‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 115 sur 361 · CHAPIN VITELLI · texte numérisé non relu

CHAPIN VITELLI

Gomme fut quasy en mesmes temps Chapio Vitelli , lequel fut un très bon capitaine. Aossy, en ses ans plus vigoureux, il en monstra

1 Saim-Jacque»! Espagne 1 Au carnage , à feu , à une ,

•Odq'j pas cette vie.

grandes preuves en la guerre de Sienne * duquel s'ayda Fort le marquis de Marignan, ensemble d'Astolpho ou Rodolpho Bâillon, d'une brave et vaillante race, qui despuis fit si bien dans Famagoste en Cypre , et mourut martyr : j'en parle ailleurs. Tous deux luy assistèrent bien, et nous nuisirent beaucoup en ceste guerre.

Le roy d'Espaigne commanda an doc d'Albe de se servir de ce Chapio Vitelli, pour la suffisance qu'il cognoissoil en iuy , et qui le rendoit son pensionnaire. Aussy le duc d'Albe le tint en telle estime qu'il luy bailla la charge de commander à toute son infanterie , dont il s'en acquicia très bien : les effects en ont faict foy. Et si estoit le premier de son conseil. Il mourut quelque temps après en Italie de maladie.

De ceste brave race des Vitelli sont sortis de braves et vaillans hommes , dont j'ay cognu aucuns de mon jeune temps, comme le seignor Alexandre et le seignor Vincence . et le seignor Alphonse Vitelli, que le roy Henry deuxiesme avoit nonrry page de sa chambre : lequel avoit un oncle , qui estoit le cardinal Vitelli , un très habile homme de sa robbe , que j'ay cogneu à Rome, et bon partisan dudict roy Henry, et point ingrat de la pension qu'il luy donnoit. Il cul une grande attaque une fuis •n plein consistoire contre le cardinal de Lorraine, qu'il disoil esire trop bouillant », pour le bien de la Fiance dont il estoit natif, et à qui il devoit tant : j'en parle ailleurs. Il y a eu aussy de braves capitaines et vaillans hommes de guerre des Vitellozzi, sortis du mesmeestocq des Vitelli.

BARTHELEMY D'ALVIANO.

Barthélémy d'Alviauo a esté de son temps un très grand et bon capitaine , mais pourtant estimé plus vaillant , hardy cl hasardeux que sage, considéré el provident : deux conditions contraires qui ont servy à aucuns et nui à d'autres : ainsy qu'il luy arriva à la batlaille d'Agnadel contre nostre grand roy tauysdouziesme, qu'il donna et chargea furieusement et

■ « Le manuscrit dit : « Brouillon. •

sans considération, contre l'advi* du comte Petiilano, gênerai de l'armée de» Vénitiens, dont ils en eurent différend ensemble, et contre ecluy de la seigneurie qui l'avoit deffendu expressément , ainsy seulement de temporiser et amuser l'armée du roy. Mais enfin, comme brave et hasardeux, il voulut combattre; et à son dam, car il fut pris en combattant bravement jusques a n'en pouvoir plus , et mené devant le roy. Il luy fit très bon recueil comme A un très vaillant prisonnier de guerre. Et luy ayant demandé ce qu'il pensoit faire, d'hasarder ainsy une batlaillc avec tout l estât vénitien , il luy respondit qu'il n'eus! sceu jamais mieux faire ny acquérir plus grande gloire et honneur , à perte ou gaing , que de combattre un si grand , brave cl puissant roy et prince, et que voulant essayer la fortune il estoit venu à ce combat.

Et de faict , luy et ses gens pour la première poincle firent très bien : mais venant M. de Bayard avec ses gens de pied , qui esloit à l'arriére garde, et s'advançant bravement, il donna si ù propos par flanc et aux costés des Vénitiens, dict l'histoire, qu'ils perdirent cœur, et ne firent puis après rien qui vaille, sinon quelques bons soldats esleus dudict Barthélémy, habillés de blanc et de rouge, qui , s'opiniastrans au combat , demeurèrent sur le champ. Braves gens, certes! Le roy, qui combatloit vaillamment, ne chauma pas de son cosié : et pour ce, la baltaille gaignée, et mis à mort pour le moins quatorze a quinze mille hommes, et ledict Alviano blessé et pris, et tumbe entre les mains du brave M. de Vandenesse , frerc A M. de La Pallice, le comte Petiilano, voyant ses gens de pied desfaicts, se retira un petit plus visle que le pas avec sa gendarmerie et cavallerie restée de la mortalité , avec peu de perte de nos braves François.

