C/ESAR BORGIA
dinal de Roan M. de Ravastain, M. le seneschal de Tboulouse, M. de Clermont , accompaignés de plusieurs seigneurs ei gentils hommes de la cour, jusques au bout du pont pour luy faire corn paignie à son entrée. Devant avoil vingt-quatre mullets fort beaux, chargés de battus , coffres et bouges (ainsy porte l'original), couverts de couvertures rouges.avecques les escussons et armes dudict duc. Après venoicnt vingt et quatre autres mullels avec couverts de rouge et jaune m y parties, car ils portoient la livrée du roy, qui estoit jaune et rouge ; j'ay veu la reync Marguerite d'aujourd'huy , sa petite fille 2 , les porter longtemps par ses pages et lacquays. Suivoient après douze mullets avec les couvertes de satin jaune, barrées tout à travers. Puis venoient dix mullels ayant couvertes de drap d'or, dont l'une barre estoit de drap d'or frisé, et l'autre ras ; qui sont en tout soixante dix par compte. Quand tous les mullets furent entrés dans la ville, ils montèrent tous au chasteau.
Et après vindrenl seize beaux grands coursiers, lesquels on tenoit en main , couverts de drap dor rouge et jaune, ayant leurs brides à la genetle, et à la couslumedu pays, dict ainsy l'original. Item, après venoient dii huict pages, chascun sur un beau coursier, dont les seize estoient vestus de velours cramoisy, et les deux autres de drap d'or frisé. Pensez que c'estoienl, disoitle monde, ses deux mignons, pour estre ainsy plus braves que les autres. Plus, par six lacquays estoient menées, comme de ce temps l'on en usoit fort, six belles mulles richement enharnaschées de selles, brides et harnais, tous complets, de velours cramoisy , et les lacquays vestus de mesmes.
En après venoient deux mullets portans coffres, et tous couverts de drap d'or. Pensez , disoit le monde, que ces deux-là portoient quelque chose de plus exquis que les autres , ou de ses belles et riches pierreries pour sa mastressc et pour d'autres , ou pour quelques bulles ei belles indulgences de Rome , ou pour quelques sainctes reliques, disoit aussy le monde. Puis après venoient trente gentils hommes, vestus de drap d'or et d'argent. G'estoit trop
» Rouen , Georges d'Amboise , premier ministre de Louis XII.
» Arrière-peuïe-fille.
I petite troupe aussy, disoit la cour , veu le grand attirail précèdent. Il en falloit, pour le moins, cent ou six vingts, vestus à la mode dé France, les autres à celle d'Espaigne.
Item, avoit trois menestriers, c'est asçavoir deux tabourins et un rebec 1 (dont l'on en usoit fort de ce temps) , comme aujourd'huy font les grands seigneurs d'Allemaigne et généraux d'armées, qui usent de leurs cymballes quand ils marchent , ainsy que fit le baron Dosnes 2 par grand ostentation; mais ce brave grand M. de Guyse les luy cassa , et en fit taire le son
! à sa grand'honle. J'ay veu ce grand roy de Navarre Anthoinc, percà nostre roy, en user
' de mesmes, à l'imitation d'Allemaigne, lorsqu'il
i fut lieutenant gênerai du roy Charles nen-
' viesme, quand il marchoit, ce qu'il faisoit beau voir, a la guerre, sonnaus lousjours devant luy; et nous en donnoit beaucoup de plaisir en chemin, qui nous en soulageoir d'autant. On disoit que le duc de Saxe luy en
| avoit faict présent. Pour retourner encor à la
'. musique dudict Cxsar Borgia, ces deux tabourineurs de cy dessus estoient vestus de drap
. d'or , ainsy qu'esloit la coustume de leurs pays, dict le texte de l'original, et leurs rebecs accoustrés de fil d'or; et aussy les instrumens estoient d'argent avec de grosses chaisnes d'or; et alloient lesdicts menestriers entre lesdicts gentils hommes et le duc de Valentinois , sonnans lousjours.
