‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 125 sur 361 · LE PRINCE DE M ELFE · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE M ELFE

la vase et s'en estre servy, il n'en faisoit plus de compte: comme il fit de M. Bourbon , disoitil , du duc de Savoie, Charles, et du marquis de Salusse , qui , tous trois , Furent malheureux et fort fatals, pour avoir pris son party. J'en parle ailleurs. Et nonobstant il recompensa très bien les pauvres bannys serviteurs de M. de Bourbon, d'aucuns desquels furent Le Peloux, Monbadon, La Molhe des Noyers, l-aliere, Lucinge , Des Guerres, La Chappelle Montmoreau, et force autres. Encore ay je ouy dire que le roy François disoit que : quand l'empereur sceui la mort de M. de Bourbon, il ne le regretta gueres; et dit que c'estoit une belle dcpesche pour luy; car s'il fust eschappé victorieux de Rome, il se fust rendu si glorieux et grand, qu'il luy eust donné bien de l'affaire à le contenter ; ou que, de luy mesmes , ayant les cartes en main , il se fust contenté sur les terres et les biens dudicl empereur : il n'en faut pas doubler.

Or , pour retourner encor à M. le prince de Melfe , il eut très juste occasion de se contenter fort du roy; car, outre les biens qu'il luy fil, il le caressoit, luy portoil honneur, et luy faisoit très bonne chère : ce que demande fort un pauvre esiranger, et sur tout de n'estre point desdaigné, mocqué , ny bafoué; car ce seroil pour le désespérer du tout, voire pour faire un coup de sa main.

Ceste grande reyne de Navarre, Marguerite, l'honorait fort et le plus souvent commandoit a sa dame d'honneur, qui estoit madame la seneschalle de Poictou , de la maison du Lude, ma grand'inere, de le mener disner ou soupper avecques elle en sa seconde table ; ainsy qu'est la coustume et la grandeur de la dame d'honneur, de manger tousjoursà une autre table dans la mesme salle ou sallelte de la reyne sa maistresse, quand elle mange; et le plus souvent Saditc Majesté envoyoit toujours quelque chose de bon de son plat à mondict sieur le prince pour en mander et taster pour l'amour d'elle. En quoy ledit prince s'en ressentoit très honnoré et favorisé. «Car, disoit-elle, ces pauvres «princes et seigneurs estrangixs qui ont quicté « tout pour le service du roy mon frère , ils • n'ont pas leur ordinaire, leur train de cour, «et leurs commodités comme ceux de la patrie. «Il les faut gratifier de tout ce qu'on peut, bien

I «que la table du grand maistre ne leur faut «point; mais encor ceste gracieuseté que je « leur fais leur touche plus au cœur. » Et souvan t luy envoyoit quelques honnestes parolles de sa table à l'autre, et quelques demandes et advis; a quoy ce bon prince respondoit pertinemment, au grand contentement de la reyne. Le roy François en aymoit fort la reyne sa sœur, qui par pareilles faveurs estoit coustumiere à luy gaigner et entretenir ses bons serviteurs.

Du despuis ce bon prince ayma tousjours uniquement ma grand'mcre ; et le monstra à l'endroict de son petit-fils le capitaine Bourdeille , mon frère, quand il alla en Piedmont , aagé de dix-huit à dix-neuf ans, à qui il faisoit tous les honneurs et les bonnescheres du monde, et ne l'appelloit jamais que figiiol mio di Bordeilla. Et bien qu'il fust un jeune homme fort escalabreux , querelleux et prompt de la main , jamais, nonobstant ses ordonnances , il ne le fil mettre dans lechasteau prisonnier, comme beaucoup d'autres qui estoient d'aussy bonne maison que luy; mais le faisoit venir devant luy, luy faisoit à part force réprimandes, petites

i menaces et remonstrances, afin qu'il n'y retournast plus. Mais pourtant les mains luy desmangeoient tousjours, et, sans l'amitié et le respect qu'il portoit à sa grand'mcre, son pere et sa merc, il Trust chastié un petit; mais jamais il ne luy fit pis que cela. Aussy peu à peu il le creut, et se corrigea tant qu'il vescut; mais après sa mort, et M. de Brissac reulré en sa place, il ne fut si sage, et toujours frappoir. Mais de regret qu'il eut de la mort dudicl prince, et craignant que ledict M. de Brissac ne .supportas! ses jeunesses comme avoit faict le prince, il quitta le Piedmont, et s'en alla à la guerre d'Hongrie et de Parme, et retourna encor au Piedmont , où il avoit une compaignie dans Monte vis; et puis lequicta là tout à plat, et s'en vint à la guerre d'Almaigne que le roy Henry dressa, où il fut blessé à la mort devant Cymay, à l'assaut, puis au siège de Mets blessé de trois grandes harquebusades, dont il en cuyda mourir sans le bon secours qu'il eut; et pour la troisiesme fois fut tué à l'assaut de Hesdin , d'une cannonade qui luy emporta la

| teste. Je me fusse bien passé, dira quelqu'un, d'avoir faict ceste petite disgression : tel a

1 esté mon plaisir; la lise qui voudra.

PS CAPITAINES

Or, pour finir le discours de nostrc prince , il mourut à la fin en Picdmont, couronné de beaucoup de vertu» et de louanges; et fit place â M. de Brissac, qui eut son gouvernement et sa mareschaussée, et la moitié de ses gens d'armes pour faire les cent de marcschal; car il en avnit auparadvant autres cinquante.

J'ai ony dire que, quand il alla et fut en Piedmont, il dict qu'il voudrait avoir donné beaucoup de son vaillant, et qu'il eust peu conférer avec mondict sieur le prince deux jours advant sa mort , pour apprendre de luy beaucoup de belles instructions , à s'en servir en sa charge. M. Ludovic de Birague, et le président de Birague, despuis chancelier, lui dirent : «Monsieur, il n'y a rien de perdu. Conférez et «consultez souvant avec les bons capitaines qui, «faicts de sa main , sont restés icy ; ils vous en «enseigneront et vous en diront prou. Mais si a vous les desdaignez et voulez faire tout de a vostre teste, il vous en ira mal. »Et de faict il les creut, et s'en trouva très bien, comme il a paru.

