LE GRAND ROY FRANÇOIS
Il faut parler à ceste heure du grand roy François. Ce nom de grand luy fut donné, non tant pour la grandeur de sa taille cl corpulence, qui estoit très belle, et majesté royale 1res riche, comme pour la grandeur de ses vertus, valeurs, beaux faicts et hauts mérites, ainsy que jadis fut donné à Alexandre, à Pompée et à d'autres.
J'ay veu un livre, n'a pas long temps, qui parle de la consolation et constance , aussy bien faict et aussy éloquent que j'en aye point veu. Je oc sçays qui est l'aulheur, mais c'est un docte, habile et bien disant personnage. Toutcsfois je ne puis m'en garder que je n< die qu'il a eu grand tort que, parlant en un petit recoing de son livre de ce nostre grand roy François , o vraymeut grand , dict-il , car il «a voit de grandes vertus et de grands vices ■aussy.» Ce qui m'estonna fort quand j'ouys parler de grands vices, pour n'avoir jamais ouy dire 5 de grands seigneurs cl dames qui estoient de ce temps là, qu'il en fust si atteint. Et pour plus grand preuve, il a esté tous* jours très bon chrestien ; il a aymé , révéré et craint son Dieu, sans le jurer ny le blasphesmer oneques ; car il ne juroit que foy de gentil' fiomme : et tel estoit son serment, comme ceux de son temps, qui l'ont veu, le peuvent affirmer encor ; aussy comme il appert par un petit quolibet rithmé tellement quclleniciil faict de ce temps . que j'ay veu parmy les papiers de nostre maison, qui disent les serment de quatre roys.
Quand Ia Pasque-Dieu décéda, . . . I Uxiy» XI \ Parle Jour-Dieu luy succéda, .... iCharlct VIII ). Le Diable m'emporte t en tint prêt, ( Lcuy* XII ).
Foy d'gcntilhotiunc vint après I François 1 ).
De plus, ce roy a esté très bon catholique, sans jamais s'esire dévoyé de la saincte foy et religion catholique pour entrer le moins du monde en l'heresie de Luther, qui commança
« On n'a -wnt celtr rie
à venir de son temps : comme fit le roy Henry d'Angleterre, son bon frère et contemporain, encor que toutes choses nouvelles plaisent; mais telle nouveauté ne luy pleut, et ne l'approuva jamais, disant qu'elle lendoit du tout à la subversion de la monarchie divine et humaine. Il ayma et embrassa fort l'église catholique, apostolique et romaine la servanf fort reveremment, sans aucune bigotteric et hypocrisie.
Après sa battaille gaignée de Marignan, il mit soubs les pieds tous les mauvais offices et les fascheuses guerres que le pape Léon avoit faict au feu roy Louys son beau pere et à luy pour luy faire perdre Testât de Milan; et vint s'arraisonner avec luy à Bouloigne, et luy presier l'obédience et l'humiliation, comme son bon fils aisné et dr l'Eglise debvoit faire. Il y a force empereurs, roys et grands princes souverains, qui n'eussent pas faict cela, tenant en main une si belle victoire qu'il avoit , et de si belles et victorieuses forces, qui ne demandoient seulement. «Où y a-il à donner?»
Il fut cause de la deslivrancc du pape Clément, qui eschappa, par la ligue que ce grand roy fit exprès pour Sa Sainctelé , et par l'armée de M. de I^autreq , deffrayée en commun de la ligue : mais il y alloit bien plus du sien que de la ligue; car il mclloit la nappe, et qui la met est tousjours de l'escot , c'est-à-dire qu'il faisoit du sien le gros de son armée et de son argent.
Il ne fut jamais envieux ny usurpateur du bien d'autruy ; ce qui est très rare en un grand roy comme luy ; mais il a bien voulu conquérir le sien perdu , et garder le sien tenu , ainsy que Dieu le permet librement. Il a esté bon à son peuple, ne le tyrannisant, ne exigeant par trop, au prix de plusieurs que l'on a veu : niais il falloit pardonner aux guerres que luy et les autres avoient à supporter grandement.
Il fut fort doux et miséricordieux. Il n'en faut pas plus grand exemple que celuy des Rochcllois révoltés, lorsqu'il leur pardonna. A aucuns de ses favoris il le fut aussy, les ayant seulement disgraciés (je ne sçay si ce fut ou à tort ou à droict), et non pas punis.
Sur quoy j'ay ouy dire à un grand personnage avoir veu dans la première impression latine de Paulo Jovio (je ne sçay s'il est vray ),
AND S CAPITAINES FRANÇOIS
un petit traiclqui dict: qu'en mesmes temps que
( le grand seigneur sultan Solyman disgracia et fil mourir sou grand favori Abrahim llascha , qu'en mesmes temps le grand roy François disgracia son grand favori le connectable Anne de Montmorency. «Mais pourquoy, dict-il, ne
j aie fit-il mourir, comme l'autre Abrahim ou « A brun Bascha? ce ne fut, ce dicl-il , qu'il ne « l'eusl aussy bien mérité. » Et sur ce spécifie quelques ravauderics, qui ne sont belles à dire, et qu'elles sont fausses : mais ce fut parce que ce grand roy estoit bon et miséricordieux , et
j l'autre estoit un tyran et cruel.
Je ne sçay si cestc édition latine porte cela; mais ce personnage me l'a asseuré. En la version françoisc cela n'est point : à quoy ne faut nullement adjouster foy, car le dit Paulo Jovio en parloit , s'il l'a dict , comme passionné et
j mal content dudiet M. le connestablc : lequel quand il fut rappcllé du roy Henry, et qu'il voulut faire le règlement de la maison du roy, ainsy qu'il en avoit toute charge, il trouva parmy les pensionnaires du feu roy cinq cens escus de pension ordinaire qu'il dotinoit audicl Paulo Jovio, laquelle il trencha aussy tost, faisant entendre au roy que c'estoit un argent très mal employé, pour eslre plus impérial passionné que françois, et pour estre un grand menteur.
Iidict Paulo Jovio ayant sceu sa rayeurc de ! pension se mit ainsy à desbagou 1er contre I M. le connestable , et en dire pis que pendre. Que c'est que d'avoir affaire à une langue et plume venimeuse , qui , quand elle est picquée, I n'espargne rien ! Aucuns disent que ledict M. le i connestable avoit veu du temps de sa disgrâce | ce traict de plume, que ce gallant avoit faict plus j pour complaire au roy que pour subject; comme ordinairement tels escrivains sont adulateurs et complaisans pour tirer tousjours quelque lipée; et pour ce, ledict M. le connestable, quand il vint avec son roy Henry, la luy rendit bonne; et pis luy eusl-il faict s'il cust peu ; car il fasche fort à un généreux et valeureux chevallier comme celuy -là, d'estre ainsy picqué et blazouné d'uu escrivain sans raison.
Tant y a que, si ce roy cust voulu eslre tyran, et point miséricordieux, il eust assez trouvé de subjecls faux, quand il n'en eus! trouvé de vrays, pour faire punir ceux aux
FRANÇ
quels il en vouloit , comme il en fit a l'admirai de Brion et son chancelier Poyet , auxquels il fit exercer justice, et puis leur usa d'équité et de sa miséricorde : et â ces trois, ses fort fa- j voris, en moins d'un an ou quatorze mois, il fit ce traict aux uns après les autres, s'aydans les uns aux autres à se deffaire par le moyen du roy leur maistre.
Surtout il fut très grand justicier; et de son temps la justice a esté sa vogue parmy tout son royaume ; et disoit souvant que son espéc tranchoit autant pour la justice que pour la guerre. I,es luthériens et ceux de la nouvelle religion luy ont voulu beaucoup de mal ; et c'est ce qui leur a donné possible grand subject de mesdire ainsy de luy, tant ceux de ce temps là que d'aujourd'huy, parce qu'il eu a faict faire de grands feus, et en espargna peu d'eux qui vinssent à sa cognoissance : et dict-on que ç'a esté le premier qui a moustré le chemin de ces bruslemens, d'autant qu'il s'en parloit peu du temps de ses prédécesseurs. Dieu mercy que Luther n'estoil point encor venu, premier cl nouveau hérétique, qui eut grand vogue parmy la chrestienté , encor qu'il y en eust eu aucuns paradvant. Je laisse cela à ceux qui le sçavent mieux que moy.
Ce grand roy pourtant , nonobstant tous ces grands feus et bruslemens , il se rendit protecteur de Genève lors que Charles, duc de Savoye, la voulut assiéger, voyre l'eut prise; ce qui luy porta grand dommage de toutes ses terres que les Bernois luy détiennent, cuquoy on en blasma fort Sadicte Majesté , et d'y avoir envoyé dedans pour secours, des bandes du seigneur Rance de Cere ». Accordez-moy un peu ces feus avec ceste protection.
M. de Beze le loue et le met parmy ses illustres personnes, avecques la reynesa sœur. Ce grand roy aussy, quelque grand zélateur qu'il fust de l'cglisc romaine, si cuida-il s'esbranler de son obéissance , lorsque luy et le roy d'Angleterre s'assemblèrent à Bouloigne et Calais, et qu'en leur entrevue s'enlredirent leurs grands mescontentemens qu'ils avoient et du pape et de sa cour, pour les grandes extorsions, deniers, annattes , qu'elle tiroit tous les ans de la France et ses subjects : de sorte que je liens de bon lieu, et se disoit alors, qu'il estoit à mesmes
» ReiuodaCeri.
OIS I
de le renoncer comme l'Anglois; mais le maryage accordé de la niepee du pape et de M. d'Orléans, despuis notre roy Henry II, rabilla tout; comme de l'autre costé le maryage de l'Anglois avec Anne de Boulen , et dissolution de son premier, gasta tout, et le révolta contre le pape.
Or, si ce roy estoit justicier, ennemy des ennemys de Dieu et qui estoient attaints de lezemajesté divine, ils l'estoit bien autant de ceux qui l'estoienl de l'humaine. J'ay ouy dire que s'il eust tenu feu M. de Bourbon , qu'il luy eust faict sentir fort vigoureusement son espée de justice. El lors qu'il l'eut descouvert ainsy révolté, jamais on ne vit homme si outré de colère; d'autant qu'il luy avoit parlé si honnestement à Moulins en passant, et luy ayant faict entendre qu'il ne croyoit rien de ce qu'on luy avoit rapporté de luy, et qu'il temporisast un peu , et qu'il le contenterait : « Mes parollcs et «mes douceurs , disoit-il , luy debvoient crever « le cœur et l'attendrir et le remettre au bon « chemin de soy-mesmes , puisqu'il s'en estoit odesvoyé. » Cela fust esté bon si M. de Bourbon eust esté un fat , et s'il n'eust bien sceu combien la chose est dangereuse et irrémissible, que d'offenser son roy ainsy au vif, et qu'il n'eust cogneu son naturel, qui ne donnoit de telles grâces qu'avecques très grand espargne.
J'ay ouy raconter qu'un gentilhomme de sa cour, d'une très grande maison de Dauphiné , et qui estoit très noble , et que je ne nommeray point , pour ta révérence et amitié que je porte au nom, lequel ayant faict tout plein de petites jeunesses, voyre un peu grandes, fut mis prisonnier à Paris en la conciergerie du palais , et, son procès fait, fut condamné à avoir la teste trenchée : et ainsy que le roy luy vouloit donner sa grâce, et qu'on luy eut rapporté, qu'ayant querelle contre un gentilhomme de Bourgoigne , l'aurait tué , desguisé en bourguignon impérial , et ayant luy et ses gens sur leurs cazaques les croix rouges bourguignonnes de Saint-André, opina soudain quec'estoit un acte de leze majesté que d'emprumpter ainsy le nom et les marques ennemyes pour faire un acte si mesebant; et, pour ce, ne luy voulut jamais accorder sadicte grâce , ains commanda l'exécution de sa sentence; et eut aussytost la
tcsle trenchée. Et rien ne l'anima tant à advancer sa mort que cela : comme certes tels traicts sont forts dangereux ; car , mesmes en guerre, les ennemys font mourir leurs ennemys, s'ils les trouvent et prennent avecques des marques et enseignes emprumplées d'eux. Il s'en ferait là un beau discours, illustré de belles raisons et de beaux exemples.
Si est-ce qu'on ne trouve point que ce grand roy exerçast trop rigoureuse justice contre les factionnaires de M. de Bourbon, appréhendés, comme il se peut voir par les histoires, et comme il leur usa de grâce et miséricorde.
Aucuns ont dict qu'il fit mourir un peu trop légèrement M. de Semblançay; car encor qu'il eust faict foute, il luy debvoit pardonner pour son honnorable vieillesse, les longs services faicts à quatre roys, et surtout pour le beau nom duquel il l'honorait; car il l'appel loi t tousjours son pere.
Surquoy j'ay ouy faire un conte plaisant de madame la duchesse d'Uzez, laquelle a esté tousjours une très honneste dame et fille, et de fort gentil et subtil esprit , et qui disoit et rencontrait des mieux. Estant donc fille a la cour de madame la régente alors , et tousjours fort esveilléc de quelque bon mot, il arriva au roy, après l'exécution dudict M. de Semblançay, venant à causer avecques elle, il l'appela par deux ou trois fois ma fille. Elle, s'estant despartye d'auprès de luy, se mit à faire semblant de plorer , se tourmenter et crier , et souffretter, comme si elle eust senty quelque ftrand mal ou fortune. Aussylost ses compaignes et autres qui estoient en la chambre, accoururent à elle, et à luy demander ce qu'elle avoit. «Hélas! dict-elle, le roy me vient d'appeller à «ceste heure par trois ou quatre fois sa fille; «j'ay grand peur qu'il ne m'en fasse faire autant qu'à M. de Semblançay , qu'il appelloit «tant son pere. Que puisqu'il l'appelloit son *pere,el moy sa fille, c'est une mesmes chose : « de mesmes m'en fera-il autant. » Aussytost ses compaignes et ceux de la chambre se mirent tous à rire , voyant qu'elle bouffbnnoit : et le roy le sceut , qui se mit à rire , mais non pas madame la régente, qui luy en fit la réprimande; car cela luy touchoit.
Si est-ce qu'elle ne rencontra là trop mal à propos ; car on dict que les roys , au moins au-
,NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
cuns, volontiers tiennent du naturel du lion, lequel advant que donner la venue, se joue et s'esbat premièrement de sa queue contre terre , pub sur son dos, et puis tout à coup la portant sur sa teste, exerce sa dernière colère et sa cruauté. Ainsy est-il de plusieurs roys, lesquels en riant ils pincent, et en faisant beau semblant ils mordent. Nostre roy François pourtant ne tint jamais de ceste humeur, comme j'ay ouy dire ; car, advant que donner le coup, il menaçoit premièrement, à la mode du tonnerre, qui, advant que ruer sa fureur contre terre, bruit et esclaire. Gela sent mieux aussy son cœur magnanime, de procéder ainsy, que de guet à pend et Comme par trahison en faire sentir son indignation et sa justice : car enfin, puis qu'il est roy , que craint-il pour y aller de ceste voye ?
Si ne luy faut-il donner tant de blasme de la mort de M. de Semblançay, encor que du premier coup il eust grand subject d'estre animé contre luy, pour voir un si bel estât que celuy de Milan perdu à luy pour sa faute. Mais pourtant ce ne fut pas la coulpe du bon vieillard. Ce fut plustost de madame la régente, qui la fit , et la rejet ta toute sur cet honnorable vieillard. Et le roy se laissant par trop aller à elle, (je dis par trop, car elle avoit de l'humeur comme plusieurs femmes ont : enquoy faut louer le roy son fils, pour luy avoir esté tant respectueux et obéissant), le procès s'en fit, la mort s'en ensuivit, et la fraude ne se descouvrit jamais que par après : mais il n'estoit plus temps; et le président Gentil en paya la menestre par après, car il fut pendu à Montfaucoo.
Or, entre autres belles vertus que le roy eut, c'est qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens sça van ts et des plus de son royaume, lesquels il entretenoit tousjours de discours grands et sçavans, leur en baillant la pluspart du temps les subjects et les thèmes. Et y estoit receu qui venoit ; mais il ne falloil pas qu'il fust asne ny qu'il brunchast, car il estoit bieniost relevé de luy-mesmes. Sur tous il avoit M. Cas tellanus , très docte personnage, sur qui le roy se rapportoit par-dessus tous les autres, quand il y avoit quelque poinct difficile. De telle façon que la table du roy estoit une vraye cscolle, car là il s'y traictoit de toutes matières , autant de la guerre (où il y avoit tousjours de grands
capitaines qui en scavoient très bien discourir avec luy; et ramentevoir tousjours les combats et guerres passés), que des sciences hautes et basses.
Il fut appellé Pere et vra)" restaurateur des arts et des lettres; car paradvant luy, l'ignorance tenoit lieu quelque peu en France, encor qu'il y eust certes paradvant quelques gens sçavaus; mais ils esloient clairsemés; et produisirent de si belles moissons de sçavoir comme Ton Yit après qu'il eut érigé ces doctés professeurs royaux , lesquels il fut très curieux de rechercher par toute l'Europe : comme un Tusan, Sirapul, Valable, Postel et autres, tant Grecs que Hébreux et Latins, jusques à les envoyer peregriner aux régions estranges à ses despens, comme ce grand voyageur Poslel et autres », pour faire recherche des livres à nous incognus, et papiers et instrumens de l'antiquité : de sorte qu'il en fit et dressa une très belle bibliothèque, que nous avons vue à Fontainebleau, dont M. Budé, l'un des doctes personnages de la chreslicnté, en fut quelque temps le premier gardien et rechercheur, pour de jour en jour l'embellir de nouveaux volumes.
