‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 182 sur 361 · M. LE DAUPHIN FRANÇOIS · texte numérisé non relu

M. LE DAUPHIN FRANÇOIS

pardonne à ceux qui le firent faire 1 ; mais ils en ont bien eu la conscience chargée d'avoir faict si misérablement mourir un si honncsle et gentil prince et digne d'estre fils d'un tel perc.

Il tenoit son humeur toute contraire à celle de messieurs ses autres frères; car il estoit fort froid , tempéré et posé , ainsy que tel il fut remarqué , en estime de toute la grande assemblée qui fut faute à Marseille pour les nopees de M. d'Orléans et de la niepec du pape , Catherine de Medicis , qui despuis a esté femme et mere de nos roys. J'ay ouy dire que tous ces estrangers , tant grands que petits , jettoient fort l'œil sur luy ; car il participoit de leur température; et , ce de quoy ils l'en aymoient et admiroient davantage , il estoit doux et gralieux , et très sajjc et modeste. Il ne se plaisoil d'habiller de couleurs , mais de noir, au moins la pluspart du temps.

J'ay ouy dire aux dames de ce temps là qu'il leur estoit fort respectueux , et les servoit avec grand honneur; et mesmessa maistresse,donl fut faicte ceslc chanson :

Bruurttc tui ,

JjnuU nescray blanche

C'estoit une fitlcdcla reyne, de la maison de Maumont , très bonne et ancienne , du haut Limosin. Elle estoit ma cousine germaine , fille de ma tante , sœur de mon pere. C'estoit une très sage et ve; tueuse fille; car les grands volontiers se font des maistresscs pour la gentillesse et pour les vertus qu'elles ont, autant que pour autre chose.

Ce prince aymoil fort à boire de l'eau , et mesmes après les repas et quand il avoit faict de l'exercice : et pour ce , dona Agnès Beatrix Pacheco, dame d'honneur de la reyne Eleonor, luy avoit faict présent d'un petit vase dont on use en Portugal , qui est d'une terre tanée si subtile et fine , qu'on diroit proprement que c'est une terre si|;ilée; et porte telle vertu, que, quelque eau froide que vous y mettiez dedans, vous la verrez bouillir et faire de petits bouillons comme si elle estoit sur le feu; et si pourtant n'en perd sa froideur , mais l'entretient ; et jamais l'eau ne fait mal à qui la boit , quel-

' Caiberinc de MMicU el Charles-Quint en ont été nonseulemeot très soupçonnés , mai» ineme accusé*. Voyez le premier livre de VUUtmrt de M. de Thou.

que chaud qu'il aye, ou quelque exercice violant qu'il face.

On dit que les roys de Portugal (cl mrstues, moy estant en Portugal , il me l'a ainsy esté confirmé par gens anciens qui l'ont veu jadis) ne beuvoient point de vin, que de l'eau ; et eestc eau ne beuvoient dans autre couppe ny vases qu'en ceux là faicts de cestc terre ; et , après qu'ils avoient beu le coup , le cassoient en le laissant tomber devant eux, cl puisfalloil changer ; et ne beuvoient jamais deux coups dans un mesme vase ; mais despuis cela a esté changé, car le coust estoit trop grand , et la curiosité trop excessive. De moy, j'ay bien veu ce roy de Portugal , Sébastien dernier , ne boire que de l'eau , et dans ces petits vases , mais non de les rompre , et le voyant manger souvent. Des anciens chevalliers portugais me firent tout ce conte. Et ay beu souvent dans ces vases de l'eau ainsy froide, et ayant grand chaud, et courant la poste, qui ne m'a jamais faict mal.

