‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 139 sur 361 · LOUYS XII, ROY DK FRANCE · texte numérisé non relu

LOUYS XII, ROY DK FRANCE

main armée. A quoy les Vénitiens obeyrent aussy tost et la luy renvoyèrent.

Quel brave coeur de roy, de s'aller formaliser de cesle espée, et non pour le prix de la pièce, qui ne pouvoit valoir beaucoup, mais pour osier cet avantage aux Vénitiens de s'en prévaloir en leur trésor, et la monstrer pour l'advenir à un chascun en signe de triumphe et de grand conqueste ! Voyez comme, le temps passé , l'on se formalisoil de telles choses ! Si ceux qui desroberent, il y a quelque temps, à la Saincle Chapelle à Parts, le bois de la vraie croix et le chapeau d'espines, et le portèrent vendre ou donner aux Vénitiens, comme on dict qu'il estvray 1 (trésor certes très inestimable; apporté et donné à ce bon roy sainct Looys), firent bien ou mal, je m'en rapporte; mais pourtant viendra , possible , un roy qui la voudra repeter à l'amiable, ou du tout à la force, estant un Iresor et joyau plus debattahle que lespéc de nostre petit et brave roy Charles. J'estois lors à la cour quand cela arriva; je n'en diray plus autre chose.

Que fit-il de plus, ce grand roy Louys XII ? Il envoyé une armée à Naples, soubs la conduite de M. d'Aubigny ' , qui en peu de temps la reconquit; mais sa bonté, et la fiance qu'il eot en la foy (un peu trop légère) du roy Ferdinand, la luy fit perdre, comme cela se treuve assez dans les histoires. Nonobstant, ayant bandé contre luy le pape Jules II, par trop ingrat des biens faicts qu'il avoit reçcus de luy, les Espaignols et Italiens aussy contre luy, il ne s'en estonna autrement ; et, ne pouvant aller en son armée, comme autres fois, à cause du déclin et faiblesse de ses jours, leur faire la guerre à outrance, la leur fit par ses lieutenans, et mesmes par son nepveu Gaston de Fotx, qui gaigna sur eux cestc sanglante baliaiUc de Ravenne. Mais quel gaing fut-ce ? un qui cousta aussy cher qu'eust faict une autre perte. Et voylà où la fortune recommence son premier jeu et luy faict ressentir ses vieux coups, comme il fit encor contre Maximilien et le roy d'Angleterre , à la journée des Espérons,

1 Le Journal de Henri III raconte ce rot de ta croix 4e la Sainte Chapelle tous le 10 mai 1575, main tara parler du chapeau ou de la couronne d'épinet ; et met ce rot tur le compte de Catherine de Médtcii.

Berauli JHuart.

à Thrrouannc , et de plus à Novarrc , où son armée eut ceste grande venue , soubs la con duiclede M. de la Tri mouille; encor vers le royaume de Navarre, où toute ceste grande armée s'en alla en fumée , et n'y put remettre, quelque effort qu'il y fist, le pauvre et brave roy Jehan, qui l'a voit perdu pour avoir esté par trop ridelle à luy et sa couronne.

Que c'est que d'une personne, quand elle a esté une fois esbranléc de la fortune! quelque bon visage qu'elle luy fasse pourquelque temps, si retourne- t-elle de plus souvent à l'esbranler du tout: ny plus ny moins que Ton voit un bel arbre que le vent esbranlc et l'a à demy penché; vient quelque bon (économe ou hortolan1, qui le vient appuyer, et dure pour quelque temps, et produictdu fruict; mais, à la longue, et quoy qu'il tarde, il lumbe tout à plat par terre. Voyez de mesmes nostre roy dont je parle: il fut au commencement fort assailly de la fortune , comme j'ay dict , puis en fut bien recueilly par après; pour son comble, il en fut pis traicté que jamais , et ce sur son vieil aage, qu'il se vit frustré en un rien de ce qu'il avoit conquis et gardé si longuement , sans aucune espérance de revanche, car la vieillesse l'accabloit, et puis ses déroutes et desfaictes, les unes après les autres. Toutcsfois ses ennemys n'enjambèrent rien sur luy, ny sur un seul poulce de terre de son royaume; car il mourut très pacifique et très absolu roy, et en liltre le plus beau et le plus honnorable que jamais porta roy de France, qui esloit celuy de Vert du peuple et Bien aymé du peuple; ce qui donna a croire à plusieurs qu'il esloit benil et bien aymé de Dieu : si bien qu'il a laissé après luy par tout le peuple de France , que quand il est si surchargé et accablé de grandes tailles, taillons, subsides et impots, il crie tousjours: « Qu'on nous règle et remette seulement sous le « règne de ce bon roy Louys XII ! a

S'il fust esté aussy jeune quand il vint à la couronne, que son prédécesseur, il eust faict de grandes choses; car il estoit très brave et très vaillant. A ceste battaille qu'il donna aux Vénitiens, on luy vint rapporter qu'ils avoient desjà pris le logis qu'il vouloit pour luy : «Et 0 quoy , dict-il , sont ils desjà logés pour le oseur? — Ouy, sire, luy fut il respoodu. —

» Jardiuier.