On baille le blasme à ce grand roy d'avoir esté si grand amateur des gens de lettres, et avoir eu telle confiance en eux, en leur sçavoir et suffisance, que guieres ou peu il s'est aydé de gens d'espée en ses ambassades, sinon que de ces gens de plume, ayant opinion que l'cspée ne secut tant bien entendre ses affaires, ny les conduire et demesler, comme la plume. A quoy il y a fort a disputer laquelle des deux est la plus propre; et s'en feroit un beau traicté bien illustré de raisons et d'exemples. Nos roys despuis se sont plus aydés en leurs ambassades des gens de robbes courtes que de robbes longues, dont se sont bien trouvés d'aucuns, et d'autres non.
J'ay ou y dire dans Rome et dans Naples, que lorsque don Pedro de Tolledo. visce-roy de Naples, y voulut mettre l'inquisition et y establir de nouvelles daces, ce nouveau changement fascha fort à ceux du royaume et de la ville, et en firent quelque sédition, de telles sortes qu'ils mandèrent à l'ambassadeur du roy à Rome, qui estoit M. le président du Mortier
1 Celui que Braulôme fait ici voyager de même que Postel , est Jacque» le Fevre d'Euple» (Stapulauis).
pour lors (je pense qu'il n'estoit que maistre des requestes), qu'il leur tint la main et qu'ils se tourneraient résolument du party du roy. M. l'ambassadeur n'y sceut que respondre, ny les bien contenter en cela , car cela n'estoit de son gibier ny de sa portée. Si bien que, là et i Rome, j'ay ouy dire que si en lieu de ceste plume il y eust eu quelque gallant ambassadeur d'espée, pour le scur Naples estoit au roy , car ils ne demandoient qu'un chef de main. Le roy en cogneut bien la faute; mais il ne s'en corrigea guieres, car il a voit tousjours en opinion ces gens sçavans.
Le feu roy Henry son fils n'en fit pas de mesmes , quand il envoya M. de Thermes ambassadeur à Rome, dont j'espere en parler. Le feu empereur Charles s'est faict servir en cela de gens d'espée, et le roy d'Espaigne aussy ; car tous ces ambassadeurs que nous avons veus de luy en France, sont esté tous gens de guerre, et pourtant très sages et bien advisés.
J'en ay veu aussy à Rome de mesmes des siens 1 : si est-ce que tournant d'Escosse et passantà la cour de Londres, l'ambassadeur dudict roy, qui y estoit, c'esloil unevesque espaignol; et le chevallier de Seure estoit celuy de nostre roy : dont plusieurs s'estonnerent qu'un homme ecclésiastique estoit ainsy envoyé et se tenir près d'une reyne point catholique , ains lulherieune ; envers laquelle pourtant ledict ambassadeur estoit bien venu et recueilly : aussy estoit-il honneste prélat et digne de sa charge, mais pourtant l'ambassade paroissoit estrange, tout ainsy comme si l'on envoyoit vers le pape un huguenot , il y auroit bien autant de nalrcté et mocquerie qu'en l'autre.
11 me soubvient que , lorsque M. de Yille-Parisis 3 fut envoyé ambassadeur i Rome et choisy pour tel , qu'il eut la charge surtout de rabiller la faulequeson prédécesseur, homme d'église et prélat, avoit faicte sur la préséance de nostre roy et le roy d'Espaigne. Je ne le nomraeray point. C'estoit le bon evesque et sot d'Angolesme , de la maison de La Bourdaiziere; mais il l'avoit gentiment laissé couler et perdre à nostre roy, se fondant sur ce que ledict ambassadeur estoit encor celuy-la mesmes que le feu empereur avoit laissé. C'estoit une grand gosserie et mauvaise
1 Du roi d'Kapasoe.
• Henri CluliD , tupieur d'OjKl et de Ville-PariM*.
raison. 11 loy debvoit faire changer sa robbe , et prendre ceste-là du roy Philippe*.
J'ay ouy cela desbaltre à Rome à M. d'Oyscl , autrement Ville-Parisis , remédia bien à cela , et brava si bien qu'il emporta par dessus le cadet et le catholiq ; et aussy que mondict sieur d'Oysel estoit bon homme d'espée, brave et vaillant, collcre , ainsy qu'il l'avoit monslré en plusieurs lieux , et mesraes en Escosse, lieutenant de roy; au demeurant, prompt, haslif, et point endurant la moindre gallantcric qu'on eust voulu faire à son maistre. Aussy en monstra-il le chemin aux autres qui vinrent après luy, comme à M. de Tournon , gentilhomme brave et vaillant seigneur, qui avecques son espée s'en fit très bien accroire, et à M. d'Abin », honneste gentilhomme, et autres.
De sorte que je vis jurer à la reyne que jamais n'envoyeroit plus ambassades à la robbe longue, mesmesà Rome, si elle pouvoit s'en garder: lesquels ainsy qualifiés, ils s'amusoient à faire leurs affaires et gaigner une dignité ecclésiastique ou un chapeau rouge, et soubs ceste menijjancc , complaire si fort au pape et aux uns et aux autres, que les affaires du roy se laissoient en crouppe.
Tout cela fust esté bon si le serment eust tenu ; mais il ne dura guieres que M. de Foix, archevesque de Tholose , y fut envoyé , qui
des plus belles raisons qu'il peut; dont les meilleures qui furent : qu'il advouoit et coofessoir véritablement que , pour le prendre au pied levé de l'Escriture, certainement le roy de France devroit précéder le roy d'Espaigne; mais qu'il ne s'agissoit de cela , ains que le roy d'Espaigne debvoit tenir rang d'empereur, pour l'estre du plus grand empire du monde, qu'estoit celuy des Indes occidentales; et , pour ce , non comme roy d'Espagne, ains comme empereur d'icelles Indes, devoit précéder. A quoy fut aussy tost répliqué : que cet empire ne tenoit point ny rang ny lieu en la chrestienté, et ny avoit qu'un seul , celuy érigé de toute antiquité , qui fust recogneu , révéré et qui tiost lieu, et qui deust porter l'aigle, marque ancienne des empereurs. Force autres raisons furent alléguées sur ce poinct,que pour la longueur je tays , lesquelles j'ay ouy raconter à M. de Lansac.Tant ya,que la chose fut tellement desbaltue et accommodée, que M. de Lansac demeura là tousjours, et M. le marquis s'en alla à demy assemblée. D'autres en parloient alors d'autre façon ; toutesfois je m'en rapporte à ce qui en fut , et M. de Lansac y acquist de la resputation , pour s'estre bien appliqué en cela : et disoit-on qu'un homme d'église ou de justice n'y eust rien faict qui vaille.
Une chose voudrois-je bien sçavoir, si , lors-
très bien et beau obtint sa despesche et bulle ' que l'empereur Charles, après sa glorieuse et
de son evesché, que le pape luy avoit desnié auparadvant, pour avoir esté soupçonné de la religion nouvelle, et si avoit la promesse du chapeau rouge. Quand le concile de Trente dernier s'as
triomphante vicloiredclaGolletteet du royaume de Thunis, qu'il vint tant braver à Rome, devant le pape et tous les cardinaux, contre nostre roy, et le menacer de la façon qu'il fit, si, au lieu de l'evesque de Mascoo, mais prio-
sembla , le roy et la reyne y envoyèrent M. de cipalement de M. de Vely, pour lors amimsa-
Lansac , encor qu'on fust d'advis d'y envoyer deur près de Son Impériale Majesté, il y eust eu
un prélat pour ambassadeur, mesmes pour telle quelque brave et vaillaut chevallier de I ordre
assemblée saincte; maisIareyncnyfeuM.de du roy, ou un capitaine de gens-d'armes,ouau-
Guyse le Grand n'en furent d'advis. Le roy I tre valeureux gentilhomme de main et de bonne
d'Espaigne y envoya, pour contrecarre, ce i espée et bravasche, asçavoir mon, encor si
brave marquis de Pescayre. Il y eut grande 1 l'empereur se fust tant advancé en paroles, et
contention sur ceste préséance, où fut fort al- s'il n'eust pas songé deux ou trois fois, quand
légué la primogeniture du 61s aisné et du titre il eust veu l'autre parler à luy et respondre bra-
ancienTrès Chrestien, contre le nouveau et vement, quelquesfois mettant la main sur le
dernier nay Catholique. Dont sur ce, un habile pommeau de lespée, quelquesfois au costé pour
et bien disant jésuite s'esleva, et harangua avec faire semblant de prendre sa dague, quel
! quesfbis faire une desmarche brave, quelques-
, . » » ! fois tenir une posture altiere, maintenant son
•LouU tkautott de La Rocbe-Po*,, semeur j ^ ^J^^ haussé avecques S.
plume, ores au costé, ores au devant, ores en et suffisamment, en Angleterre, à Venise, où
arrière , maintenant laisser pencher à demy sa cappe, comme qui voudroit Pentorliller à lenteur du bras et tirer l'espée; non , je ne sçache point cet empereur tant asseuré , encor qu'il fust très brave et déterminé, qu'il n'eust songé en sa conscience, et pensé : « Que veut faire cest «homme avec ses façons? il pourrait faire un « coup de sa main en ce conclave sacré , où il n'y c a homme d'espéedes miens pour me secourir: » si bien qu'il se fust advisé à retrenscher le fil à ses premières hautaines et outrageuses paroles; au lieu que M. de Mascron, et M. de Vely, encor qu'il respondist un peu bien pour son estât et profession, ne pouvoit tenir autre contenance, sinon quelquesfoisavecques lesdoigts rabiller son bonnet carré , racoustrer et estendre bien avecques ses deux mains sarrées et les pouces estendus sa cornette de taffetas , retrousser sa grand robbe de velours ou de satin sur les costé» : tout cela ne pouvoit donner la moindre terreur du monde, ny à penser rien de peur dans l'âme. Si bien que j'ay ouy dire qu'en ce faict il alla beaucoup de l'honneur de nostre roy, par faute de quelque bravasche et presumptueuse réplique de l'ambassadeur : dont le roy n'en fut trop content.
Mais firent bien pis lesdicts deux ambassadeurs; car ils desguiserent la chose au roy comme elle estoit passée , et luy cachèrent la vérité , pensans bien faire , pour n'entendre le point d'honneur. Car sur ce deffiement que l'empereur faisoit au roy sur le combat , Vely debvoit repartir et respondre bravement , selon qu'on bon chevallier duelliste eust bravement respondu. Encor, sans M. le cardinal du Bellay, qui estoit prompt et soudain , et hault à la main autant qu'homme de guerre ( aussy le sentoit-il , car il estoit pour tout , et un des grands personnages en tout, et de lettres et d'armes), tout n'alloit-il pas bien, et le roy de meuroit fort deshonnoré. Aussy pense-je que pour ce faict n'y a eu jamais homme de robbe longue plus digne d'ambassadeur pour tout, que ce M. le cardinal , ainsy qu'il l'a monstré en force ambassades, n'estant encor cardinal, en Italie, Allemaigne, Angleterre; et M. de Dax, de la maison de Nouailles 1 en Limousin, qui a s-rvy nos roys en ceste charge fort dignement anrois de Noaille*.
je l'ay veu, et puis en Gonstantinople vers le grand seigneur.
Je ne veux point faire tort à une infinité d'autres grands personnages quej'ay veus en cet estât et ceste robbe: mais, selon mon advis, M. le cardinal du Belay et M. de Dax ont surpassé : car ils se fussent aydés aussy tost de leur espée que de leur langue bien disante et discrette. Aussy en ces ambassades il se présente bien autant des affaires et matières chevaleresques et de guerre, plus que d'autres d'estat.
Voylà pourquoy, quant à moy et plusieurs autres que j'ay veus de mon advis , en telles charges l'espée y est plus propre que la plume ; car enfin un homme de lettres , que peut-il faire de plus qu'un homme de guerre en cela , sinon de mieux faire une harangue en une assemblée ? Cela sent mieux son prédicateur ou un pédant, que son ambassadeur d'un grand roy.
J'aymerois autant le président du Ferricr, si long temps arresté ambassadeur à Venise, qui s'en alloit quelquefois faire des leçons publiques aux escoles à Padoue : ce qui desrogeoit fort à sa charge et autorité de son roy, qui ne le trouva bon , et ne luy fit bonne cherc à son retour, tant pour cela que pour la religion qu'il tenoit, dont après fut chanccllier du roy de Navarre. Mais que l'ambassadeur die en courtes parolles le point de la matière, c'est le meilleur ; ainsy l'ay-je ouy dire à de plus suffisans que moy, que la grand confusion de parolles parmy lesquelles Ton s'entrelaille, gaste plus qu'elle n'édifie ; et si, quelquefois l'on descouvre le pot aux roses sans y penser, et par trop parler, qu'on ne voudroit pas.
Et c'est pourquoy l'on loue grandement la naîfveté de ces gens de bien , ambassadeurs vénitiens , qui troussent leurs parolles plus courtes qu'ils peuvent , et n'amusent tant nos roys à les escouter , mais abregeci soudain , ainsy que je les ay veus à l'endroict de nos roys derniers , et mesmes le roy Henry troisiesme : lesquels, après avoir entretenu le plus briefvement qu'ils pouvoient de la principalle urgence de leurs affaires, se mettoient à causer et deviser avec luy fort privement, luy demandant naîrvement comment il se porloit,ce qu'il , àquoy il passoit le temps; quelquesfois
luy partaient des dames : à quoy le roy prenoit tous les plaisirs du monde, veu leur naifveté si douce cl debonnaireté si gentille , aussy que naturellement et extresmement (comme je luy ay ouy dire) il aymoit leur republique, pour le bou recueil qu'il avoil reccu d'elle , aiusy que j'espere le dire en aulrc part.
Ce grand empereur mesmes dont je viens de parler se ressentit bien de la faute qu'il (il d'avoir près du roy François son Grandvcllc : lors que le roy, à son assemblée qu'il fit pour ne tenir l'accord de Madrid , quand ce vint pour les poincts de chevallerie, ledict Grandvelle, bien qu'il fust le plus grand personnage de son temps , n'y respondil si pertinemment comme si en sa place il y eustcu un marquis dcl Gouast, un Ferdinand de Gonzaguc , ou autres de ses grands capitaines.
Le roy d'Espaiguc son fils , qui est l'un des sages et advisés roys et princes qui aye régné il y a cent ans en Espaigne, ne se sert guicres de ces robes longues en ses négociations d'ambassades; aussy s'en trouve-il très bien ; je m'en rapporte à ce comment il a esté bien servy en ce commancement de remuement de ligue et de la guerre, soit près nostre roy, soit après sa mort , dans Paris.
Si son ambassadeur qu'il avoit là n'eust esté homme d'espée , ou que ce fust esté ou un ecclésiastique , ou praticien , ma foy ! il n'eust pas remué grandes pierres pour bastir et entretenir sa massonnerie , comme l'autre en a remué à milliers. Il est vray qu'on dira : « Et «qu'a-il tant faict? il a laissé perdre Paris. » Il n'y a si grand ny si vaillant personnage et brave capitaine qui n'y eust perdu son escrime, de la façon qu'il a esté pris ; non pas Paris seulement, mais tout le royaume perdu pour luy, comme l'on a veu.
Pour fin, le roy François s'est ainsy opiniastré sur ces robes longues pour ses ambassades. Ses affaires en sont allées quelquefois bien , quelquefois mal ; je m'en rapporte au succès de ses affaires pour cela, que ceux de son temps pourront mieux dire que moy. Le petit roy Charles Mil ne fit pas ainsy , lorsqu'il voulut entreprendre son voyage du royaume de Naples ; car la pluspart des ambassadeurs qu'il envoya vers le pape, l'empereur et tous les princes chrcsliens , pour affermir le cours de
JSDS CAPITAINES FRANÇOIS.
son voyage, esloient tous la pluspart gens d'espée , et très bons , ainsy que je les ay nommés où je parle de luy
Je fais fin à ceste digression , que j'ay plus estendue que je ne pensois ; mais , cornue disent les bons compaignons de table , un morceau rameine l'autre; aussy une parole m'a rameiné l'autre, et sans y penser. Du comman cernent , je me suis enfoncé en ceste besoigne , qui pourtant me semble n'avoir esté mal à pro pos. Que si elle esloit menée d'un plus suffisant que moy , elle scroil plus délectable.
Reprenons encore les vertus de ce grand roy. Il fut fort libéral , et prenoit grand plaisir à donner. Kl pour ce j'ay ouy conter à une grand dame, d'avoir entendu dire autresfois à ce grand roy François (dont j'en vays faire ceste digression par forme de discours ) que le subjecl qui le poussa le plus à faire le concordat avecques le pape Léon, pour abolir du tout les eslections des csveschés , abbayes et aucuns priorés, et s'en prévaloir des nominations , fut les grands abus qui s'y faisoienl en telles eslections parmy les moynes, sans aucun esgard à la suffisance, bien que de ces temps là ne s'en trouvoit guieres dans les cloistres, ny de sçavoir non plus, qu'il leur estoit deffendu in statu/is ordinis*; je m'en rapporte à ce qu'en dict le bon frerc Jehan dans le livre de nostre bon perc libellais , sinon de s'amuser à faire leurs offices et prières. Cela n'estoit pas le pire de leur exercices et vocations ; mais très bon si assiduellement s'y fessent amusés , sans s'adonner a d'autres non pas trop bien sceans à leur ordre.
