M. DE LESPARRE
Ainsy mourut M. de Lescun , qu'on appelloil quelquefois M. le mareschal de Foix. Il eut aussy un frère qu'on appelloit M. de Impaire qui fut aussy très vaillant comme les deux frères. Il fut commandé de donner vers l'Kspaigne, i Navarre, sur l'occasion des séditions et divisions qui survindrent à cause de la tyrannie de M. de Ghievres. Il donna de faict très bien ; mais à la fin il y fut tant battu et nbattu , en
• Autre frère d'Odet. Son nom étoit André de Foix ; mourut en 1547. Tout le* trois étoient fils de Jean de foix, vicomte de Lautreq, et de Jeanne, héritière des
li se fit , de tant de coups de masse sur sa sallade, qu'il y perdit la veue, et puis mourut aussy malheureux que ses deux frères, messieurs de Lautreq et de Lescun. Voylà comment la vaillance et la fortune ne se rencontrent pas tousjours en un mesmes capitaine.
Si faut-il encore que je face ce petit discours avant que fermer ce pas, et que je die comme je me suis voulu enquérir à aucuns de quelle branche de Foix estoit ce M. de l autreq, dont il en portoit le nom. Je ne l'ay peu apprendre d'eux, ny du livre qu'a faict avec grand labeur Paradin, des Alliances de France, qui est très beau: et, venant à celles de Foix, il en allègue seize comtes de Foix , despuis le premier jusqu'au dernier seiziesme, que les comtés ont été annexés au royaume de Navarre, par le moyen de Leonore , fille du roy Jehan de Navarre, mariée avec Gaston quatriesme du nom et seiziesme comte, qui fui rcyoe de Navarre estant veufve; et ainsy ceste maison de Foix fut annexée à ceste illustre maison de Navarre , duquel mariage sortit Gaston , comte de Viane, qui espousa une fille du roy Charles VII, et sœur du roy Louys XI , qui mourut d'un csclat de lance en un tournoy à Libourne.
L'autre fut Jehan, seigneur de Narbonnc, qui avoit espousé la sœur du duc Louys d'Orléans, qui fut après nostre roy Louys XII ; lequel Jehan fut un très brave prince , gouverneur de Guyenne et Dauphiné. Il fut au voyage de Naples, et fit vaillamment à la batlaille de Fornoue , dont j'en parle ailleurs. Fut chevallier de l'ordre du roy, et mourut à Estampes, après avoir laissé de luy et de sa femme ce brave Gaston de Foix, dont nous venons de parler , et madame Germaine de Foix, sa sœur, reyne d'Espagne.
D'avoir donc sceu autrement la branche de M. de Lautreq , je n'ay peu , si on ne la trouve dans les Chroniques de Foix, que je n'ay jamais leues. Les Italiens, parmi aucunes de leurs histoires que j'ay leues, pour n'aymer trop cesle race de Lautreq, et la déprimer, ont dict que M. de Lescun, Thomas de Foix, portoilce nom de Lescun et la seigneurie d'un castellucio (usent* ils de ce diminutif pour le déprimer , autant à dire un petit chasteau ou chastelet), situé en la Gascogne. De M. de Lautreq, ils en disent pareillement qu'il portoit le nom aussy d'un
M. DE LESPARRK.
chasleau situé en la Gascogne; mais ils le nomment plus honorablement que l'autre , car ils l'appellent castello tout à plein, sans diminutif.
Or , bien que ces braves gens fussent de bon lieu, si n'estoient-ils pas riches quand ils vinrent servir le roy ; mais Milan les empluma fort tous deux. Il est vray que M. de Laulrcq espousa la fille de M. d'Orval, de la maison d'Albret, fort riche, qui de mon jeune temps se tenoit à Contras et à Fronsac, très sage et vertueuse dame, un peu contrefaicte du corps, comme j'ay ouy dire à ma merc, qui l'alloit voir quelquefois.