Ledict M. le prince laissa après luy son fils, qui fut abbé de Saiuct-Yictor lez- Paris, abbeye de dix mille livres de rente, el puis evesque de Troye en Champaignc; et par amprès se fit de la religion reformée; contre qui je vis un jour, aux premières guerres, M. le grand cardinal de Ferrare, Hypolite, se courroucer fort en la chambre de la reyne , non en sa présence , luy remontrant sa faute, et s'il luy siedsoil bien de tenir une si grande dignité ecclésiastique, et en exercer la religion contraire. Il dict ses raisons fort bien, ne se rendit point, sans s'estonner, et que c'esloit Dieu qui l'avoit inspiré. Ce ne fut sans disputes; car ce prince evesque estoit fort sçavant.

Il fit un bon service au roy et à Paris, lorsque l'empereur vint en France ; car il fit el dressa tout à coup deux regimens , l'un d'esoolliere, et l'autre de moynes et religieux des plus propres a porter les armes; dont il s en trouva de dix à douze mille, qu'il aguerrit si bien, qu'ils ayderent à faire un bon corps de ville pour faire guerre et deffense (de sorte que cela donna à songer à l'ennemy) , avecques M. le cardinal du Bellay, qui estoit un autre brave homme d'église et de guerre, voire bon capitaine. Assurez- vous qu'ils eussent fàict honte et peur, avec d'autres gens aguerris , à l'empereur,

s'il se fust approché des murailles qu'il avoit tant menacées. C'est assez parlé de ce subject

LE MARESCHAL DE STROZZE

Encor que j'aye parlé de M. le mareschal de Strozze au chapitre des couronnels, si faul-il que j'en parle encor, car un si grand capitaine ne se peut contenter de si peu d'escriture ny de gloire.

Il fut en ses premiers ans bien nourry et inatruict aux lettres par le seigneur Philippe Strozze son pere; de sorte que, pour y estre très parfaict , son pere le voua à l'église. Mais , pour avoir esté refusé d'un chapeau de cardinal, il quicta tout de despit, et prit 1rs armes, non pas pourtant qu'il discontinuas! jamais les sciences, encor qu'il fust à la guerre, ni leust et n'escrivist , à l'imitation de Jules Cssar et autres grands capitaines romains; lesquels , parmy leurs plus grandes armées se servoient tousjours de quelques heures du jour ou de la nuict pour lire , ainsy qu'en tel estât fut surpris Brutus, par son mauvais ange, le soir avant la battaille de Philippe», voire quelques jours advant ; ainsy que faisoit ce grand mareschal , ne voulant oublier ce qu'il sçavoit , et aussy qu'il sçavoit grandement faire son proffict de ce qu'il lisoit , pour les expéditions de guerre ; et s'en servoit, disoit-it , autant que de l'art et praclique de guerre. Ce que me dict un jour le bon homme feu M. de Sansac, le reprenant pourtant dequoy il s'amusoit trop à pratiquer ce qu'il lisoit dans les histoires ; car autres modes, autres formes de guerre sont aujourd'huy qu'alors ; mais pourtant la practique de force inventions anciennes, el force finesses et stratagèmes et subtilités n'est point mauvaise, qui la sçait bien faire valoir en temps et lieu. J'en alléguerais force que nos capitaines de nos temps ont emprumptées des anciens, et les ont renouvel lées et mises en œuvre ; mais je serois trop long, et ce discours doit être mis à part , car il faut qu'il soit ample et long. Je le remets au chapitre que j'espere de faire touchant les stratagèmes et astuces militaires >.

Pour plus grande preuve que j'aye jamais

» On n'a poml «cour*.

LE MARESCHAL DKSTROZZE.

veu de mondicl sieur mareschal, pour ne l'avoir a mais conversé (car j estois trop jeune quand il mourut), de «on sçavoir, ç'a esté les Commentaires de Cœsar qu'il avoit tournés de la Un en grec, et luy-mesmesescrits de sa main, avecques des Commants latins , additions et instructions pour gens de guêtre, les plus belles que je vis jamais, et qui furent jamais esc rites. Le langage grec estoit très beau et très éloquent, à ce que j'ay ouy dire à gens très sça vans qui l'avoient veu et leu, comme M. de Ronsard et M. Daurat , s'estonnans de la curiosité de cet homme à s'estre amusé de faire ceste traduction , puisque l'original estoit si éloquent latin ; et disoient le grec valoir le latin. Voylà ce que je leur en ay ouy dire, car j'entends autant le grec comme le hault aileman; mais sçachant un peu du latin, je trouvois les Gommants très beaux , et dignes d'un grand homme de guerre.

M. de Strozze son fils m'a monstré souvent ce livre, et permis de lire dedans devant luy, mais non jamais de le transporter ailleurs; ce que j'eusse Fort voulu pour en desrober les plus beaux traicts; mais encor que nous fussions fort grands amys, il m'en refusoit tout à trac, tant il en estoit jaloux. Je ne sçay ce qu'il est devenu; mais c'est grand dommage que ce livre n'est imprimé pour les gens de guerre. Il paroissoit bien aussy que ce grand capitaine estoit bien amateur des lettres, car il avoit une très belle bibliothèque de livres. Je ne dirai pas de luy comme 1 le roi Lours XI disoit d'un prélat de son royaume qui avoit une très belle librairie et ne la voyoit jamais : qu'il ressemhloit un bossu , qui avoit une belle grosse bosse sur son dos, et ne la voyoit pas. Mais M. le mareschal visitoit , voyoit , et lisoit souvent en sa belle librairie; elle estoit venue du cardinal Ridolphe , et fut acheptée après sa mort ; il estoit très sçavant prélat. Elle estoit estimée plus de quinze mille escus, pour la rareté des beaux et grands livres qui y estoient. Après la mort dudict mareschal, la reync merela retira, avecques promesse d'en rescompenser son fils, et la luy payer un jour; mais jamais il n'en a eu un seul sol. Je sçay bien ce qu'il m'en a dict d'autres fois, en estant mal content. Je croy qu'elle soit encor à Chenonceau.

• Le luaouscril ajoute : • Le bon rompu •

Si ce seigneur estoit exquis en belle bibliothèque, il l'esloil bien autant en armurerie et beau cabinet d'armes; car il en avoit une grande salle et deux chambres que j'ay veues autresfois à Rome en son palais in Burgo; et ses armes estoient de toutes sortes, tant à cheval qu'à pied, à la française, cspaignolle, italienne, allemande, hongresque,à la boëme, bref, de plusieurs autres nations chrestiennes, comme aussy à la turquesque, moresque, arabesque et sauvage. Mais qui estoit le plus beau à voir, estoit force armes à l'antique mode des anciens soldais et legionaires romains. Tout cela estoit si beau qu'on ne sçavoit que plus admirer, ou les armes , ou la curiosité du personnage qui les avoit là mises.

