‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 124 sur 361 · LE PRINCE DE M ELFE · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE M ELFE

Monsieur le prince de Melfe a esté certes un bon et sage capitaine , bien renommé parmy les siens et les nostres. Il fut de ceste grande maison deCarraciole, faicte par lareyne Jehanne seconde de Naples , qui advança le seigneur Carraciole dont est sorty le

» Pioigbiione.

LE PH1NCE

Elle le fit son grand seneschal , et l'ayma par dessus tous ses favoris (j'en parle en la vie de ladicie Jehan ne, selon l'histoire de Naples) , et puis le desfit , sans que j'en parle plus.

Pour venir donc à nostre prince Carraciole, M. de Lautreq, en son voyage de Naples , envoya dom Pedro dy Navarra assiéger sa place de Melfc , comme j'ay dict cy devant , où s'estoit ledict prince enfermé, pour l'asscurcr mieux , avecques sa femme et ses enfans. Il y soustint le siège et les assauts qu'on luy donna si vaillamment, qu'enfin il y fui pris au dernier assaut. On dict et se lit que ceste prise rapporta de morts près de cinq mille personnes.

Les autres places à cet exemple , et craignans pareil carnage , se rendirent toutes , fors Naples, Gayrtie et Manfredonia,et quelques autres petites places de la nier, lointaines du camp.

Ce prince pris , ses biens et moyens pris , pillés et saccagés, comme sa place, il eut recours à l'empereur pour payer sa rançon , qui la refusa , et luy en fit de mesmes comme son ayeul fit à dom Pedro de Navarre. Que pou voit donc moins faire ce brave prince, après avoir si bien faict, combattu , battaillé , et mal recogneu, que d avoir recours au roy son ennemy , et se reconcilier avec luy? qui le receut très humainement , le remit en sa grâce , luy donna sa rançon , luy fit des biens , tant à luy qu a ses enfans , en biens d'église et autres , se servit de luy : qui de son coslé, point ingrat, le servit aussy très bien aux guerres de France et mesmes en la duché de Luxembourg et en la ville d'Arles , qu'il tint à la barbe de l'empereur au voyage de Provence , et luy fit recevoir la honte entière , pour avoir entrepris ce voyage , par l'advis en mocquerie qu'il donna à Anthoine de Levé : qu'il se donnast bien garde de s'amuser au Piedmoud et d'attaquer Thurin , comme estoit son dessein, ains qu'il tirast droict en France et se ruast sur la Provence ; que jamais il n'y fit si beau et bon ; en luy alléguant des raisons si belles et si peremptpires , que ledict Anthoine y prenant goust, pensant qu'il en parlast à bon escient pour faire son accord avec ques l'empereur par ce moyen , il le creut et y fut si beau et si bien trompé cl mocqué 1 qu'il en mourut de despit, voyant que ses affaires alloient tout au rebours à Aix , n'ayant peu at-

1 Le manuscrit dit : « Inganné de ce bigu. »

DE MELFF. JC3

teindre Saincl Denys en France, où il avoit proposé d'cslre enterré ; mais ce fut en celuy de Milan. J'en parle ailleurs.

Certes , ce prince fit la deux bons services au roy, celuy là et la garde d'Arles , où il eut bien de l'affaire pourtant par le dedans, à cause de la sédition des soldats qui s'y csmeul ; où il monslra bien qu'il csloit un très sage et politique capitaine. Voyez nos histoires. Du despuis, il servit bien en plusieurs endroit t s de la France, et surtout en la duché de Luxembourg, comme j'ay dict.

Pour fin , pour ses mérites , ce roy le fit mareschal de France, capitaine de cent hommes d'armes , chevallier de son ordre , et son lieutenant gênerai en Pied mont , où certes il y trouva bien de la besongne taillée parmy les bandes de gens de pied qu'il trouva fort desreglées , si qu'elles ressembloient mieux bandes de brigans que de soldats , bien que ce grand M. de Langeay y cusi passé et mis quelque règle et police; mais ils avoieot discontinué en peu de temps. Il y mit donc si bon ordre cl une discipline si rigoureuse , que , puis après , la milice de par de là ressembloit mieux une escolle bien reformée de sages escolliers que de soldats. Ce que sceut très bien faire après luy , et l'ayant appris de luy, M. le mareschal de Brissac, comme j'en parle ailleurs. Si que j'ay ouy dire d'une punition d'un soldat qui avoit pris une poulie à un vivandier; on la luy fit manger toute rostieavec la plume. Je ne scay s'il est vray ; mais cela estoit impossible.

Un soldat de qui un barbet avoit pris une poulie en cheminant , eust passé par les picques, sans qu'il prouvasl que son goujat , qui le tenoit en laisse , s'estoit eschappé de luy.

Le brave capitaine Mazeres , dont je parle ailleurs, qui fut desfaict en la conjuration d'Amboise, ayant rencontré une troupe d'oysons, en se jouant et riant il leur demanda s'ils vouloient point venir soupper avec luy. Il luy sembla (ou se le fil accroire) qu'ils luy avoient respondu en leur jargon et en piolant : Ouy , ouy , ouy; comme de vray, à les ooyr pioler, on diroit qu'ils disent ouy, ouy: il en prit deux, cl les mena soupper avecques luy. Il fut pris et mené dans le chasteau de Turin, et y demeura quinze jours prisonnier. Et y eust demeuré plus, sans qu'on trouvast le traie t plaisant et de

VIES DES GRANDS CAPITAINES

risée, et ausy qu'il avoit l'humeur fort bizarre, très brave soldat pourtant.

