‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 151 sur 361 · M. DE LA TR1M0U1LLE · texte numérisé non relu

M. DE LA TR1M0U1LLE

Certes y en a-t-il qui se soucient autant des hasards que rien : et pour le reproche , il y en a eu , et y en a tons les jours , auxquels on ne scauroit jamais reprocher qu'ils eussent fuy d'un combat , d'une battaille et autres dangereux exploiots de guerre; car pour un homme qui faict profession des armes, c'est le plus grand reproche qu'on luy scauroit faire et dire, que de l'accuser de poltronnerie et d'avoir fuy d'un combat ou d'une battaille.

Ainsy y a-il et d'uns et d'autres braves et hardys , sans peur et sans reproche , et d'autres de contraire faction , selon qu'il plaist à la fortune de Mars, laquelle bien souvant met la peur en un homme qu'on n'eust jamais pensé et qui tonte sa vie avoit esté estimé des plus preux. Possible en parleray-je ailleurs d'advantage.

Outre ce titre que je viens dire, on appelioit ce grand capitaine , M. de la Trimouille , La vraye Corps-Dieu , d'autant que c'estoit son serment ordinaire , ainsy que ces vieux et anciens grands capitaines en ont sceu choisir et avoir aucuns particuliers à eux : comme M. de Bavard juroit, Veste-Dieu, Boyard! M. de Bourbon, Saincte- Barbe! le prince d'Orange, Sainct-Nlcolas ! le bon-homme M. de La Roche du Maine juroit , Teste de Dieu pleine de reliques! (où diable alla-il trouver celuy-là ?) et autres que je nommerais , plus saugreneux que ceux-là ; mais il vaut mieux les taire.

Or ce bon chevallier , M. de La Trimouille , eut cet heur de servir bien et dignement trois roys ses maistres : aussy en fut-il très bien rescorapensé; car il fut très riche terrien , tant de son costé que de ses prédécesseurs, qui avoient esté très bien venus des autres roys leurs maistres. Il eut ceste bonne fortune en aage fort jeune, estant lieutenant du roy en son armée de Bretaigne , de prendre prisonnier M. d'Orléans en la battaille de Sainct- Aubin du Cormier, qui , pourtant , estant venu à la couronne , ne luy en fit pire chère ny traictement , estant bien asseuré que , puis qu'il avoit bien servy son prédécesseur, qu'il servirait aussy bien le successeur. Toutesfbis dans son ame ne l'affectail point tant , ny le caressa comme d'autres capitaines de ses compagnons, mesmes comme M. de La Pallice et d'autres, que l'on peut cognoistre par les histoires , et comme je l'ay ouy dire à aucuns anciens : mais, parce qu'il estoit

un grand homme de service, il luy raison tousjours bonne mine , estant ce grand roy de ce naturel , de ne mescootenter nullement ses bons capitaine*, à cause des grandes guerres qu'il faisoit et souffrait ; aussy s'en trouvail bien.

Si ne fut-il trop content dudict M. de la Trimouille après sa desroute de Novare, et de l'appoinctement qu'il fit à Dyon avec les Suisses, que le roy desapprouva; et pour le commancement ne le voulut point tenir; toutesfbis après avoir bien pesé le tout , et que pour chasser son ennemy il ne faut nullement espargner un pont d'argent , quoy qu'il aille un peu de l'honneur. Les advanturiers françois en firent chanson qui commence ainsy :

•Holalbola idiot U Trimouille Noitrc roy e»t-H Yoilre smy ?

— Ouy , ooy , déaf mon capitaine, Car U n'eat pa» neutre ennemy,.

Mail Dout Toulon» la comté d'Aat, Le chat team de Milan autty.

Et de» etcus quatre cent mille , tour retourner en not pays.

