MONSIEUR D'ORLEANS
M. d'Orléans , son tiers frère , dit-on qu'il mourut de poison comme luy; mais point, disent aucuns, car il mourut de belle peste à l'abbaye de Fermoustier près d'Abbeville. Voulant loger en un logis tout pestiféré, cl qu'on luy remonstra qu'il n'y faisoit pas bon , il respondit : a C'est tout un , j'y logeray. Jamais « fils de roy de France ne mourut de peste ; » et qu'il ne s'en trouvoit nul par escrit aux annalles : mais il en fut de l'escot ce coup-la ; et pour ce , il ne debvoit tenter Dieu.
Il alloit plus viste que feu M. le Dauphin son frere : il estoit prompt, bouillant et aimant à faire lousjours quelque petit mal : feu M. le Dauphin n'en faisoit jamais. M. d'Orléans estoit le plus beau de tous , encor que la petite vcrolle luy eust gasté un œil ; mais il n'y paroissoil point.
Pour le roy Henry, j'en parleray à son tour; mais j'ay veu le pourtraict et de M. le Dauphin et de M. d'Orléans. Selon l'advis de plusieurs dames et gentilshommes, on trouvoit M. le dauphin aussy beau et le tainct plus clair et net, encor qu'il fust un peu mauricaud , et M. d'Orléans blond. D'aucuns mauricauds passent bien les blonds en beaulé , comme les femmes brunes les blondes.
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Aucun» de leur temps, et mesmcs aucuns l'ont escrit , disoient que mondici sieur le Dauphin et le roy Henry ressembloient leur ayeul du costé de la raere , le roy Louys XII en plusieurs traicts de visage et façon de faire , et estoienl plus retenus; et M. d'Orléans au roy son pere . son visage ouvert , en sa gaillardise et franchise, et aussy en beauté et grâce.
Le roy l'aymoit parce qu'il estoit actif, disoit-il ; et telle humeur active luy plaisoit fort en ses enfans , et aux gentilshommes françois aussy, ne les estimant point s'ils estoient songea rs et sourdauls et endormis : car le naturel du vray François, disoit-il, porte qu'il soit prompt, gaillard, actif et tousjours en cervelle.
Si le tança-il fort de sa grand promptitude , et pourestre trop esveillé, lors qu'à Amboise, que le roy estoit couché et tout le monde retiré, ne voulant point encor dormir et voulant passer son temps : «Allons, dit - il , battre le «pavé sur les ponts, et nous battre contre ces «lacquais qui ne font que ribler et battre tout « le monde. • U avoit ses gens selon son humeur, et surtous le seigneur de Castelnau , de Gascogne ou de Rearn , brave et vaillant gentilhomme , et qui ne demandoit qu'à frapper , tant estoit fol et bizarre. Eslans doneques sur les ponts, y trouvèrent ces lacquais qui Icnoient tout le pont en subjection. Soudain M. d'Orléans, avecques toute sa troupe, les charge de cul et de teste. Eux , qui estoient tous grands lacquais de ce temps-là, et mesmcs ceux du roy, et qui Dorlotent tous les armes, commencèrent à se mettre en derïencc : tellement que, sans cognoistre, un alloit tuer M. d'Orléans , qui estoit des plus advancés , tant il estoit hardy, sans le seigneur de Gastclnau , qui s'advança cl se mil au devant, et receut le coup que son maistre alloit recevoir, et tomba mort par terre. Ce fut aux lacquais à se retirer, oyant nommer M. d'Orléans, et à M. d'Orléans à les charger, non sans en blesser beaucoup : mais les autres , estans mieux ingambes, se sauvèrent, et M. d'Orléans demeura maistre de tout le pont. La victoire n'en fut pas plus belle, ny dequoy triompher. Il fit emporter M. de Castelnau , qu'il regretta infiniment, et doublement, parce qu'il faymoit fort, et aussy qu'il estoit mo«*t pour luy.
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Le roy en secut l'esclandre, qui se courrouç» contre son fils, ne faut point dire de quelle rigueur et col 1ère , jusques là à luy alléguer que s'il se vouloit perdre par ses folies, qu'il ne vouloit point qu'il fist perdre inconsidérément et mal à propos les gentilshommes de son royaume qui luy aydoientà maintenir sa couronne. Beau mol et belle considération , certes ! Ce fut à feu M. d'Orléans à faire le marmiteux , et de festonné et fasché , devant le pere. Ainsy l'ay-je ouy conter à une dame de la cour qui y estoit pour lors. Toutesfois,au bout de deux ou trois jours, le roy oublia tout et s'appaisa, ne pouvant recouvrer le trespassé, dont ce fut grand dommage.
Que c'est comme il y a des lieux fatals et désastreux pour aucuns ! car, au bout de vingt ou vingt-cinq ans que ce sieur de Castelnau fut tué là à Amboise, son jeune frerc, qui avoit esté son héritier, vint à avoir la teste tranchée en la place, pour la sédition d'Amboise, dont il eu fut fort accusé, et des plus avant meslés. Il fut pris dans le chasteau de Rane , à une lieue de là, et M. de Nemours fut commadé de par le roy de l'aller assiéger et le prendre. Il se rendit, sur la paroi le dudicl M. de Nemours, à sauveté, et qu'il n'auroit aucun mal; mais, estant fort convaincu de lese-majesié, il eut la teste tranchée : dont advant M. de Nemours débattit fort la foy et la parolle qu'il luy avoit donné de la vie, et qu'on luy faisoit tort; et en vis mondict seigneur de Nemours fort en collerc. Mais furent assemblés mareschaux de France qui estoient là pour lors, et capitaines et chevalliers de l'ordre , qui , devant le roy et M. de Nemours, débattirent queM.de Nemours ne pouvoil donner telle parolle ny telle assurance si près de la personne du roy , qui avoit esté là envoyé que pour faire sa volonté et commandement , et mesmes qu'il agissoil de crime de lese-majesté. Geste cause fut si bien disputée par ces grands personnages, que M. de Nemours acquiessa.