Us en eslisoient le plus souvent celuy qui estoit le meilleur compaignon, qui aymoit plus les garces , les chiens et les oyseaux , qui estoit le meilleur biberon, bref, qui estoit le plus desbauché, afin que l'ayant faict leur abbé ou prieur, par après il leur permist toutes pareilles desbauches, dissolutions et plaisirs : comme de vray l'en faisoient advant très bien obliger par bons serroens , et falloit qu'ils le tinssent , par amour ou par force.
Le pis estoit, quand ils ne se pouvoient accorder en leur eslection , le plus souvent s'entre-battoient,se gourmoient à coups de poing,
1 Ci-detMis.
«Dan» le» «Ulutt de l'ordre.
on : Avare et paillard comme un prebslre ou un morne; ainsy que dict l'Italien:
Preti, frati, monache, e puttt,
veootent aux bracquemards, s'cntre-blessoient , Toire s'entre-tuoient; bref, il y avoit plus de tumultes, séditions, ligues el brigues, qu'il n'y a en la création du recteur de l'université de Paris, que j'ay veu d'autresfois : je ne sçay si cela dure. Davantage, ce qui faschoit plus à ce grand
Dcplus,aucunseslisoientquelquebonhomme j roy (disoii-il encor), que le pape disposoit du simple de moyne, qui n'eust osé grouler ni sien comme s'il en fust esté vray propriétaire; commander, faire autre chose, si non ce qu'il j cl Qu'il ne luy vouloit plus concéder ccsle au-
teur plaisoit; et le meaassoient, s'il vouloit trop faire du gallant cl rogue supérieur.
D'autres eslisoient, par pitié, quelque pauvre here de moyne, qui en cachette les desroboit et faisoit bourec à part, et mourir de faim ses religieux; dont s'ensuivoieut de grandes plaintes, et autant d'appauvrissement de l'abbaye : ainsy que j'ay on y raconter d'un abbé
ihoriléet prérogative, veu que, selon aucuns gens de bien et zellés, qui maintiennent les droicts de la couronne de France , comme ont faict toujours inviolablement ces grands el suffisans sénateurs messieurs de la cour de parlement de Paris, afferment que les roys peuvent vendre , disposer et user des biens temporels de l'église pour les nécessités de leur
de Saincl-Jchan d'Angcly de ces temps , qui le j estât, sans qu'il soit besoin d'en avoir permis-
ful après la mort de celuy 1 qui empoisonna M. de Guyenne, qui, faisant mourir ses moynes de faim la pluspart du temps, espargna el s'enrichist si bien , qu'il en fist ses nepveux tous riches, et fit leur maison de Ferrieres en Perrigort si oppulanle de dix mille livres de rente, qu'elle est aujourd'huy respuléc pour telle. Encorccluy-là passe, mais que ce ne fust esié aux despends et la famine des pauvres moynes affamés.
Bref, une infinité d'abus se commcitoil en ces eslections cl créations , que je tairay pour ce coup.
De plus, ce grand roy, considérant les bons services que sa noblesse luy faisoit ordinairement , et ne la pouvant rescompenser des finances de son domaine el deniers de ses tailles, car il falloit le tout convertir aux frais de ses longues et grandes guerres, il trouva meilleur de rescompenser ceux qui l'avoient bien servy de quelques abbayes el biens d'église , que les laisser à des moynes cloistraux , gens inutiles, disoit-il , qui ne servoient de rien qu'à boire et à manger, taverner, jouer ou faire des cordes d'arbalcsle, des poches de furet, à prendre des connils, à siffler des linottes. Voylà leurs exercices, de faire une desbauche que foysivclé leur rapportoit : aussy disoit-on en proverbe commun alors : // ne faict rien, non plus qu'un prebtsre ou un moyne. Aussy disoil-
» Jourdain Faut», dit Verwis, aumônier du duc de ;en 1471; il
sion du pape : et c'est ce que sceut iris bien remonstrer ce grand chancelier de l'Hospital au roy Charles et à son conseil, lors qu'il fallut faire l'aliénation du bien ecclésiastique ; mais aucuns rompirent ce coup et s'aydèreul de l'authoriié du pape.
J'ay ouy à un grand et docte personnage, que M. sainct Ambroise avoit tenu ceste susdiclc maxime. Je m'en rapporte a ce qui en est, car je ne suis assez scavaul théologien jusque* la pour l'affirmer. Or, il faut noter encor que, s'il y a des abus en ces eslections et créations monachales, il y en a bien eu autant es canoniales et celle des evesques, que, pour avoir les voix des chanoines et de ceux qui en teootcnt les principales dignités, on les gaignoil et acheploit-on à purs derniers; les autres on les corrompoit par presens et promesses de force biens pour l'avenir. De sorte que cela s'appclloit plustost une vraye simonie, qu'une légitime et saincte esleclion; prenant exemple sur plusieurs papes de ce temps là , qui gaignoienl ainsy les voix et suffrages des cardinaux.
Bieu souvent aussy faisoienl-ils en leurs chapitres des tumultes, séditions, ligues cl brigues, jusques à s'entre battre, se frapper, se blesser et s'cnlre-lucr; comme cela s'est faict d'autresfois en Allemaigne, que j'ay ouy dire ; car les chanoines csloienl mauvais garçons, comme encor ils sont , el s'aydoient aussy bien de l'espéc que du brevierc.
Les evesques cslcus el parvenus à ces grande
dignités, Dieu sçait quelles vies ils menoicnt. Certainement ils estoient bien plus assidus en leurs diocèses qu'ils n'ont esté dcspuis; car ils n'en bougeoient. Mais quoy ! c'esloit pour mener une vie toute dissolue après chiens, oy seaux, festes, banquets, confrairies, nopees et putains, dont ils en faisoient des sérails; ainsy que j'ay ouy parler d'un de ces vieux temps, qui faisoit rechercher de jeunes belles petites filles de l'aage de dix ans, qui proinettoicnt quelque chose de leur beauté à ladvenir, et les donnoient à nourrir et eslever qui ça, qui là, parmy leurs paroisses et villages, comme les gentils hommes de petits chiens, pour s'en servir lors qu'elles seraient grandes.
Tout cela leur estoit permis ; car nul n'eust osé leur remonstrer ny censurer, tant ils estoient craints, et ne craignoient nullement d'estre escandalisés. J'en dirais d'advantage ; mais je ne veux pas nul escandaliser.
Nos evesques d'aujourd'huy sont plus discrets , au moins plus sages hipocrilcs, qui cachent mieux leurs vies noires { me dict un jour un grand personnage ); et ce que j'en dis des uns et des autres, tant du vieux temps que du moderne, et de leurs abus , ce n'est pas de tous, à Dieu ne plaise ! car de l'un et de l'autre temps il y a eu force de gens de bien , tant réguliers que séculiers, et de très bonne et sainetc vie, comme encor il y en a force et il y aura, moyennant la grâce de Dieu, qui ayme et n'abandonne jamais son peuple.
Si faut-il que je die ce mot , comme despuis quelque temps , et principalement dès la création de la ligue, s'esleverent certains scrupuleux, ou, pour mieux dire, fines chattemiitcs censeurs, qui se mirent fort à crier et brailler contre les gentilshommes qui tenoienl les biens d'église , disans ne leur appartenir nullement , sinon aux gens ecclésiastiques, et que c'estoit une grand erreur et offence, voire qu'il y alloit de ta conscience du roy.
Et de faict , noslre grand roy Henry III , sur la fin de ses jours trop adonné aux ccrimonics , se laissa aller en ceste créance, plus parcraincte, fondée sur des raisons que force gens sçavent, que de bonne volonté. Gela estoit bon si les gentilshommes jouissoient plcnicrement des abbayes et autres bénéfices et dignités ecclésiastiques, comme de leur bien propre être- I
VDS CAPITAINES FRANÇOIS
venu. Mais , et que nuit cela à ces messieurs les censeurs, si, après la nomination et donation de nostre roy et provision du sainct pere à un ecclésiastique, homme de bien commendatairc , les gentilshommes en jouissent du surplus? Après la nourriture de l'abbé, des religieux , des pauvres , et les décimes et devoirs payés au roy , il leur en reste quelques petites ( pour en faire quelques petits profils et bon service à son roy ) , comme miettes de paiu tombées dessouhs la table des roys, voire, que plus est, de celles des prédécesseurs desdicis gentilshommes, grands pères, ayeulx, bisayeulx et autres de leurs proches , qui , jadis tentés et transportés de bon zèle de la religion et de charité , se despouilloient et s'appauvrissoient pour vestir et enrichir les églises. Ah ! que j'en sçay de bonnes et grandes maisons en France, et en nostre Guyenne, qui ont passé par telles souffrances de donnations aux églises !
Je n'en allegueray que la nostre de Bourdeille, qui par telles libéralités leurs biens sè sont espuisês et leurs maisons se sont deffaictes, jusques à mon grand oncle le cardinal de Bourdcille , qui estoit du règne du roy Charles Vil et Louys XI, qui, estant pourveu de l'archevesché de Tours cl evesché de Perigueux , et riche jusques à cinquante raille livres de rente de ces temps , n'en donna jamais rien a nostre maison , ny à son frere ce brave Arnaud de Bourdcille, lieutenant de roy en Perigord , et qui ayda à chasser les Anglois de la Guyenne. Et tant s'en faut qu'il nous don nast , qu'il en prit de la maison pour bastir deux églises et chappelles qui sont encor en leur entier, la grâce a Dieu ; et pour sa souvenance il ne nous laissa que son chapeau de cardinal , que nous gardons par grande speciauté.
Voylà comme les églises se sont enrichies des despouilles des gentilshommes de jadis. Ainsy ce grand et charitable Constantin se devestit et appauvrit luy et l'empire romain pour vestir et enrichir M. sainct Pierre , qui n'en vouloit point , et se conlcnloit des biens que son maislrc Jésus Christ luy a voit donnés quand il monta au ciel. Il y en a plusieurs qui nient ceste donnation ; je m'en rapporte au dire des scavaos.
Il faut louer maintenant nostre grand roy Henry IV de la grande obligation que la noblesse de son royaume luy a , qui ne s'est voulu soucier des crieries et brailleries du clergé , pour frustrer la noblesse des abbayes cl biens d'église , qui se voudroit du tout s'approprier et accommoder, et laisser la noblesse en crouppe. A quoy le roy y a très bien pourveu par sa grande sagesse et magnifique ; possible aussy par l'inspiration des ombres et aines généreuses qui , ayans pilié de leurs nepveux et successeurs, ont poussé le roy de leur faire du bien en rescompense des fautes passées , et de ce que jadis ils avoient donné par trop prodigalement à l'église.
Aussy Sa Majesté ena*.;ès biencogneu et considéré , par son grand jugement , que tant de braves gentilshommes frauçois de noble race et de haut mérite ont la conscience et l'honneur en telle recommandation , qu'ils sçauront et ont sceu aussy bien ou mieux gouverner et conserver les rescom pences ecclésiastiques que le roy leur donna et donne, qu'une infinité de • gens d'église que je sçay , dont j'en ay honte, | qui boivent , gourmande nt et jouent tout.
Pour quant à moy, j'ay une abbaye, qu'est Branthome 1 , que ce grand roy Henry H me donna eslant fort jeune, en rescompense du capitaine Bourdeille, mou second frere, un des braves gentilshommes de la France, qui fut tué pour son service sur le haut de la bresche, et sa teste emportée en l'air d'une canonnade , au dernier assault et siège de Nedin. Je l'ay lousjours si bien gardée, conser rée et régie , qu'il faut que je me vante de cela, qu'en trois changemens d'abbés, les uns après les autres, nommés par nos roys et conservés par les papes , l'on n'y a jamais peu , ny peut-on encor remarquer la moindre faule, abus, ny la moindre ruyne du monde, encor que les réparations que je fais tous les ans soient grandes et me couslent bon, d'autant que c'est une des belles et superbes maisons d'abbayes qui soient en France, pour avoir esté faicte cl bastie et très embellie par ce grand cardinal d'Albret, remply de toute grandeur de race et de cœur, et grand oncle de nostre grand roy d'aujourd'huy : et si, elle ne vaut pas trois mille livres de revenu,
* Et Toila k vrai motif de son plaidoyer coutre le*
dont il en faut donner beaucoup plus de la moitié pour l'entretien de l'abbé commandatairc ; car les religieux qui sont de Sainct Benoist refformés , ont leur cas et bien à part , qui vaut plus que celuy de l'abbé, sans estre tenus à aucunes charges : faut qu'il paye aussy au roy de très grandes décimes et faire de grandes réparations, comme j'ay dict. Je diray bien plus, que les armées de messieurs les princes et de M. l'admirai y ont passé et logé par deux fois ; une fois moy preseut, retourné de celle de nostre roy après la batiaille de Jarnac, malade d'une grosse fièvre quarte: et l'autre, moy absent. Jamais ils n'y ont faicl degast ny ruyne pour un seul double en l'abbaye, ny abattu une seule image en l'église , ny louché à aucun religieux , jusques à dire ces propres mots : Que , quand la messe seroit là en propre personne , on ne luy ferait nul desplaisir pour l'amour de moy. De sorte que ceste abbaye et église, se peut dire, où ceux de la religion y ont passé et logé, la plus entière pucelle qui soit en Guyenne ; c'est une chose fort manifeste. Allez moy donc trouver et songer si un gros et gras abbé de moine eust peu faire ce tour d'escrime.
Un de ces ans , du règne de la reyne Elisabeth d'Angleterre, le pape s'advisa, par une très sage prévoyance, de donner et concéder aux gentilshommes catholiques d'Irlande les bénéfices de ladiclc isle, afin de les mieux conserver contre ceux qui les vouloienl usurper et faire perdre, et par leur valeur, force et puissance, maintenir leurs biens, droicls, privilèges et dignités, mieux que n'eussent faicl de pauvres presblres ou foibles hercs gens d'église, qui par leur impuissance eussent laissé tout perdre et périr. Et certes la considération et la raison en est très bonne, et meilleure que toutes celles que nos passionnés ecclésiastiques sçauroient alléguer.
Sur quoy j'ay veu beaucoup de personnes judiciercs s'estonner commeut force gentilshommes en France se mirent du costé de la Ligue; car si elle eust eu le dessus, ne faut doubler que le clergé ne les eust privé des biens d'église , et pour jamais s'en fussent torché te bec ; ce qui eust fort rogné les ailes ( au moins à aucuns , je ne dis pas tous ) de leur despence.
Nostre grand roy d'aujourd'huy faîct bien mieux; car bien que le titulaire qui tient l'ab-
baye pour le gentilhomme meure, elle n'est point pour cela vacante si le gentilhomme ne meurt : ce qui est un grand point et seur pour le gentilhomme. \£ feu roy en fit de mesmcs à quelques-uns, dont j'en fis l'expérience une fois; car, ainsy qu'un meschant homme, que je ne nommcray point, m'eust faict empoisonner mcschantcment et innocemment mon abbé titulaire, un très homme de bien certes, et faict courre l'abbaye , il demanda si j'eslois mort, comme me plaignant fort. L'autre luy respondit que non, sinon le titulaire. «Elle « n'est pas donc vacante , rcspondit-il : rcîoura nez-vous-en. »
Il en fit de mesmes en l'abbaye de Valence près Poitiers , sur la mort de M. de Batrcssc, qui fut vacquante par elle , Dicn que le titulaire fust vivant et bien pourveu , et que la vcfve en allegast cestc raison au conseil privé, oii la cause se débattit, comme je vis. Fut arrest donné contre elle , et l'abbaye adjugée et donnée au sieur de Saint Couard , pour lors ambassadeur en Espagne. Ce très grand et le nompareil de la chrestienté pour tes affaires d'estat, M. de Villeroy s'en doit bien souvenir, qui , comme prolecteur dudict Sainct Gouard , parla sollicitation de madame de Dampierre ma tante , et dame d'honneur de la reyne, lui aida fort en cest affaire.
Pour fin , Dieu donne très heureuse et longue vie à nostre roy , qui , par une si bonne ordonnance et coustume en son royaume, favorise sa noblesse , laquelle , par ceste belle faveur, luy est tenue n'espargner son bien et sa vie pour son service. Voilà mon discours achevé sur ce subject, que je liens comme j'ay dict par les raisons de ce grand roy François , et d'autres de plus vifs esprits et grands jugemens que moy.
Je retourne maintenant d'où j'estois sorly , et m'en reviens encor à la libéralité de ce grand roy, qu'il faut louer, procédant autant de son généreux naturel que de celui de la race des Valois, qu'on a tenu très libéral et très magnifique, comme se peut voir par plusieurs exemples du passé , cl principalement de ce grand roy , qui , à son commencement , donna fort à aucuns de ses plus favoris particuliers, comme à M. de Montmorency , à l'admirai de Brion et autres; dont l'on en fit ceste rithme à la
sDS CAPITAINES FRANÇOIS
cour , qui luy vint en congnoissance, qui estoit telle :
Sire, ti Tout donnez pour fout
A Iroi» ou quatre , n faut donc aussy que ponr loti»
Vous ht faida combattre '.