Et pour plus orner le tout il y avoit un cabinet à part remply de toutes sortes d'engins de guerre, de machines, d'cschelles , de ponts, de fortifications, d'artifices, d'inslrumens , bref, de toutes inventions de guerre pour offencer et se deffendre; et le tout fa ici et représente" de bois si au naïf et au vray , qu'il n'y avoit 1.1 qu'à prendre le patron sur ce nature) , et s'en servir au besoing.

J'ay veu despuis tous ces cabinets à Lyon, où M. de Strozze dernier, son fils, les fil transporter; et pour n'avoir esté conservés si curieusement comme je les avois veus à Rome, je les vis tous gastés et brouillés, dont j'en eus deuil au cœur. Et ce en est un très grand dommage, car ils valoient un grand or, et un roy ne les cust sceu trop achepter; mais M. de Strozze brouilla et vendit tout ; ce que je luy reraonstray un jour , car telle chose laissoit-il pour cent escus qui en valoit plus de mille. Et entr'autres choses rares que j'y ay remarqué, c'esloit une rondelle de coque de tortue marine, si grande qu'elle eust couvert le plus grand homme qui fust esté , de la teste jusqu'au pied , et si dure qu'une harquebusade malaisément l'eust peu percer de loing, et pourtant peu pesante. Il y avoit aussy deux queues de chevaux marins, les plus belles, les lusplongucs, les plus espesses et les plus blanches que je vis jamais. M. de Strozze m'en voulut donner une à Lyon , mais je n'en voulus point , car elle estoit bien différente à celle que j'avois vrue d'autres fois à Rome; car, pour n'avoir esté contre gardée, elle avoit desjà quasy laissé

VIES DES GRANDS CAPITAINES

tout le poil , tant elle avoit esté roan^e des teignes et vermines.

J'auray possible esté trop long et faschcux à parler de ce cabinet d'armes ; mais certes , si je me fusse voulu amuser à en raconter des particularités, Ton y eust trouvé du plaisir à les lire.

Pour parler à ceste heure de la personne de ce grand mareschal , il esloit un bel homme de corps et de visage , plus furieux pourtaut que doux , encor qu'il aymasi a rire , à bouffonner , et à dire le mot, ce qu'il sçavoit très bien faire, mieux en son langage qu'en françois, lequel il ne parloil si souvent que sien. Surtout il aymoit fort à se jouer avec Brusquet et luy faire la guerre et de bons tours; aussy Brusquet luy rendoit bien son change, et luy en faisoit de bons.

Le jour d'une bonne feste mondict sieur le mareschal estant comparu devant le roy, fort bien en point , et raesmes d'un beau manteau de velours noir en broderie d'argent à manches, ainsy qu'on portoit de ce temps , Brusquet , qui avoit envie de ce manteau , alla soudain faire provision en la cuysine du roy d'une lardoire et force lardons; et ainsy qu'il entretenoit le roy, Brusquet luy larda quasy tout son manteau de ces lardons par derrière sans qu'il s'en advisast, et puis Brusquet tournant M. le mareschal par le derrière vers le roy, luy dict : «Sire, tne voylà pas de belles aiguillettes d'or que «M. le mareschal porte à son manteau?» Ne faut point demander si le roy s'en mit à rire , et M. le mareschal aussy ; et sans se fascher autrement ny le frapper, car il ne frappoit jamais, et prenoil tout en jeu ce qu'il luy faisoit, mais ne faisoit que songer pour luy rendre, ne luy dict autre chose en son langage, sinon : « Va , Brusquet , et tu voulois avoir ce «manteau : prends-le, et va dire à mes gens a qu'ils m'en portent un autre : mais je t'assure a que tu le payeras.»

Au bout de quelques jours que Brusquet n'y pensoit pas , M. le mareschal le vint voir à son logis de la poste où il y avoit esié plusieurs fois, et avoit bien veu , espié et recognu son cabinet où il mettoit sa vaisselle d'argent (car il en avoit, le gallant! force, moytié par dons qu'on luy faisoit , moytié par rapine qu'il faisoit aux princes et aux grands), et là mena avec luy un matois serrurier , si fin et habile à crochetter serrures qu'il n'en fut jamais un t«*. Il

avoit esté curieux de le trouver par la ville de Paris , et l'avoit faict habiller comme un prince. Estant donc venu au logis dudict Brusquet, il se mit à deviser un peu avec luy , ayant embouché auparavant ledicl serrurier; et en se pourmenant dans la chambre dudict Brusquet avec luy, il fit signe audict serrurier là ou estoit le nid, et puis prit Brusquet par la main, le mena pourmener dans son jardin et voir son escuyerie, et laissa en sa chambre ses gentils hommes et des capitaines matois qu'il avoit empruntés, qui çà, qui là; et leur ayant recommandé le jeu, il s'en alla. Les autres n'y faillirent point; car en un tour de main le serrurier eust ouvert le cabinet , où ils prindrent ce qu'ils peurent. El ayant poussé et resserré le cabinet fort bien , qui ne paroissoit qu'on y eust touché , sortirent , les uns avec leur butin, les autres sans rien, pour accompaigner leur maistre , qui voyant que le jeu estoit bien faict, il s'en va et dict adieu à Brusquet sans vouloir prendre la collation qu'il luy présenta. Quelques jours après, ledicl Brusquet vint au lever du roy, triste, morne et pensif, qui avoit descouvert son larcin, qui en fit ses plainctes au roy et à tout le monde, dont on fut bien marry. Mais M. le mareschal s'en mit à rire et à luy faire la guerre : que luy qui trompoit les autres avoit esté trompé. L'autre, qui ne peut jamais rire , car il esloit fort avare de nature , faisoit toujours du marmiteux. Enfin M. le mareschal luy demanda ce qu'il luy vouloit donner, et qu'il luy feroit recouvrer ce qu'il avoit perdu ; il fit tant avec luy qu'en baillant la moityé de la vaisselle il quiltoit l'autre; mais M. le mareschal n'en retint que pour cinq cents escus , car il y en avoit pour deux mille. Il luy fit rendre tout , disant qu'il falloit donner le droit au serrurier et aux enfants de la Mathe qui avoienl faict le coup : ce qu'il fit aussy tost; et luy rendit tout son faict, fors ce qu'il donna aux Mathois qu'il avoit réservé en marché faisant. Et voylà Brusquet remis en joye jusques au rendre.

