L'EMPEREUR CHARLES LE QUINT
Cest donc Charles le Quint, dict Charles d'Austriche, dont je parle, que les anciens François de son temps, brocardans, et oiesmes les Picards, qui sont grands ocquineurs1, mot propre à eux pour dire grands causeurs, appelaient Clwles qui triche, faisant allusion sur Austriche : qui triche, autant à dire qui trompe; comme de vray, toute badine qu'elle esloit, n'estoit point mauvaise; car il a esté on
» Causeurs, bailleurs de baliTcrnes, de quin, vieux moi nui bruine un since.
DS CAPITAINES
grand (rompeur,et un peu trop manqueurdcfoy.
J'ay donc si grande fiance à ce grand empereur, qu'il couvrira l'imbécillité de ma plume par l'ombre de ses haultes conquestes et de ses exploits les nompareils.
Je diraydonc deluy, comme austrefbis j'ay ouy raconter à Feu M. I'»dmiral i de Gbastillon , lorsqu'il fut envoyé de par nostre grand roy Henry second en Flandres vers ce grand empereur Charles, comme de son costéil envoya le comte de Lataing pour jurer la trcfve faite entr'eux deux, si heureuse et adventageuse pour toute la France, et si malheureuse aussi quand elle se rompit.
Advint un jour qu'en devisant avec Sa Sacrée Majesté, et tombant de propos en propos, elle vint à discourir des guerres passées et des grands capitaines qui avoient commandé, et s'en estre tant perdu , qu'il n'en scavoit plus, de ces temps , restés qui méritassent le nom de grands capitaines que trois, luy premièrement, se donnant le premier lieu comme de raison (ainsi que fit Annibal en son pourparlé de mcsme subject avec Scipion chez le roy Antiochus), M. le conncstable, oncle dudit sieur admirai pour le second, et le duc d'Albe pour le tiers. Non qu'il voulust faire tort à la suffisance du roy Henry, son maistre; mais, pour son peu d'aage et sa jeune expérience, il ne pouvott avoir encore attaint, ce disoit-il, ce grand nom et perfection ; mais qu'avec le temps, luy, qui estoitsi brave et courageux, et fils de France, et ambitieux qu'il estoit, il y parvieudroit fort aisément.
Il en dit autant de M. de Vandosme, de M. de Guyse, et dudict sieur l'admirai, a qui il parloit. Mais il falloit que le temps, maistre de tous arts et métiers, leur apportas! une longue expérience et maturité, en ce qu'ils apprissent tousjours, et continuassent leurs leçons i bien faire, sans estre divertis de leurs plaisirs, de leurs oysivetés, de maux aussy, ny de
guerre; et advisassent i luy qui n'y avoit nullement espargné son corps tout royal, mol et
' Le manuscrit , n° 877 1. portait , . Monsieur l'admirai.
• Je ne luy donneray poiut de surnom, caries hautes
• râleur», mérite* , grandes entreprises, et leurs exccn-
• lions luy en donnent assez, «an» le nommer M. l'admirai ■ de Chasiilkm.*
tendre, l'y ayant abandonné comme le moindre soldat; de telle sorte qu'il n'en rapportoit qu'une fascheuse possession de gouttes qui le tourmentoient si fort, qu'il n'eut pas la force d'ouvrir des lettres qu'il luy présenta une autre fois du roy, son maistre; dont il lui dit, la larme à l'œil : « Vous voyez, monsieur l'Ad- « mirai, comme mes mains qui ont faiclet par- «faict tant de grandes choses, et manié si bien « les armes, il ne leur reste maintenant la moint dre force et puissance du monde pour ouvrit «une simple lettre. Voyti les fruicts que je ra- « porte pour avoir voulu acquérir ce grand «nom, plein de vanité, de grand capitaine et «très capable et puissant empereur; et quelle «recompense! »
Or, par ce discours que faisait ce grand empereur, de ces grands capitaines, il semble qu'il nous veuille monstrer et assurer que la longueur du temps, engendrant les expériences, est du tout propre pour assaisonner et façonner un grand capitaine, comme ne le pouvant estre sans ce moyen.
Sorquoy, dans ce livre, j'espere et veux alléguer des exemples de plusieurs bons et grands capitaines, desquels l'aage et vieille expérience a beaucoup servy en cela , et d'autres ausquels une continuelle et assidue pratique d'armes, encor qu'ils soient esté assez jeunes, a fort aydé à les rendre pairs aux vieillards, voire les surpasser ; comme nous en avons l'exemple de ce grand Scipion, de la rodomontade qu'il fit à Fabius Maximus, lorsqu'il voulut empescher le sénat de luy donner la charge , en l'aage jeune où il estoit et peu praticq , d'aller en Affrique, en faisant le morceau si gros, que c'estoit tout, disoit-il, ce que luy, vieux et expérimenté capitaine, ou son fils, qui estoit faict de sa main , sçauroient mordre ou digérer.
En qooy ce jeune Scipion, plein de courage et d'esprit, le renvoya bien loing avec sa comparaison qu'il faisoit , disant : quêtant s'en falloit qu'il voulust se comparer à eux, qu'advant qu'il fust long-temps il leur fairoit telle honte, qu'en peu de temps il mettrait fin à une guerre, laquelle ils n'a voient eu la valeur, le courage, l'esprit et adresse de parfaire en tant d'années qu'ils y avoient consommées avec tant de trésor public. Et de faict, ainsy que ce jeune capi- I taine le dit, il le tint et le fit.