M. de Lescun gasta toutes les affaires du roy vers Milan , qui luy avoit commandé très-expressement n'attenter rien sur les terres du pape; ce qu'il n'observa quant il attaqua Regge d'un mal considéré mouvement; où il fit bien du sot, disoient les Italiens, quand il se laissa attraper et prendre entre deux portes en parlement, cependant que ses gens l'assailloicnt à main forte de l'autre costé , par son commandement secret et faint. Que cuidoit-il faire? Que si le segnor Guy Rangon , avec qui il parloit et îraicloit , fust esté aussy mal advisé et rigoureux que luy, il l'eust retenu très bien prisonnier, et luy cusl bien faict payer la mcnestredesa folie ou sottise, disoit-on pour lors, pour luy apprendre, sous litre de bonne foy d'un traicté de paix , à faire assaillir une place qui n'y pensoit en rien*, et si fut cause de la nort d'Alexandre Trivulse et d'aucuns braves François. En cela il mescontenta fort le pape ieon, et luy donna l'occasion en main, qu'il dicrchoit par bonne couleur , de se déclarer pour la guerre : et , pour un seul ennemy que le roy avoit auparavant , qu'estoit l'empereur, il luy engendra le pape, qui estoient deux.
Ce que le roy luy secut remonstrer très rigoureusement , avec pa colles très aigres et injuriantes, quand il vint après à la court en poste crier au secours ; et luy reprocher aussy son extrême avarice et cruauté , d'avoir faict trencher la teste au seigneur Palvoysin » , seigneur d'honneur et de l'aagc de soixante-quinze ans, pour avoir son bien confisqué, que le roy regretta fort , et prit son frère à son service et
1 Pallavictol
sa paye , par le moyen du seigneur Jehan de Medicis; le roy après le reprit en grâce, par la faveur de madame de Chasteaubriant sa sœur, que le roy aymoit. Il n'y a rien qui ne se fasse et ne se rhabille par l'amour.
Pour M. de Lautreq , il ne fut exempt de très grandes fautes , que j'ay dictes : et encor diray-je celles-cy. Ix>rs que les Espagnols, conduits par ce grand marquis de Pescayre , passèrent le fleuve de l'Adigi 1 , un peu avant le roy luy avoit mandé, par un courrier exprès, qu'il engardast sur toutes choses que l'ennemy ne passast point ce fleuve. Ce brave roy, très bien considéré , avoit bien remarqué ce passage quand il estoit en ces quartiers, combien il luy impoiioit à ses affaires de sa duché. M. de Lautreq luy faict responce, avec son arrogance accoustumée, qu'il ne se misi point en peine de cela, et que sur sa vie il les empescheroit bien, et apprendrait à ce jeune nouveau capitaine, le marquis de Pcscayre, à tourner au baston et de s'affronter â luy; et pourtant en un rien, et maugré luy, il passe le fleuve, donne vers Milan, et prend les faubourgs, que l'Espagnol appelle los arrevales (dont ils en firent depuis, comme de raison, une grande gloire et triumphe de victoire) , entre dans la ville de si grand prestesse et force, (cas cs- (range!) que M. de Lautreq estoit en pourpoint lors se pourmenant en la place, quand railarme luy en vint , et M. Lescun estoit dans le lict se refraischissant. : et fallut qu'ils se ralliassent en la place, à la faveur du chasteau, et se sauvassent et retirassent tellement quellement. Cela se trouve parmy les histoires espaignolles.
Quand ces desastres arrivent aux personnes, après qu'elles ont fort bravé et menacé de faire le diable , sont fort aigres et honteuses à les supporter, plus qu'autrement; ainsy qu'il en arriva a un grand capitaine que je ne nommeray point; c'est Monlluc, lequel, durant les braves guerres des Huguenots, ainsy que son roy, ou son lieutenant général, luy eust fort recommandé son gouvernement, qu'il avoit fort bien gouverné quelques années auparavant, et bravement battu les Huguenots, il fit responce qu'il n'eust point peur de cela , car, s'ils se mesloient de comparestre devant luy , qu'il lea
• L'Adi8e.
eslrilleroit si bien, qu'ils ne comparoislroient jamais; et dict bien plus : «Quand vous vous «fascherez de battre ces gens, envoyez-les « moy tous , vous verrez comment je vous les «estrilleray et mettray tous en pièces, qu'il a n'en reschappera un seul.» La fortune voulut que dans six mois après Monlgoraerry 1 alla voir à bonnes enseignes. Ce fut luy qui se relira dans sa principalle ville, et ne leur fit aucun mal, ou ne le peut faire, et les laissa jouer leur jeu comme ils voulurent ; car c'estoient de terribles Huguenots et d'autres que ceux avec lesquels il avoit eu affaire auparavant. Quand ces nouvelles en arrivèrent au camp , je sçay bien ce que j'en vis dire au gênerai et à tout le monde.
