‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 184 sur 361 · LE CARDINAL DE CHASTILLON · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE CHASTILLON

Odet fut M. le cardinal de Chaslillou , qui a esté un très sage et advisé homme de bien de prélat. Il fut faict cardinal fort jeune , en l'aage de dix-sept ans, à Marseille, par le pape Clément.

Tant qu'il a porté ce vénérable habit ronge , il a fort paru à la cour , et au conseil du roy, dont il en estoit; et donnoit de très sages advis , car il avoit un bon sçavoir et aymoit fort ceux qui en avoient , et en estoit le Mœcenas de plusieurs. Il faisoit plaisir à tout le monde , et jamais ne refusa homme a luy en faire , et jamais ne les abusa ny vendit des fumées de la cour.

Ce fut grand dommage dequoy il se plongea si fort dans la nouvelle religion , d'autant qu'il en perdit sa bonne fortune à la cour , et n'eut plus tant de moyen à faire plaisir comme il avoit ; car il n'exerça plus son estai , sinon après la première guerre, qu'il le reprit , non tant pour dévotion qu'il y portoit, que, entrant au conseil et y tenant son rang, il avoit encor grand moyen de faire plaisir à ceux de son party.

Mais despuis, les secondes guerres survindrent , où il se trouva à la battaille de Sainct- Denys, où il fit très bien et combattit très vaillamment ; et monstra au monde qu'un noble et généreux cœur ne peut mentir ny faillir, en quelque lieu qu'il setreuve, ny quelque robbe qu'il vestisse.

Les troisiesmes guerres vindrent aussy tost

despuis. Oncques puis après nous ne le vismes à la cour ; et s'en alla en Angleterre , où il mourut.

Il s'estoit marié , tout cardinal qu'il estoit ; mais il ne fit paroistre son mariage que quelque temps après. Il a voit espousé une fort belle et honnestedamoisclle, qu'on appelloit Haute- Ville, que despuis on appella mademoiselle de Loyre, de bonne maison , que madame de Savoye avoil nourrye : et , ne voulant plus qu'on l'appellast cardinal, il se faisoit appcller, parmy les huguenots, le comte de Beauvais , à cause de sa comté et evesché de Beauvais, dont il estoit evesque. Nous autres catholiques l'appellions tousjours M. le cardinal, car il nous estoit fort à mal de luy changer de nom , qui luy avoit esté si bien séant et par lequel il avoit tant bien servy la France d'autres fois , et faict plaisir à un chacun.

Il estoit l'aisné de» frercs ; auquel tous defferoient , comme il le meritoit certes : aussy leur faisoit-il tousjours du bien , et mesmes à M. l'admirai ; car il avoit de grands biens d'eftlise, et mondict sieur l'admirai estoit pauvre, d'autant qu'il avoit eu tousjours plus de soucy de la vertu que des biens.

Quant à M. d'Andelot, il estoit très riche, à cause de sa femme , qui estoit héritière de la maison Laval , très riche et opulente maison ; j'en parle ailleurs.

MfcSSlRE ROBERT DK LA MARCHE.

Messire Robert de La Marche a esté un gentil et vaillant capitaine. On l'appelloit au commencement le grand Sanglier des Jrdennes, pour l'amour de ses terres , qui aboutissoient aux Ardennes , et qu'il ravageoit toutes les terres de l'empereur et autres ses voisins, et y faisoit de grands maux , ny plus ny moins qu'un sanglier qui ravage les bleds et les vignes des pauvres et bonnes gens. Aussy fut-il le premier subject des guerres entre le roy et l'empereur, et le roy le prit en protection.

Il avoit pris pour devise ou patronne saincte Marguerite, que l'on peint avec un dragon à ses pieds, représentant ecluy qui la voulut dé-

vorer en la prison , comme nous lisons en sa vie. Et ce dragon représentent le diable; et offrant deux chandelles à ceste saincte , il en vouoit une à elle, et l'autre à monsieur le diable, avec ces mots : Si Dieu ne veut m'ayder, le diable ne me peut manquer. Devise certes fort bizarre et estrange, qui est pareille à celle de Virgile introduisant Junon parlante par ces mots payens :

C'est-à-dire :

« Si Je ne puit ftachir V% Dieu* , j'etmoiircray l'Enfer pour «le rootni. et m'addnucray à luy.»

J'ay cogneu en ma vie force gens tenir ces propos , dont aucuns s'en sont trouvés mal , autres bien.

Ce messire Robert fut un très vaillant et hardy homme. Il le monstra à Novarre , lors qu'il faussa six ou sept rangs de Suisses pour sauver ses enfans près à rendre le dernier souspir, estant par terre pressés et foullés , à demy morts , et ne pouvant prendre ny ravoir leur hallainc ; lesquels il desengagea bravement, et les ramena et remit en lieu de seurcté. Quel brave pere !

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