LE COMTE LUDOVIC DE NANSAU
Si le comte Ludovic son frère eust vescu plus qu'il ne fil , il le fust esté bien aussi ; car il se faisoit très vaillant , el se faisoit tous les jours un très liabil homme, comme j'ay dict. Le prince son frerc vint en France, niais il n'y demeura «uiercs, car il s'en alla à la Ro-
VlliS DES GRANDS CAPITAINES.
chelle, et s'embarqua pour s'en aller par mer en Allemagne; et laissa en France ledict comte son frère, lequel , pour son entrée , servit bien son party ; car ce fut luy qui fit cette belle re- Iraicteà la baltaille de Montcontour, secondant à propos M. l'Admirai, qui avoit esté fort blessé. Au bout de quelque temps il alla en Flandres , où , avecques M. de La Noue et plusieurs gentilshommes François, capitaines et soldats, il prit Valencienes et Monts ; là où soudain ce grand duc d'Albe le vint assiéger, sans luy donner loysir de prendre halaine : ce qui fut un traict de grand capitaine ; car à un révolté (comme je le tiens d'un grand) il le faut prendre tout chaud et lui donner sur les doigts, et l'empescher surtout qu'il ne gaigne temps par le lemporiseraent qu'on luy pourroit user. Le ducd'Albe fil ainsi; car, après avoir repris Va lanciencs par la citadelle, il vint aussy tost bloquer et assiéger Monls de telle furie qu'il n'eut de quoy là tenir. El fut ledict comle ( qui tomba malade) contrainct de faire capitulation avecques honnestc composition ; et luy fui très bien gardée jusques à un seul poinct.
Voyez comment les loix de la guerre doivent estre aussy saincleset religieusement observées comme les autres. Car il ne faut point doubler que si ledici duc eust pris ailleurs et d'autre façon ledict comte, qu'infailliblement il luy eust faict son procès , et passer par les mesmes pas que les comtes d'Orne et d'Aigucmont ; et ainsi la loy l'ordounoit ; mais la foy de guerre si sainctemenl donnée le sauva. En quoy est grandement à louer ledict duc , au pris de plusieurs quejay vcuelcogneu,qui n'en ont faict de mesmes en tels endroicts,dUans qu'à un rebelle ou à un hérétique il ne faut garder la parole ny la foy. Cela est bon pour ces capitaines ou autres ignorans l'art de ta guerre , et pour ceux aussi qui ne vont point aux coups, qui jugent dans leurs chaires tribunales comme il leur plaist , ne se soucient pas d'aller à la guerre , et n'appréhendent de se trouver en telles occasions pour leur estre rendu la pareille; mais les grands et braves capitaines qui se trouvent ordinairement aux hasards de la fortune de Mars, doubteux, y advise ni bien , et ne violent jamais les paroles ny promesses.
J'ay ouy dire que le duc d'Albe se trouvant
à la porte ainsy que l'on sortoit , il salua fort courtoisement le comte Ludovic qui estoit fort malade dans une lictiere , et luy fit beaucoup d'honnestes offres, luy tenant fort briefves paroles pourtant ; mais bien plus longues à M. de La Noue, auquel il fit grand honneur et admira fort sa valeur et vertu. Il salua aussy tous les capitaines e t soldats françoisfort courtoisement. Cela s'appelle sçavoir bien son entre-gent de guerre. Quelque fat de gênerai n'eust pas fait ce traict, ains eust faict du sot, du fendant et du mauvais, du froid, du retiré et de l'allier. Le comte Ludovic s'estant retiré , et conduict très seuremenl où il avoit demandé et avoit esté arrestë , advisa à se guérir ; et puis estant bien guery reprit mieux que devant le harnois ; se remet à la guerre , et se trouvant en une rencontre contre le duc d'Albe, il y fut tué et tous ses gens desfaicts, où il y avoit pour le moins six ou sept cens François , très braves soldats , qui, eschapés du siège de I.a Rochelle, et cassés (comme je vis et en cognus aucuns) , s'estoient allés mettre à son service. Ainsi finit ce brave comte. Que si la mort ne l'cust gaigné il eust donné autant d'affaire au duc d'Albe que fit son frère.
LE COMTE D'AREMBERGUE.
APPELÉ VMS1» IUU DR MWES.
Il commença contre ce brave comte d'Arcm bergue, qu'il desfit en Zélande par l'opiniaslrct* des Kspaignols , qui crioienl à toute heure au dict comie qu'il les menast au combat conlr ces hérétiques et chiens; mais ledict comi leur remonstrant le danger eminentqui se pre senloit à leurs yeux de les charger en lieu .• desadvantageux , rien pour cela; ains, comm gens prédestinés à leur malheur et de leur g< néral, crièrent plus que devant contre luy, ju ques à l'appeller traistre , et qu'il s'entende avec les ennemis. I<uy, qui estoit tout noble courageux, leur dict : «Ouy, je vous monstr « ray si je le suis ; » donna la teste baissée , combattant très hardiment il tomba mort p terre ; et de ces opiniaslres, mal disciplinés n'obéir à leur gênerai , les uns furent ta<
LE COMTR D'AÏIEMBKHGUE.