Une chose ay-je veu noter â aucuns capitaines françois , cspaignols et italiens , parlant du bisarre naturel et des humeurs bourrues de ce M . de Lautrcq, qui disoienl : que cet homme eust un vray esprit de contradiction , ou bien qu'il fust prédestiné à tout malheur ; car, bien qu'il fus! chaud , prompt . soudain de son naturel , et allast viste en aucuns subjects, cela luy faillit, et demeuroit court , lent et tempéré à exécuter en d'autres. Ainsy qu'il fit devant Parme, qu'il estoit plus fort que ses ennemys de beaucoup ; car il avoit vingt mille Suisses de paye, quatre cens hommes d'armes et autant de chevaux légers , et quelques gens de pied françois sans les Vénitiens : il différa et temporisa à ne les combattre , et leur donna loisir à leur bel ayse de se retirer. Que pensoil-il faire ? les avoir à meilleur marché et qu'ils se vinssent rendre à luy la corde au col? Ce croy-jc , tant il estoit presumptueux. Il en fit de mesmes au royaume de Naples , près la ville de Troja , à l'armée du prince d'Orange , qui n'estoit de beaucoup de force non plus pareille à la sienne ; j'en parle ailleurs. En la ville de Naples, quoy ! qu'il laissa respirer , reprendre cœur et allaioe ; voyez ce qu'il en fust.
En après , lorsqu'il n'avoit nulle raison de guerre , il alla assaillir La Bicoque , et y donner une battaille qui nous fut la totale perte de Milan , et sa honte. C'cstoit lit . de par le diable, qu'il de voit estre froid et retiré , refréné et en mesnage du temps et de la charge A une plus opportune occasion. J'ay ouy raconter à une dame , lorsqu'il fut cslcu par le pape Clément
NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
et les potentats d'Italie, pour estre chef de la ligue, que leroy François très mal volontiers leur accorda ceslc prière, et dict qu'il n'y ferait rien qui vaille; mais, puis qu'ils le vouloient et l'en prioient , il leur accorda , pensans qu'il deust faire mirabilia: cl que sait-on s'ils luy deman • derent à dessein, pour ruiner ses affaires exprès d'Italie ? Ah ! que les Italiens ont esté fins plus que nous d'autrefois !
Aussy, quand il sceut la desroute de son armée et sa mort , il dict aussy tost : «Je l'avois cbien pronostiqué, qu'il n'y ferait pas plus qu'en «ma duché de Milan;» le louant pourtant et l'estimant bien fort , mais le tenant très malheureux pour un chef d'armée. Cela est arrivé à de grands capitaines anciens et modernes : le dieu Mars ne serait pas autrement un dieu douteux et incertain.
M. L'ADMIRAL DE BONNIVfcT.
M. l'admirai de Uonnivcl , que je viens de nommer ci-dessus , fut si aymé et favory du roy François , qu'il gouvernoil tout le faict de la guerre en son vivant , comme le chancelier du Prat ecluy de la justice et finances.
S'il le faut juger bon et grand capitaine veu les charges qu'il a eu de son maistre , ainsy qu'ordinairement sont pourveus les mignons des roys, on le doit estimer tel. Il fut lieutenant de roy à Fontarrabie ; il le fui de là les Monts après M. de Lautrcq , où pourtant ne fit très bien ses besognes ny celles du roy , encor qu'il eust avec luy des meilleurs capitaines de la France; mais il ne les vouloit croire, et se sentoit plus suffisant qu'eux , qui, par leur longue expérience, mériteraient mieux de luy commander que luy à eux; comme M. de Bayard , qu'il engagea mal à propos à Rebeq , qui fut cause de sa retirade qu'il luy fallut faire en France, laquelle pourtant il fit avec quelque peu d'heur, tellement quellement. Dieu mercy et messieurs de Bayard et de Vandenesse ', qui , cependant qu'ils faisoient leste , à
* Jean de Cbakannei, capitaine de mille hommrtd* pied à la bataille de Rarcniic. Il élott frère de M. de La Pallie*.