Ledict Alviano mené devant le roy, et devisant avec Sa Majesté , ce fut lors qu'il luy dict ce que j'ay dict cy devant. Elleavoit faict donner une fausse allarme, pour cognoistre si ses gens estoient trop desbandés, et pour les rallier et les cognoistre s'ils seroient prompts et diligens aussy loM, si un bon affaire ou grand besoing survenoit ; et ainsy qu'elle demanda audict Alviano ce que ce pouvoit estre, il respondit en riant : «Je ne sçay pas, sire, sinon que vous

DS CAPITAINES

« voulez vous combattre les uns le* autres; car,

« de nos gens , je vous assure qu'ils ne vous vi- « siteronl de quinze jours. » Le roman de M. de Bayard le dict ainsy. Ne faut point doubler si le roy trouva ce mot bon, qui tendoit toujours | d'autant plus â sa gloire.

Or, tout ainsy que ce capitaine esloit hardy et vaillant , et comme la vaillance, hardiesse et ardeur de courage ne rit pas tousjours à son homme, selon que la fortune variable faict en guerre , ei qu'elle est journalière en l'hardiesse aussy bien qu'en la pusillanimité, il fut taxé d'avoir failly en son courage bouillant, et de s'eslre retiré par trop visle à la baltaille mémorable de Vinccnce , dont j'en parle ailleurs, | contre le visce-roy dom Raymond de Carduna. Prospéra Colomno, et le grand marquis de Pescayre, qui fut le principal du gaing, disent les Espaiguols : lesquels disent aussy, que du j commancemcnl , ledit Alviano et ses troupes, j avec Paulo Baglion, bon et vaillant capitaine I aussy, ainsy qu'en porte la race de long ] temps , donnèrent fort furieusement et firent 1 un bon eschcq ; mais l'infanterie espaignolle et | l'allemande, conduictes par ce grand marquis, arrivant à propos, attaquèrent la caval- ■ lerie dudict Alviano avec telle furie qu'ils la desordonnerent aussy tosl et la mirent en route; de telle sorte que ledict Bâillon fut pris. Ainsy qu'il cou rail inadveriamment et imprudemment, disent les Espaignols, pour chercher un chemin court pour atteindre Alviano, que huya à ! priesa il tumba dans un champ plein d'eau, là où il fut pris : et Alviano, passant le ruisseau Rcron â grand presse , se sauva à Padoue, j non sans se despiter et maugréer Dieu, dict i l'Espaignol , de que era enemigo del nombre ! de los Italianos ,y ami go de los Espafloles*. Quasi telblasphcsmc cuyderent faire les pauvres chrestiensdans Antioche, persécutés d une si extrême famine, que les plus grands ne sçavoieot où trouver du pain : que pouvoient faire les petits? Si que tous ensemble, désespérés de ceste maie rage de faim, peu s'en fallu! qu'ils ne s'adressassent à Dieu , ne le maugréassent et ne l'accusassent d ingratitude, de n'avoir esgard à leurs peines, maux et labeurs, à U

1 Qui «'eafujroit en grande faite, j » De ce qu'il éloil enoemi du nom italien, et ami Espagnol*.

BARTHELEMY D' ALVIANO.

perle de leurs biens, qu'ils avoient vendu et mis à l'abandon , ny à la sincerilé de leur dévotion; mais comme à un peuple cstrange, les permettait d ésire ainsy livrés et abandonnés e* mains des enncmys de sa foy. Voyez en le route dans Y Histoire de la guerre d'Orient. Il ne faut point doubler que, par tel despit et nfjc, il y en eust plusieurs qui, dans l'ame ou h ouvert , firent tels blasphesmes ; car qui est trluy qui , pour telle rage et desespoir, n'en rtye d'advantage, si ce ne sont ceux qui sont confits en toute religion et dévotion doublement Parquoy ne faut point doubler aussy que cet Alviano n'en dist pis encor que je ne dis, tant par despit que par desespoir, veu que de tous temps les gens de guerre se dispensent aisément à tels blasphesmes, mais plus jadis qn'aujourd'huy. Les Italiens ont esté grands blasphémateurs, comme je l'ay veu la première fois que je fus en Italie. Je ne les veux accuser tous, car il y en a d'aussy gens de bien qu'en tous autres pays, et aussy qu'aujourd'buy ils s'en sont fort corrigés. J'en parle ailleurs2.