Une autre fois M. le mareschal estant venu au logis du roy en housse de velours, belle et riche de broderie d'argent, sur un beau coursier du Règne qu'il n'eust pas donné pour cinq cens escus, car il en avoit tousjours de fort beaux, ainsy Qu'il fut descendu , et qu'un de ses lacquays

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le tenoit devant la porte du logis du roy , attendant son maistre, Brusquet , sortant du Louvre, vit ce beau cheval , et alla aussy tosl dire au lacquays que M. le marescha! luy mandoit d'aller quérir quelque chose en son logis dont il s'esloit oublié; cependant qu'il luy laissast son cheval, et qu'il le garderait bien. Ce lacquays ne fit point de difficulté de luy donner, car il le voyoit ordinairement causer avec M. le mareschal. Cependant que le lacquays va en commission, Brusquet monte sur le cheval et le mené en son logis, luy faict couper le crin de devant aussy tosl et la moitié d'une oreille, et le rend ainsy difforme, le desselle , luy oste la belle housse et Chamois et la selle. Vient un courrier à quatre chevaux prendre la poste avecques une grosse malle ; il le faict accommoder avecq'une selle de poste et un coussinet, charge la malle sur luy, faict bravement sa poste jusqu'à Longjumeau. Estant de retour, l'envoyé en tel appareil à M. le mareschal , où estant, le postillon luy dict par le commandement de son maistre : a Monsieur , mon maislre t se recommande à vous. Voyla vostre cheval f qu'il vous renvoyé: il est fort bon pour la

# poste ; je le viens d'essayer d'icy à Longjumeau ; eje n'ai pas demeuré trois quarts d'heure à

• faire sa poste : il vous mande , si vous luy c voulez laisser pour cinquante escus, il les vous «envoyera.» M. le mareschal voyant son cheval ainsy difforme, en eut pitié, et ne dict autre chose, si non: «Va, mené -le à ton ■ maistre , et qu'il le garde jusqu'au rendre. •

Au bout de quelques jours M. le mareschal voulut aller trouver le roy en poste jusqu'à Compiegne , envoia quérir vingt chevaux de poste , mandant à Brusquet qu'il les luy envoyast bons , autrement ils ne seraient pas amys , et surtout trois bons malliers. 11 ne reteint pour luy que sept et un mallier. Les autres qui estoient des meilleurs, les donna à quelques pauvres soldats des siens qui estoient à pied pour aller à l'armée, sans que le postillon s'en advisast , luy faisant accroire qu'ils venotent après; el les deux bons malliers il les fit vendre à deux musniers du Pont-aux-Musniers pour porter la farine , qui les achepterent très volontiers , à cause du bon marché qu'on leur en fit : et quelques jours après , furent trouvés par les postillons en la rue , qui portoient de

la farine : ou les fit saisir par la justice ; mais le procès cous ta plus que ne valloient les chevaux. Quant aux autres chevaux que M. le mareschal avoit , il les mena jusques à Compienné, tant qu'ils peurent aller, et demeurèrent là outrés. Si bien que Brusquet achepta bien le cheval de M. le mareschal par telle perte ; et le tout se faisoit en riant jusqu'au rendre.

Un autre jour, Brusquet alla prier M. le mareschal d'accord, et qu'ils fissent au moins trefves de ces jeux nuisans et d'importance , mais de légers el de nul mal , tant qu'on vou droit. Et pour en boire vin du marché il le pria de vouloir venir un jour prendre son disner chez luy, et qu'il le traicteroit en roy ; qu'il y conviast seulement une douzaine des gallans de la cour , el qu'il leur ferait une très bonne chère. M. le mareschal ne faillit au jour compromis , et y mena son convoy. Quand ils furent arrivés ils trouvèrent Brusquet fort empesché, qui vient au devant eux les bien recueillir, une serviette sur l'epaulle, mesmes faire le maistred'hostel.«Or, lavez les mains, messieurs , dict- «il, vous soyez les très bien venus. Je vous vays a quérir à manger; «ce qu'il fit. Et, pour le premier service, il vous porta pour le moins, sans autre chose, une trentaine de pastés, qui petits, qui moyens, qui grands, qui tous chauds sentoient très bon ; car il les avoit faicts faire bien à propos touchant la sauce du dedans , sans y avoir espargné ny espice, ny canellc , non pas mesmes du musqué. Après qu'il eut assis ce premier mets, leur dict: «Or, messieurs, mettez « vous à table , je vous vays quérir le reste ; et t cependant vuidez moy ces plats pour faire « place aux autres. » Luy, estant hors de la salle, prend sa cappe et son espée , et s'en va droict au Louvre advenir le roy de son festin , et comme il avoit laissé ses gens bien estonnés à l'heure qu'il parloil. Or, dans ces pastés , aux uns il y avoit des vieilles pièces de vieux mors de brides , aux autres de vieilles sangles , aux autres de vieux conlre-sanglons , aux uns de vieilles croupières, aux autres de vieux poitrals, i aux uns de vieilles bosselles , aux autres des j vieilles testieres , aux uns de vieux pommeaux | de selle, aux autres de vieux arçons; bref , ces messieurs les pastés estoient remplis de toutes vieilles penailleries de ses chevaux de poste , les uns en petits morceaux et menusaillcs , les

