C, KSAR BORGIA
Pour retourner encor à nos autres grands capitaines, que je ne veux encor délaisser, Machiavel cl ses bons averlans ou adherans ont fort loué Cajsar Borgia , et mis au rang des grands capitaines, comme certes en son vivant il l'a faict paroistre par aucuns beaux exploicu. Voyez-en les histoires italiennes et autres , et 1 mesmesGuichardin. Et pour ce je ne veux faillir a le colloquer en ce rang , tant parmy les Italiens que les Espaignola.
11 fut fils de Roderigo Borgia , natif de Va* lence , efcpuis pape nommé Alexandre Ce Casar fut faict cardinal par le chapeau de son pere , qu'il eut après la création de son papat. 11 se fit partisan de la France , où il se maria avecques mademoiselle d'Albret, l une des belles filles
' Le manuscrit ajoute : « Et quel pape! Dieu le «çail et ses effecis l'ont monstré; tesuioinr, le* bons tout», vtutje dire mesebans, qu'il fit a nostre roy Charles VUI, et la confédération qu'il eut avec le Turc mesmes , contra tout devoir d/uu cfaroUeo.
de 1* cour , y nourrie , comme j'en parle ailleurs en un discours de cela. Il eut cent lances de» ordonnances du roy Louys douzième, bien entretenues. Il eut la duché de Valantinois avecques grosse pension. Il fit en son temps du bien et du mal, comme jediray.Sondict pere eut un fils aisné qui fut faict cardinal , et eut le chapeau de son pere après estre créé pape. Mais se faschant de la robbe , et ayant la fantaisie dressée aux hautes conceptions et entreprises du monde, la quitta ; et portant envie à sondict frère, que le pere eslevoit de tout ce qu'il pouvoit en lestât temporel , le fist une nuict , par de meschans garniraens ses semblables , à ce apostés , tuer et jetter dans le Tybre ; dont le pape en conçut une exlresme fascherie pour tel scandale et misérable tour. Il dissimula pourtant le faict , et ayda à ce Caxar ce qu'il peut pour le faire grand du monde ; et commanda de plain abord â exterminer en la Romaigne et terres du patrimoine de Sainct Pierre tous ces petits seigneurs particuliers et tyrans, qui pilloient et ruynoient tous leurs pauvres peuples et subjccls par une infinité de concussions, rançonnemens et pillerie ; si qu'enfin il les mena si bien et beau qu'il les reduisist au petit pied. Il reduisist la Romaigne, Boulloignc, Ravenne , Givita Castellana , qu'il fortifia par le moyen de son pere de telle sorte, et la ville et chasleau , que je pense n'avoir veu jamais place de terre ferme plus forte que celle là. Si bien que les Ferruccis, qui auparadvanl la tenoienl en subjection , n'osèrent oneques plus remuer ny lever la leste. Plusieurs autres places remitil en Testât ecclésiastique ; et ne se parla oneques plus après de ces petits tyranneaux, dont l'église luy en eut ceste bonne obligation.
A propos de ces tyranneaux , il faut que j'en die ce mot. Et en voulez-vous un plus grand ? Quasi en ces mesmes temps, que Sigismond Malatesta, seigneur d'Ariminy, grand homme de guerre certes , mais très mal condictionné , qui, ne se contentant pas de faire mille maux aux hommes, il s'adressa à ses propres femmes? La première fut fille du comte de Garmignolla, qui luy porta un très beau et grand mariage, belle et bien honneste. Après son pere mort,il la répudia. Mais passe celuylà; car il fit mieux envers elle qu'il ne fit à la seconde, fille de Nicolas d'Est, duc de Ferrarc,
DS CAPITAINES
très sage femme, bonne et chaste; il la fit mourir de poison. La troisième fut fille de Francisque Sfbrce , duc de Milan , une très belle femme aussy ; pour combler la mesure de ses mesebancetés il l'eslrangla de ses propres mains.
Or, si la fortune eust ry autant à ce Valentin sur la fin que sur le commancement, ne faut doubler qu'il eust tout gardé pour luy , et faict fort peiite part de tout son butin à M. Sainct Pierre, tant il esloit ambitieux et avare.
On dict que le dragon se faict et se forme d'un gros serpent, devorable qu'il est, en dévorant et mangeant plusieurs autres serpens et serpenteaux. Et, pour ce, on donna à cedict Caesar pour devise un dragon dévorant plusieurs serpens , avec ces mots : Unius compendium. alterius stipendium >. Ainsy devint et accreot jadis Rome par les ruyncs de la ville d'Albe; et ainsy ledict Caîsar devint opulent et enrichy des despouilles de ces tyranneaux. Et le pouvoit on brocquarder de mesmes comme fil le roy Louys XI une fois l'un de ses capitaine* , qui eu ses guerres avoit picouré quelques calices et vieilles reliques d'église d'or et de perles et pierreries: il en fit faire un fort beau et riche collier, qu'il portoit ordinairement au col. Et ainsy qu'il parut un jour devant Sa Majesté et sa cour, il y eut aucuns courtisans qui voulurent loucher ledict collier devant luy ; ils'escria aussy tost : Hà! n'y touchez pas, ce sont relicques : vous seriez excommunies. De mesmes eust-on peu dire des despouilles qu'avoit gaignées ledict Caesar sur l'église, qu'il fit paroislre en plusieurs façons, et mesmes en une que je vaysdire.
Il faut donc sçavoir que lors qu'il vint en France pour espouser madamoiselle d'Albrci, comme jay dict , et qu'il fit son entrée à la cour du roy Louys douziesme pour lors estant à Chioon (j'en ay trouvé et veu le discours dans le thresor de nosire maison assez bien escrit, et en ryme telle quelle pour ce vieux temps et assez grossière; et pour ce je ne m'en suis icy voulu ayder , car elle pourrait importuner le lecteur; mais je l'ay mise en prose au plus clair et net langage) , qu'il enlra ainsy le mercredy dix-huictiesme jour de décembre mil quatre cent quatre-vingl-dix et huict.
Premièrement au devant de luy M. le car- 1 Le malheur de l'un fait le boi heur de l'autre.