M. L'ADMIRÀL DE BONN IV ET
f hazard de leurs vies , le reste se relira, plus à longues journées que courtes.
Il est vray que M. l'admirai avoit esié blessé avaut et fort bien à propos , et en homme courageux ; et , ne pouvant plus servir , s'ayda de ces deux vaillans capitaines pour le couvrir et se retirer visie dans sa litière , où il se faisoit porter ; car, si M. de Bourbon Teust attrappé , quand il eust eu mille vies, il n'en fust eschappé, pour le mal mortel qu'il luy vouloit : aussy le cberchoit-il tant qu'il pouvoit , ayant opinion qu'il fust cause de toutes ses disgrâces qu'il eut du roy et de madame la régente ; et aussy qu'il j estait devenu si glorieux mignon , qu'il ne faisoit cas dudict M. de Bourbon , jusques à le braver , comme j'ay ouy dire aux anciens ; ce qui despitoit extresmemeni M. de Bourbon, qui esloit son seigneur, et l'autre son subject,àcause de Cbastellerault : et qui plus le despila ( à ce que j'ay ouy dire ) , ce fut le chasteau de Bonnivet, qu'il alla faire bastir le plus superbe édifice qui soit en France, s'il estoit achevé selon son dessein; et ce , à la veue de Cbastellerault , que vous eussiez dict qu'il eust voulu dominer en cavallier la maison de M. de Bourbon , qui ne sembloit qu'un petit nid auprès. Cela despita fort M. de Bourbon. On ne sçaii à qui en donner le blasme , ou audict seigneur Bonnivetouau roy, ou à madame la régente, qu'on dict qui luy faisoit jouer tous ces jeux et le faisoit exécuteur de leurs animosiiés, inimitiés et vengeances , ainsy que nous en avons veu plusieurs que je nommerais bien , de nos temps , suscités de mesme par nos roys. Aussy Dieu par après n'estant pas trop content de tels traîctemens et opprobres , joue son jeu a son tour. Mais, qui pis est, au diable en voyonsnous aucuns s'en chaslier ni corriger; mais tousjours vont en pis, quelques exemples qu'ils voyent devant leurs yeux.
Pour tourner à M. de Bonnivet , à ce voyage de là les Monts , il y fut très malheureux , et mesmes au siège de Crémone, y ayant envoyé devant M. de Bayard pour donner secours au chasteau qui tenoit encor pour la France , qu'il secourut fort bien : où il trouva une chose fort pitoyable et très louable aussy; car, de quarante soldats françois qui estoient demeurés dedans pour la garde , il n'en eut que huict restés , et très piètres encor , mais
. aussy résolus comme de plus grand nombre : ; tout le reste esloit mort de misère , faim et fatigue, y ayant demeuré plus d'un an et demy (d'autres disent deux ans) sans secours ny nouvelles ny demies de la France. Le capitaine qui leur commandoit esloit mort , et se nommoit Bunon. Je ne sçay s'il estoit père ou grand pere du capitaine Bunon, très brave et vaillant, que nous avons veu en nos bandes : il esloit de Beauce. Ah ! braves soldais françois, vostre nom devoit avoir esté escrit dans le livre de cuivre de l'immortalité afin que tous eu cas pareils vous imitassent !
Or M. de Bourbon, ayant failly Marseille, et le marquis de Pcscayre , se retirèrent plus viste que le pas à repasser les monts, parce que le roy estoit à leurs trousses. Ce fut à M. de Bonnivet à jouer sa revanche à M. de Bourbon sur sa poursuicte de sa retraiclc de Rcbccq et quand il s'en alla en France : aussy ny faillit-il point, car il le suivit de si près, que j'ay ouy dire qu'ainsy que la force du roy arrivoit par une porte à Milan il n'y avoit pas demy-beure que M. de Bourbon en sortoit par l'aulrc.
La battaillc de Pavie s'en ensuivit par après, de la quelle M. de Bonnivet fut le seul et principal autheur, contre l'opinion de ces vieux , grands et expérimentés capitaines qui estoient là, comme messieurs de La Trimouille, de La Pallice, de Louys d'Ars, San-Scvrin, et Trivulse, le grand escuyer Galliot et autres : et ainsy que tous eurent opiné, et M. de Bonnivet les eust ouys, il parla ainsy (comme le disent les François, Espaignols et Italiens, que j'ay veus par l'escrit des Espaignols mesmes.
o Quelle honte , messieurs , proposez- vous à «nostre brave roy, si vaillant et si courageux, «de se retirer d'ici et en lever le siège, et en «fuyr une battaille qui se présente à nous tant a désirée? Nous autres François n'en avons ja- • mais reffusé et n'avons jamais accousiumé a de faire la guerre par de petites subterfuges «et astuces militaires, mais à de belles guerres «descouvertes, et mesmes quand nous avons c un brave roy et vaillant nostre pour genc- «ral, lequel doit faire combattre les plus «poltrons : car les roys portent commune- « ment cet heur avec eux , non pas seulement «cet heur mais les victoires tout à faici; comme « fit nostre petit Charles Vlll au Taro , et nostre
troy Louys XII à Aignadel, et de frais noslre aroy qui est icy, à Marignan : tant la présence a des roys en cela est bonne et nécessaire et «profitable! El ne faut point douter que, le « voyant aller le premier au combat ( car il nous a en monstrera le chemin), que sa brave gena darmerie qu'il a icy ne face de inesmes, et ne «passe sur le ventre à toute celle chetivede «l'ennemy qui se présentera. Par quoy, sire, adonnez la batlaille : allons!»
