‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 156 sur 361 · H. DE LA CROTTE · texte numérisé non relu

H. DE LA CROTTE

Or ce messire Jacques de Dallion , que je puisappeller proprement ce grand M. du Lude, eut un jeu ne frère qu'on appelloit M . de la Crot te 1 , très brave et très vaillant , qui alloit un peu plus vutfe que l'aisné , ainsy que j'ay ouy dire i feu madicte grand-merc, sa sœur, et comme

' François Dailloa.

j'ay cogneu par aucunes lettres que les deux frères lui escrivoient. Nonobstant qu'il fut un peu plus bouillant que l'aisné, si est-ce que le roy Louys Xll voulut que , pour sa valeur et I suffisance, qu'il fust lieutenant de la compaignie de cent hommes d'armes de M. le marquis de Montferrat, et le fit gouverneur de Ligna go , terre appartenant aux Vénitiens, et qui leur avoit esté prise par force. Il la garda très bien. Où il cuida mourir pourtant d'une forte maladie qui le prit ; mais le dieu des armes ne voulut que la mort hideuse et affreuse d'une maladie et d'un lict en triumphast, mort, certes, par trop indigne de sa valeur! mais, devenu sain , l'osta du lict et le prit par la main , et le mena mourir plus glorieusement â la bat- : taille de Ravenne , en combattant très vaillam- I ment. Il fut un des premiers qui fit la première charge, avecqurs sa compaignie de cent hom mes d'armes dudict seigneur marquis, où il fut fort blessé et son cheval aussy. Et ainsy qu'on luy dict qu'il se retirast : «Rien . rien ! dict-il , je «veux faire icy mon cimetière, et mon cheval «me servira de tumbe; car il faut qu'il me «serve encor, et que luy et moy mourions en- « semble. » Par quoy et le maistre et le cheval , en combattant jusques à la dernière goutte de sang et de vigueur, tombèrent en terre , et luy dessoubs : et ainsy mourut-il . et ainsy fut-il ensepveli pour le coup romme il l'avoit dict et le vouloit. Sa sœur le contoit ainsy.

El comme il fut fort regretté de tous les François, les Vénitiens ne le regrettèrent guieres ; car il leur avolt bien f;iict la guerre. On appelloit communément et coiistumiercment messieurs de Bavard , de la Crotte et de Fonterrailles , chevalliers sans peur et sans reproches : qualité certes très belle et des plus belles du monde, à qui la mérite porter, voire plus que tous les noms des seigneuries du monde ! Aussy tenoit-on ces trois la pour les plus hazardeux , et auxquels rien n'estoit de trop froid ni chaud. Je l'ay ainsy ouy dire à feu ma grand-mere sa sœur, et que feu mon oncle de I* Chastaigneraye ressembloit du tout audict capitaine I-a Crotte son oncle , en ses façons , promptitude* et valeurs.

M. DE THELIGNY.

De ces volées de braves capitaines de cy-dessus , il y eut M. de Thcligny « ; seneschal de Bcaucayre, noble charge dont beaucoup d'honnestes gens s'en sont contentés ,tesmoing Tanneguy du Ghastel , et autres que je dirais bien. Ce M. de Thcligny fut en son temps estimé et réputé pour un très sage chevallier et bon capi- I taine , et qui servit bien ses roys deçà et delà les monts.

Il fut gouverneur pour quelque temps de Testât de Milan , en l'absence de M. de Lautrcq qui avoit eu permission du roy d'aller en France luy faire la révérence , et d'y voir ses maisons et y mettre ordre. Ce M. de Theiigoy se comporta en ceste charge si sagement et modestement, qu'il n'y perdit pas un seul poulce de terre , mais très bien garda ce qu'on luy avoit donné eu charge , et si contenta tout te peuple de là et ne leur donna jamais subject de révolte; comme fit M. de Lescun qui vint après en sa place, qui gasta tout, comme i homme par trop turbulent , et qui donna occasion , par son avarice et trop rigoureuse justice de la rébellion de Testât de Milan , lequel nous perd Lames, après que nous l'avions si chèrement acquis et conservé; ce qui augmenta d'autant plus la gloire de M. de Theligny , et fit ravaller celle de M. de Lescun.

Lorsque M. de Nemours vint secourir Bresse, et qu'en chemin Jean Paule Bâillon, gênerai, fut defaict , il menoit les coureurs avecques M. de Bayard,qui avoit la fiebvre; et tous deux firent la charge si furieusement qu'ils ébranlèrent le reste , dont le gros eut bon marché : et là fut tué le porte-enseigne dudict sieur de Theligny, de ses gens-d'armes; qui fut grand dommage , car c'estoit un brave homme.

Il garda aussy très bien Therouanne d'un siège de neuf sepmaines, y estant lieutenant ,

* Sénéchal de Rouergue. Son nom étoit François. Il i fut père de Louis , qui eut uu fils nommé Charles , et I une fille nommée Marguerite. Charles épousa Louise de j Cbaiillon , fille de l'amiral , et Marguerite fut femme de François de La Noue, dit Bras de Fer. M. de Théligny mourut en Picardie, a Mouchy-le-Cayeu , , en 16».

iNDS CAPITAINES FRANÇOIS.

: du roy Louys XII, là où se donna la journée des Espérons. Enfin ce M. de Theligny , assez aagé, vint mourir en Picardie, en une charge qu'il fil contre les ennemys, où nul n'y fut blessé ny tué que luy seul , afin que ceste rencontre fust remarquée et signallée seulement par la blessure et la mort d'un si bon capitaine; car pour autre chose ne pouvoit-elle pas estre , pour rencontre si légère et petite.

Il laissa après luy un fort honnesle gentilhomme de fils, qui imita le pere en valeur et sagesse ; et pour estre tel , il fut en ses jeunes ans guidon de feu M. d'Orléans; dont il s'en acquitta si dignement, que, pour se faire paroistre en ceste charge , s'enfonça si fort en de si grandes dettes, comme sont coustumiers les jeunes gens, que ses créditeurs le poursuivant estrangement, fut contrainct d'abandonner la France et se retirer à Venise, où de mon temps je Tay veu ; et si montrait encor , en sa misère et pauvreté , un courage bon et point encor ravallé. Il y est mort pourtant en cet estât.

Il laissa un fils, feu M. de Theligny, qui s'estoit rendu un si accomply jeune gentilhomme , et en lettres et en armes , que peu de sa volée il y en a eu qui l'ont surpassé; et fust parvenu en grade, comme plusieurs de ses compaignons, sans qu'il se misl des plus advant en la religion reformée: et pourtant ce fut tout son plus grand bien, car encor qu'il fust fort bonnette homme, M. TAdmiral le voyant tel, le prit en main et l'enseigna si bien, qu'il devint un très bon maistre passé en tous affaires, tant de la guerre que de Testât : aussy luy donna-il sa fille en mariage, qui estoit une très belle et honneste damoyselle, et qui eust pu rencontrer party meilleur ; mais il pleut ainsy à M. l'admirai de choisir un tel gendre, ayant plustost esgard à ses perfections qu'à ses moyens.

Il fut tué au massacre de la Sainct-Barthellemy, comme d'autres gens-de-bien, dont ce fut grand dommage. Quant à moy, je le regrette comme mon frère : aussy Testions nous d'alliance et confédération. Sa femme espousa despuis en secondes nopees M. le prince d'Orange, autant pour ses vertus et perfections que pour le nom célèbre de M. l'admirai de Chastillon.

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