VIES DES GRANDS CAPITAINES

autres en grandes pièces en forme de venaison. Quand ces messieurs furent à table , qui avoient tous grand faim , et s'attendoient à bien careler leur ventre , tous fort avidement se mirent à ouvrir ces pastés , qui fumoient ci sentoient bon, et chascun le sien comme il vouloir. Je vous laisse à penser s'ils furent estonnés , qtiand ils virent ceste bonne viande si exquise. Encor dict-on qu'il y en eut quelques uns qui mirent quelques morceaux en la bouche de ces menusailles , pensant que ce fust quelques friandises ; mais ils les osterent bientost, cl de cracher. Enfin , tous s'escrierent : « Voicy des t raids de Brusquet. » Mais pourtant espéraient toujours qu'après ceste baye il leur donnerait de la bonne viande. Cependant ils demandent à boire , dont on donna d'un vin le plus exquis qu'on eust sceu trouver , dans de petits verres , en façon d'ypocras , qu'ils trouvèrent si bon qu'ils en demandoient à en boire un bon coup ; mais les serviteurs et postillons qui tous servoient à table a vecques leurs huchets, dirent que leur maitre avoit faict cela afin qu'ils dissent quel estoit le meilleur elquel ils vouloient, et qu on en irait quérir de celuy qu'ils auraient ehoisy pour le meilleur. Cependant la compaignie cause et rit de ce traict ; et ne voyant venir Brusquet , M. le marcsch.il demande où il estoit. Ou lu y dict que le roy l'a voit envoyé quérir à la hasle, et qu'il avoit passé la porte. Cependant la compagnie s'enquiert si l'on n'avoit point aulres choses : on leur fit responce qu'on pensoitquenon. Si bien «ju ils furent contra inci s de se lever de table et aller à la cuysine , ils ne trouvèrent ame vivante et le feu tout mort , et les landiers froids comme ceux d'une confrairie. Arosy messieurs se résolurent et furent contraincts de desloger, de prendre leurs espées et cappes, et aller chercher leur disner ailleurs où ils pourraient ; car il estoit plus de midy, et mouraient de faim.

J'avois oublié que, quand ledict Brusquet porta ce premier service , il entra suivy de tous ses postillons ( il en avoit plus de trente d'ordinaire), sonnans leurs huchets , comme s'ils fussent arrivés à la poste pour faire accoustrer leurs chevaux ; et , sonnans ainsy en mode de fanfare, entrèrent en magnificence. Lorsaussy qu'il convia M. le mareschal avec sa trouppe , il luy dict qu'il luy ferait faire bonne chère

et n'yroit point prendre ny emprumpter rien ailleurs comme tant d'autres, sinon de ce qu'il prendrait sur luy et chez luy ; comme il leur dict vrai , et leur sceut très bien remonstrer quand il les vil devant le roy. Ce ne fut sans rire et se mocquer des feslinés.

Mais M. le mareschal , qui en rioit le premier son saoul . la luy garda bonne ; car, quelque temps après, il luy fit desrober un fort beau petit mullet allant à l'abreuvoir ; car il alloit tousjours attaché à la queue des aulres chevaux de poste; ce qui estoit fort ayséà faire. Aussy tost qu'il l'eust eu,aussy tosl le fit accoustrer et escorcher, et en fit faire des pastés, les uns d'assiette, les aulres à la sauce chaude , les autres en venaison ; et sur ce convia ledict Brusquet à venir disner avec luy , l'assurant qu'il le traiterait bien , sans tromperie. Brusquet y va , qui avoit bonne faim , et qui raangeoit bien de son naturel ; se mit sur ce paslé d'assiette et de sauce chaude, à en manger son saoul , et puis sur celuy de venaison prétendue. Après qu'il fut bien saoul , M. le mareschal luy demanda : a Eh bien Brusquet, ne t'ay je pas a faict bonne chère? Je ne t'ay pas trompé « comme (oy qui nous fis mourir de faim. » Brusquet luy respondit qu'il estoit très content de luy , et qu'il n avoit jamais mieux mangé. «Or, «luy replicquaM. le mareschal, veux tu voir ce «que tu as mangé ?» Soudain il luy faict apporter la teste de son mullet sur la table , accommodée en forme d'hurede sanglier, et luy dict: «Tiens, vo) là, Brusquet , luy dict- il , la viande «que tu as mangée; tu recognois bien ceste «beste? » Qui fut estonné? ce fut Brusquet , dont il en rendit sur le champ si fort sa gorge qu'il en cuyda crever , autant du mal de cœur qu'il en conceut, que du desplaisir d'avoir ainsy dévoré son pauvre petit mullet qu'il aymoit tant, et qui le menoit si doucement aux champs et à la ville et partout.

Une autre fois la reyne eut toutes les envies du monde de voir la femme de Brusquet , que M.de Strozze luy avoit peincte fort laide, comme de vray elle l'estoit; et luy dict qu'elle ne l'aymeroit jamais s'il ne la luy menoit; ce qu'il fit. Et la luy mena parée , attiffée et accommodée ny plus ny moins comme le jour de ses nopees, avecques ses cheveux ny plus ny moins respan dus soubs son ebapperon sur ses espaulle-

LE MARKSCHAL DE STROZZE.

comme une espousée. Surquoy il luy commanda de tenir (oulc Icllc mine : et luy mesmes la tenant par la main , la mena ainsy dans le Louvre devant tout le monde, qui en creva de rire; rar Brusquet aussy faisoit tout de mesmes mine douce et affaitée d'un nouveau maryé. Or, nottez qu'avant il avoit adverty la reyne que sa femme estoit si lourde qu'elle n'auroit nul plaisir de l'entretenir ; mais c'estoit tout un , la reyne la vouloit voir, par la sol licitation de M. de Strozze, et parler à elle et l'entretenir de son mesnage et du traictement et de la vie de son mary. De l'autre costé , Brusquet avoit dict à sa femme que la reyne estoit sourde, et quand elle luy parlerait, qu'elle luy parlast le plus hault qu'elle pourrait, la menaçant si elle faisoit au- i trement. Outre touteela, il l'instruisoit de mes- j mes de ce qu'elle dirait et ferait quand elle ; serait devant la reyne. Ne faut point doubler les instructions plaisantes qu'il luy donna , les- I quelles de poinct en poinct elle ensuivit très I bien ; car elle estoit faicle de main de maistre. ; Quand donc elle fut devant la reyne, après luy \ avoir faict la révérence bien basse , accompai- , gnée d'un petit minois bouffonnesque , selon la leçon du mary , et dict : « Madame la reyne , | tDieu vous garde, de mal! * La reyne commance à l'arraisonner et luy demander le plus haut qu'elle peut , quelle chère et comment elle , se portoit. Son mary l'ayant laissée dès l'entrée de la porte , commence a parler et crier haut comme une folle : et si la reyne parloit haut , la femme encor plus ; si que la chambre en rctentissoit si haut , que le bruirt en resonnoit ' jusques à la basse cour du Ixiuvre.

