BORGIA
toit rien si la volonté du maistre ne la ratifioit. Mesmes luy reprocha que , ne se contentant de ses meschancetés passées , il alloit allumer (selon les dessains qu'il avoit entendu de luy) un feu qui alloit embraser et ruyner toute l'Italie. Quelle conscience dudictConsalvo,et sur qooy fondée ! Car, s'il eust peu usurper et surprendre pour luy et pour son maistre, il l'eusl faict sans double ny aucun scrupule.
En cessauf-conduicts plusieurs y doivent bien regarder comment ils les donnent et les reçoivent. J'en faicls un discours sur ce subject en celuy de M. de Nemours, Jacques de Savuye. Enfin il n'y a que de les avoir des roys , supérieurs el grands souverains ; car ils sont subjects à revocquer ceux que leurs serviteurs donnent. Et se doibvent reigler à un traict que fil le duc Sforce, le dernier duc de Milan , lequel , banny de son estai et réfugié à Venise, obtint par le moyen du pape , des Vénitiens et autres de ses amis , un sauf-conduict de l'empereur pour le venir trouver à Bouloigne à son couronnement, sans se fier à aucun que luy eust peu donner Anlhoine de Levé , pour lors gouverneur de Testai , ou autre de ses capitaines. Et ainsy qu'il fit la révérence à Sa Majesté , il tira son sauf-conduict de sa poche; et le luy présentant, il luy dict : « Casarée Majesté, voyla , « mon sauf-conduict qu'il vous a pieu me donner « pour venir à vous et me jetter à vos pieds pour «vous rendre compte de mon innocence. Lors «que je vous le demanday, ce n'estoit pour au- « cune mesfiance que j'eusse de vous et de vostre «généreuse bonté , vertu et miséricorde ; mais «je me desfiois de vos capitaines et généraux «qui m'ont faict tant de tort , et m'en eussent «faict de mesmes, m'estantmis en chemin sans «voslre seurelé, bien qu'ils me vouloient don- «ner la leur; maisj'ay eu plus de fiance en a la vostre. A ceste heure que je suis près de « voslre personne et très Impériale Majesté , je «ne crains rien , et n'ay besoiug plus de sauF- « conduict ; et pour ce je le vous rends , me te- «nant en toute franchise estant près de vous. » L'empereur trouva ce (raict fort beau , et l'en ayma d'advaniage , et luy remit sa duché qu'il ne garda guieres ; car il mourut tost après , comme j'ay dict ailleurs; et si fit plus, luy donna une très belle et honneste femme, Christine de Danemarck, l'une des belles et bon-
nesies dames du monde, dont je parle ailleurs.
Voylà comme le sauf-conduict de l'empereur servit bien à ce duc , et celuy de Gonsalve mal au duc Valcntin. Pourtant il n'y a que bien tenir sa fby, en quelque façon que ce soit. Pour régner , comme disoit Casar, c'est une grande tentation de la rompre ; mais pour osier la vie à^un pauvre diable desjà abattu de la fortune, ou luy faire espouser une prison perpétuelle , comme vouloit faire le roy d'Arragon, Gonsalve fit mal. Et y alla de sa réputation ; car l'honneur d'un grand capitaine, voire de tout autre, est un grand cas ; et là où il marche il faut fermer les yeux à tout, si ce n'est qu'on veuille s'armer du dire que c'est raison, par la volonté de Dieu, que : à qui rompt sa fby, on la luy peut rompre sans reproche; ainsyque ce Valentin fut fort louché de ce vice en son temps en plusieurs endroicts, desquels, sans en alléguer tant, je ne diray que celuy qu'il fit au petit roy Charles huieliesmeen allant à Naples. Luy ayant juré et donné sa fby si inviolable, avec celle de son pere le pape Alexandre ' , il la luy rompil et le quicta tout à plat. Un autre plus grand et énorme fit-il ; c'est qu'ayant assiégé Astor, seigneur deFaence, dans sadicte ville, et prise par composition , la vie et bagues saulves de luy et des siens , soubs umbre d'un bon traitement pour quelques jours , et après en avoir abusé et gaslé vilainement , estant d'une extresrae beauté et jeune garçon, il le fil secret tcment mourir, et plusieurs autres des siens. Quelle vilaiuîc ! Bajazct ayant pris Gonstantinoble, après avoir abusé et violé l'impératrice et ses filles , et prostituées à d'autres , les fit aussy mourir meschamment.