Uu caporal n'ayant pas bien posé ses sentinelles comme il devoit (et l'on pcnsoit bien qu'il allegast ses raisons bonnes, meilleures possible que son capitaine pouvoit produire), fut harquebusé, armé de toutes ses armes. Encor celuy passe ; car il ne faut aller jamais contre le commandement du capitaine, ny entreprendre sur luy, encor qu'il face mieux que luy.

Je conterais force autres rigueurs et punitions faictes en Piedmont soubs ce prince et M. de Brissac , qui vint après ; je n'aurais jamais faict; toutes fois j'en dis d'autres ailleurs.

Or, advant que ledict M. le prince allast en Piedmont, le roy l'envoya en Guyenne, et sur tout à Perigueux , sur la révolte de la gabelle , où ils avoient blessé à mort le commissaire du roy y estably pour cela , nommé Brandon. Le roy luy donna pour commissaire et adjoint le président Cotel , très habile Auvergnac et grand sénateur, qui ne cryoit que sang et corde; M. le prince parloil de clémence et miséricorde. Que c'est d'une ame généreuse, que luy, estranger et point François, aymast la vie du François; et l'autre. Auvergnat françois, aymast la mort de son semblable François. En An , la douceur de l'un emporta la rigueur de l'autre; et ce bon prince s'y comporta si sagement qu'il y eut peu de sang respandu , encor qu'il y eust si grand quantité de prisonniers , que les prisons de Perigueux n'y pouvant suffire à les tenir enfermés , il en fallut envoyer plus d'une centaine dans la grasse tour de Bourdeille, ayant mon pere esté commandé par le roy d'assister et d'accompaigner mondict sieur le prince là; ce qui luy fascha fort, car c'estoit contre ceux de sa patrie. Toutesfbis, pour obéir au roy, car c'estoit un roy à qui il ne fallait contredire, il y alla, et aussy qu'il aymoit et honorait fort mondict sieur le prince , pour l'avoir veu et cogneu d'autresfois, estans jeunes tous deux au royaume de Naples , quand nous le tenions, et aux guerres de France aussy, et pour luy estre donné du roy pour adjoinct et comme des premiers de la patrie; et pour ce luy déferait fort. Enfin , après quelques légères exécutions de justice, les choses se passèrent doucement avecques force pardons. J'ay veu le portraict de ce bon prince entre les mains de

madarooyselle d'Alrie, aujourd'huy madame la comtesse de Chasleau-Villain , sa petite fille, de la noble maison d'Aqua Viva , et des grandes du royaume de Naples; et peux dire de ceste trèshonnestc princesse : qu'elle a esté l'une des sages, vertueuses, belles et bonnes filles de la cour, et a continué ainsy et maryée et verve qu'elle est aujourd'huy. Par ce portraict elle ressembloit fort à M. son grand pere, qui , par son portraict aussy , monstroit un très beau et honorable vieillard; el avecques sa grand barbe blanche on Tcust bien pris et jugé tousjours pour un grand et sage capitaine. J'ay ouy dire à une grand'dame de la cour de ce temps, que le roy François en faisoit un grand cas, el ne le traicta point en estranger ni réfugié , mais en naturel François : ce qui se devoit faire, lani par charité et honneur que pour mieux attirer les autres estrangers; ainsy que fit ce grand sultan Solyman, duquel j'ay leu un traict noble parmy ses autres beaux, dans une lettre imprimée qu'escrivoit un providadour de Cataro à M. Bembo, où il dict : que Ullaman Bassa avoit esté adjourné de comparoistre à la porte du grand seigneur pour raison de plusieurs accusations faictes contre luy, à cause d» quelques exactions , pilleries et concussions exercées par luy au pays de Scutary; et n'est double, dict la lettre, qu'il ne l eust faict mourir très cruellement , n'eust esté qu'il estoit Persan, et que pour luy faire service il avoit quitté son pays , ses moyens et sou prince , et s'estoit révolté du grand Soffy ; d'autant que les grands sultans, dict la lettre , ont pris en coustume de faire grand comptede ceux qui renoncent à leur patrie el à leur prince, et se rctirenl vers eux ; et que, pour grandes fautes qu'ils commettent, pourveu que ce ne soit contre Testai ny contre la personne, ils ne les punissent, ains, dissimulai» sagement l'affaire, font semblant de n'en tenir compte, afin d'encourager les autres à faire le semblable et de se révolter. Voylà comment ce prince mahommetan apprend la leçon au princes chresiiens en cela; ainsy que nostre roy François fit à ce prince de Melfe et à tous autres estrangers se relirons vers luy, blasmant l'empereur Charles de ce qu'il sçavoit, disoil il , très bien desbaucher, pour 6*en servir, les pauvres estrangers, mais après les avoir enchoués comme un pauvre navire dans

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