M. de Strozze là-dessus arrivant se voulut meslcr de luy parler; mais Brusquet l'a voit advertie qu'il estoit aussy sourd, et plus que la reyne, et qu'elle ne parlast jamais à luy que fort . près 5 l'oreille et le plus haut qu'elle pourrait. A quoy elle ne fallit à tout de poinct en poinct. ' Dont M. de Strozze, se doublant des bayes ac- ; coutumées dudict Brusquet, ayant mis la leste à la fenestre, il vit en la basse cour un vallet de limier qui avoit sa trompe pendue au col. ; Il Cappella et luy bailla une couple d'escus pour ' sonner de sa trompette à l'oreille de ladietc femme tant qu'il pourrait jusqu'à ce qu'il dirait Itolà. L'ayant donc faict entrer dans la ^ chambre, il dict à la reyne : «Madame , ceste '

«femme est sourde, je m'en vays la guérir :» et luy prend la teste, et commande andict vallet de sonner toutes chasses de cerf aux deux oreilles de ladicte dame ; ce qu'il fit. Et M. de Strozze la luy tenant par force tousjours , il y sonna tant qu'il l'cstourdit si bien, et cerveau et oreilles qu'elle demeura plusd'un mois estro piée de cerveau et de l'ouye, sans jamais entendre mot Jusqu'à ce que les médecins y portèrent remède, ce qui cousta bon. Et par ainsy, Brusquet qui avoit donné la peine aux autres de crier si haut après sa femme sourde prétendue, il l'eut tout à trac et de mesmes à parler à elle : dont son mesnage ne s'en porta pas mieux quand il luy commandoit quelque chose.

Une autre fois M. de Strozze estant venu eu poste à Paris la vigile de Pasqucs, ets'estant retiré à la desrabade en son logis au fau\ bourg Sainct Germain , par ce qu'il vouloit qu'on ne le vist ny qu'on le sceust en ville qu'après la fesle : mais Brusquet l'ayant sceu par le moyen du postillon qui l'avoit mené, le jour de la bonne feste il va louer deux cordeliers pour ceste matinée, et leur ayant donné à chascun un bel escu . leur dict qu'il y avoit un grand gentilhomme au fauxbourg de Sainct Germain où il les mènerait, qui estoit un peu tenté du mauvais diable, si qu'il ne vouloit faire nullement ses pasques, non pas seulement voir Dieu , ny ses ministres qui l'administraient; et pour ce, qu'ils feraient un œuvre fort charitable de l'aller visiter, luy porter et donner de l'eau beniste, et le consacrer, luy et son diable, de quelques bonnes et sainctes oraisons, suffrages et litanies. Les cordeliers s'accordent fort bien à tout cela, et marchent résolus avec Brusquet pour faire ce bon et sainct office. Et quoy que Brusquet leur eust remonstré que c'estoil un diable d'homme, et qu'ils avoient affaire encor, non avec un homme ils respondirent qu'ils en avoient bien veu d'autres, et qu'ils ne le eraignoient point. Brusquet donc, les ayant conduicls jusques à la porte de la chambre, sans aucun r mpeschement des serviteurs , car il les cognoissoit comme pain, et aussy qu'il leur avoit faict acroire que M. de Strozze luy avoit commandé les luy mener pour chose d'importance pour laquelle il se vouloit ayder d'eux, et aussy qu'il se sentoit altainct de quelque » Le censeur a supprimé : « Mai» aveoq uu diable. •

VIES DES GRANDS CAPITAINES

péché dont il se vouloit purger avecques eux, et que personne n'entrasl en la chambre sinon les deux cordeliers : par ainsy chascun se tint quoy, et Brusquet à la porte de la chambre. Quand ils furent donc entrés, vindrenl au lict de M. de Strozze, qui lisoit en un livre. Eux, après luy avoir demandé comme il luy alloit du corps et de l'ame, il les advise furieusement; et sadvançant sur le lict leur demanda ce qu'ils venoient faire là, et leur commanda aussy tost de vuider, car de son naturel il naymoit guieres ces gens là. Mais eux se mirent à luy jet ter force eau beniste, qu'il n'aymoit pas plus encor, et commancerent après à faire leurs exorcismes et oraisons : à quoy M. d'Estrozze se voulaul tourner pour prendre son espée du chevet de son lict, un cordellier s'en saisit par ladvis de Brusquet qui leur avoit dict auparavant. Mais M. de Slrozze s'cslant levé et mis en place, se mit en devoir de recouvrer son espée. Il se faict un bruict, s'esleve un tintamarc en la chambre , si que ses serviteurs y accoururent; et Brusquet luy-mesmes le premier entre l'espée au poing avec sa main gauchere, faict du compaignon, crie : «Holà, holà! se- « cours, secours! me voicy pour vous en donner. » Et là dessus prend ses deux cordelliers et les emmené gentiment ; et puis passe l'eau ; et s'en va faire le conte au roy, qui ne sçavoit point la venue dudict M. de Strozze, qui la tenoit cachée. Et ainsy fut elle publiée, ce qui ne fut sans rire. El aussy lost fut envoyé visiter du roy, comment il se trouvoit des cordelliers, et s'ils luy avoient donné meilleure créance que devant

M. de Strozze, au bout de deux jours, s'en va plaindre à l'inquisiteur de la foy (qui estoit lors M. nostre maislre d'Oris s, ou Benedicti , ou Divolet ) de l'oprobre qui avoit esté faicte à Dieu , et de l'injure à luy, et mesmes pour s'ayder ainsy des ministres de Dieu et de l'église à s'en servir de risée, et du grand scandale qui en estoit cuydé arriver, car il avoit vu)' 'é tuer ces gens de bien : et pour le ce prioit d'y avoir esgard , car c'estoit traict d'un hérétique (et Dieu sçait s'il se soucioit ny des cordelliers, ny de leur église, ny des inquisiteurs), et qu'ils luy en fissent raisou, et qu'il s'en ren-

1 Le inarecbal de SI roui passait pour albée. * MaiibieuOrry, jacobin. Voyez Beie, page 20 et 57 de 90 BUt. E ei Du Cause, au mol Inquisitoires Fidei.

doit partie , ainsy qu'il s'en estoit plainct au roy, qui vouloit qu'on en enquist , et que ledkt Brusquet fust appréhendé au corps; ce que messieurs les inquisiteurs, y allans à la bonne foy et sur le bon dire dudict M. de Strozze , firent; et envoyèrent le prendre par sept ou huict sergens, et fut mené en prison où il demeura quelques jours. On vouloit adviser à faire son procès; mais M. de Strozze ayant le tout descouvert au roy, luy mesme l'alla oster de prison avecques un capitaine des gardes ; dont il en fut bien aise : car disoit il qu'il n'eust jamais si belle peur , craignant ces messieurs les inquisiteurs plus que tous autres gens. Car, pour en parler au vray , telles gens sont dangereux , et ne faict pas bon se frotter à eux , soit en bourdes ou à bon escient.

