‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 162 sur 361 · DE FOIX · texte numérisé non relu

DE FOIX

«Bayard , vous avez gaigné la baltaille, et de- « meurez aujourd'huy le plus honnoré prince « du monde ; mais ne tirez plus avant , et ras- «semblez vostre gendarmerie en ce lieu ; qu'on «ne se mette point encor au pillage surtout, «car il n'est pas temps. Le capitaine Louys « d'Ars et moy allons après ces fuyants ; et pour «homme vivant, monsieur, ne départez point «d'icy que le dict capitaine Louys d'Ars et moy « ne vous venions quérir ou vous mandions. » Bon conseil , certes , de se rallier ainsy avec ses gens et faire là un gros contre les autres , s'ils se fussent radvisés et ralliés pour faire une nouvelle charge, qui eust osté la victoire à luy, qu'il avoit desjà entre les mains , comme cela est veu souvent, tesmoing la baltaille de Dreux.

M. de Nemours promit ainsy qu'il l'en avoit prié : mais, le malheur pour luy, il n'en tient rien ; car, voyant que deux enseignes de gensde-pied espaigools se rctiroient sains et sauves tout le long d'un grand canal , lesquels avoient deffaict quelques Gascons, et M. de Nemours demandant à un maraut d'adventurier qui s'enfuyoit quels gens c'estoit : « Ah ! monsieur, ce « sont les Espaignols qui nous ont deffaicts ! » Le pauvre prince , despit de cela , commença à dire : «Qui m'aimera si me suive , je ne sçau- «rois souffrir cela. » Et, sans regarder der-

! riere soy qui le suivoit, donne, suivy pourtant d'une vingtaine d'honnestes hommes, et charge en un lieu si desadvantageux que bonnement ne s'y pouvoient remuer; car la chaussée estoit estroicte du coslé du canal , où l'on ne pouvoit descendre, et de l'autre coslé il y avoit un merveilleux fossé où l'on ne pouvoit passer : si que les Espaignols ayant rechargé leurs harquebus, et les picques baissées, eurent bien-

1 tost raison des nostres et de M. de Nemours,

; qui, combattant vaillamment, eut les jarrets de son cheval couppés, tomba par terre où il fut blessé de tant de coups, que, despuis le

' menton jusques au front en avoit quatorze, et puis laissé mort.

M. de Bayard , tournant de la chasse , se eut

I sa mort , qui en cuida désespérer, par un bruict sourd parmy le camp, qui demeura si estonné que , si l'ennemy se fust rallié tant soit peu de deux cents hommes d'armes et quelques gens de pied, nostre armée victorieuse estoit deffaicte.

Que c'est que de la perle d'un grand chef, ei combien elle porte quelquesfois de dommage à sa troupe, qui, ayant mis toute son espérance en luy, perd cœur luy perdu : ;iy plus ny moins qu'un furieux taureau et superbe, seul honneur et support d'un grand trouppeau de ses autres compagnons, après qu'il se voit aballu par un courageux et puissant lion , et estendu mort par terre , tous les autres meurent de peur et demeurent eslonnés, sans se pouvoir résoudre à faire choix d'un qui prenne la place du mort, et rende combat si le lion les vient assaillir. Mais en ce poinct dernier, la comparaison faillit sur nos François, ayant perdu un si brave chef, et voyant la conséquence trop grande pour eux, s'ils n'en eslisoicnt un en sa place.

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