— Vous ira tro* Hebrret quart ai net, Avec force boni coupi de lance - en rot payi.i

Le roy s'appaisa à la fin, mais non qu'il ne le blamasl fort de ceste defraicte de Novare; car de lâ venoit la première origine de ceste capitulation , qu'on n'eust esté en peine de faire si l'ennemy n'eust vaincu ; et, pour ce, comme j'ay ouy dire, ne luy en fit jamais si bonne chère, et luy eust rendu , quoy qu'il eust lardé ; mais il mourut à propos pour luy bientost après, dont le roy François le prit en faveur et l'ayma, et s'en servit aussy très bien en Picardie, lieutenant-général du roy, et en d'autres lieux. Et en la battaille de Pavie, après avoir combattu très vaillamment et plus que son vieil aage ne luy conecdoit , il mourut au champ de battaille et au lict d'honneur , monstrant par sa mort au monde que, si quelquefois les grands capitaines sont défavorisés de la fortune en quelques exploicts, que pourtant, il ne les en faut blasmer, ny eux, ny leurs courages, ny leurs valeurs, mais que la fortune, qui tient toutes choses mondaines en sa main, et se plaist en faveur, en disgrâce, en gloire et deshon neur, les donne en abondance et en espar-

' Il le tint.

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gne, ainsy que porte sa volonté aux uns et aux autre».

Qui voudra sçavoir plus au long de ce grand capitaine, Use un livrequc Guillaume Bouchet 1 , chroniqueur de l'Aquitaine , a composé à sa louange, qui s'intitule , le Jardin d Honneur * ; liseaussy les histoires de nostre temps, tant françoises qu'estrangcres : il y trouvera prou à lire de luy et de plusieurs de sa race et maison , qui est l'une des belles, nobles, généreuses et riches de la France.

Quand ce vaillant chevallier et grand capitaine mourut, mon pere estoil près de luy, et fut blessé à mort : y perdit beaucoup , car il l'aymoit naturellement, tant pour sa valeur que pour une obligation qu'il se soubvenoit et remémorait souvent d'avoir à la maison de Bourdeille, son grand oncle, archevesque de Tours, qui remonslra au roy Louys XI le tort qu'il se faisoit et à sa conscience, de retenir le viscomté de Touars aux enfans de messire Louys de I<a Trimouille, à cause de Marguerite d'Amboise, et que ce n'estoit bien faict. Leroy, qui craignoit ledict cardinal, et le croyoit, ne faillit aussy tost d'en faire la restitution. Cela se trouve par e*crit ; et lay ainsy vu dire à mondict sieur de Bourdeille mon pere, qui le plaignoil fort.

Ce bon cfaevallier sans reproche eut un fils , que, s'il eost vescu , eust ressemblé le pere en tout, comme sa noble mort le monstra, qu'il fît à la battaille des Suisses; et l'appelloit-on le prince de Talmont.

M. PIMBERCOURT*.

Ceste battaille fut aussy signalée par la mort de M. d'imbercourt. Son pere ou grand pere Ait celuy a qui les Gautois firent si injustement mourir et trenscher la leste a la veue de ceste belle dame et honneste, leur maistresse, ma-

' Bouchet, chroniqueur d'Aquitaine , se nommolt /«tn et non Guillaume.

• Ce livre est inUlulé : Panégyrique du Chevalier sont reproche, messire Louys de La Trimouille; il est compris dans un des volumes du Panthéon.

1 Adrien de Brimeu, de la maison de Brvmeu, de laquelle sont renu» les comtes de Megen dans les Pays-Bas.

WS CAPITAINES FRANÇOIS

damoifttlle de Bourgoigne, laquelle, en teste est hevelée et cheveux épars, en larmes et prières, à mains joincles , leur demanda sa vie et celle de son chancelier ; mais ils furent si cruels qu'ils les luy refusèrent tout à plat. Quelle cruauté et discourtoisie de faire tel reffus à une si honneste princesse, et la plus riche héritière de la ebrestienté !