Une autre fois, Brusquet estant allé avecques M. le cardinal de Lorraine à Rome, lorsqu'il y fut pour la rupture de la trefve , M. de Slrozze attira un courrier pour venir en poste porter les nouvelles de la mort de Brusquet , avec son testament qu'il avoit supposé et faict faux en disposant de ses biens : et prioit le roy de vouloir donner et continuer sa poste à sa femme , en ce qu'elle espousast ce courrier qui estoit à luy d'ordinaire et à son service , ei non autrement. Ce que le roy accorda facilement en la faveur de mondict seigneur de Strozze. La femme ayant secu la mort par le mesmes courrier, et veu son testament, et secu la volonté du roy sur la continuation de la poste cl condition de mariage , après avoir célébré les obsèques de son mary et faict ses deuils, solicitée de mariage par ledicl courrier, se marie; et coucheavecquesellc pour le moins un bon mois, et en tire d'elle de bons escus par bon contrael de maryage : mais, sur ces entrefaictes, Brusquet, qu'on tenoit pour mort par tout, fut bien esbahy;carils'estoitfort bien porléen ses voyages, el bien cocu : ei sçachant que ç'a voil esté une esirelte de M. de Slrozze, songea à luy rendre.

Parquoy un jour faict une lettre, et dresse un pacquel par la voyc de l'ordinaire de Lyon, et mande à M. le cardinal Garaffe (qui l'aymoit fort, et l'a voit veu à Rome et en France) comme M. de Strozze, mal conlenl du roy, s'eatoit despar ly d avecques luy si despilé, qu'il avoit pris deux de ses galleres dans le port de Marseille , et s'en estoit allé pour le seur trouver

LE MARESCHAL DE STROZZE

le Dragut en Alger, et lâ se renier el prendre l'avoit-il veu, il le trouva qu'il estoit fort ma-

ie turban; et pour ce, qu'il prist garde à luy et en advertist Sa Saîncteté; car à sa partance il luy avoit ouy jurer qu'il s'en alloit prendre la ville et port d'Ostie et Civila Vecchia , où dedans il avoit si bonne intelligence qu'aussy tost là arrivé il les prenoit , et aussy Ancone, et de là alloit piller l'église de Nostre Dame de Lorette, et la raser de fonds en comble; et que devant peu il rendroit le pape bien eslonné. M. le cardinal ayant eu cet advis le confère avecques Sa Sainctelé; et pour ce , en toute diligence advise à y pourvcoir, se met en frais, y envoyé gens et y donne ordre. Mais après, ils s( curent qu'il n'en estoit rien, et que lors de la lettre il estoit à la prise de Calais. Toutesfbis nouvelles vindrent à M. de Strozze de ce que Ton avoit creu de luy en la chambre et palais du pape ; dont il n'en fit que rire et en accuser Brusquet.

Pour fin je n'aurais jamais faict si je vouiois conter les tours qui se sont passés entr'eux deux; car il y en a eu tant et tant qu'on n'en verrait jamais la fin. Que si M. de Strozze estoit fin et subellin , ingénieux et industrieux , Brusquet l'esloit autant en matière de gentillesse; car il faut dire de luy : que ç'a esté le premier homme pour la bouffonnerie qui fut jamais, ny sera, et n'en desplaise au Moret de Florence, fust pour le parler, fust pour le geste, fust pour escrire, fust pour les inventions, bref pour tout , sans offenser ny desplaire.

Son premier advenement fut au camp d'Avignon , où il se jetta, venant de son pays de Provence, pour gaigner la pièce d'argent; et, contrefaisant le médecin, se mit, pour mieux jouer son jeu, au carlier des Suisses et lansquenets, desquels il tirait grands deniers. Il en guerissoit aucuns par hazard; les autres il envoyoit ad patres, menu comme mouches. Pensez : à ceux qu'il guerissoit, il leur donnoit pareille recepte qu'il donna une fois à Romorantin à un ambassadeur de Venise, qui venoit de frais vers le roy François second. J'y estois alors. C'estoit une règle infaillible pour ledict Brusquet que, quand venoit quelque grand seigneur ou ambassadeur à la cour, il l'alloit voir aussy tost pour en escroquer quelques bons brins d'eux ; car il estoit très sçavant en ce mesiier d'escroquer. Estant donc un jour allé l'ambassadeur, car plusieurs jours avant

lade d'une colique venteuse; et le voulant faire rire, il ne peut, car le mal le pressoit. Et M. l'ambassadeur luy ayant demandé une recepte, s'il n'en sçavoit point ; luy dit que pour luy il n'en sçavoit point une meilleure qu'une dont il usoit fort souvent, car il y estoit fort subject, qui estoit : quand ce mal luy tenoit, il meltoit un doigt fort advant dans le cul, et l'autre dans la bouche, et en remuoit souvent lesdicts doigts d'un lieu en l'autre, c'est à dire celuy du cul dans la bouche, et celuy de la bouche au cul ; si que, les remuant tousjours ainsy l'espace d'une demy-heure , les vents se dissipoient et en sortoient par les deux trous qu'on ouvrait ainsy souvent. M. l'ambasseur le creut, y voyant l'apparence; et en fit l'essay une bonne demy heure, bien à bon escient. Je ne sçay s'il s'en guérit, mais je le vis venir dans la chambre du roy, qui en fit le conte à tous ces princes et messieurs , qui en rirent bien.