Si ce conseil ne fut bon et utile, il partoit pourtant d'un brave cœur et généreux et fort digne d'honneur. La battaille se donna , où il combattit ce jour-là très vaillamment , faisant office de capitaine et soldat : et voyant après qu'il bastoit mal pour nous, et que la fortune et victoire panchoit pour l'ennemy, après qu'il cust essayé tout ce qu'il peut , de rallier le reste des Suisses et quelque cavallerie , et n'y ayant rien peut gaigner, se rcsoult de mourir, en disant : «Non, je ne seau rois survivre ceste grand de- «sadventurc ni destruction, pour tout le bien udu monde ; il faut aller mourir dans la « ineslée.» Et, haussant la visière de sa sallade, selon la coustume des capitaines qui commandent qui ça , qui là, ce dit l'Espaignol , opuso la garganla à las spadas, y fue muerto; c'est-à-dire, «opposa sa gorge aux espées, et o mourut. » Belle fin et resolution , et de galant homme certes , pour fuir la honte et le reproche qu'on luy cust faict de son conseil et de sa faute!
Ce valeureux M. de Joyeuse en dict et fist de inesmes à la batlaille de Coutras; car, ainsy que tout estoit perdu et en routte , et que M. de Saincl-Luc luy vint demander : u Qu'est il question de faire, monsieur?» ils respondit : «De > «mourir après cecy, et ne vivre jamais plus, j « monsieur de Sainct-Luc ; » comme il fit. Telles déterminations sont à louer par dessus toutes celles des Romains de jadis si déterminés.
On dict que M. de Bourbon chercha fort ce iour là ledict seigneur Bonnivet, et l'avoit fort . ecommandé aux siens pour le pouvoir prendre vif, à luy faire un party et affront ignominieux, sinon le tuer, car il luy en vouloit fort. Et l avant veu mort esteodu , il ne dict autre chose, sinon : «Ah! malheureux ! tu es cause «de la ruyne de la France et de la mienne. • La fin en fut très belle, comme il avoit tousjours '
«ÎDS CAPITAINES FRANÇOIS.
esté très vaillant par tout où il s* estoit trouvé.
11 avoit faict son apprentissage aux armées et guerres de là les Monts , soubs M. le grand maistre de Chaumont, où il fut tousjours en bonne réputation: et pour ce, le roy le prit en grande amitié. Il estoit de fort gentil et subtil esprit , et très habile , fort bien disant , et fort beau et agréable, comme j'ay veu son portraict.
Il y a un conte dans les Nouvelles de la reyne de Navarre, qui parle d'un seigneur favory d'un roy, qui , l'ayant convié en une de ses maisons, et toute sa cour, avoit faict une (rappelle en sa chambre qui alloit en la ruelledu lit! d'une grande princesse, pour coucher avec elle, comme il fit et y coucha; mais, comme dict le conte, il n'en tira d'elle que des esgratignures : toutesfois c'est assavoir. Ce conte est de luy, mais je ne nomraeray point la princesse.
Il pouvoit bien faire ceste entreprise pour l'amour à la quelle il estoit fort subject : aussy estoit-il fort beau et de bonne grâce , puis que ce fut luy seul qui conseilla au roy François de passer les monts et suivre M. de Bourbon, ayant laissé Marseille . non tant pour le bien et le service de son maistre, que pour aller revoir une grande dame de Milan, et des plus belles, qu'il avoit faicte pour maislressc quelques années de devant , et en avoit tiré plaisir et en vouloit retaster. On dict que c'estoit la segnora Clerice, pour lors estimée des plus belles dames de l'Italie : voylà qui le menoit. J'ay ouy dire ce conte à une grande dame de ce temps là, et hiesmes qu'il en avoit faict cas au roy de ceste dame , et luy en avoit faict venir l'envye de la voir et coucher avec elle : et voylà la principale cause de ce passage du roy, qui n'est à tous cognue. Ainsy, la moitié du monde ne sçait comme l'autre vit; car nous cuydons chose d'une façon, qui est de l'autre. Ainsy, Dieu, qui sçait tout , se raocque bien de nous.
Outre ses vertus , ce fut un seigneur fort magnifique, splendidc, fort abondant en toutes despenses. J'ay ouy dire, et en France et en Angleterre , à des vieux , et mesmes à un milord qu'on appelloit le milord Chamberland , qui parloil très bon françois, que, quand il alla une fois en Angleterre pour jurer quelque paix avec le roy, qu'il alla très grandement et magnifiquement accompagné , ainsy qu'est U