Il eut soubs luy de très braves et de très vaillans capitaines , que je diray cy après. Aussy ay-je ouy dire aux anciens capitaines

«Or bien, respliqua-t-il , il faut aller loger sur « leur venlre , » comme il fit ; car il les en deslogea , leur donna la batlaille et les desfit. Et ainsy que l'artillerie donnoit , on luy dict qu'il s'oslast de devant : «Rien , rien, ce dict-il. Je «n'en ay point de peur; et quiconque aura «peur, qu'il se mette derrière moy , il n'aura « point de mal.»

Il esloil très beau et très agréable, ainsy que tous ses portraicts l'ont représenté, comme ccluy qui est au grand portail de Bloys, et comme d'autres que l'on voit aux cabinets de nos roys. reyncs et princesses, dont j'en ay veu un en celuy de la reyne de Navarre d'aujourd'huy, qui le représente vestu tout de blanc, de très belle et haute taille, de fort bonne grâce, et sur tout un visage doux et bon, et qui monstroit louie candeur. Il eut la dévotion de faire la guerre contre le Turc , comme son prédécesseur, mais non en telle ambition. Il envoya le seigneur de Ravestcin conquérir Methelin ; et avoit charge de pousser plus ou lire ; mais cela ne fut rien.

Il eut cet heur qu'il fut 1res bien servy par ses lieutenans : c'estoit aussy ce qu'on disoit de luy : qu'à mode d'Octave Cssar , il estoil heureux en service de ses lieutenans , au contraire de Marc Anthoine , duquel la présence servoit plus que des autres, fors en la batlaille iliaque.

Mais ce roy, et en absence et en présence, triumpboit partout , fors que sur le déclin , comme j'ay dict. 11 portoit aussy pour devise un porc espic avec ces mots: Continus et eminus; comme voulant dire que de près et de loing il nuisoit comme le porc espic , qui darde ses piceons à ceux qui luy veulent nuire. Il portoit aussy sur ce porc espic ces mots escrits :

Si est ce qu'il se dict et se trouve par escrit : qu'après qu'il eut perdu le royaume de Naples, qu'il avoit si heureusement conquis et assez bien gardé pour le commencement, il fut si despit et fasché , qu'il jura et protesta que jamais plus il ne feroit la guerre par ses lieutenans , mais par luy-mesmcs en propre per-

que ce fut dessoubs luy que les compagnies des ordonnances commencèrent à se faire très belles, très bonnes et très bien aguerries, s'estant ainsy façonnées et aguerries par les continuelles guerres qu'ils firent soubs luy ; ainsy que l'exercice y faict, comme ce sage législateur le sceut très bien deffendre à ses Laccdemoniens, de ne faire longuement guerre à leurs voisins ny à d'autres, de peur de les aguerrir à leurs despens.

Aussy nos François s'aguerrirent aux despens des Italiens et Espaignois,dont ils en ont beaucoup tué; et rien ne se presentoit devant eux qu'ils ne battissent : si bien qu'on ne parloit que de la gendarmerie de France parmy le monde, et tout le monde aussy la redoubtoit : aussy la payoil-il bien, et jamais ne perdoient un seul peut quartier de monstre.

Il ne laissa que deux filles, madame Claude et Renée; l'une reyne de France, qui produisit du roy François la belle lignée que nous avons veue despuis; et l'autre madame de Ferrare, qui en a produict une très belle aussy , M. le duc de Ferrare, le cardinal d'Est, et mesdames de Nemours, d'Urbin, et Lconor, qui mourut fille, qu'on peut dire ces trois avoir esté de leur temps la beauté du monde.

Il fut enterré à Sainct Denys, là où l'on voit son tumbeau , qui est très beau , et sa figure et de la reyne Anne sa femme. Il n'eut aucuns enfans de sa dernière femme Marie d'Angleterre : il ne tint pas à elle, comme j'ay dict ailleurs. Aussy elle ne demeura guieres avecques luy ; car , s'eflbreant par trop après ceste grand beauté, plus que son vieil aage ne le portoit, il mourut. Aussy disoit-on pour lors quand il l'es po us a , qu'il avoit pris et chevauchoit une jeune guilledine qui bien tost le mènerait en paradis tout droict et plustost qu'il ne voudrait son grand chemin : ce qui fut vray , bien qu'il ne mourut qu'en l'aage de 66 ans, vray aage encorde sa bonne force; mais il avoit fort pal y en son temps. Il ne l'espousa pourtant par aucunes amourettes, comme j'ay ouy dire, ne pouvant oublier la reyne Anne, sa très chère femme, qu'il avoit tousjours tant aymée, et fille et femme. Eslant fille, M. d'Albret qui la

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