Ce prince donc . ayant joué à la balle dans te pré d'Aisnay à Lyon, il commanda à un page de sa chambre de luy aller quérir de l'eau fraische dans le vase ou potel que doua Agnès Beatrix luy avoit donné. Le page s'y en va , et tire de l'eau du puis d'Aisnay mesmes ; et, ainsy qu'il advisoil le seillau dans le puis, et qu'il avoit mis son polct sur le bord du puis . le malheureux empoisonneur (je ne nommrray point son nom.cncor qu'il soit nommé ailleurs assez car il ne le mérite non plus que celuy qui brusla le temple d'Ephcse ), espiant à toute heure l'occasion pour faire son coup , celle là se présenta à luy fort à propos pour luy, mais fort mal pour la France; et ainsy que le page regardoit dans le puis, l'autre jetta la poison avecques les deux doigts dans le polct, comme il confessa despuis ; el faisant bonne mine . et arregardant le pap,e verser l'eau , il s'en va. En quoy le page eut tort, ce dicl-on : car il ne nettoya point le potet; et, ayant versé l'eau à plein dedans, la porta à son maistre, qui la beul toute sans y rien laisser. Aussy lost il se senlit touché et malade, dont après il en mourut. Il n'avoit garde de faillir; car la poison estoit de la fine cl de la bien préparée, non seulement pour ce prince, mais pour le roy,

« Céttit un Ferraroi* nommé Sébastien Montecuculli

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disuit-on , et messieurs ses autres enfans , et ainsy qu'il advoua au supplice. Voylà comme je l'a y ou y dire et coûter à une honnestc dame de la cour, qui y estoit pour lors.

Le roy son pere porta cestc mort si impatiemment, que de long temps il ne s'en peut remettre ; car il avoit très grande espérance et bonne opinion de ce fils. M. du Bellay le raconte fort bien en ses Mémoires, sans que je le die.

Ainsy mourut ce bon et beau corps , ny plus ny moins qu'une belle fleur du printemps qui est emportée par un vent froid , ou d'une Reliée inopinée du matin. Ainsy desparlil ceste belle aame jeune. Jeune aame l'apellè-je, à mode que nous autres courtisans j'ay veu que nous appel lions a la cour un jeune gentilhomme qui ne faisoit que venir, jeune espée. Aussy, jeune aame se peut-elle dire, pour estre enfermée dans un beau jeune corps ; et non pas autrement , selon l'opinion de plusieurs grands philosophes qui afferment toutes les ames esgallcs , et autant belles et parfaicles l'une que l'autre , et auiaut celle d'un jeune comme d'un vieux , et autant d'un vieux comme d'un jeune. Toutesfois , avec l'opinion d'autres grands que j'ay ouy parler, je ne sçaurois pas autrement croire, puis que ce n'est uu article de nosire foy , que l'aine d'un jeune enfant, d'un sot, d'un fat, d'une beste, d'un meschant, peut eslrc aussy belle, pure, nette, accomplie et parfaicle comme d'un sage, d'un habile , d'un honnestc, d'un vertueux cl homme de bien; et non plus rame d'une dame laide , maussade, sotte, beste, peut se parangonner à celle d'une belle, honneste et agréable dame. De cela il y en a de grandes disputes , dont je m'en rapporte aux grands docteurs et philosophes.

Taul y a que ce fut un très grand dommage pour toute la France de la perte de ce M. le Dauphin ; car j'en ay ouy dire de grands biens à plusieurs , et surtout à M. le mareschal de Brissac , qui estoit son fidelle escuyer fort favory ; et aussy que madame de Brissac sa mere l'avoil nourry petit , comme (ous les autres enfans et filles de la maison de France.

M. le vicomte d'Orte et M. le comte deRoussy, qui n'avoienl bougé d'avec luy estant en oslage en Espaiguc, et qui esloient ses grands favorys, m'en ont dict de grands biens.

SDS CAPITAIISES FRANÇOIS.

Feu mon graud pere, messire André de Vivonne, sencschal de Poiciou , avoit esté son gouverneur, et s'intituloit aiosy : Gouverneur de M. le Dauphin, et chambellan du roy. Aussy j'ay veu force lettres du roy, de la reyue et autres grands en nostre maison, qui luy donnoient ces qualités, avec celle de scneschal de Poiciou , qui esloient belles et bonnes ; car lors le scneschal de Poiciou donnoit des offices, aiusy qu'il fil sou lieutenant M. Douyneau , ce grand personnage qu'il tira du barreau de Paris, et luy donna cest estât gratis. J'ay veu aussy force doubles de lettres qu'il escrivoit au roy et à la reyne , de l'enfance et de la jeunesse , des exercices, actions et occupations de ce prince; mais asscurez - vous qu'elles ne senloient rien de l'enfance ny d'une sotte jeunesse.

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