‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 114 sur 361 · DOM SANCHO D'A VI LA · texte numérisé non relu

DOM SANCHO D'A VI LA

Avecques le duc d'Albe en ce voyage fut dora Sancho d'Avila , lequel estoit castellan du chasteau de Pavie lors que le duc d'Albe le prit là ; et en fit eslonner beaucoup , d'autant qu'on ne le tenoit pas pour si grand capitaine qu'il fut après; et en faisoit grand cas, et quelquefois eu prenoit advis. Il falloit qu'il eust quelque bon sens naturel, et valeur naturelle aussy; carde l'acquis ny de lapraciique il enavoit peu, parce qu'il avoit faict plus de cas de garder son chasteau , et demeurer léaus ordinairement comme une vraye morte-paye, que d'aller aux champs busquer advanture. Mais estant avec le duc d'Albe, il se façonna de telle façon par l'assidue continuation de la guerre qu'il exerça, qu'en peu de temps il se rendit un très bon capitaine. El pour ce fut esleu gouverneur de la citadelle d'Anvers, la nompareille forteresse du monde , et le vray rarapart de toute la Flandres pour le roy d'Espaigne. Aussy fut-elle raise en très bonnes et seures mains et très fidèles, car il la garda très bien sans nul reproche; où il fut après assiégé par tous les Estais, qui tout à coup s'esloient révoltés, et emparés quasi de toutes les villes de Flandres; et falloit nommément qu'ils eussent la citadelle d'Anvers ; car leur révolte et victoire demeurait manque. Ayant donc assemblé plusieurs grandes forces, la vindrent assiéger , la ville tenant pour eux , et battre fort furieusement, et la tenir fort à l'estroict. Il pouvoit avoir dedans quelques douze cens braves Espaignols, qui (ousavecques leur gênerai ne s'estonnerenl nullement, et firent très bien teste.

Par cas fortuit (comme à quelque chose sert le malheur et le desordre), quelques quinze cens soldats espaignols peuauparavant s'esloient mutinés pour leurs payes, et s'esloient saisis de la ville de Lost, où ils faisoient le diable. Eux, oyans le bruit des canonnades que l'on tirait à leurs compaignons (car Lost n'en estoit qu'à cinq lieues) , «cachant comme ils étoient fort à l'estroict, touchés d'une ambitieuse charité envers leurs compaignons, et d'une cfeiote qu'il leur fust reproché de les laisser perdre à faute de leur secours , vont prendre tous par

DS CAPITAINES

un malin resolution de les aller secourir, quand bien ils devraient tous mourir. Parquoy tous sortent de leur ville ; et jurent tous qu'ils ne boiraient ny ne mangeraient qu'ils n'eussent entré dans la citadelle, combattu et chassé l'ennemy qui la tenoit assiégée. Ils marchent donc très déterminés, chascun prenant sa fascine en la portant sur uneespaulle, et sur l'autre l'harquebuse ou la picque; et pour plus grande bravade, ou pluslost pour présage de victoire, chascun prit un rameau de chesne qu'il pendit sur son morion et bourguignotte. Sans avoir donc peur de rien, marchent résolus et serrés, et viudrent droict à la citadelle, et font entendre leur resolution à dom Sanche et ses compaignons. Ils entrent parla portedu secours, sont receus , Dieu scait comment bien , de dom Sanche et de leurs compaignons; lesquels, après s'estre bien embrassés et entre-salués, ainsy qu'on les convioit de se rafraischir et faire la collation, que don Sanche avoit faict très bien accoustrer, firent responce qu'ils avoient tous juré de ne manger et boire qu'ils n'eussent veu l'ennemy , ne l'eussent combattu , et ne l'eussent jetté de là où il estoit, et pour ce qu'ils vouloient tenir leur serment; parquoy demandèrent qu'on leur ouvrist la porte et qu'on les laissast aller, et que dom Sanche les inenast au combat.

A telle si belle occasion et resolution don Sanche ne voulut faillir et temporiser: parquoy, après avoir très bien ordonné de l'assaut, faict soudain ouvrir la porte de la citadelle; et aussy tost ces braves et déterminés soldais donnèrent la leste baissée dans les relranchcmens , en criant : San Jago! San Jagol Hespaha , I/espafia 1 ! et de prime abordade donnèrent à celuy que tenoient quelques six cens François qui pour lors s'esloient misavec les estais , qui estoient tous vieux soldats, qui , par plaisir et par courage, s'esloient débandés des vieilles garnisons des frontières de Picardie et de Ghampaigne.

Tout ainsy que les Espaignols les assaillirent vaillamment , les François leurs respondirent bravement; car ils alloient per à per; qui fut cause que les Espaignols s'escrierent : Ksios son Franceses ; dexamoles ; que son diabios:

BARTHELEMY D'ALVI ANO.

wm&s à combatir los hombres. Cest-àdire : «Ceux-cy sont François: laissons tes, ccar ce sont diables, et allons combattre les ihommes. o El couransdu long de la tranchée, vindrenl où estoicnt les Flamans, Allemansel quelques Anglois, qu'ils faussèrent et emportèrent fort aisément, de sorte que sauve qui peut pour les Estats,et pour les Espagnols tue qui peut, et de suivre la victoire, tousjours crians : San Jago ! san Jago ! Hespafla ! Hespafla ! Sierra , sierra, carne, carne/ à sangre, à sangre t à fuego , à fuego ! à saco, à sacox! Et par ainsy donnèrent si bien la chasse à l'ennemy , qu'il en demeura beaucoupde morts sur la place. Le jeune comte d'Aiguemont se sauva avec les François , qui « sauvèrent et retirèrent bravement. Je tiens ce conle tant d'aucuns soldats francois qu'espaignols que j'entretins quelque temps après cette desfaietc, estans venus à la cour à Blois , aux premiers estais.

Les victorieux estans absolus maistres de la ville commencèrent à bien la piller et se faire tous riches : car trois mille hommes butinèrent une ville qui estoit assez bastante pour saoul 1er cl rassasier une armée de cinquante mille hommes. J'en ay parlé ailleurs

Mais tant y a , qui poisera ce bel exploict , quelque ennemy qu'il soit de la nation espaigiiolle.oe peut qu'il ne loue à jamais ces braves soldais cl leur général don Sanche; lequel, un temps après, fut tué au siège de Mastric; dont j'espère en parler à la vie du prince de Parme2; et ce don Sanche s'csioit rendu si bon enpitaine par ses continuelles factions , qu'il est mort en telle réputation , et au grand deuil du roy d'Espaigne cl de tous les hommes de guerre de sa nation et d'autre.

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