Et pour retourner encor audict Alviano, il faut prendre exemple en luy :que tout vaillant et hardy capitaine ou autre , ne se peut jamais vanter tel en sa vie qu'après sa mort, laquelle seule couronne nos vies 3; car bien heureux est il qui en sa vie n'a faict quelque escapade reprochante en la guerre; ainsy qu'en arriva ce coup à ce vaillant et invicto, comme dict l'Italien, tout vaillant comme l'espéc qu'il estoit.

11 eust mieux valu qu'il fusi arrivé ce qui arriva ceste fois mesmes au providadour Loredaoo, qui avoit esté aussy motif, avec Alviano, de l'attaque du combat; lequel estant pris, et promettant à aucuns soldats espaignols une grand quantité d'or pour sa rançon , le traisoant les uns les autres à qui l'auroit, fut enfin

' Le réviseur, sans doute fort ortbodoie,.a ajouté de « main : < Et ne «ont bien résigné* a la volonté de Dieu , qu'il faut Faire. »

* A la Bn de ne» Rodomontades espagnoles , il y a na Traité des jurements et blasphèmes espagnols, v*\h de quelques italiens.

» Voici la semence de Solon ainsi exprimée par Ovide :

intima temper

Expectanda diet homini est : dicigue beatus Jnte obitum nemo, supremaque fanera débet.

Ovin.. Metam., lib. tu.

jelté dans un fossé plein d'eau de despit, et là se noya. Cest un inconvénient qui arrive souvent aux guerres à force bonnestes gens, ainsy pris et débattus pour pareille altercation à qui l'aura ; comme j'en parle ailleurs.

Ledict seigneur Alviano pourtant ne perdit pas cœur pour tel malheur arrivé; mais, comme remis et restauré , mieux que jamais guerroyé et fatigue ses ennemis par rencontres, combats, courses et surprises, et mesmes en une où il cuyda attrapper ce grand marquis de Pescayre, par une grande et longue cavalcade qu'il fit un jour; car force de ses capitaines espaignols le voyant fort loing d'eux, mesprisant leur garde , ne la faisoient qu'à demy : sans que le marquis ( soit qu'il se doubtasi de cet homme turbulant et jamais oisif, ou qu'un bon démon l'en advisast ) fit ce soir renforcer ses gardes, redoubler ses sentinelles; si bien que, sans telle prévoyance, ledict Barthélémy l'attrappoit et luy enlevoit son logis , à sa grande honte et grande perte de ses gens. Et oncqtics puis, dict l'histoire espaignolle, ledict marquis ne faillit de commander à ses capitaines faire tousjours leurs gardes aussy serrées, estroictes et renforcées comme s'ils eussent l'ennemy en teste, en queue ou à costé. Je vous laisse donc à penser si ledict Barthélémy eut despit d'avoir failly son coup ; car il estoit très assuré, sans ce bon ordre et prévoyance dudict marquis.

En cet exemple dudict Alviano, force braves et vaillans capitaines, cavalliers, et autres gens de guerre , et mesmes les jeunes gens , y doivent bien penser et regarder ; lesquels , pour avoir faict un ou deux coups de vaillance , en deviennent si insolens et enflés comme crappaux, de gloire, qu'il leur semble n'avoir jamais de peur, et qu'ils combattraient le diable s'il se preseutoit devant eux ; mais il ne faut qu'une mal-heure, que, venant à faillir de cœur, ils prennent telle espouvante aux plus belles et plus esclatrées factions, qu'ils en sont deshonnorés à bon escient, comme j'en ay veu force en ma vie. Et ne considèrent- ils pas, pauvres aveuglés qu'ils sont, que tout homme est journalier, soit de la nature, soit de la volonté de Dieu? Ne considèrent -ils pas aussy que les quictes espées que nous portons à nos costés, que nous tenons pour les plus luisantes , les plus