les autres se sauvèrent à la fuite ; desquels , au moins aucuns des plusopiniastres et coulpables, le duc d'Albcen fit punition , autant pour donner exemple et leçon à tels soldats mal créés , que pour le regret qu'il eut de la perte d'un si bon et loyal capitaine, comme il le fit paroistre là, et l'avoit faict en plusieurs endroicts ; comme à dos guerres eslrangeres, estant lieutenant aux années de la reyne d'Ongrie qui l'avoit cboisy pour très capable, ainsi qu'il fut au siegedeMctz, on appelloitsoa cartier lecartier et le camp de Barbançon ; car il csloit de ceste race des Barbançons, bonne et noble race dont nous en avons en France.
Outre ses valeurs, il estoit un très beau et très agréable seigneur, surtout de fort grande et haute taille et de très belle apparence. Il vint servir le roy en France à nos guerres secondes, où il mena douze cec'.s lances bourguignonnes qu'il faisoit très beau voir; et luy en gênerai leur comraandoit. Il ne tint pas à luy qu'on ne combattis! à ISostre Dame de l'Espine; et mesmes il demandoit fort la poincte. La paix de Chartres s'en ensuivit ; et luy , cependant que ses troupes se rafraischissoient un peu par le pays (vivant pourtant très modestement, car leroy d'Espaigne les payoit fort bien), il se tint quelque temps à la cour, et quasi tout le caresme, se tenant à l'hostel de Villeroy près du louvre, despois à M. d'Anjou et à la reyne de Navarre. Le roy le desfrayoit du tout pendant son séjour ; et estoit servy de sa cnysinc et officier». Il venoit ordinairement à la cour chez le roy et chez la reyne, aussi privement comme s'il eust esté de In cour mesmes. Aussy lueurs Majestés et Altesse luy faisoient très bonne chère; et luy leur rendoit un très grand honneur et humililé autant que nos seigneurs de France. 11 paroisloit bien qu'il avoit esté très bien nourry , et avoit bien retenu ce qu'il avoit veu en la cour de l'empereur son maistre.
Il devint fort amoureux de la beauté de madarooisclle deChasteauneuf de Rieux. qui pour lorsemportoit le los des plus belles ; et pour ce il se mil à la servir, mais avec un tel respect et telle discrétion, qu'il donnoil bien à cognoistre d'avoir servy en bon lieu et en celuy dont il a eu réputation; mesmes que je l'ouys dire un jour à la reyne mere : «qu'il paroissoil bien, disoit «die, que ce seigneur n'avoit aymé ny servy en
«bas et commun lieu.» Et d'autant que M. de Slrozze et moy estions fort serviteurs espris de mie belle damoyselle Chasleauneuf , il se mit à nous aymer d'advantage cl nous accoster, si bien que quasi ordinairement il nous convioit d'aller manger avec luy et nous envoyoit chercher, luy estant tousjours, comme j'ay dict , servy de la cuisine du roy ; et la plus part de nos devis estoient sur nostre maistresse. Et quand il estoit près d'elle dans la chambre de la reyne et que nous luy déferions comme il meritoit , il vouloil que nous fussions quasi tousjours ensemble à l'entretenir. Ses mots n'estoient nullement communs ny pauvres, mais très bon françois, comme force autres langues. Bref, il estoit 1res vertueux et très parfaict.
Il avoit , avec sa grand beauté , une défectuosité en luy qu'an n'eust cogneu , qui estoit qu'il ne voyait goutte d'un œil; et cet oeil estoit si beau et si pareil au bon , qn'on n'y eust rien recogneu , et estoit aussi beau que l'autre. Il avoit esté ainsi offensé d'un coup. Pensez qu'il eut bien la curiosité de le faire guérir; et n'y espargna ny moyens ny inventions pour le faire bien penser, afin de ne se rendre difforme ny désagréable à la dame qu'il servoit pour lors ; de laquelle je luy en jet lois aucunes fois quelques traicts et attaques en l'air et à la voilée, avec toute discrétion , ainsi que je le voyois quelquefois en ses bonnes. Il respondoit de mesmes avec toutes les louanges et vertus de ceste dame, et non sans en monstrerencor une sourde passion et regrets couverts.
Enfin, ce seigneur, eslant mandé du duc d'Albe , délaissa nostre cour et nostre France , non sans tristesse. Ce fut au mois d'avril , et alla mourir en Flandres à ceste desfaicte. Il laissa après luy une femme qui en fut très désolée. C'estoit une ires belle dame, sage et vertueuse, et estoit digne d'un tel mary. Nous la vismes en France quand elle accompaigna nostre reyne Elisabeth, que l'impératrice luy avoit donnée pour sa principale conduicte. Elle n'y demeura guieres; car, après les oopees accomplies, elle s'en retourna. Il la faisoit très beau voir ; et si elle eust demeuré d'advantage, la cour en fust esté embellie d'advantage.