H en fui faict une pareille sur ceste mesme substance du temps de nostre roy Henry III , qu'il vist ; mais il ne s'en corrigea , comme fit son grand pere sur sa fin, qui, songeant en soy, s'en reffrena et se retint, lesmoing le légat qu'il fit 5 sa mort a M. l'admirai d'Ancbaut son grand favory, à l'endcrier enchargea à son fils de le luy laisser et donner et entretenir , qui monloit à cent mille livres sur la maison de la ville de Rouen , disant qu'il ne luy avoit faict de grands biens et de grands dons.
Il donnoit aux gentilshommes et capitaines qui l'avoient servy signalement aux guerres , mais non si desmesurcment comme nous avons veu despuis ses petits fils nos roys : mais tant y a qu'en luy faisant service il les recognoissoit peu ou prou, n'oubliant jamais le nom de ceux-là. Mais, qui plus est , sçavoit et cognoissoit la pluspart des gentilshommes de bonne maison de son royaume, et en disoit irès bien leurs races et généalogies : et de ceux là qu'il voyoit estre devenus pauvres, en avoit commisération et les assistoit, disant que rien au monde n'esloil si misérable que de riche devenir pauvre. Tant y a qu'on disoit de luy, et s'en estonnoit-on fort, comment il pouvoit sous tenir et fournir à tant de grands frais de guerre, à tant de libéralités, sur tout à celles des dames , car il leur a fort donné, et à tant de pompes, sumptuosités, magnificences et bastimens superbes.
Il n'y avoit nopees grandes qui se fissent en sa cour qui ne fussent solcmnisées , ou de louruois, ou de combats, ou de masquarades, ou d'habillcmcns forts riches, tanl d'hommes que de dames, lesquelles en avoient de luy de grandes livrées. J'ay veu des coffres et garderobes d'aucunes dames de ce temps là, si pleines de robes que le rcy leur avoit donné en telles
«Du Verdier, dm* sa Prosopographie , tome III, page 2558, a rapporté avec quelque variation ce quatrain, comme fait sous Henri lit, a propos de son excessive tendresse et de sa libéralité pour ses mignons.
et telles magnificences et festes, que c'estoit une très grande richesse. 11 y en a encor force vieux gentilshommes de ce règne qui en sçauraient bien que dire.
Il Fut aussy fort sumptueux en meubles : les deux belles tapisseries qu'on voit encore* en font foy. L'une du triumphe de Scipion. qu'on a reu tendre souvent aux grandes salles , te jour des grandes festes et assemblées, qui consta vingt -deux mille escus de ce temps-là, qui estoit beaucoup. Aujourd'huy,on ne l'auroit pas pour cinquante mille escus , comme j'ay ouy dire ; car elle est toute relevée d'or et de joyc, et la mieux historiée et les personnages mieux faicts qu'on cust secu voir. A l'entreveue de Bayonne, les seigneurs et dames d'Espaigne l'admiraient fort , et n'en avoient ven de telles à leur roy. Aussy estoit-cc un chef d'œuvre de Flandres , présenté au roy plustost par le maistre qu'à l'empereur, ayant ouy parler de sa libéralité, curiosité et magnificence de ce grand roy, et qu'il en tircroit bien davantage de lui que de l'empereur son souverain. Quant à moy , je puis dire que c'est la plus belle tapisserie que j'aye jamais veu ; et si en ay veu parmy le monde où j'ay esté, enir'autres une à un banquier à Gennes , riche, qui en avoit une très belle , et la faisoit trente mille escus. Elle «toit historiée des faicts d'Achilles devant Troye , et de ses combats , si bien représentés qu'on sembloil les voir à bon escient. Entr'aulres pièces belles à voir , esloit une, quant l'ilixes l'alla descouvrir en guise de marchant ou contreportcur en la maison de ce roy où il estoit déguisé en fille parmy les filles de la reyne. Nul tableau ny représentation ne pouvoit paroistre aux yeux plus agréable.
Le roy eut aussy pour son église et chapelle eesle belle tapisserie de Sainct-Pol , où plusieurs de ses actes paraissent très bien, et mesures quand il fut mené par mer a Rome, où il avoit appellé , et qu'il arriva avec ses nautonniers tous trempés et mouillés à Malte, où il fut mordu du serpent , dont du despuis n'y mordent ny font venin. Ceste tapisserie ne cousia si cher que la précédente, mais guieres n'en falloit.
Tant d'autres beaux meubles specifierois-je; mais on me pourrait blaamer d'escrire de trop grandes curiosités.
On a parlé des grandes despenses, magnifi ce n ces, sumptuosités et salles de Lucullus ; mais il n'approcha jamais en rien de tout cela à nostre roy , ny en tous ses meubles n'eut jamais telles pièces que je viens dire , et si possible valloient plus que tous les siens.
Quant à sa maison Jamais les ordinaires, ny salles, ny tables, n'en approchèrent; car il y avoit sa table , celle du grand maistre , du grand chambellan et chambellans, des gentilshommes de la chambre, des gentilshommes servans, des valets de chambre, et tant d'autres, et très bien servies, que rien n'y manquoit; et ce qui estait très rare, c'est que, dans un village, dans des foresis . en l'assemblée , l'on y estoit traicté comme si l'on fust esté dans Paris.
A quoy j'ay ouy dire faire un conte de l'empereur Charles : Quand il passa par France, le roy s estudia a luy donner tous les esbattemens et plaisirs qu'il peut, et mesmesde lâchasse. Et, ainsy qu'il ouyst dire au duc d'Albc , au Peloux et à d'autres , la chère qu'ils faisoient en l'assemblée et à la table du grand maistre , que tenoit lors feu M. le connestable et grand maistre , qui estoit lors en sa grandeur, et faisoit l'honneur de sa maison et traictoit tous ces grands estrangers en sa table, l'empereur ne le peut croire; et , un jour que le roy l'attendoit pour disner, on luy vint dire qu'il s'estoit desrobé , et estoit allé surprendre M. le connestable à l'improvisle, ainsy qu'il se mettoit à table, et disner avecques luy et tous les compaignons comme compaignon.
Il trouva ceste table aussy bien garnie et pourvue , et chargée de vivres , et aussy bien apprestés et assaisonnés , comme s'ils fussent esté dans Paris ou dans une autre bonne ville de France : dont l'empereur s'estonna si fort , qu'il dict qu'il n'y avoit une telle grandeur au monde que celle d'un tel roy de France. Et ce qu'il admira en ceste table, c'est qu'il la vit garnie de force grands capitaines et chevalliers de Tordre, desquels l'ordinaire estoit en ceste table, comme il s'en enquit; et se pleut fort parmy eux, devisant avecques eux familièrement et beuvant à eux. Il en fit après le conte au roy, qui, voulant s'excuser s'il n'avoit esté bien, se contenta si fort qu'il dict que , s'il ne l'cust veu et expérimenté, il ne l'eust jamais creu. J'ay ouy dire a une dame que le roy eut une
joye extresme dequoy tout alla bieu , et ainsy au despourveu.
Il estoit bien ayséà Lucullus de faire ses despences en une bonne ville ; mais aux champs tracassans et tous les jours dans des villages , dans des déserts et des boys, et porter tout un attirail de cour, et la voir marcher comme nous l avons veue, c'est une chose incroyable à qui ne Ta veu.
Auparadvantce grand roy, les autres faisoient bien paroisire leurs cours en toutes façons, mais non jamais en telles sumptuosités que ce grand roy ; et en a esté le premier autheur, dont aucuns l'ont blasmé pour tel gast. Mais quoy! il faut qu'un roy soit grand et splcndide en tout , ainsy que dict ce grand capitaine Paulus yEmilius, lequel, après avoir achevé ses guerres et entré en triumphe dans Rome , autant superbement que jamais consul romain entra , il se mit à fesliner très sumplueusement les roys et les grands princes qui estoienl la accourus pour voir son triumphe, qu'il estoit aussy beau et bien séant à un grand capitaine d'estre magnifique, sumptueux en festins, banquets et tables, comme d'estre généreux et magnanime en combats et victoires.
Les festins de nostre roy n estaient point préparés de loing comme d'autres , ny durant certains temps ; mais ses tables estoient ordinaires, qui duraient tousjours, et préparées seulement du jour au lendemain. Le feu roy son fils et successeur les entretint de mesmes que luy ; le petit roy François aussy, pour si peu qu'il vesquit, non guicres.
I*s autres deux roys Charles et Henry III entretinrent très mal leurs tables et bouttades; car il sy fit sur leurs maisons et mangeaiflcs tant de retrenchemens , à cause des grands frais de la guerre terrible qu'il leur falloil supporter. Toutesfois par bouttades l'on y faisoit quelque bonne chère ; car le plus souvent la marmite se renversoit, et quelquefois se redressoit au mieux qu'elle pouvoit : ce que demande fort le courtisan , que d'avoir bouche à cour et à l'armée; car, quelque petit ordinaire qu'il leur faille tenir, il luy desbauche fort sa bourse.
J ay ouy dire ( je ne sçay s'il est vray) qu'estant une fois rapporté au roy d'Espagne que nostre roy Henry III dernier luy vouloit enta-
mer la guerre en Flandres , y appellé par les estais, il rcspoodil qu'il ne le craignoit point, car la pluspart du temps no ténia de corner1, et que puisqu'il n'avoit argent pour manger , que pour faire guerre il en aurait encor moins.
Nostre roy d'annuicl luy monstre bien qu'il a l'un et l'autre, et qu'en France on faict tousjours bonne chère, et que pour autre chose l'argent n'y manque non plus. Les grands seigneurs d'Espaigne, voire tous ceux qui furent à l'assemblée de Bayonne , sentirent par expérience la bonne chère qu'on faict en France ; car, tant qu'ils y demeurèrent, despuis le plus grand jusques au plus petit furent tous deffrayés et traiclés de la cuisine du roy, comme je vis; et jamais leur ordinaire ne leur manqua, qui estoit tout beau et bon et splendide. Aussy le monslrerenl-ils bien ; car gentiment ils en prenoient la gracieuseté et jolie patience; et vrayment ils s'en contentèrent tous, encor qu'il n'y ait jamais si bon festin qu'il n'y en ayt tousjours au despartir quelqu'un mal con tent.
Ce n'est pas tout de la magnificence de ce grand roy pour sa table ; mais quels bastimens et superbes édifices a-t-il faict construire! Quelle construction est celle de Fontainebleau, qui d'un désert qu'il estoit a faict la plus belle maison de la chrestienté! Désert Tappelle-je; car advant ce roy les autres roys l'appelloient ainsy; si bien qu'encor, en la chambre des comptes et ailleurs, il se treuve force lettres et titres ainsy dattés : Donné à nos déserts de Fontainebleau; d'autant qu'ils alloienl là pour le desduicl quelquefois de la chasse, qui est très belle. Ces déserts doneques, ce grand roy les a reduicts à la plus belle et plaisante demeure qui soit en la chrestienté, pour estre embellie et adornée d'un si beau et riche bastiment, et si grand et espacieux, qu'il peut loger tout un petit monde, de tant de beaux jardins, de bosquets, de belles fontaines, et de toutes choses plaisantes et récréatives.
Nostre grand roy Henry IV l'a mieux cent fois despuis décorée et très embellie , de telle sorte qu'elle est mescognoissable à celle de jadis : considérez donc ce qu'elle peut estre aujourd'huy. Ce n'est pas tout : il y a dans le bourg, que le roy vouloit enfermer en ville > C'ett-a-dire, n'avoil pa« de quoi i
avec le temps, une trentaine de maisons; mais quoy, maisons ! il faut dire trente pallais, faicts à l'envy, pour complaire à leur roy, par des princes, cardinaux et grands seigneurs. Que je sçay une infinité de grands seigneurs en France qui voudruient avoir donné beaucoup, et que leurs chasteaux les ressemblassent, tant ces pallais sont beaux et superbes. Force autres petits pallais et maisons y a-il , si jolies , si gentilles et si proprement troussées et basties, qu'il y a plusieurs grandes villes en France qui ne les sçauroient en rien surpasser. Bref, c'est un petit paradis en France.
Que doit-on dire de Chambourg1, qui, encor tout imparfaict qu'il est, à demy achevé, rend tout le monde en admiration et ravissement d'esprit quand il le voit ! Que si le dessein eust peu accomplir l'œuvre, on le pouvoit nombrer parmy l'un des miracles du monde, jusques là que ce grand et presumptucux roy vouloit y faire passer un bras de la rivière de I-oyre le long de la muraille (aucuns disent toute la rivière), et en destourner le cours, et luy bailler là son adresse3.
Ce grand et admirable œuvre, certes, est plus que romain de jadis; dont paraissent encor les gros anneaux de fer enchâssés dans les tours et murailles, pour y tenir attachées les barques et grands batteaux qui là fussent venus aborder, et là demeurer en seurcté comme dans un port ou une seconde seurcté et station naturelle de mer. Grand chose c'est quand l'art vient à surpasser nature , comme il paroist en ces deux grands chefs-d'œuvre que je viens de dire.
On me pourrait mettre en advant ce grand œuvre de l'Escurial du roy d'Espatgne, qu'on dit que jamais tous les sept miracles de jadis n'ont approché. Je ne sçay, pour ne l'avoir jamais veu, sinon le commancement ; mais, il peut estre bien tel, veu le grand temps et le grand argent que le roy y a consumé ; car il y a vingt ans qu'il est commencé , et tous les ans il y a eu un million d'or employé. Tout cela peut bien monstrer une grandeur et beauté très admirable et incomparable. Mais quoy! des longues années y consummées ont bien faict languir les yeux du roy et du inonde, pour avoir tant tardé à voir cela si 1 Aujourd'hui Cbambord. * 8a direction,
beau ; car enfin tout œuvre tant traisné en fait perdre le goust, et tout bon artisan, anssy lost qu'il commence un chef-d'œuvre, voudrait qu'il fust aussy lost faict . car le plaisir redouble. Ainsy que fil le roy François en ces deux bastimens et tant d'autres en France qu'il a faict bastir , où de toutes parts on n'y voit que sallamandres , devise de ce roy, gravées, que dès lors qu'ils avoient esté projetés, et la truelle, le compas, l'escarre et le marteau j rapportés, bien tost après dans peu d'années l'on y voyoit venir loger la cour.
Tels projects , acheminemens et perfections, ont je ne sçay quoy de celuy de Lucullus , quand en moins d'un rien il creusa ceste montagne et grotte de Naples , dont il fut tant admiré, et encor aujourd'huy nous admirons. L'on tient pourtant à Naples qu'elle fut pluslost faicle par la main du diable que des hommes.
J'amenerois encor tant d'autres beaux édifices de ce grand roy , mais je n'aurois jamais faict. Je les laisse donc là ; car il faut que je die qu'un jour moy entretenant un grand prince de par le monde des grandes vertus de ce roy, et estions à Fontainebleau , et c'eMoit sur le subject de ce brave œdifice, il m'en dit tout plein de bien : mais il le blasma fort de deux choses, qui avoient rapporté plusieurs maux eu la cour et en la France, non-seulement pour son règne , mais pour celuy des autres roys ses successeurs ; l'une , pour avoir introduict en sa cour les grandes assemblées , abords et résidence ordinaire des dames; et l'autre, pour y avoir appellé, installé et arresté si grande affluence de gens d'église.
Pour le regard des dames, certes, il faut advouer qu'advant luy elles n'y frequentoient et n'y abordoient que peu , et en petit nombre. Il est vray que la reyne Anne commença à faire sa cour des dames plus grande que les autres reynes précédentes; et sans elles, le roy son mary ne s'en fust guieres soucié. Mais le roy François venant à son règne , considérant que toute la décoration d'une cour estoitdes dames, l'en voulut peupler plus que de la coustume ancienne. Gomme de vray, une cour sans dames c'est un jardin saus aucunes belles rieurs, et mieux ressemble une cour d'un «attrape ou d'un Turc (où l'on n'y voit ny dames ny demy ) que non pas d'un grand roy chrestien.
Certainement, si le roy y eust introduict et | planté une convocation et habitation de putains, comme fit Heliogabale à Rome près son siège impérial, il seroif ù blasmer; mais ce n'estoient que dames de maison , des damoiselles de réputation, qui paraissoient en sa cour comme déesses au ciel. Que si elles favorisoient quelquesfois (je dis aucunes) leurs amans et serviteurs, quel blasme en pouvoit avoir le roy, puis que , sans user de force et violence , il laissoit à chacune garder sa garnison, dans laquelle, si aucun entrait, il n'en pouvoit mais; voire qu'à une garnison de frontière où l'on veut faire la guerre, il est permis à tout gallant homme d'y entrer s'il peut.
Je voudrais bien scavoir : qu estoit- il plus louable au roy, ou de recevoir une si honneste troupe de dames et damoiselles en sa cour, ou bien d'ensuivre les erres des anciens roys du temps passé, qui admctloient tant de putains ordinairement à leurs suiltcs, desquelles le roy des ribaux , qui despuis a esté converly en prcvost de l'hostel , selon qu'on dit, a voit charge et soing de leur faire départir cariier et logis, et là commander de leur faire justice si on leur faisoit tort?
