‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 163 sur 361 · M. DE LA PALLICE · texte numérisé non relu

M. DE LA PALLICE

Après avoir un peu en eux songé , se résolurent d'eslire en son lieu M. de La Pallice , lequel, parmy une vingtaine de grands capitaines qui esloient là , qui tous se pouvoient dire des eslus du monde, fut trouvé le plus digne de leur commander; dont faloit bien dire qu'il en fust bien digne.

Ceste battaillc ne porta pas grand profit h la France, encor que pour nous elle fust bien gaignée; mais aussy elle fut bien chèrement acheptée par la perte de beaucoup de gens de bien que nous y perdismes, qui jamais ne se peut reparer par le recouvrement de pareils, et aussy que peu après nous perdismes de là les Monts tout ce que nous y avions acquis, gai gné et conservé par beaucoup de sang francois respandu l'espace de douze ou quinze ans.

M. de La Pallice donc, nouveau chef, ayant pris Ravenne et rendue par la frayeur du gain la battaille, se retira vers Milan , menant avec luy IccorpsmorldeM. de Nemours, con pompa \ce disoient les Espaignols), mas trittti faute que funèbre ni christiana, à mariera de unas exequîas de perpétua memoria , saliendolo à recebir en coda lugar los puebbs. Cest-à-dire : « avec une pompe plus

«mémoire, allant au-devant de luy en ehasque «lieu tout le peuple, pour le recevoir et hon- « norcr. »

Outre plus, il y avoit du camp plus de dix mille personnes, et la pluspart à cheval, toutes vestues de deuil , quarante enseignes prises sur les ennemis, (ant Espaignols que du pape, que l'on portoit devant son corps , traisnanlcs en terre, et son enseigne et guidon après, tous proches de sa personne , en desmonstrant que c'estoient ses drapeaux qui a voient abbattu l'orgueil des autres.

Plusieurs prisonniers alloieut aussy à pied devant lediot corps, enlr'autres, Jehan de Médicis. légat du pape, qui fut despuis pape Léon avant que l'an fust aecomply, ce qu'il n eust jamais pensé se voyant en tel estroict: mais, en l'emmenant en France prisonnier, il fut rescous près Pavie et sauvé, dont il nous fit bien après du mat.

Après, mnrclioit le marquis de Pescayre, encore jeune garçon, mais pourtant fort estimé, et de la prise duquel on faisoit grand cas.

Marchoit aussy ce grand capitaine dora Pedro de Navarre , et plusieurs autres gros prisonniers , marchant tous à mode de triomphe des anciens Romains , fors qu'au lieu de resjouissances et allégresses qui se foisoient , là se celebroient pleurs , regrets et gemissemens.

Puis fut ainsy enterré dans le grand domo de Milan , avec force soiemnels et divins services de toutes façons, et l'oraison funèbre, qui exalta le très passé jusquesau tiers ciel, ainsy qu'il le meritoit.

Voylà le superbe et honnorable enterrement que ces braves capitaines françois firent à leur gênerai. Helas! ils le dévoient ainsy faire, puis que mieux ne pouvoient. Il mourut en l'aage de vingt-trois à vingt-quatre ans : dommage pareil à celuy que l'on faict de fouler et gasler une belle herbe verte ou plaisante Heur au beau mois de may, plus tost qu'en juillet, que la grande chaleur a rendu fanée et flestrie, qu'elle ne vaut rien plus qued'estre fauchée , abbattue et mise en foing , toute asséchée et morte.

S'il est ainsy que les grauds chefs et capitaines doivent estre estimés, honnorés et heureux, qui, ne pouvant pour leur gloire survivre leurs victoires , meurent au moins bravement

«triomphante certes que funèbre ny chres- « tienne, à manière d'un obseque de perpétuelle dans le champ de battaille, et que la maxime en

M. DE LA PALLICR.

soit telle, M. de Nemours l'a bien observée, et doit estre fort gloriffiè. La fortune pourtant le devoit laisser un peu survivre, et ne lui porter si tost envie, et ne luy rompre sa patrie, sur Inquelle il avoit desjà trois jeux et biscaye, à mode des joueurs de paume : car ne faut point douter que, s'il ne ftist mort, il emportait Ruine et le royaume de Naples à son aise ; car il y avoit de grands desseins, belles entreprises et intelligences : et luy vivant , jamais PEspaignol n'eust pu se remettre, ny le pape . oy le duc de Milan, avec ses Suisses qui retournèrent , dont nous perdismes lestât de Milan.

