orange ne chauma pas , et amassa une grosse armée en Allemaigne , et force François s'y jellerent aussi , jusques à mille ou douze cens chevaux , et force harquebusiers des contrées de France, qui n'avoient peu passer les rivières et franchir les passages pour se joindre à M. le prince de Conde. avecques M. l'Admirai : les chefs estoient messieurs de Gcnlys , de Mouy, d'Antricourt , guidon de la compagnie de M. d'Anjou, nostre gênerai , et aun es. Enfin l'armée estoit très belle , et plus grande deux fois que celle du duc d'Albe ; mais en temporisant et usant de prudence accousiumée, il fit aller toute ceste
1 Guillaume de Nassau.
armée en fumée, et la chassa hors de Flandres,
et la renvoya d'où elle estoit venue. Et de cet bris et reliques plusieurs François se joignirent avec le duc des Deux-Ponts ; mesmes les princes d'Orange et le comte Ludovic et leur jeune frerc y estoient , que je vis tous joincts ensemble (estant ledict duc mort) à Bram home, chez moy, où je m'estois retiré du camp à cause d'une grosse fiebvre quarte qui m'avoit si vilainement empoigné, que je ne m'en pus desfaire de dix mois. El ce fut là que je vis ces messieurs chez moy, qui me firent , et François et estrangers, tant les plus grands que petits, tous les honneurs et toutes les meilleures chères du monde, sans qu'il me fust faict aucun tort ny i ma maison, non pas un seul image de l'église abbatu, ny une vitre cassée; jusques là à dire que, si la messe y estoit en propre personne, on ne luy eust faict un seul petit mal, pour l'amour de moy. Aussy leur fis je très bonne cherc , et que le roy de Navarre m'aymoit , et M. l'Admirai surtout , à quij'apparlenoisde fort près a cause de madame l'Adiniralesa femme. Bref, j'eus occasion grande de me contenter fort d'eux, là où j'avois force de mes bons amys et parens.
Ce fut donc là que je vis ces princes eslrangers, et entretins un assez longtemps ledict prince d'Orange en une allée de mon jardin. Je le trouvay un fort grand personnage à mon gré, et qui discouroit bien de toutes choses. Il m'entretint du peu d'effect de son armée ; el en donnoit la coulpe à la faute d'argent cl aux csi rangers , qui l'aymoienl desmcsurenient ; mais qu'il ne s'arrèteroit en si beau chemin , et qu'il rcvoleroit bien tost. Il avoit une forj belle façon, et estoit d'une fort belle taille. Le comte Ludovic son frère l'avoit plus petite. Je le trouvois trUle ; et monslroit par sa mine qu'il se sentoit accablé de la fortune. Mais ledict comte Ludovic estoit plus ouvert en son visage et le monslroit plus joyeux : on le tenoit plus hardy el hasardeux que le prince d'Orange, et, en récompense, le prince aussy plus sage, plusmeur que luy et plus advisé. Aussy l'empereur Charles l'avoit nourry; el se ressentoil si bien d'une si belle nourriture, que despuis il s'en estoit bien servy en tous les grands affaires qu'il a maniées, ayant tant donné de traverses au roy d'Espaigne qu'il s'est veu n'avoir guiercs de