Il me semble que tel putanisme desbordé et public, et tout plein de vérolle, ne pouvoit eslre si bien qu'un secret , discret et cache1 lieu de nos dames, qui estoient très nettes et saines, au moins aucunes, et qui ne gastoient ny rendoient les gentilshommes impotens comme celles des bordeaux , dont puis après le roy n'en estoit d'eux mieux servy.
Mais ( disoit ce prince ) s'il n'y eust eu que ces dames de cour qui se fussent desbauchées , ce fust esté tout un; mais elles donnoient tel exemple aux autres de la France, que, se façonnans sur leurs habits, leurs grâces, leurs façons , leurs danses, leurs vies, elles se vouloient aussy façonner, aymer et paillarder; voulans elles dire par là : « A la cour on s'habille ainsy , on danse ainsy , on y paillarde ainsy ; nous en pouvons faire ainsy » : comme si, paradvant le règne du roy François, il n'y eust eu des putains par toute la France, aussy bien des grandes, moyennes, petites, que communes, et aussy bien en leurs pays et maisons qu'ailleurs.
Quant à moy, je conclus que, pour n'avoir J veu cette grande cour de roy , mais des autres [
•JDS CAPITAINES FRANÇOIS.
venus après, que rien ne fut jamais mieux introduict que la cour des dames. Bien souvant ay-je veu nos roys aller aux champs, aux villes et ailleurs, y demeurer et s'esbatlre quelques jours , et n'y mener point les dames; mais nous estions si esbahis, si perdus, fasebés, que, pour huict jours que nous faisions de séjour séparés d'elles et de leurs beaux yeux , ils nous paraissent un an , et tousjours à souhaiter : «Quand serons-nous à la cour,» n'appellans la cour bien souvent là où estoit le roy, mais où estoit la reyne et les dames.
Ce n'est pas tout que d'y voir force princes, force grands capitaines, force gentilshommes et gens de conseil , et les ouyr parler de la guerre, de l'Estat, de la chasse, déjouer, de passer le temps; tous ces exercices ennuyrnt en peu de temps : mais jamais on ne s'ennuye de converser avec les honnestes dames. De plus, quand on alloit aux guerres ou à quelque voyage, qu'est-ce qui rejouyssoil plus un gentilhomme, quand il partoit de la cour, que d'emporter une faveur de sa maistresse, et s'hazarder à tous périls à la bien employer pour l'amour d'elle et pour son prince, et puis s'en tourner avec le contentement de recevoir force bons visages de sa dame, et force accollades . après celles de son roy ? Aussy ce grand roy disoit : que les dames rendoienl aussy vaillans les gentilshommes de sa cour, que leurs espéra. Pour fin , une cour sans dames est une cour sans cour.
Pour le regard des prélats et gens d'eglisc qui, comme ce prince disoit, se commeirçans alors à se desbaucher et desregler, donnèrent exemple aux autres de la France d'en faire de mesmes, je u'ay point ouy dire ny leu qu'aupa ravant ils fussent plus gens de bien et mieux vivans; car en leurs eveschés et abbayes ils estoient desbauchés autant que gens d'armes; car, comme j'ay dict cy devant, qu'à la cour s'ils faisoient l'amour, c'estoit discrètement et sans scandale, et s'ils y vouloient apprendre la vertu , ils pou voient la voir et mieux l'apprendre qu'en leurs maisons, vivans en toute oysi- \elé , qui est la mere de tous les vices.
De plus, le roy les honnoroit, estans à la cour, de charges honnorables(je dis ceux qui en estoient capables), les uns employans aux ambassades, les autres aux affaires , les faisans
FRANÇ
conseillers de son conseil privé , selon qu'il en voyoit leur sçavoir et suffisance, qu'il n'eust peu cognoistre s'ils fussent esté retirés en leurs maisons. Ainsy fit le roy Charles, après qu'il eut chassé les Angloisde France, qui augmenta son parlement de Paris de quinze conseillers lais et quinze clercs , cognoissant qu'un homme d'église doibt avoir la conscience meilleure qu'un autre, et plus de scrupule de faire mauvaise justice. Auparavant il n'y avoit que l'cvesque de Paris, et l'archevesque de Reims, aucuns ont dict à cause de l'honneur qu'il a de sacrer les roys, d'autres ont dict qu'il n'en a esté , et l'abbé de Saiuci-Deuis , et l'abbé de Saint t-Ger ma in -des- Prés.
Ainsy le roy François composa son conseil privé de plusieurs gens d'église, désespérant dequoy les gentilshommes de son royaume n'est udiassent et n'apprinssent, au moins les cadets , des lettres , pour les joindre à ses cours de parlement et grand conseil et privé. De plus , combien sa cour estoit-ellc d'autant plus admirable , quand elle estoit composée de louies sortes de grands personnages! J'ay ouy dire a des vieux que, pour un jour, en une procession générale à Paris, on a veu auprès do ce grand roy vingt ou vingt-deux cardinaux marcher, en leur grand pontificat et grandes rubes routes, près de luy :
Les uns François, comme M. le cardinal de Bourbon , le vicui, Le cardinal de Lorraine, le vieux, Le légat du Prat, Le cardinal de Grandmont, Le cardinal de Tournon, le cardinal d'Amboise , Le cardinal Le Veneur, Le cardinal d'Armagnac, Le cardinal de Chastillon, Le cardinal d'Annebaut , Le cardinal de Givry, Le cardinal de Lenoncourt , Le cardinal du Belay :
Les autres Italiens, comme M. le cardinal Trivulce, Ce grand de Ferrare, et de Farnczc :
Les autres Anglois, comme
Le cardinal d'Yorq :
Les autres Escossois et Portugois , et d'autres
OIS I
Ne faisoit-il pas beau voir ceste vénérable trouppe auprès d'un tel roy ? Le pape bien souvent ne s'en est veu lant. Hélas! aujourdTiuy, lors que je parle , il n'y en a qu'un tout seul , qui est l'evesque de Paris. Le loup le pourroit manger , estant ainsy seul ; qui est une chose non veue guieres de nos temps, et qui est une grande honte pour nostre cour, nostre conseil et nostre France.
De plus , ces cardinaux estoient suivis de force evesques, abbés, proihenotaires, et force gentilshommes, qui tous paraient grandement une cour royalle , et qui plus, tenoient grande maison, tables et ordinaires, où allotent et estoient conviés force gentilshommes, capitaines tournans des guerres, qui n'avoient pas un sol , et estoient bien-ayses de trouver là leur disner et souper prest , comme j'ay veu ; et, qui plus est , leur aydoient de montures, et leur Uonnoient des leurs, faisans desmonter leurs pages; comme j'ay ouy parler aux anciens du grand cardinal de Lorraine, qu'au retour d'un voyage de guerre on eust veu tous ces pages aller sur des charriols pour les desmonter cl donner leurs chevaux i des capitaines venus là en poste, qui avoient bien servi le roy. Enfin , tels prélats honnorables accommodoient bien une cour, et y portoient grand argent, et profict partout où alloit la cour , comme j'ay veu de mon temps.
Il eust mieux valu ( ce disoit ce prince) qu'ils fussent esté en leurs diocèses à prescher leur troupeau. Le diable y ail part 1 Despuis qu'on s'est rué tant sur ces prédications et prescheurs, nous n'avons eu qu'heresies et brouilleries en France. Il faut prescher les cannibales et gens qui n'ont eu jamais la cognoissance de nostre fby, ainsy qu'ont faict les apostres sur les infidèles, et les anciens bons peres de la primitive église : mais, à ceux qui sont une fois imbus en nostre fby , et qui sont desjà tous formés, les presches ne leur servent plus, mais les exercices et l'administration de leur foy, de leurs saincts sacremens, et l'admonestement de les continuer et n'y manquer quand il faut , et que l'église le commande, et y avoir l'œil. Ce n'est pas tout à un pasteur de paistre ses moutons et brebis d'herbe et de pascage , mais de les veiller et engarder que le loup ne les sur -
260 HOMMF.S ILLUSTRES KT GRAi
prenne, et surtout qu'ils ne mangent de mes- . chante herbe.
Aussy ce n'est pas tout que de prescher les : diocésains, mais les veiller et garder qu'ils ne soient attrapés aux here.sirs. Et bien heureux I esloient-ils au temps passé de nos percs, qu'on les entretenoit en une simple ignorance, et ne les abusoit-on de tant de presches qu'on voit ; aujourd'hui fourmiller, mais de croire et bien faire selon les commandemens de Dieu et de l'Eglise, que le bon simple curé estoit tenu tous les dimanches leur rafraîchir et renouveller au prosne, et leur annoncer les festes de la sepmaine chaumablcs, et leur administrer les saînets sacremens de l'Eglise.
La pluspart des prédicateurs qui se mettent en chaire le font plus par gloire, faste et vanité, que pour codification. Je ne sçay si j'en parle bien, mais je puis mériter pardon, pour n'eslrc grand théologien , aussy que j'en ay ainsy ouy parler à un grand personnage docteur. Il n'en faut donc plus parler, pour laisser 1 ceste disgression et poursuivre les vertus eucor de nostre grand roy.
Luy venant à la couronne, il donna grande espérance de luy : car il esloil beau prince, jeune, gaillard, affable, de boune grâce et majesté, tant qu'un chacun se mil à Paymer; si bien qu'on dit qu'il fit son entrée à Paris la plus triumphante que jamais roy fit, où il y eut des plus beaux tournois et jousies qu'on eust sceu dire , où le roy Iriumpha et emporta le pris; car il estoit un très bon homme d'armes et fort rude lance. Il s'y assembla un fort grand monde, et mesraesde noblesse, qui jelloient fort l'œil sur luy.
Puis à son sacre il y eut si grande assemblée de monde, qu'à Reims, qui est une grande ville , on ne s'y pouvoil pas tourner ; et conte-on qu'il y avoit plus de douze cens gentilshommes, qu'à grand peine les mareschaux des logis et fourriers sceurent jamais loger. Sa noblesse se mit fort à Paymer et espérer en luy ; car on le voyoit jeune, prest à entreprendre guerre, et libéral pour recompenser les siens; ce que demande fort la noblesse que d'aller à la guerre, et puis en tirer un bon visage cl une bonne récompense de son roy.
Le feu roy I-ouys Xll, son prédécesseur, esloil plus rclenu en caresses et dons; car il
<DS CAPITAINES FRANÇOIS
n'estoil si familier ny si privé avec les siens , comme esloil la couslumc des anciens roys : peu libéral aussy estoil-il , de peur de fouler le peuple, car la guerre et les dons espuisent un trésor, tant grand soit-il ; et voylà dequoy est à admirer ce grand roy , car il fournissoil à tout.
Ayant donc parachevé son sacre avecques grande pompe, il entreprend sa conquestede sa duché de Milan , où il donna cesle mémorable bataille de Marignan contre les Suisses, et la gaigna avecques grande gloire de sa personne ; car, m 'ayant pas encor vingt-deux ans, il y combattit si vaillamment de sa personne et y fit si grandes appertises d'armes, que jamais on ne vit mieux faire à combattant , faisant si bien sa charge de roy, de capitaine et d'homme d'armes, qu'on ne sçauroit dire de laquelle il s'en acquitta mieux. 11 s'y mcsla si bien qu'il y fut en grand danger, car sa grande buffe luy fut percée à jour d'un coup de picque.
Une chose rare et peu advenue advint en ceste bat taille ; car les Suisses, ne se contentans du combat du jour précèdent , que la nuict par trop tosl avoit interrompu, et que François el eux esloient logés et couchés quasi pcsle mesle, de fort grand matin vindrenl à recommencer et à donner mieux jusques à nostre artillerie; mais ils furent si bien receus des nostres, qu'ils furent bravement repoussés et taillés en pièces sur le champ, environ dix à douze mille, et le reste se sauva comme il peut avec leur gênerai le cardinal de Sion : en quoy ils ne firent, ce qu'en dit une vieille chanson des advanturiers de ce temps :
lk> Milan par on homme Tool druict à Marignan Voti» aurez la ballailk.
—Ouy, tin-, en bonne fby, J'ay tcu partir le» Siiynae* Kn vous fort menaçant , Tr.iiMiaut , bran l.i M la pieqw Puur tuer venu ci vos getu.
Le roy coucha cesle nuict sur le tymon d'une charrette , et le lendemain fut aussy frais et disposé à mener les mains comme auparavant, ainsy qu'il le fil paro.strc. Ceste battaille fut des plus signalées du monde, d'autant que, despuis Jules Caîsar, nul n avoit vaincu ceste si belliqueuse nation , que nostre roy ? cesle na-
tion, dis-je, si vaillante et superbe, de ceuxlà qui s'attribuoient le nom et la qualité de dompteurs des princes : litre, certes, par trop fier et arrogant ; mais le roy , pour ce coup, le leur fit très bien effacer, cl ne le portèrent oneques plus. Dont je nV esionnc comment si presumptueusement ils s'esioient attribués ce nom : car ils n'avoient pas fau t de m grandes choses pour le mériter. Bien est-il vray qu'ils avaient donné de grandes venues ;1 ce preux Cliarh s fluc de Bourgongne : mais ce fut plus par I oulrecuydauce dudict duc Charles , que par autre subject . et mesmes que , par trop fôiblc et les mesprisant , les allant rechercher jusque* chez eux , ne les voulut du commencement prendre à merey ny s'accorder avec eux, comme ils l'en requéraient cl en mouraient de peur.
Certainement depuis ce temps ils ont faict de beaux ex ploie (s d'armes et de grandes preuves de vaillance; comme ils tirent à Novarc contre M. de La Trimouille, qui fut un grand exploict et grand heur de guerre , dont ils en vinrent si rogues et insolens, qu'ils mesprisoienl loules nations el pensoient battre tout le monde : el de noslre temps , à la batlaille de Dreux , ils firent très bien , aussy furent-ils bien battus.
Ils ont bien faict de grands fautes aussy ;
estions invincibles; si nous parotssoit. J'en parlera y ailleurs.
Ce grand roy ayant ainsy rangé ses gens et faict condescendre le pape à sa veue et son concordat, ainsy qu'il luy plust, et avoir mis ordre à sa duché de Milan toute paisible à luy, s'en tourna en France avecques beaucoup de gloire el renommée par dessus tous les ro> s et grands princes chrestiens, qu'on ne parloit que de luy : si que j'ay ouy dire à gens qui le sçavoicnl bien , que s'il eusl esté très bien servy par ses gens mesmes et ambassadeurs à réélection de l'empereur, il l'eroporloit pardessus Charles le Quint, tant son mérite êl sa reuommée le rendoienl grand.
De m'arouser à particulariser tous ses hauts faicts , ce serait chose superflue à moy, puis qu'ils sont si bieu escrils par tofft, et si bien gravés.
Eticor que la fortune luy ayt esté quelquesfois bonne, quelquefois adverse, si se moustrail tousjours à rencontre très courageux el magnanime. 11 le monstra bien à la batlaille de Favic , où il combattit tousjours vaillamment jusques à l'extrémité de sa force.
Les Espaignols, qui ont parlé de luy et de cesle batlaille, le louent et l'exaltent pardessus ' le ciel , et en parlent certes encor mieux que nos François qui en ont escrit de ces temps, tcs.noingà U Bicoque, et àCerizolles, les Gru- 1 Et , sans que j'en prononce leurs parolles en riens, et à Favic et tout, ne firent pas mieux, leur langage espaiguol, ils disent ainsy : que ny en d'autres lieux que je dirais bien et les t ce roy, un peu avant que d aller à la charge, spécifierais. j il arraisonna et exorta ses gens le plus briefve-
Enfin, comme la fortune ne rit pas tousjours | ment qu'il peut (aussy est-ce le meilleur) : aux gens de guerre, ils ont faict quelquefois ! «Messieurs, dit-il, entre les mains desquels
bien , quclquesfois mal : les histoires en sont pleines , dont possible en feray-je un discours et pro et contra Qiioyque soit pourtant, ne leur faut desrober qu ils ne soient très braves el va il la ns gens de guerre.
Or ces dompteurs des princes furent domptés par ce roy, el par les armes, et par la composition que fil le roy avec eux , qui luy protestèrent toute amitié, et alliance si bonne qu'ils l'ont tousjours inviolablcment gardée et entretenue, el très bien et fidèlement servy nos roys; de sorte que j'ay veu en nos armées, quand nous avions un gros de Suisses, nous
«j'ay toute mon espérance aujourd'huy, si vous a me tenez pour voslre roy, et si vous m'aymez «et desirez mettre voslre honneur, vos biens, «vos femmes et enfans, frères, sœurs , en bon «eslat, vous monstrerez aujourd'huy, avec les «armes en la main, à vos ennemys combien « vostre valeur est grande. Et d'autant que je «croy que vos grands courages, nobles pour «leurs vertus et anciens lignages, n'ont pas «grande nécessité d'exortation, loutcsfois, avec «si peu de parolles, je vous diray que, si noua «sommes victorieux de nos ennemys, comme « j'espere que le serons par vostre valeur natu- : «relie, uous nous pourrons justement appel 1er i a défenseurs et récupérateurs du droict qui est
a nostre : ai au contraire, nous serons comme | ■ gens vils et de peu , tenus pour clairs ennemys j a de nostre bien et de noslre honneur. Et d'au- «tant que voylà qui nous appelle, je ne vous «en peux dire davantage, sinon, allons.»