Ce M. d'imbercourt engendra donc ce brave . fils ou petit fils dont nous parlons. Il servit très bien le roy Louys XII en toutes ses guerres d'Italie, et puis aussy servit le roy François en son premier passage delà les monts, qui estoit empesehé des Suisses et de Prospero Coulomno, qui estoit là le guettant et l'attendant, et disant qu'il les attrapperoit corne pigioni in la gabbia, c'est-à-dire, comme pigeons en cage: mais, comme j'ay dict, M. d'imbercourt lattrappa bien mieux, par le moyen de ces deux braves et vaillants gendarmes de sa coropaignie, l'un nommé Beau vais, le brave Normand, et l'autre Picard, dict Hallancuurt, qui donnèrent à la porte si à propos et si furieusement, que ceux de dedans ne la peurent fermer ; car Hallancourt donna si roide contre la porte a course de cheval , qu'en l'esbranlant il lumba dans le fossé ; dont Beau vais, prenant le temps, mit sa lance en travers, que jamais ceux de dedans ne la peurent sarrer : cependant le gros vint, et forcèrent la porte fort aisément. Il ne jouyst guieres de ceste gloire , car il fut tué si» tost après à la battaille des Suisses, en combattant et faisant si vaillamment qu'il y aida bien à la victoire.

J'ayouy raconter à aucuns des anciens , et mesmes qui disoient l'avoir ouy dire au roy François, que ce brave chevallier avoit une complexion en luy, que toutes les fois qu'il vouloit venir au combat il falloit qu'il allast à ses affaires et desceodist de cheval pour les faire; et pour ce portoit ordinairement des chausses à la martingalle , ou autrement a pont-levb , ainsy que j'en ay veu autrefois porter aux soldats espagnols, portant le corselet et la picque, afin qu'en marchant ils eussent plustost faict, sans s'amuser tant s defPaire leurs aiguillettes et s'attacher; car en un rien cela estoil faict. De dire que le proverbe eust lieu à Tendroict de M. d'imbercourt, eu ce faict qu'il dict,// se conchiede peur, ce serait mal parleret ladaller

m. d'IMb:

très faucement à lu) , ce disoit le roy ; car c'estoit l'un des plus vaillanls et hardys de son royaume : et après qu'il avoit esté là et qu'il avoit le cul sur la selle, il combattait comme un lion; maison tenoit que l'animosité et le courage grand qu'il avoit de combattre, luy esmouvoit ainsy les entrailles et le ventre. Je m'en rapporte aux médecins pour en dire làdessus leurs raisons. J'ay ouy parler de quelques-uns qui avoient ceste mesmes complexion.

Ce seigneur avoit aussy une autre humeur, c'est qu'il se plaisoit d'aller par pays ordinairement, ou à la guerre , au plus chaud du jour, et ne le craignoit nullement ; et n'aymoit point aller aux matinées ny serées , ny prendre tant ses ayses aux fraischeurs, ayant opinion que telles accoustumances nuisoient fort à un homme de guerre. Il pouvoit alléguer autres raisons, ou que telle fust son humeur et caprice et bizarrerie. Tant y a qu'alors et despuis ce proverbe couroit : Fous allez à la fraischeurde M. dlmbercourt, quand on alloit par pays au plus grand chaud du jour. Et vous diray comment j'ay sceu ce proverbe et interprétation, parce petit conte que je vous feray en forme d'incident.

Du temps du roy Henry II , y avoit en sa cour une très grande dame et la plus belle de la cour (possible quand je dirois de la chrestienté ne menlirois-je); ce fut madame de Guyse. Un jour, elle allant de Paris jusques à Sainct -Germain où estoit la cour, montée sur son hacquenée, et n'ayant avecques elle qu'une seule damoiselle , un page et deux grands lacquais , car au matin elle estoit allée à Paris faire un tour, et puis s'en tourner aussy tost, et chevauchoil le plus roide qu'elle pouvoit, et à la plus grande chaleur du jour, pour se trouver au soupper de monsieur son mary, elle vint à rencontrer un honnestc gentilhomme, capitaine qui estoit au service d'un beau frère de monsieur son mary. I*c gentilhomme qui estoit courtois , et ne faisant que venir fraischement du Piedmont , et ayant demeuré un an sans venir à la cour, et ne cognoissant pas la livrée qu'elle porloit, pour l'avoir changée despuis son parlement, vint accoster ceste grande dame et l'arraisonner, pensant que ce fust une autre dame de ta cour, non si grande comme celle-là ; et d'abordade luy va