Item, quatre trompettes et clairons d'argent, richement habillés, sonnans tousjours de leurs instrumens. Il y avoit vingt quatre lacquays, tous vestus de velours cramoisy my-party de soye jaune; et estoient tout autour dudict duc,
, près duquel estoit M. le cardinal de Roan, qui
' l'entretenoit.
Quant audict duc , il estoit monté sur un grand et gros coursier, harnaisché fort richement, avecques une robbe de satin rouge et
| de drap d'or my party (je ne puis pas bien? comprendre, quant à moy, ceste façon d'es-
I toffe3), et bordée de force riches pierreries et grosses perles. A son bonnet estoient, è double rang, cinq ou six rubis, gros comme une grosse fève, qui monstroient une grande lueur. Sur
* Violon.— 1 De Phona.
■ Apparemment que celte robe éloit à bandes, ltweii drap d'or, et l'autre de salin rouge.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
le rebras de sa barrette avoît aussy grande quantité de pierreries , jusqucs à ses boites, qui estoicnt toutes lardées de cordon» d'or et bordées de perles.
Et un collier, pour en dire le cai.
Oui valoil bien trente mille ducal».
Ainsy porte la ryme.
Son cheval, qu'il chevauchoit, estoit tout chargé de feuilles d'or, et couvert de bonne orfœuvrerie, avecques force perles et pierreries. Outre plus, il avoit une belle petite mulle pour se pourmener par la ville, qui avoit tout son harnais, comme selle, bride et poitral, tout couvert de roses de fin or, espois d'un doigt.
Pour faire la queue de tout, y avoit encor vingt quatre mullets avec couvertes rouges, ayans les armoyrics dudict seigneur, avecques aussy force cariage de chariots qui portoient force autres besoignrs, comme licts de camp, vaisselle, et autres choses.
Aloty entra, pour avoir bruirt et nom, Lnlhi teigneur au ibasleau de Cbinou.
dict la ryme.
Voylà l'équipage du gallant, dont je n'ay rien changé du langage de l'original.
Le roy estant aux fenestres le vil arriver. Dont ne faut doubter qu'il ne s'en mocquasl, et luy et ses courtisans , et ne dissent que c'estoit trop pour un petit duc de Valentinois.
Je croy que le roy Louys XI 1 en eust bien dict son mot, et bien brocardé avec sa robe de bure, et son chapeau de laine velu, et son image de plomb de Nostre-Dame y attaché. Et sur ceste vanité de parades j'en vays faire une petite digression dont il me souvient.
Nostre roy dernier, Henry troisiesme, faisant un jour la diète à Sainct Germain en Laye, où il s'esloit retiré à part hors de sa cour, qu'il avoit laissée à Paris avecques la reyne sa mere, un jour moy y estant pour luy demander un petit don duquel on m'avoit donné adverlissemenl , il me fit cet honneur de me laisser entrer en sa chambre à son disner, l'huyssier luy ayant demandé congé, ainsy qu'il le permeltoit a plusieurs et non à tous. Je le vis disner : où estoit M. d'Arqué* , ne faisant qu'entrer en faveur, despuis M. de Joyeuse. Durant son disner il se mit à parler de la grande despense que * Le manuscrit ajoute : « Le Don rompu. >
faisoient les gentilshommes de son royaume , et principalement ceux de sa cour ; que bien qu'il fist de grands dons à sa noblesse , et non pas encor tant qu'il voudroit , que pourtant il ne falloit pas qu'elle en abusast, cl mist tant en despences si superflues cl excessives qu'elle faisoil, tant pour les habillemens que pour les grands trains de leur suite, de chevaux, d'oyseaux, de chiens, et autres choses; car il falloit espargner au bon temps de la paix ; et quand viendrait un voyage, et un bon affaire de guerre, il falloit alors despendre bien à propos, en luy faisant service et à tout le royaume. Et sur ce il s'adressa à M. d'Arqués; et luy monstra et reprima quatre mullets qu'il avoil d'ordinaire, tant de grands chevaux, courlaus, oyseaux et chiens, et qu'il falloit se retrancher désormais de tout cela ; et sur ce luy allégua le train du roy Charles son frère et de luy, l'un estant duc d'Orléans , et l'autre duc d'Angoulesme , qui n'avoient tous deux que six mullets et quatre petites hacquenées pour leurs montures, et demy-douzaine de courlaus pour leurs escuyers. Il allega aussy avoir ouy dire à la reyne sa mère : que le roy François son grand pere, qui commaoça les pompes et les grandes magnificences, n'eut jamais que douze mullets, tant de sa première que seconde chambre; et M. le Dauphin, avant qu'il fust maryé, n'en avoit que quatre; puis luy et madame la Dauphine en eurent dix, M. d'Orléans n'en eut pas plus aussy que de quatre; mesmes il dict que son train estoit trop grand, et qu'il le vouloit retrancher. Bref, le roy en fit un ample discours, adressant tousjours sa parollc à Arques, d'une si belle façon et grâce (car il l'avoit 1res bonne, avec l'éloquence qui luy estoit fort familière et diserte), qu'un chascun des assistans admira el loua fort ceste remonstrance, qui estoit fondée sur la vérité et toutes bonnes raisons, non sans que ledict Arques en rougist et n'en fust un peu estonné.