oylà comme il en prit à ce Valantin; car ayant tant de fois rompu sa foy aux uns et aux autres, Dieu voulut qu'on luy en fist de mesmes. El croy que sa vie eusl couru fortune , ce me dit une fois un vieux bon homme, maistre de la poste de Mcdina del Campo, lequel , me monstrant la rocque où avoit esté emprisonné iedici Valantin, et serré fort estroiclement, me dict : Seiior, por aqui se salvà César Borgia por gran milagro a. Gomme de vray ce fut un grand miracle, car s'en estant subtile-
1 Le manuscrit ajoute : • Un autre grand parjure. » * Monsieur, par là se sauva très miraculeusement Cxtar
VIES DES GRANDS CAPITAINES
meut devallé par une corde de ce grand précipice il s'enfuit au royaume de Navarre, vert le roy Jehan son beau-frere; et grand cas aussy de s'estre ainsy saulvé par le beau mitan de toute la Castille. Toutesfoia ledit maistre de poste me dict que quelque sien esprit familier y avoit opéré , tenoit-on pour lors en Cas-
tille.
Estant donc en Navarre comme désespéré , le roy Louys douziesme ne le voulant recevoir plus, pour ne desplaire au roy d'Arragon, et qu'il estoit mal content de luy, il se mit à faire la guerre contre l'Kspaignol au camp de Viane, place du susdict royaume , où il fui tué d'une zagaye par les ennemis sortant d'une embuscade, non sans avoir bravement et vaillamment combattu. En quoy furent trompés force François, Italiens et Espagnols, d'avoir faict une fin si belle et honorable , que l'on cuydoit un jour misérable et honteuse par l'espée de justice, pour expier les maux et les cruautés qu'il avoit faicts en sa vie. Il est à présumer que Dieu eut miséricorde de luy par quelque rcpenlance qu'il en fit. Ainsy sa bonté toute divine s'estend aussy bien sur les mauvais que sur les bons, selon qu'ils la reclament et font repentance.
Or , pour finir ces derniers propos contre ces violateurs de foy, je vous raconterai une actiou admirable du pape Sixte2, le plus redouté pape pour la justice en toute l'Italie qui fut jamais. Duquel et de sa sœur ayant esté faict un Pasquin, vestu d'une chemise fort sale, se plaignoit qu'elle n'estoit point blanche, et que sa lavandière l'avoit quiclé pour se faire duchesse. Il disoit cela par
1 On conte aussi que certain moine élani veau f rouv< r en prison le Valemioois , qui demaudoit un confesseur , le prisonnier tua ce moine , ei se saura déguisé des babils du mort. Voyez Lulh. Colloq., etc. 63 de la 2e parité.
* Ceue portion de phrase est du réviseur, quia retranché aussi ce partage qu'on lit dans le manuscrit : < \x roy Louis XI ayant faici assiéger Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, par M. de Beaujeu elTbanneouy du Chastel , luy s'eslant rendu la vie saulve a eux , qui la luy proraireut, n'en voulul nullement tenir la composition ity ratifier leur foy, et ne laissa pour cela a luy faire irencber la teste. A ce bon roy tout luy estoit permis . et avoit sa dispense de tout , bien qu'il ne fusl jamais a Borne pour l'obtenir du pape, ainsy que Ht Charlruiaiciir, comme j'en parle ailleurs. A grand peine ce bon roy eust faict le traicr, sur le poiuct de sa foy donuée, que fit
Ieu* un
JEHAN. JACQUES TRIVULSE.
ce que la soeur du pape, n'avoit pas longtemps qu'on l'avoit veue lavandière et laver le linge ; et le pape Posta de ce mestier et la fît duchesse, comme de vray il avoit raison de l'anoblir. Il fut si en collere qu'il fit faire un bandon que : quiconque sçauroit l'auteur de ce pasquin ou l'auroit faict luy-mesmes, en luy révélant qu'il luy donnoit la vie saulve et dix mille escus. L'auteur fut si impudent et si cupide du lucre, que luy-mesmes se vint accuser à Sa Sainctelé, et luy dire franchement qu'il l'avoit faict , et demander son salaire promis par le bandon. Le pnpe, le regardant, luy dict : «C'est raison. «Ce que je t'ay promis je te le tiendray ; et pour • la vie je ne voudrais te fausser la foy. Parquoy «je te donne la vie; et viste : qu'on luy donne « les dix mille escus : mais aussy ce que je ne «t'ay promis je le tiendray, qui est qu'on luy « coupe le poing et la main qui a si mal escrit, •afin qu'il te ressouvienne de n'escrire jamais «plus parolles si scandaleuses et touchans de si «près.» Force grands personnages n'eussent pas si estroictement1,en un tel faict si scandaleux et injurieux, gardé leur paroi le. Et pour ce faut louer ce grand pape , monslrant en cela qu'il importe beaucoup souvent à garder et rompre sa foy, et qu'il y va de la conscience, de la grand conséquence et de l'honneur d'aller a rencontre , ainsy que j'en faicts un discours ailleurs assez beau , et remply de beaux et bons exemples de nos temps.