Il faut donc croire que ce M. le médecin Brusquet , en ce camp d'Avignon , donnoit de pareilles receples à ses malades, et les drogues de mesmes; mais le pis fut qu'il fut descouvert par la grande desfaietc de ces pauvres diables , et qu'il fut accusé. La cognoissance en estant venue à M. leconncstable, il le voulut faire pendre. Mais on fit rapport à M. le Dauphin , qui estoit lors là , que c'estoit le plus plaisant homme qu'on vist jamais , et qu'il le falloit sauver. M. le Dauphin , despuis nostre roy Henry second , le fit venir à luy , le vit , et le cognoissant fort plaisant , et qu'il luy donnerait bien un jour des plaisirs (ce qu'il a faict) , il l'osta d'entre les mains du prevost du camp, et le prit à son service. De telle façon que, pour ses plaisanteries, il parvint à estre vallel de sa garde-robbe, puis vallet de chambre; el puis, qui estoit le meilleur, maistre de la poste de Paris , qui valoit de ce temps là ce qu'il vouloit ; car il n'y avoit point pour lors nulles coches de voitures, ny chevaux de relais comme pour le jour d'huy '. Aussy pour un coup, je luy ay compté cent chevaux de poste , el ce d'ordinaire. Et pour ce , en ses lillres et qualités , il s'inlituloit capitaine de cent chevau-

<Le manuscrit ajoute : «Qui emporte pratique de» roairtre» de potte de Par». »

légers. Je vous arseure qu'ils estoient bien légers en foules Façons, tant de la graisse , dont ils n'estoient guieres charges , que de la légèreté à bien courir et mouschcr. Auxquels chevaux et postillons il imposoit très plaisamment les noms des bénéfices, offices, dignités, charges, estais que Ton court ordinairement en toutes diligences de postes ». Je vous laisse â penser le gain qu'il pouvoit faire de sa poste, n'y ayant alors point de coches, de chevaux de relays, ny de louage que peu, comme j'ay dict, pour lors dans Paris, et prenant pour chasque cheval vingt sols s'il esloit françois, et vingt cinq s'il esloil espaignol , ou autre estranger.

Aussy devint il fort riche, autant pour cela que pour une infinité de practiques et rapines qu'il lirait sur les princes , seigneurs , gentilshommes , qui ça , qui là. Et , s'ils ne luy voulaient rien donner gratis, bien souvant, quand il esloit dans leur salle ou chambre, et qu'il y voyoit quelque beau bassin ou buye d'argent , on se fust donné garde qu'aussi tost et a l'improviste il mettoit l'espéc au poing , et faisoit accroire qu'ils luy avoient donné un desmenly, et qu'il avoil querelle a rencontre , et les chargeait d'estoc et de taille , les desgasloit tous ; et puis , sans autre forme , les serrait soubs sa cappe et deslogeoit ; ainsy qu'il fit à Bruxelles chez le duc d'Albe, lors que le cardinal de Lorraine y alla jurer la paix. Ayant mené ledict Brusquet avec luy, ce voyage ne luy fut nullement inutile; il y gaigna beaucoup ; et plaisanta si bien devant le roy d'Espaigne, qu'il le trouva

1 Le manuscrit ajoute : « Et ne faut point doubler qu'ordinairement on n'aye rcu tous les jours ce* chevaux fare leur course ; encore n'y pouvoient-ils rhevir, cl falloit qu'ils en fissent deux courses; ce qui est ayseà croire et cognoislre , veu les grands chemins des postes qui sont dressés partant de Paris. Car vous avez celtiy de Guienne et d'Rspaicne , que j'ay veu fort battu durant la trefre et paix entre nous et 1rs fcspaignois ; vous avez -eluy de la Bretagne quand vous estes a B:oys, qu'on prend à main droicle; vous ave/, celuy de Lyon et du Piedtuoiit quand nous le tenions, et de l'Italie quand on esloil en paix ; et puis en guerre celui des Suysses et des Grisons, de Venise a. Rome , de DauÛué , Yivarès, Languedoc , Piovance; vous a>ez celuy de [Normandie, Rouan, Dieppe et Havre; celuy de Picardie tirant vers Calais et Angleterre ; eeluy de Picardie aussy tirant devers Peronne , Ralpaunie, Bruxelles, Anvers et Flandres; celuy de Champagne tirant vers Metz, Lorraine, et Allrinaigiie ; celuy de Bourcoignc. < e sont d s plus loyuux chemins de postes qui snit ut en France, sans compirr autres traverses ou estoient la cour et les armées. »

DS CAPITAINES

fort plaisant bouffon et à son gré ; car il parloit assez bien l'italien et l'espagnol ; et si . y avoit fort bonne grâce bouffonnesque , plus quasy qu'en son parler franeois. Et pour ce, le roy Philippe le prit en amitié et luy fit beauj coup de biens ; desquels ne se contentant encore, un jour d'un grand festin qu'il fit, où estoit madame de Lorraine , et force dames et seigneurs qui estoient la tous conviés pour la solemnilé du jurement de la paix , ainsy qu'on esloit sur la fin du f ru ici et qu'on von loi t desservir, il se vint eslancer sur la table, sans aucune appréhension de se blesser des cousleaux, et, prenant le bout de la nappe, se vint entortiller de cestc nappe, et se contournant tonsjours d'un bout a l'autre , et amassant peu à peu les plats par une telle et si subtille industrie, qu'il en accumula et en arma son corps ; et sortant a l'autre bout de la table il s'en trouva si chargé, qu'à grand peine pouvoit-il marcher ; et ainsy chargé de son butin , passe la porte par le commandement du roy , qui dict qu'on le laissast sortir; riant si extrêmement, et trouvant le traictsi bon, plaisant et industrieux, qu'il voulut qu'il eust le tout. Et ce qui fut un cas d'estonnement, c'est qu'il ne se blessa jamais des cousteaux qui s'entortillèrent avec le reste. Aussy Dieu aide aux fols et aux enfans.

Leroy d'Espaigne avoil pour lors un bouffon espaignol ; mais il n'y entendoit rien an prix de Brusquet, et estoit un vray maigre bouffon, avec sa guit terne et son braillement de chansons à IVspaignolle , qui plaisoit fort maigrement, et ne paroissoit rien au prix de Brusquet, qui le trompoit lousjours. I« roy d'Espaigne l'envoya au roy pour luy rendre le change du sien qu'il luy avoit envoyé. Le roy le donna à Brusquet pour le gouverner, le loger et le traieter bien ; ainsy qu'on void les grands princes à la cour, venant en ambassade, cslre donnés et recommandes à autres grands princes , les grands seigneurs à autres grands seigneurs , les moyens à moyens, les evesques à evesques, les prélats à prélats, les ecclésiastiques moyens a autres moyens : aussy Brusquet, bouffon, eut charge de gouverner et entretenir l'autre bouffon; mais il le trompoit tousjours.

Il avoit qualre bons chevaux chez luy; mais il les faisoit courir la poste la nuicl par te premier courrier qui passoit, sans que luy ny ses

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