Gomme il fit bravement : et disent les Espagnols qu'il ne fit comme M. de Bourbon, lequel, con astucia muy tegura avait baillé sa trouppe à mener à Pomperan , son amy fort privé , et luy en habit d'un cavallicr privé combattit. Mais le roy combattit couvert d'une cotte d'armes de toille d'argent fort remarquable , et aysée i cognoistre, et luy aussy aysé à estre veu et très bien recogneu, tant par là que pour sa belle façon royalle (ainsy que |M)rloit la devise de son anagramme, de façon suis roj-al) dispositions et grands panaches panchaos sur sa sallade et fort bas sur ses espaules.
Ainsy parut nostre grand et brave roy Henry quatriesme , son petit nepveu , avec de grandes et longues plumes blanches bien pendantes, le jour de la battaille de Goutras, disant à ses gens: «Ostezvous devant moy, ne m'offusquez « pas, car je veux paroistre. » Gomme il fil certes en tout, et par valeur et par telles marques.
Ce grand roy François donc, faisant ceste journée l'office d'un bon capitaine et d'un brave guerrier, il donne donc si vaillamment dedans les ennemys, que d'abordade il tue de ses mains royal les Don Hernando Castriola, illustre capitaine descendu des roys de Macédoine : il tue encor de sa main l'alfier du comte de Salmc, qui estoit capitaine d'une compagnie d'Allemans : et tua aussy Don Hugo de Cardona, alfier de la compaignie de gendarmes du marquis de Pescayre. Enfin , là où donna le roy et sa trouppe, furent mis en pièces deux compaignies, et la cavallerie de Bavicres, que Ferdinand , roy des Romains, avoit envoyé à l'empereur son frère. Et ce roy, avecques sa trouppe , esbranla si bien la battaille de don Charles de Lannoy et de Bourbon, que si un chacun eust faict comme luy et M. de La Pallicc, qui fit la première charge, la battaille estoit gaignée pour le roy.
Mais la fortune changea puis après ; si bien que ce grand roy, après avoir bien combattu et recombattu tant qu'il n'en pouvoit plus
Vu une irè» grande précaution
CAPITAINES FRANÇOIS
dexado de la fortuna y del cavallo 1 , et parant les coups d'une infinité qui estoit à l'entour de luy, qui luy donnoient , et luy en donnant aussy, son cheval fort blessé tumba par terre, et luy dessoubs. Les premiers qui le vindrent enfourner estant en cest estât, fut Diego d'Avilla , et Juan d'Urbieta biscayn ; et , ne cognoissant qu'il fust , luy mirent les espées à la gorge, le menaçant de le tuer s'il ne se rendoit.
Là dessus arrive La Moihe de Noyers a, François, qui commandoit à quelque trouppe de M. de Bourbon (nos François disent Pomperanl), qui le recogneu t aussy tost, encor qu'il eust tout le visage couvert de sang , à cause d'une blesseure qu'il y avoit receue, qui luy dit et exorta de se rendre à M. de Bourbon, qui n'estoit pas guierc loing de là ; mais le roy, oyant raisonner le nom d'un traistre (dit l'espaignol) s'indigna, et dit qu'on appellast Charles de lannoy.
Emreiant, La Mothe va courant à trouver M. de Bourbon, et faisant passer parolle de soldats à soldats, par tout le camp, pour appeller Bourbon , arriva Charles de Lannoy, lequel , faisant oster et séparer tant de gens qui esloient à l'entour de luy, qui l'avoient desjà desangagé de dessoubs son cheval , en baillant la main, luy ayda à se lever. Voylà ce qu'en disent les Espaignols.
Grand heur pour Charles de Lannoy d'estre ainsy arrivé si à propos, et grand malheur aussy pour M. de Bourbon de ne s'y estre trouvé, et de n'avoir là faict un si bon service à son roy au lieu de l'autre, pour luy faire oublier ses fautes passées; dont c'est assavoir si le roy eust voulu recevoir de luy telle courtoisie , encor qu'elle luy fust très nécessaire : aucuns disent qu'ouy, aucuns non, pour avoir le cœur trop généreux et magnanime , que de se rendre obligé à son vassal rebelle et traistre; et qu'il se fust rendu plus tost au moindre capitaine de l'armée, ou à ces i deux qui premiers l'attaquèrent : toulcsfois il ! fust esté à craindre que M. de Bourbon, jouant 1 à la desesperade, ne luy eust faict ou faict faire un mauvais party, comme cela arrive
1 Cet4-à-dire , abandonné de la fortune el de md cheval.
* La Moite des Noyer», gentilhomme bourbonnot».
souvent en telles occurances. Désespérant de gent. Leroy luy fit un très bon visage, avec de
son salut , puis que son roy, en son adversité, l'honneur aussy; et après avoir un peu parlé à
ne le vouloit recevoir en grâce, qu'eust-il luy , le marquis ayant faict retirer et tenir au
doneques faict quand il eust esté en prospérité loing une presse de gens qui estoient autour
hors de là? de luy ( ce dit l'espaignol ), il le pria sur tout
Aiusy qu'il arriva à Gaulier de Brienne au qu'il ne le menast dans Pavie, pour ne servir
royaume de Naples, lequel, ayant esté pris de spectacle ny de risée à ceux de la, aux-
prisonnier, et fort blessé en une battaille qu'il quels, maintenant perdus en orgueil , il avoit
donna, ainsy qu'un capitaine allemand, nommé j donné paradvent de la peur, du mal et de la
Dupol , qui le tenoit son prisonnier, luy offrit fatigue.
toutes les honnestetés et courtoisies du monde, Le marquis le voulut et le mena en son camp , jusques à luy vouloir rendre le royaume de où il commanda qu'il fust pensé de ses playes Sicillc, au lieu de les recognoislre, il luy dit j fort curieusement, qu'il avoit reccues, Tune au mille injures , tout prisonnier qu'il estoit : dont visage vers le sourcil , l'autre dans le bras , et l'autre fort fasché luy dit de collcre, luy prcsrn- la troisiesme en la main droicte. Nos François tant un petit cousleau qu'il avoit entreses mains, qui en ont escrit ne disent point toutes ces parcontre ses yeux , qu'il s'en repentirait , dont ticularités , tant ils sont fats. 11 se trouva aussy
l'autre de despit se desthira ses playes et se fit mourir. Aucuns présument que ledict Allemand ayda beaucoup ;ï sa mort : ne faut doubler.
avoir reccu quelques barqncbusades dans sa cuyrasse; mais il avoit pendue au col une croix d'or en forme d'un très riche joyau ; au dedans
Par ainsy, la fortune fut bonne pour le roy y avoit enchâssé du boys de la vraye croix, François de la rencontre de Charles de Lannoy; qui en retint les coups, qui furent
car, encor que le roy se fust rendu à ces ment par ceux qui y estoient presens ; ce qui deux capitaines premiers, ils n'eussent rien fut trouvé par un très grand miracle entre les peu contre M. de Bourbon s'il fust esté la , qui gens de bien et de devolion. avoit si grand charge et autliorilé , et que de II voulut , après estre pansé, faire son oraison gênerai à gênerai il y a à voir, et qu'aussy , en dans la Grand Chartreuse , on estant dans l'elelles occurances , les moindres soldats tuent glisc, il y vit un petit escriteau d'un vers de leurs prisonniers, et de leurs compaignons avec, psalmc de David, qui dit :«C'est bien raison, par beau despit, conlcndans de leurs rançons; o Seigneur, que tu m'ayes abaissé , afin que je ainsy qu'il arriva à feu M. de Rouan pris A « puisse désormais mieux recognoistre et crawla deffaicle de M. d'Aumalle par le marquis «dre (a justice. » Cela luy toucha fort au cœur. d'Albert , et à tant d'autres que je dirois bien. Après il s'en alla souper , et M. le marquis avec Le premier qui commença à desarmer le roy, luy , cl M. de Bourbon luy donna la serviette, fut Diego d'Avilla . qui luy osia ses ganlelleis: Les François disent qu'il ne la voulut prendre et les autres qui estoient près de luy luy arra- de sa main, et qu'il luy tourna le cul, et en encrent sa cotte d'armes ( il n'y a insolence que prit une autre qui estoit sur la table. M. de le soldat mal créé et en tels endroiels ne face ) , Bourbon , s'en sentant par trop picqué, eust peu la deschirerent et mirent en cent pièces, à qui dire en soy qu'il l'en ferait repentir, et fuy reen aurait une pièce ou un morceau. Les uns luy procher.
osterent la ceinture , les autres les espérons : Ce que fit une belle et honnestc dame de par
bref, un chascun lascha à avoir quelque peu de le monde, que je sçay , laquelle estoit la mais-
sa despouillc, quoy qu'il fust; les uns pour en tresse d'un grand prince de France, et très
faire monstre et parade, en signe de gloire et fort favorisée et aymée de luy. Un jour, la
de triumphe ; et les autres pour en demander femme de ce prince vint à la cour, qui avoit
recompense et loyer. entendu nouvelles de ses amours, et qui en
Le marquis del Gouasl arriva ainsy qu'on estoit très mal contente «fort jalouse; et, ainsy
conduisoit le roy, qui le salua avec un très qu'elle vint â saluer toutes les dames et filles de
grand honneur , car il sçavoit bien son entre- la cour , cesle cy aussy se présenta , comme les
« René de Roban. autres, à recevoir sa salutation et le baiser ;
mais ceste princesse se tourna aussy lost par ^ reuse , après ce malheur ( malheur se peut derrière de l'autre costé, ne daignant la re- : dire), pour avoir esté estimé le plus vaillant
garder ny foire cas , et va saluer d'autres. Ceste dame , s'en sentant picquée, se mit à dire assez bas, et non tant que la princesse ne l'cnlcndist , et d'autres: a Vous me tournez le cul! et, par «sainct Jean! ce baiser refusé si vous en cous- «tera-il bien d'autres que vostre mary ne vous « donnera pas pour l'amour de moy. »
Tels desdains et affronts picqueni, comme je croy que tel faict du roy à M. de Itotirbon luy eust touché au vif; et s'en fust ressent y, n'en faut doubler; car il avoit le cœur très généreux
homme de son royaume , et avoir le mieux combattu, et avoir esté pris les armes en la main, et vaincu, non par faute de sa valeur, mais par faute de son cheval. Que s'il eust rencontré son second cheval de bat taille, il eust eucor espandu autant de sang ennemy comme il avoit faict.
On dit , et mesmes les Espaignols l'ont escrit , que, lors que ce grand roy eut repoussé M. de Bourbon et l'armée cspaignolle de Marseille cl Provence , cl qu'il le voulut suivre de
et vindicatif. Mais les Espaignols ne disent pas ! la les monts , madame la régente sa mere luy encela ; car ils disent que le roy prist la serviette voya trois courriers l'un après l'autre, le priant très bien et beau de luy, cl qu'il ne luy mons- ; de ne passer plus outre; mais il s'en excusa Ira jamais aucun semblant mauvais de hayne tousjours. Et par le troisiesme elle luy manda ny de passion contre luy. Aussy M. de Bour- j au moins qu'il atlendist, qu'elle vouloil avant bon s'y monslra très sage et nullement perdu J parler à luy ei luy dire adieu, et ce pour luy roni en sa victoire ny gloire ; car il se mit à genoux j pre son dessein ; et qu'elle , qui estoit à Lion , pour baiser les mains du roy, monstrant par là s'acheminoit vers luy à grandes journées tant qu'il avoil honte de sa rébellion, tant espandue qu'elle pouvoit. Mais il luy manda par le derpar toute la chrestienlé. Disent ainsy les Espai- j nier courier comment il estoit si advancé que
gnols.
Estant à table , tous ses propos avec le marquis furent de la baltaille : et disoit que, si elle estoit a recommencer et donner, qu'il la donnerait encor, et ne doublerait en nulle ma-
meshuy il ne s'en pou voit desdire, encor qu'il ne le fust guicres. Considérez où son destin l'attirait.
Toutcsfois son commencement de voyage fut très beau et heureux, mais la fin très malheu-
nière de la donner, pour avoir grand subject et i reuse. Aussy madame la régente , ayant sceu sa
avoir le bon party de son costé: et que , si tous prise , le sceut bien dire : «Ilclas! il ne m'a pas
eussent faict comme luy et ceux de sa bande, il « voulu croire ; ha ! que je luy avots tant dict
l'eust certainement gaignée: mais il se plai- I (ce disoit -clic' !» S'il eust voulu croire aussy
gnoit fort des Suisses, lesquels ce jour là 1 M de La Trimouille, il s'en fust mieux trouvé,
a voient grandement failly, et faict une honte qui luy conseilla de ne s'amuser à nul siège,
nés villaine à leur réputation et à celle qu'il i ains, usant de ses propres mots: de poursuivre
avoit eu d'eux. Il se plaignit fort aussy des lia- l'ennemy à lance baissée cl A pointte d'espéc
liens , lesquels en leurs monstres et revues représentaient force soldats passe volans; et, quand ce vint au bon du faict , il en trouva un nombre si petit , qu'ils ne paroissoient rien. Il se plaignit aussy fort qu'il ne peut jamais rassembler ses gens quand ils furent mis en roulte. Force autres propos si beaux et si graves de ceste battaille prononçoit-il de si bonne grâce et belle éloquence (car il disoit des mieux ) que tous qui estaient là présens , le jugèrent non seulement très digne roy, mais un très grand capitaine, ce disoient les Espaignols.
Enfin, si cesle battaille luy fut malheureuse
dans les rangs , tousjours jusqu'au bout du monde, parce que la principalle force des François est au commancement toute en esmolion et fureur : que si on la laisse attiédir et reposer, elle ne vaut rien plus.
Si faut-il que je face ceste petite digression, puisqu'elle vient à propos : comme au coucher du roy, ce soir de la battaille, il arriva une très belle fortune à un gentilhomme de son royaume fort inopinément , qu'estait le sieur de Monlpezal de Qucrcy , dont il y en a encor aujourd'buy de la race, et noble.
Faut entendre donc qu'il fut pris eu ceste
pour sa prise, elle luy fut bien autant heu- battaille par un soldat cspaignol > qui se trouva,
FRANÇ
de bon heur pour ce gentilhomme , de la garde ce soir du roy ; et ce soldat le tcnoit tousjours près de luy en la chambre, de peur qu'il ne luy eschappast. Ainsy que le roy fie déshabillent . pour se coucher, n'ayant pas un de ses valleis ' de chambre ny de garderobbe, ny gentilshommes, car ils csloient tous effrayés delà battaille et escartés comme perdriaux , ce sieur de Montpezat s'ingera, avec une certaine petite craime et honte , de luy ayder à se deshabiller, et à le servir. Le roy rogneut bien qu'il esloit françois et prisonnier, luy demanda: «Qui «estes- vous, mon gentilhomme? — Je suis, «sire, rcspondil l'autre, de vostre royaume, a gentilhomme de Quercy, homme d'armes de • la compaignie de M. le mareschal de Foix ; et «m'appelle-on Montpezat; et suis prisonnier «d'un tel soldat espagnol de vostre fjarde.»
Alors le roy appella le soldat et luy demanda combien son prisonnier luy avoit promis de rançon ; lequel la luy dit , qui ne pouvoit pas monter pensez à guieres, ainsy que de ces temps là les rançons des hommes d'armes ne montoient à guieres et qui csloient parmy les François et Espaignols taxées selon leur mot et condition : cela s'en alloit sans dire. Le roy dit alors au soldat : «Mettez-le en liberté, je « vous responds de sa rançon , et oulire je vous «donne cent esrus d'avantage ; vous aurez le «tout bien tost.»
Qui fut ayse? ce fut le soldat , d'avoir rencontré un si bon pleige , et payeur pour son homme. Et , par ainsy , ledict sieur de Montpezat , en liberté , se mit à servir le roy tris bien , cl coucha tousjours en sa chambre. Le roy dès lors le prit en amitié et se confia tant eu luy qu'il l'envoya vers madame la régente pour luy apporter des parolles secretles et de conséquence; et fit plusieurs voyages en poste vers elle et l'empereur , où il s'en acquicta si bien ( car il avoit force esprit ), que peu à peu il parvint au grade de mareschal de France.
Le roy, au retour de sa prison , passant par le Poiclou, luy fil cspou&er la demoiselle du Fou, cousine germaine de mon pere, riche héritière pour le temps ; car elle avoit dix mille livres de rente , et en belles maisons. 11 eut une
OIS I
compaignie de gens d'armes, se trouva au siège de Foussau1 , se trouva au siège de Naples avec sa compaignie, dont il retourna sauve, et quelquesuns de ses gens-d'armes , dont j'en ay veu de mon temps , mes voisins , qui m'en contoient fort; et puis peu à peu il fut mareschal de France.
M. le connestable estant venu en desfaveur, il eut son gouvernement de Languedoc en son absence; qui fut un grand crevecœur à M. le connestable, comme j'ay sceu , pour l'avoir veu si petit; et grand contentement en luy , quand il vit son entreprise de Parpignan s'estresi mal réussie, dont il avoit esté le principal autheur; et l'avoit faicte si facile et aysée , contre l'opinion du roy, qu'il luy en voulut par après tousjours mal , pour luy avoir faicl boire telle honte. M. le Dauphin luy en voulut encor pis; dont despuis il ne proffila dans son amc, et mourut de maladie.