Ce sont trois braves et vaillans capitaines françois qui sont morts au plus beau de leur jeu, qu'est M. de Nemours, M. de Bourbon et M. le prince d'Orange : François le puis-je dire, puisqu'il esloit bourguignon, de la maison de Chàlon; tous trois François, l'un Gascon, l'autre Bourbonnien, et le tiers Bourguignon; tous trois esgaux aux beaux faicts d'àrme» , tous trois pareils en fortune et beaux desseins , et tous trois semblables en mort généreuse , et tous trois, de plus, qui ne dévoient mourir qu'ils n'eussent eu on peu de temps de jouir de leur victoire, et donner de l'esbat aux uns et du desplaisir aux autres , et matière à plusieurs d'en discourir après à loisir.

Je croy que M. de Bourbon se fust faict empepenr de Rome et des Romains , et , comme j'ay dict , en eust gardé le morceau pour luy seul, et n'en eust faict part a aucun ; car il estoit fort affamé et fort malcontent de l'empereur.

Le prince d'Orange se fust faict créer duc de Fleurence, car il estoit fort ambitieux , et eust espousé la petite duchesse prétendue de Fleurence, et d'Urbin desjà , despuis nostre reynemere; mais il eust voulu se tenir soubs la protection de l'empereur, de peur que luy, s'irritant s'il eust faict autrement, ne luy eust faict la guerre, et avec le temps dépossédé.

M. de Nemours eust tout conquis et gardé pour le roy son bon oncle, qui l'aymoit fort, et Peust feict son visce-roy, voire tout, fors qu'il ne Peust pas raict roy ny souverain, car il le vouloit estre.

Voylà comme j'en ay ouy discourir i aucuns des anciens seigneurs et dames , comme on eu discourait alors. Le roy Louys le regretta fort, car il estoit fils de sa sœur, qu'il aymoit fort, et

de ce seigneur de Fpjx duquel je parle ailleurs. U roy son oncle, n'ayant point d'enfans masles, le tenoit et l'aymnil comme son propre fils, et Peust faict très grand ; si que l'on disoit qu'il l'eus! marié à une de ses filles, s'il eust peu par dispense, qu'il eust peu obtenir aisément , puis qu'il en avoit eu une pour se marier et se remarier, et aussy qu'ayant mal mené et chassé le pape Jules de Rome, et d'Avignon par conséquent, comme il en estoit en train et vouloir, il eust faict tel pape de sa main qu'il eust voulu.

On dict que lors que le courier luy apporta la nouvelle de la battaille gaignée, mais M. de Nemours mort , il s'escria aussy tost : « Ah «Dieu! je ne Pay pas donc gaignée, mais très «bien perdue!» Aussy PEspaignol disoit que fue pelea sin Victoria, c'est-à-dire que «ce a fut battaille sans victoire. » Et puis en fit de si grandes doléances et regrets que de long temps il ne se peut remettre, désirant cent fois avoir perdu trois battailles comme celle-là , et n'avoir perdu son nepveu.

J'ay veu au trésor des titres de nostre maison un tombeau faict de luy de ce temps, assez bien faict pour lors, en ryme, là où, après avoir raconté ses hauts faicts, et fort exalté, il dict que les neuf preux, voyant que ce grand capitaine les alloit tous surpasser et les jetier hors du temple de Mémoire pour jamais, si qu'on ne parlerait oneques d'eux , prièrent tous, estant en l'autre monde, le dieu Mars, que, puisqu'ils Pavoicnt tous neuf si bien servi par le passé , que pour recompense , n'en demandant d'autre, qu'il fist mourir ce preux, lequel pourrait demeurer tout seul ; et qu'au lieu de neuf on ne parlerait que d'un seul s'il conlinuoil plus avant ses armes , qui pourraient venir en telle vogue qu'aux siennes mesmes feraient honte. Partant le dieu de Mars, par là pressé de leur prières, et qu'il y ailoil du sien, le fit aussy tost porter par terre et mourir. Voylà qu'en dict ce tombeau ancien en substance; je n'en parleray plus après cela.

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