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dire qu'elle chevaurhoit fort roide, et comme elle alloit par pays à la fraischeur de M. d'Imbercourl, et que la chaleur luy feroit mal. Elle fit de l'ignorante de ce proverbe et luy en de-

I manda l'interprétation. 11 la luy dict , et de propos en propos il l'entretint tousjours en chemi-

| nant , jusques à luy présenter son service ; et quelquefois faisant semblant de luy vouloir touscher la jambe qu'il ne voyoil que trop belle et trop tentative pour luy ; elle luy laissoit faire à demy ce qu'il vouloit, mais avec toute modestie, et l'escoutoit parler (car il disoit très bien ) de l'amour, non pourtant sans rire souba son touret de nez ; car de ce temps, les masques n'estoient encor en usage pour cheval.

Enfin, estant arrivée à Sainct-Germain, la dame prenant son chemin pour aller descendre au chasteau , et luy en son logis : «Dieu voua « donne très heureuse et longue vie , je suis « vostre serviteur.» Aussy tost la dame, baissant son touret de nez , dict au gentilhomme : « Mon gentilhomme , je vous remercie de vos- « ire compaignie ; je suis à vostre commandeamen t : à jamais je me souviendray de la fraia- «cheur de M. d'Imbercourt , pour l'amour de « vous. »

Le gentilhomme fut si estonné de voir ceste dame, qu'il ne pensoit estre celle-là , que soudain, sans dire mot, il tourne bride eu arrière au grand galop d'où il estoit venu , pensant avoir offensé cesic dame , et qu'elle luy en voudrait mal. Mais la dame despuis cogneut en luy qu'il pensoit avoir grandement failly et pesché envers elle; en fil le conte à son beau-frere, à qui le gentilhomme estoit ; elle le pria luy demander de venir, et qu'elle n'estoit nullement faschée contre luy, mais très conlente et satisfaicte de luy et de sa compaignie, qu'elle avoit trouvée très bonne et très belle, et qu'une autre fois ne la refuseroit pour le prix.

Il vint donc, et la dame le voulut voir, lequel luy demanda pardon; mais elle, qui estoit toute courtoise et honneste, lui octroya, n'ayant esté offensée de luy; mais bien s'offrit à luy de s'employer en quelque affaire qui se prescnlasl pour luy; et par après luy fil très bonne chère tousjours quand elle le voyoit , et quelquefois luy faisoil la guerre de la fraischeur de M. d'Imbercourt.

Ce gentilhomme m'en a faict le conte plu-

sieurs fois, car il estait fort mon amy, et que ; l'entretien d'une si belle et honneste dame luy faisoit bien oublier le chaud et si le mettoit en : chaleur. Je luy demanday si c'estoit à bon es- I tient qu'il la mescogneut ( comme il y en a au- i cuos qui ont bien faict de tels traicts en Faisant leurs naïfs ), ou bien qu'il le fit à poste et pu- ) rement et naifvcment, sans y penser; mais il me jura cent fois qu'il la mescognoissoit du tout.

Il a fallu que j'aye faict ce petit incident ; aucuns le trouveront bon et à propos, autres uon : on ne peut pas à tous plaire.

Ceux de ce temps-là qui firent le tumbeau de ce grand capitaine M. d'Imbercourl, n'y myrent que ces deux mots : Ubi honos parlus ibi tumulus erectus; comme voulant dire « que « là où il avoit gaigné honneur et gloire , que «là avoit esté érigé son tumbeau;» qui csloit dans le champ de batlaillc, qui certes est la plus belle sépulture qu'un grand capitaine et homme de guerre sçauroit choisir et souhaicter, quelque marbre, porphire, jaspe, airin, cuivre, qu'on leur pourrait dresser, en quelque lieu que ce soit.

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