Qui poisera ce discours dira bien que c'est un beau revers de fortune, de simple gendarme estre venu mareschal de France, et mrsmes de ce temps là ; car les places n'esloient breneuses ny merdeuscs, comme force que l'on a veues
Je tiens ce conte dudict sieur de Montpezat, d'une dame grande de la cour , qui y a demeuré toute sa vie. Mais je luy dis la-dessus que M. du Bellay, en ses Mémoires, dit que ledict sieur de Montpezat fut donné ennslage avec d'autres pour Angleterre, lors de la paix d'Ardres 3 , et qu'il estoit lors a ce conte de là en estre. Elle me respondit que ledict du Bellay rcsvoit , et qu'alors ledict Montpezat n avoit point apparence qu'il fusl osta&c, car il rstoit pauvre advanl qu'il fust en faveur, et que les ostages lors, ny despuis, guieres ne se donnoienl que très riches; et que, ou le texte dudict Bellay esloit faux , ou emprumpté faussement par une coppie: et que ce pouvoit estre le seigneur de Montpezat d'Agenès, de grande et riche maisou, comme ses prédécesseurs l'estoient de long- temps. Aussy le roy disoit qu'il ne falioit jamais ce Montpezat nommer que simplement, a cause de sa grand maison, et l'autre le nommer Montpezat de Quercy. Je
» Eu juiu 1520.
m'en rapporte à la vérité , en estant le moindre de mes soucis.
J'ay ouy dire à feu madame la scncschalle de Poictou, ma grand merc, que,quand le roy François tourna de sa prison d'Espaignc , et passant par sa Guyenne , il vint voir M. le scneschal de Poictou mon grand perc, dict messire André de Vivonne , en sa maison d'Anville, qui est l'une des belles maisons de Guyenne; il y séjourna trois jours; et luy fit cet honneur de l'entretenir de plusieurs discours des choses qui s'esi oient passées tant en sa prison qu'es guerres de Milan , au siège et à la baltaille de Pavye; et luy en raconta Force belles particularités, jusques à luy dire quel cheval de baltaille il avoit ce jour là, et quel hamois ( ainsy parloit-on lors) en luy spécifiant toutes les pièces dout il estoit armé et qu'on les portoit alors.
M. le scneschal, qui avoit eu l'honneur de parler â luy d'autres fois fort privement, ainsy qu'il avoit parlé à luy d'autres fois , comme à Charles VIII et Louys XII , qui l'a voient fort aymé , et aussy qu'il avoit l'aage de soixantequinze ans, que le roy respectoit, lui dit franchement cl respondit sur les pièces del'harnois : «Sire, vous estiez très bien armé , selon «que vous dictes; mais vous aviez à dire « la meilleure pièce de vostre hamois. — Et « laquelle ? respondit le roy. — Le cœur de vos- «ire noblesse, replicqua M. le scneschal, que «par cy devant n'avez recogneue et iraiclée «comme vous deviez; car, vous n'avez recog- I «neu, iraiclé ei contenté que quatre ou cinq ' «favoris, comme l'admirai Bonnivct, Monlo chenu , Monimoranry et Brion. et autres, qui « seuls se sont ressentis de vos faveurs , bienso raids, honneurs et dignités , et les autres rien. «Car et à quel propos Brion a il tant de bien « de vous , que de sa seule fauconnerie il a « soixante chevaux en son escurie , luy qui n'est l « que gentilhomme comme un autre, et encor « cadet de sa maison , que j'ay veu qu'il n'avoit * pour tout son train que six ou sept chevaux ? a Si vous eussiez espendu esgallement de vos «faveurs et moyens aux autres gentilshommes «de voslrc royaume, ils vous fusseot esté plus «aFfeclionnés qu'ils n'ont esté, et eussent crevé «auprès de vous, et possible ne fussiez- vous «esté pris. Et possible aussy que, pour rç sub-
*t>S CAPITAINES FRANÇOIS.
«ject, Dieu a ainsy disposé de vous ce coup «pour y adviser mieux à ('advenir et vous en «corriger.»
Le roy prit ces parolles de M. le seneschal en bonne part: ce qu'il n'eust faict d'un autre; car, à ce que j'ay ouy dire, il n'y avoit rien qui luy faschast plus que quand on luy ramentevoit les fautes qu'il fit en ce voyage de Milan, el à cesle baltaille de Pavye. Et mesmes quand on luy disoil par après : «Sire, je vous Pavois « bien dict , ou , si vous eussiez faict cecy cl «cela , » ces parolles luy csloient fort odieuses; et en rabrouoit fort ceux qui les luy disoient.
Il prit pourtant pour le coup celles de M. le seneschal fort bonnes pour l'amour de son aage, comme j'ay dict; que aussy de longtemps il avoit accoustumé de parler à luy, et estant duc d'Angoulesme el roy fort privement.
Il dit de plus à mondict sieur le seneschal qu'il songeroit en ce qu'il lui avoit dict, et se corrigerait ; mais il n'en fit rien , et donna à ses mignons plus que jamais, ainsy que sont subjects les roys malaisément de s'en deffaire, sinon quand ils les ont bien engraissés; dont aucuns les font mourir comme pourceaux après qu'ils sont bien gras, autres les dépouillent et les mettent à blanc , dont nos histoires de France en sont toutes pleines.
Le roy n'en fil de mesmes à l'endroit de M. le connestable, ny l'admirai de Bryon, tant il fut bon et généreux. En leur place, il en mit l'admirai d'Annebaut cl le cardinal de Tournon , affamés, descharnés el maigres. Le pis est de ces roys, après qu'ils ont chassé ces mignons gros et gras, ils en reprennent d'autres affamés , nuds et morfondus , lesquels de nouveau il faut engraisser , vestir et emphtmer; en quoy les roys et leur peuple ny gaignent guieres ; car il faut donner nouveaux allimcns, substances et habillemens, où l'on n'a jamais faict.
Et sur ce, j'ay ouy dire a aucuns grand** discoureurs, qu'il vaudrait bien mieux garder tousjours les gras , et ne les changer point en maigres , si ce n'estoit que ces anciens mignons, tant plus ils en ont tant plus ils en veulent avoir, et ne sont jamais rassasiés. Mais pourtant, le meilleur est de les assommer quand ils sont bien gras comme pourceaux : ou bien, si on les chasse, il les faut chasser à bon escient, et les desgraisser et despouiller tout â
coup , pour vestir et engraisser les nouveaux j Que s'il eust voulu croire Charles de Lannoy, de leur graisse ei habits. Mais j'ay veu de mon le comlc de Nassau et le marquis de Pescayre ,
temps au roy Henry 111 faire le contraire, et à nouveaux mignons redonner nouveaux entretiens , et tout aux despens du roy et de la graisse du peuple : enfin , tout n'en vaut rien.
Or, les Espaignols ont fort excusé l'empereur Charles de ce qu'il dict à Rome du roy , et blasmé le roy aussy d'avoir cslé trop peu ferme en sa foy en plusieurs choses , et surtout à rompre le traicté de Madrid. Mais si l'on considère les subjects qu'il a eu à la violer, on ne le blaspoint tant.
il cust acquis plus grand gloire et litre de trfcsbon empereur, qui luy ronseilloirnl de traielrr doucement le roy, et s'accorder à l'amiable avec luy, sans l'tscorcher, ny en tirer lant de luy , comme luy conseilla son grand chancelier Mcrcurino ', duquel , disoit-il , puis qu'il estoii justement prisonnier de guerre, en falloit avoir tout ce qu'on pourro'u, et ne luy faire pas courtoisie d'une maille. Les conseils des gens de guerre vallenl bien autant, et apportent autant d'honneur pour esirc tous chevaleresques, que ceux des robes longues. Pour fin , ces deux N'en eut-il pas quand il fit trancher la teste grands princes, comme deux soleils, n'ont jaà son escuyer Maraville1, qu'il en demanda mais sceu bien durer ensemble : car les voylà justice? Quand on luy fit tuer Osar Fregousc et ores en guerre, ores en paix, ores à recommen- Rincon, ses ambassadeurs? Il y a lant d'autres cer, ores en tresfve.
subjects qui le justiffient en cela, qui sont très J'ay ou y dire à une dame de par le monde , raisonnables : encor se faschoit-il de venir là, que quand l'empereur passa par France, un jour et en despit de luy commençoit-il la guerre, qu'il estoil devisant parmy les dames, cl qu'elles Pour le traicté de Madrid , il le rompit par luy disoient privemcnl qu'il avoil tant battaillé, l'advis de ses estais assemblés, qui s'y oppose- combattu et travaillé, et que désormais c'estoit rent du tout ; car, le droict ny la raison ne le assez, et qu encor qu'il fust d'acier il n'y sçauvouloient aucunement. roit fournir, cl que désormais il falloit se rc-
II fut fort blasmé et accusé, dequoy Tempe- poser et ne faire plus la guerre; je vous diray, reur n'y pensant point et estant en un si beau dit-il : «j'ayme tant le roy mon frerc , et me point et chemin pour faire la guerre aux infi- «sens si fort obligé à luy du bon recueil qu'il délies de la foy , d'aller envahir et surprendre «me faict , du bon visage qu'il me porte et du les pays du duc de Savoye. Certainement cela «bon traict qu'il m'a faict de n'avoir entendu à esloit dur, que rompre un si saiuct œuvre. Si aces marauts de Gaud , que jamais plus je ne peut-il avoir pourtant des excuses qu'on verra « retourneray à luy faire la guerre; et désormais
assez par escrit sans que je les raconte.
«il faut que nous demeurions perpétuellement
Mais, pour bien ennoblir la foy de nostre « bous amy s et frères. Pour le moins ne liendra-
roy, quelle illustration demande-on plus grande a il point à moy. El faut que nous nous joignons
que celle qu'il garda à l'empereur, qu'il receut « pour faire la guerre au Turc ; mais, de m'abs-
quand il passa par France, et qu'il recueillit j «tenir de guerre d'ailleurs, je ne puis. Il faut
si honnorablement , si privement et avecques a que je chastie messieurs ces Gantois. Et puis
si bonne foy? L'autre ne la luy garda pas si I «il faut que j'exécute un dessein que j'ay sur
bonne quand il luy eut tourné le visage, et ne luy tint rien de ce qu'il luy avoit promis , et
o Alger; il faut que je l'ayc, et que j en exter- « mine ces marauts de corsaires qui sont dedans, que ceux de Gand se vouloient mettre «J'ay aussy un autre dessein que je ne dis pas. » entre ses mains, et aussy que l'empereur, le II vouloit parler contre les proieslaus d'Allctenant en sa puissance son prisonnier, l'avoit maigne.
si mal traicté et si rigoureusement, non pas De ces trois desseins il en exécuta deux; mais seulement ne le vouloir voir, jusques à ce qu'il celuy d'Alger luy fut impossible , pour l'avoir le faillit perdre de maladie , et qu'il s'en alloit entrepris en mauvais temps, et avoir trouvé là perdre toute sa pratique de luy. tous les elemens bandes contre luy, comme j'ay
• Mériter. Voy«-e„ «e récit fort dmHKUncié da» <*ict V'd<*™ i doMl CC fut ^ dommage : le* Mémoires de du Bellay, eollccUou du Panthéon. 1 Mercurio Gattiiara.
et Dieu et la fortune ne luy debvoient point desnier une telle victoire , puisqu'elle csloit si saincte et si profitable à la ehrestienté.
De plus , cesie darac de la cour me dit et me parla d'une nattreté que fil l'empereur estant dans Paris ; car il escrit à plusieurs ambassadeurs qui estoient en Constantinople, près la Porte du grand seigneur, comme à ceux de Venise, de Florance, dcGcnncs et autres potentats d'Italie , et encor à d'autres grands banquiers qui y estoient. Ces lettres estoient dallées de Paris et leur mandoient , comme il estoit le mieux du inonde avec le roy son frere et le mieux d'accord, et qu'il estoit dans Paris, faisant la meilleure chère du monde avec luy, et qu'il ne falloit jamais plus parler de guerre entre eux deux, mais de la faire aux autres et surtout aux infidelles , selon leurs conventions entre eux fa ici es.
Tout cela vint â la notice du grand seigneur, qui estoit un grand personnage certes (car l'empereur l'a voit faict exprès), qui soudain envoya quérir l'ambassadeur du roy qui estoit Rincon. « Venez ça , dit-il : vous me venez ici tenir et «abreuver des plus belles parollcs du monde « de vostre maistre et de son amitié, et c'est tout «au contraire. Tenez , lisez cela : si ce n'esloil « pour peu , je vous ferais trencher la teste. »
Ce fut à l'ambassadeur alors à rabiller le faict au mieux qu'il peut , et luy confirmer certainement (car il ne le pou voit nier, puis qu'il estoit vray, et qu'il le sçavoit ) qu'il avoit passé à Paris, estant son chemin pour aller en Flandres contre sessubiects rebelles; qu'ayant demandé passage au roy pour cela , il ne luy pou voit bonnement refuser, puis qu'ils estoient eu paix ; et que c'est chose que les grands se doibvent entre eux de s'entre ayder contre leurs rebelles et traistres; mais de le secourir jamais , et se bander contre luy, il ne falloit point qu'il en eutrasl en soupçon aucun , car il détroit trop son amitié. Par ainsy, le grand seigneur s'appaisa un peu , et le roy ayant sceu le tout , le rahilla encor mieux. Quelle estrctie 1 espaignolle !
Il faut faire désormais une fin au discours de ce grand roy ; car tant plus j'enl rerois dans le labirinlede ses vertus, tant plus je m'y per-
1 Adresse à sortir d'un mauvais pas.
\NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
drois, et que d'autres plus grands que moy les out assez repassées , et ses guerres et tout , qui ont esté très belles et très bien fakirs par luy: car quelque grand empereur, cl grand en tout, qu'il eust contre luy, si neluya-il point faict tant de mal qu'on diroit bien; et contre luy nostre grand roy s'est monstré bon, généreux, vaillant et grand capitaine. Aussy l'empereur le seeulil bien dire ù M. l'admirai , dont j'ay parlé au commencement de ce livre , que ç'avoit esiê un 1res grand roy et très grand capitaine , et que s'il eust eu affaire a d'autres qu'à luy qui ne l'eus! point ressemblé, il o'eust quictésa part du royaume de France pour la moitié.
J'ay ouy dire à une dame de ce temps aussy, que, de toutes les guerres que ce roy avoit receu de luy, il ne se fasrha pas lamais tant, comme quand il secut la prise de Sainct-Dizier, et que l'empereur venoit la teste baissée avec une si grand armée assiéger Paris , qu'il le voyoit desja esbranlé. Il estoit lors un peu malade, et gardnit la chambre; et la feue revue de Navarre sa sœur estoit avec luy, cl force autres dames. Et s'escriant un peu, il dit : «O! mon «Dieu , que tu me vends cher un royaume que «je pensois que lu m'eusses donné très libcra- « lement ! Ta volonté pourtant soit faicte. »
Puis à ladietc revnc : «Ma mignonne (dit-il, « car ainsy l'appelloit-il), allez vous en à l'église, «à corn plies, cl là pour moy fa ici es prières «à Dieu, rpierpuis que son vouloir est (cl «d'aymer et de favoriser l'empereur plus que « moy, qu'il le face du moins sans que je le vove «campé devant ma principalle ville de mon « royaume; et qu'il ne soit dict un jour que mon « vassal rebelle me soit venu voir jusques là , « comme son ayeul le duc de Bourgongnc fit au «roy I.ouys XI , qui luy donna la batlaille si «près. Mais pourtant je suis résolu d'aller au «devant et le prévenir, et luy donner la bat- « taille, où je prie Dieu qu il me face plustost « mourir que d'endurer une seconde prison. »
Au bout de deux jours il vint assurer son peuple qui s'effrayoit par trop , et ce fut lots qu'il luy dit : «Je vous engarderay bien de mal, «niais de peur je ne sçaurois; car il n'y a que «Dieu qui tient le cœur des hommes en sa main. »
Il fit M. le Dauphin son lieutenant gênerai, et le pour \ eut d'une si belle armée et de si boas capitaines, et donna si bon ordre à tout,
que l'empereur, songeant en soy, arresia court sans plus ouire, et par bonne ruse suscite un moyne , qu'on appella depuis le moyue de la paix, qui Ht la bonne paix '.
J'ay ou y dire que l'empereur (tant il estoit haut songeant et ambitieux) ne couehoit rien moins que de la prise et du sac de Paris. Mais il se ravisa , incontinent qu'il vit la belle asseuranre du roy, de M. le Dauphin et de son armée, qui estoit belle, bien fraisehe et bien disposte pour combattre. Car il a voit faict venir ses vieilles bandes de Piedmont , fraischement victorieuses de la battailie de Cerizolles, qui ne , demandoient que se rebatlre pour la seconde : fois avec ces Espagnols qui bravoient eucor ; i et monloient ces bandes jusques à six mille hommes de pied , qui valloienl bien dix mille d'autres; car, quand on a une ibis battu, l'on espère de rebatlre eucor bien a l'aysc : et cela est venu souvent aux guerres, au moins quand ; l'on y retourne incontinent de frais , et sur la j chaude , après le premier coup.