Aucuns disoient : a Qui eust jamais creu que «ce grand roy, remply de toute grandeur, iiaberalité et magnificence, se fust mis ainsy sur «loeconomie, le règlement et la parcimonie! « Ah ! que cela ne durera guieres ; il est trop ge- « nereux, libéral et magnifique. » Comme de vray il ne peut encommencer en luy pour donner exemple aux autres , ny régler Arques ny ses
CiBSAR
luira favoris; car il les remplit de si grands . dons et biens faicls , qu'un seul d'eux avoil et menoit plus grand train que ne firent jamais les roys François, Henry, et autres eufans de France.
Si ce grand roy eust faict ce règlement , il eust faict beaucoup pourluy et pour sa noblesse; car, et quelle raison que tant de seigneurs , et petits et grands , veuillent imiter les princes du temps passé, voire les surpasser? nous en voyons à la cour par milliers. Je me souviens, moy estant petit garçon , nourry en la cour de ceste grande reyne de Navarre Marguerite (soubs ma grand-mere , sa dame d'honneur et seneschalle de Poictou ) , ne luy avoir jamais veu que trois mullels de coffre, et six de ses deux licliercs , la première et la seconde. Bien avoit-elle trois ou quatre chariots pour ses filles. Aujourd'huy on ne se contente pas de si peu, ny hommes ny femmes; c'en est le moindre de mes soucis. Bien qu'on me pourrait objecter d'avoir faict ceste digression, je ue l'ay faicte que pour autant déprimer la vaine gloire et la bomba nce sotte de ce duc Valantin; auquel pour retourner, je veux conter sa fin.
Après qu'il eut faict des siennes , et usé de ses tours inconslans et peu assurés de sa foy , il se fit liayr à nostre roy , qui estoit son principal appuy, et puis au pape Jules ; et ne . sachant où se recourre, il envoya au grand capitan pour luy demander un passeport et saufconduicl pour l'aller trouver en seureté à Naples. et conférer avec luy de beaucoup de choses. L'autre luy envoya fort librement, bon et ample. Où estant, et luy proposant de grands desseins pour s'emparer de toute la Toscane , un jour luy ayant donné le bon soir en sa chambre pour se retirer en la sienne , et ledict Consalvo l'ayant embrassé de bon cœur par un beau semblant, fut aussy tost en sortant de la chambre constitué et retenu prisonnier dans le chasleau ; et envoya-on à l'heure mesmes en son logis osier et prendre le saufconduicl qu'il luy «voit donné auparavant (il n'estoit poini besoin de faire ceste cerimonie). Et pour excuse ledict Gonsalvo dict : que le roy Ferdinand son maistre iuy avoit mandé et commandé de le retenir prisonnier, et que son commandement pou voit plus que son sauf-conduict, parce que la seureté qui se bailloit de l'auiborité du serviteur ne v*