VIES DES GRANDS CAPITAINES

assurées et pour les plus os prouvées, nous viennent à faillir quelquefois au plus grand besoin où nous les employons ? Et ainsy rien ne nous est assuré ny nos espées que nous portons, ny nos cœurs qui les veulent faire valoir3; et si, pour rabil 1er leurs fautes et les nettoyer, ils reprennent les armes, il faut qu'ils y fassent des miracles de valeur et de l'espée*, comme Force grands capitaines et gens de guerre ont faict par de beaux combats et exploicls qu'ils ont faict, comme je les nommerois bien , et comme fil ce brave Alviano en plusieurs belles occasions qu'il chercha de luymesmes, ou qui d'ailleurs se présentèrent à luy; et mesmes à la battaille de Marignan , où ne pouvant arriver ( estant gênerai des Vénitiens, ligués avec uostre roy pour lors) avec son infanterie et tout le reste de lattellage de son armée, prit l'eslite de sa cavallerie , et par une grande cavalcade arriva sur dix heures du matin, ainsy qu'on estoit aux mains; et bien à propos, car il n'y a si grand capitaine ny si vaillant homme de guerre, qui, voyant arriver à l'improviste un nouveau secours inopiné , n'en prenne l'alanne et ne s'en estonne, voire ne branle.

Aussy dkt-on de luy que ç'a esté le premier qui, par sa grande vigilance et diligence, a esté invanteur des grandes courvées et cavalcades de guerre, pour aller debien loing rechercher son enneray dans son camp et ses loges; ainsy que fit le brave M. de Nemours en la reprise de Bresse, dont j'en parle en son lieu.

Le premier commanceraent dudiet Alviano de sa guerre fut lorsqu'il alla trouver, avecques aucuns de ses braves compaignonset capitaines des Ursins , le grand capitaine Consnlvo à Naples ; où s'y estant jelté et resserré , pour ne pouvoir bien tenir la campaigne contre nos braves François, se voyant renforcé par ces nouvelles forces survenues , dresse une armée de neuf cents hommes d'armes et mille chevaulegers , et neuf mille hommes de pied , se met aux champs , et plus ne regarde à la deffencive

• Le réTiteur a ajouté : « Par noua. •

1 Le révùeur a ajouté ici de n main : «Car tout bien nous doibt venir d'euhaut. »

* Le manuicrit ajoute : .Que Moïse fit de ta Ycrjje ' autant que fit monseigneur taint Michel, quand il combattit le diable et le porta par Mm. .

comme auparavant, ains du tout à l'offensive; et despuis nos affaires allèrent par de li très mal. Voylà ce que nous valut ceste fois Alviano avec ses troupes et sa personne, qui, estant fort jeune et tout fœu, fil rage en ceste guerre ; ce que très mal recogneui le grand capilan envers luy, après que, s'estant mis à faire la guerre aux Florentins , Gonsalvo les vint se courir contre luy : très mal recognu du service passé , que j'ay dict vers Naples; grand ingratitude pourtant !

Or, pour venir à la fin dudiet Alviano , après plusieurs beaux faicts et services rendus à la seigneurie de Venise , ainsy qu'il estoit sur les desseins de retirer Bresse et Veronne , comme il l'eust faict , n'en fault doubler, luy vint une maladie d'un flux de ventre qui l'emporta , n'ayant pas attainctencor soixante ans. Les Vénitiens le regrettèrent fort , et tous les soldats de l'armée encores plus; car, ne se pouvant saouler de se re-souvenir de luy, ils reiindrent son corps vingt-cinq jours durant près d'eux tousjours en l'armée, ainsy qu'elle marchoit , l'accoropaignant tousjours d'une pompe funèbre et triste pour le conduire en toute seurté jusques à Venise, afin qu'il ne luy fust faict aucun outrage , à luy, dis-je , sur lequel ses ennemys aucuns mal discrets eussent voulu se vanger. Et ainsy que les Vénitiens voulurent demander saufconduict à Marc-Anlhoine Colomnc, commandant en Bresse et Vérone, Théodore Trivulse , très bon et brave capitaine, ne le voulut jamais permettre , disant qu'il n'estoit pas raison ny bien séant que celuy qui en sa vie n'avoit jamais eu peur de ses ennemis , qu'en sa mort il fit signe de les craindre. Et ainsy fut porté seulement, et enterré à Venise avecques grande magnificence en l'église de SainctEstienne, où j'ay veu encor de mon jeune temps sa sépulture, û première fois que j'y fus.

Voylà la mort de ce grand capitaine, qui nous fit en sa vie et du bien et dn mal , et qui estoit, ores pour nous, ores contre , n'ayant pris la mort en guerre qu'il avoit tant recherchée , comme plusieurs grands capitaines que j'ay nommés et nommeray en mon livre. Il faut louer le susdict Théodore Trivulse en sa resolution de n'avoir voulu demander le saufeonduict. Il hasardoit bien pourtant ce pauvre corps; s'il fust esté pris et enlevé de ses enne-

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