Aussy nos gens le sçavoient bien reprocher aux Espaignols. En leurs escarmouches, la rivière entre deux, ils crioient : «A Cerizolles, «a Cerizolles.» l.es Espaignols reproehoient «A tPavye, à Pavye ;» mais cela esloil vieux. Ils leur reproehoient aussy. «A Parpignan, à Par- | a pignan ; » et les nostres : a A Landrecy, à l.an- { «drecy;» comme eux mesmes confrssoient , I mets vettaco que las trinc/was de Laiidircy*. \ Force autres petits quolibets et rrproches s'en- | Iredisoicnt-ils, ainsy qu'est la cousturae des soldats , qu'on ne les en sçauroit empescher; et ainsy que les Espaignols reproehoient jadis aux nostres, au royaume de Naplcs, après la roulte du Garillan qu'ils disoient aux nostres : A Gavillano no nos verremos , sefiores Franceses*.
J'ay ouy dire que l'empereur, pour couvrir son jeu de cestc paix, pourtant qu'elle n'y fust beaucoup advantageuse , disoil qu'elle ne pro-
' Ce moioe éioil un jacobin de la famille de» Gusmans , à qui Charles de ÏNulljr, plénipotentiaire de France, donna un soufflet , pirce qu'il crut que ce moine manquait de respect à François 1, ri m* |>nv.i lui-même, par ortie action trop violente, de la dignité de chancelier qui lui éloil destinée. M dr Thou, ad wtn.
• t/est-à-dire plus misérable qu»; les tranchées de LandrecM-s.
* Nous nous verrous au Garillan, messieurs les François.
venoit de luy, mais miraculeusement, comme quasi du ciel et de Dieu , et comme si ce moyne en fust descendu pour la faire, par le commandement et volonté de Dieu ; et pour ce , qu'il ne vouloitallrr a rencontre, ains accepter benignementcequeDieu luy présentoir, craignant autrement son indignation. Quelle ruse et astuce espaignole! Aussy qu'il n'a voit piint d'envie de s'approcher de Paris ny le saccager, de peur, par le sac si grand et si opulent, enrichir et engorger si fort ses soldats, qu'après, devenus riches, ils ne voulussent plus tenir le rang de soldats , mais de princes, ei tous se fussent retirés chez eux tenir cest estât, et luy demeurer seul.
Quelle rodomontade espaignolle! surquoy il y a belle matière de discoure : sçavoir, s'il est bon que le soldat s'enrichisse tant et s'engorge de biens, tant par sac de grande ville que d'autres lieux.
Quand M. de Nemours reprit la ville de Bresse, ses gens s'y firent si fort riches et pleins (car ils y mesuroient le velours à la picque et y prenoient les escus à grandes poignées), que la pluspart se desbanderent de l'armée, et se desrobcrcnt au mieux qu'ils peureut , porter et serrer le tout en leurs maisons; que puis après ils faillirent bien à la battailie de Ravenne, et l'armée en resta fort manque et fbible. Tant d'autres exemples allégueraiton , mais ce seroit trop long.
Ceste paix donc faietc, l'empereur se retira d'où il estoit venu : et le roy, non encor las de la guerre, encor qu'il s'advançast sur l'aage et sur les indispositions que tant de guerres luy avoient rapporté , il s'en alla à Bouloigne faire la guerre au roy d'Angleterre, qui avoil refusé de se comprendre en la paix , où l'empereur ne l'avoit oublié, ainsy que fit ce brave et ce oom-par duc Charles de Bourgongne , qui refusa celle que le roy d'Angleterre avnit faietc avec le roy Louys XI, jusques à luy mander des injures comme â un roy de peu.
Force beaux raids d'armes se firent en ceste guerre de Bouloigne , qu'on trouve pat eacrit.
Quelque temps après, le roy d'Angleterre mourut. Sa mort, sceue de noslre roy, luy
1 Ravenne. Les Parisiens en particulier substituaient souvent la a IV. Ravanne ; ils portèrent ; Us allarent ; pour Ramvi*; ils portèrent; ils allèrent.
touscba au cœur : d'autant, dit-il , qu'ils es- belle duché, qu'en peu de temps il conquesta. toient contemporains, et que désormais il.es-
loii temps qu'il s'apprestast pour desloger, car Vérone, Sienne,
l'autre estoit allé faire des logis devant : comme , Viccncc, G rosse to,
il ne faillit a sa dcvïnation, car après l'an mille Padoue, Chiusi ,
cinq cens quarante sept, il mourut à Ram- Vcrsel, Peruge,
houillel , el Traves y perdit son bonnet. Cestoit Albc, Asccsi,
un colibet qui lors trotta. Ast, Nocera,
Traves estoit une fille de la reync, l'une des Alexandrie, Reloua,
belles, gentilles et gallantes de la cour en Tortonc, Fcltro,
tout , despuis mariée avec M de Grandmonl, et Plaisance , Rcrgamo,
sœur à feu M. le Vidarae, s'appellant Hclaine Parme, Bresce,
de Ciermont. Ce jour là, allant au chastcau, Rctfgio, I-odi,
elle estoit veslue à l'espaignolle et accommodée Boulloigne , Crémona ,
d'un bonnet qui, ains> qu'elle passoit sur le Pise, Crème, pont, le vent le luy emporta de la teste dans
le fossé , où il se perdit , dont jamais plus n'en j De sorte que, sans une infinité de chasteaux ,
ouyl-on nouvelles , d'autant , disoit-on , qu'il y ( se v»t seigneur de vingt-neuf grandes villes, avoit une fort belle et riche enseigne. Les uns en content d'une façon , les autres d'une autre.
craint quasy de toute l'Italie.
1-es Lucquois se donnèrent à luy, et peu s'en fallut que les Florentius n'en fissent demesmes. Or, advanl qu'annoncer la mort de ce grand • " fit baslir cc ,,eau chasteau de Pavye avec
roy, il faut que je fasse encor ceste disgression, avec ce discours sur le grand droict qu'ont tant prétendu et tant crié nos roys Louys XII , François I et autres, sur le duché de Milan. J'ay veu autrefois un grand personnage espaignol m'en discourir : et de faict m'en monstra un fort beau traicté espaignol imprimé, que j'eusse ici volontiers inséré ; mais il estoit trop long; et pour l'abréger, il me dit qu'ils n'y avaient aucun droict.
son plaisant parc et ceste superbe chartreuse. Toute ceste grandeur luy vint par ceste investiture de Milan, avec son gentil esprit, sa va leur et ses venus, que son fils après luy n'imi a. Aussy disoit-on lors, d'una ottima radice cattiva pianla t.
Voylà donc le beau droict de ce duché, qu'ont tant débattu nos roys passés par tant de gouttes de sang espandues de nos braves François et par tant de biens perdus et dissipés.
Le roy Louys XII le pretendoit à cause de L'empereur Charles n'y avoit pas plus de droict
madame Valentine, légitime fille du duc de I que les autres, sinon en tant qu'il estoit empe-
Milan : et le duc Sforcc, pour en avoir espousé | reur» et le vouloit remettre et conjoindre à
la bastarde, le gaigna et le conserva par sa va- I l'Empire, comme il avoit esté autresfois : si ce
leur et sa bonne espée. Tous deux , ny les ! n e8t Qu'il s'aydast d'un traicté que fit le roy
vicomtes ducs de Milan . ny les Sforces, ny les • Louys XII avec l'empereur Maximilian , dit ce
Gai leasses n'y a voient non plus de droict l'un ! livre, qu'est, que voulant entreprendre sur
que l'autre, sinon que comme vrays tyrans qui Naples,et craignant que ledicl empereur l'y
l'a voient usurpé sur l'empire. I traversas! , fut arresté le mariage de don Char-
Vray est que les empereurs qui n'estoient pas Ie8' petit fils de l'empereur Maximilian, qui
un empereur Charles, n'ayant ny cœur, ni va- n«-' pouvoit avoir qu'un an, avec madame
leur, ny moyens pour leur oster, furent con- Claude, fille aisnée dudict roy Louys XII , la-
traintts de le leur laisser et les en i m pa ironiser, quelle estoit aussy fort jeune; lequel mariage
pour les tenir à fuy et hommage de l'empire, | ne s'accomplit, et la maria avec le duc d'An-
ainsy que commença I^adisiaus empereur, qui en investit Jehan Galeazzo visconite, fils de Jehan Maria, qui se rendu si puissant avec cestte
goulesme , despuis roy François ; et fut dict par cc concert de paix que si ledict mariage ne s'accomplissoit avec don Charles, que dès lors
et d ores na va nt l'empereur investissoit du duché de Milan son petit Mis du tout et pour jamais. Ce qui fut approuvé par ledict roy Louys : de sorte que, par cestc investiture et feude l, l'empereur en a tousjours jouy, et les sieus.
Ce n'est pas tout ; car lors que le roy François , après sa délivrance de prison , et que le pape , luy , le roy d'Angleterre et potentats d'Italie, firent cestc grande ligue générale contre l'empereur Charles, le roy François advoua Louys SForce pour duc de Milan , et le receut pour tel , qui estoit une renonciation au roy de ladicie duché ; ce qui porta grand préjudice au roy sur son dict droict.
El l'empereur secut fort bien alléguer toutes ces raisons au pape, estant à Rome, et à son collège, et à l'ambassadeur du roy, M. de Vely, lequel n'ayant pas plustost mis pied à terre dans Naplcs , à son retour de Thunes , ne luy donnant pas seulement loysir de respirer de l'ayr de la mer, luy en vinl parler, pour en faire raison au roy de cestc duché. L'empereur , de colère , fut contrainct de luy dire : « Vrayment ,
* monsieur l'ambassadeur, il faut que je vous die «que vous estes forl fascheux et importun (au- «cuns disent qu'il dit, el voslre maislre et « tout ) , de me rompre la teste et me fascher si «soudainement , et ne me donner loysir de me u rafraischir et songer un peu en moy , me par- « 1er et me demander une chose où le roy n'y «a non plus de droict qu'en l'empire du Turc, o Pense le roy, et vous et tout, que je luy donne «ce qui est à moy? Venez parler à moy quand «je vous le manderay à un autre jour ; je vous
• rcmonslreray de quoy.» Et ainsy renvoya M. l'ambassadeur ; comme de vray il n'y avoit point de raison qu'il luy parlast si tost de cela ; il pouvoit bien attendre à quelques jours plus oporluns. A Rome aussy , il les paya tous deux , luy cl l'cvcsque de Mascon , ambassadeur vers le pape , de mesmes monnoye.
Il ne faut doubler que si le roy ne l'eust tant importuné, et faict solliciter et presser, possible en eust-il tiré pied ou aisle , comme on dit : car j'ay v«u ceste expérience, souvent les grands roys et princes hayr extresmement des fascheux et importuns; el dit-on en commun proverbe : On ne sçauroit assez tost se
deffaire d'un fascheux et d'un importun.
Lorsque ledict empereur passa par France, on ne luy fil que parler et importuner de ce Milan ; si bien que tant d'honneurs et bonnes chères qu'on luy fil ne valoieni pas les i m port un nés qu'on luy en donnoit { disoit-il ; : de sorte que c'estoit à luy à bien se revirer el deffendre par faintisics , connivances et temporisemens, tant qu'il peut, jusqu'à ce qu'il fut en Flandre, qu'il manda par le brave M. du Peloux. duquel j'ay parlé cy-devant, ayant charge seulement de s'adresser à M. le cardinal de Lorraine , et luy dire que de donner el se deffaire de sa duché de Milan il ne pouvoit pour beaucoup de raisons qu'il allégua , que l'on voit dans nos histoires, mais que volontiers il donneroil à M. d'Orléans tous ses Pays lias , qu'il feroit ériger en un beau royaume.
Il en manda de mesmes après la paix de Jalon ; mais M. d'Orléans mourut bicnlost après: et ainsy fut libre l'empereur de sa parolle el accomplissement dudict traicté.
J'ay ouy dire, et se trouve par escrit , que dès la première ouverture de donner la Flandre, le roy entra en son consentement sai s M. le connestablc, qui lors estant en crcdii encor, comme sage et bien advisé, rcmonsir < au roy que deux frères si grands, si puissans et si près les uns des autres, et forl chaioml leux , se pourroienl un jour entrer en picqur , se faire la guerre et se delfaire les uns les autres, et qu'il ne falloil pas les approcher de si près, mais les reculer au loing vers Milan, qui ne seraient si voisins , et hors de toutes commodités à ne se rien demander.
J'ay ouy dire , el de bon lieu , que si M. ti'< leans ne fusl mort , que le roy, desdaignani ; conseil de M. le conncMable, lors en desi.. vcur,il acceptoit ses Pays Bas fort voinnti» en royaume, qui valoicut bien autant qi<< Milan, voire plus. J'en laisse le jugement à tir plus habilles que moy, encor, dit Philippe* de Commines, que la maison d'Autriche y prétend quelque droict.
Voylà en peu de parolles les droict s de Milan de nos roys, que diseut les Espaignols; mais nos François chantent bien autrement. Le tout gist , si ces ducs de Milan que j'ay nommés estoient vrays ducs de Milan, ou tyrans, paillards et vrays usurpateurs. Là gist le lièvre ;
car il faut venir au premier origine , on qui onl esté plustost , ou les empereurs , ou les ducs.
En voiey encor un autre , et puis plus, sur ce grand traicté de Madrid , qui fut encor tant débattu. L'empereur, pour un très habille qu'il estoit, fit une très grande faute, et nostre roy y fit un traiel d'un très habille prince. Que pour l'entretenir, il fut dict et proposé que le rny donneroit pour ostages ses deux fils aisnés , qui croient M. le Dauphin et M. d'Orléans , ou mondict seigneur '.e Dauphin seulement, et avecques luy M. de Vandosme,
M. le duc d'Albanie.
M. de Sainct-Pol ,
M. de Guysc,
M. de Laulrcc ,
M. de Laval en Brelaigne,
Le marquis de Saluées ,
M. de Rieux ,
M. le grand seneschal de Normandie,
M. le baron de Montmorency,
M. de Brion,
M. d'Aubigny ; au choix de madame la régente , pour demeurer tous ostages devers l'empereur, au lieu qu'il luy plairoit , jusqu'à ce que le roy luy eust délivré le duché de Dourgongnc et autres places contenues audicl traicté, et faict ratifier aux estais de son royaume ledict traicté.
C'estoit un beau coup à l'empereur s'il eust receu tous ces grands seigneurs pour ses ostages , sans le remettre au choix de madame la régente, qui ayma mieux livrer ses deux enfans que les autres; ce que plusieurs mères ou grands mères n'eussent volontiers pas faict, et fascha fort a ceste bonne et saincte princesse la reync Claude leur mere; mais elle n'avoit pas trop grand crédit.
L'empereur, certes, avott fort sagement proposé ceste eslcction de tous ces grands seigneurs et capitaines; mais il la devoit réserver à luy , et non à madame la régente, qui , bien sage et advisée, ayma mieux envoyer ses deux fils que ces grands seigneurs et capilaincs,dont s'en trouva mal l'empereur ; car , s'il eust choîsy et pris tous ces grands mes- 1 sieurs , il ostoil tous les moyens au roy de luy faire la guerre, comme il la luy fil puis après, et le contraignoit à l'accomplissement du traicté; car, le roy desgarny de ses bons capi-
(aines, il n'eust sceu luy seul f;iire guerre et y survenir.
Voylà une grand faute que fil l'empereur en ce traicté, cl un bon coup que fit le roy et sa mere pour son fils et pour le royaume, ne le desgarnissant de capitaines si nécessaires ; au lieu que pouvoit servir un jeune enfant di« six ans? J'ay ouy dire à une grand dame que l'empereur s'en repentit bien puis après, comme de raison. Voyez les Annales d'Aquitaine sur tout ce discours. Venons à ceste heure à la mort de ce grand roy.
Ce roy, advant mourir, fit les plus belles leçons et remonslranccs au roy Henry son su cesseur, tant pour le monde que pour Dion, et comment il le debvoit servir, et gouverner son royaume ; car c'estoit le roy du monde le mieux entendu , et qui avoit de grandes expériences et sciences. Le sens luy fut toujours sain, et la paroi le fort ferme, et puis mourut en Irès bon chrestien et belles rcpenlanccs. Et sic, comme dit Paulo Jovio, maximus latins orbis rex in infimo totius Galliœ vico periit. Il dit vray de l'un ; mais la maison de Rambouillet est l'une des anciennes bonnes et belles maisons d<- France, et d'où sont sortis d'aussy gens de bien et d'honneur qui soient jamais sortis des autres maisons, et mesmes de ces derniers dix ou douze frères, qui ont esté très excellens en armes et en lettres.
Ce roy fut enterré a Sainct Denys, sepullure ordinaire des roys . avecques une pompe funèbre autant exquise que jamais de roy ait esté faicte, que je ne descriray point, et autant luclueuse et triste : et ce qui plus agravoit la douleur et le deuil , c'estoit qu'avec luy esloient portés les deux corps de ses deux enfans, l'un de M. le Dauphin François, et l'autre de M. d'Orléans, qui n'avoient encor de scpu'ture, pour vouloir attendre, par un destin fatal, à faire compaignie au roy leur pere, tant en la pompe qu'au cercueil.
lui.