Et entr'autres beaux exemples fui allégué ecluy du duc de Valcntinois, Caesar Borgia, à qui Gonzalle Hernandci, dict le grand ca pilon, avoit donné quelque sauve-garde et passeport ; mais le roy Ferdinand le fit trousser , disant que le subject ne peut donner nulle parolle ny foy pardessus celle de son roy, et
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quelque qu'il donnast , s'il ne plaisoit à son roy, c'esloit une chanson.
Ils alléguèrent aussy Ix)uys d'Armeignac, lequel ayant esté assiégé par M. de Beaujeu et Tanneguy du Chasiel , et s'estant rendu a eux la vie sauve, et pris ainsy, le roy l ouys XI n'en voulut tenir rien. Mais à cesluy-là tout es toit de guerre, de droiet ou de ton ; et lu y fil trencher la leste.
Telles promesses et conditions sont bonnes aux lieutenans de roys en estranges provinces , ou mesmes dans le royaume, selon leur patente bien ample et fournie d'un grand pouvoir : mais à la présence et à la veue du roy, comme d'Amboise il voyoit le chasteau de Rane , M. de Nemours ne pouvoit s'obliger sa foy sans son roy.
Ce discours meriteroil une autre prolixité, et faicl d'un plus suffisant que moy, encor qu'il me souvienne de beaucoup de raisons et exemples que je vis M. de Guyse et M. le cardinal son frere alléguer le soir a soupper, qui meriteroient d'estreescrils; mais je me détournerais par trop de mon chemin , cl me faudroil faire un grand destour pour le reprendre et retourner encor à M. d'Orléans , lequel , aussy tost qu'il peut porter les armes , fut tout bouillant de guerre, et pressoit à tous les voyages le roy son perc de l'y mener , ce qu'il faisoit : et puis luy donna charge d'armée pour aller conquester la duché de Luxembourg , qu'il conquesta en un rien ; aussy avoil-il M. de Guyse, Claude de lorraine, grand capitaine, pour son principal conseil.
Ceste conqueste ainsy heureusement faicle par luy, s'en vint en poste trouver le roy et M. le Dauphin son frere à Perpignan , bravant, piaffant , orgueilleux , qu'il sembloit bien que c'esloit luy, et M. le Dauphin son frere rien auprès de luy, qui n'avoit rien sceu encor faire ny mordre tant soit peu sur Perpignan : ce qui fascha fort M. le Dauphin ; et voulut mal mortel au mareschal de Montpezal, qui l'a voit là embarqué , le tenant pour un mauvais capitaine , mais fort bon courtisan et fin. Aussy feu mon pere l'appelloit tousjours Lesche-escuelle de cour, tout son cousin et mareschal qu'il fusl; dont il s'en rioit , car il voyoit bien qu'il avoit affaire à un homme scabreux et haut a la main , et mauvais garçon , et qu'il l'avoil veu venir et
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parvenir, plus par importunité et sidue de cour, que pour autre chose.
A ce que j'ay ouy dire, mondict sieur conceul une sourde jalousie , voire inimitié, contre son frere ce coup la : mais le roy, s'en doutant, y sceut bien remédier sagement par sages rcmonsirances et deffenses, et par louanges esgalles données à l'un et à l'autre ; faisant la conqueste de l'un très facile, et le siège de l'autre 1res difficile et mal cogneue par ledict Montpezat , ainsy que j'ay ouy raconter à M. de Rostain , qui vit encor , qui esloit maistre de la garderobbe dudict M. d'Orléans, et son très favory.
Si ne se peurent-ils jamais pourtant bien compaslir ensemble, car M. d'Orléans vouloit un peu trop s'advantager, tant pour l'amour de son humeur qui estoit folastre, que pour ce qu'il pensoit estre gendre ou nepveu de l'empereur, qui luy promettoit en mariage, par traicté de paix , sa fille ou une de ses niepees , avecques la restitution de la duché de Milan, etl'abusoit. Mais aucuns disoient qu'il l'amusoit en cela , et le roy son pere , et son fils , ny plus ny moins que son ayeul Charles , duc de Bourgongne, en faisoit de mesmes à la plupart des princes chresliens de madamoiselle de Bourgongne sa fille. Aucuns disent pourtant , comme je le tiens de M. de Rostain et d'une dame de par le monde qui en sçavoit des secrets ( car elle servoit au lict du prince ), que l'empereur l'affectionnoit et aymoit son humeur, et le gousta fort despuis qu'il alla faire un voyage vers luy en Flandres, et que, s'il ne fusl mort , il fust esté ou son gendre ou son nepveu : il ne fusl pas esté mal en femme s'il eust espousé l'une de ses deux filles , l'une imperatrix despuis , et l'autre la princesse d'Kspaigne, comme j'en parle ailleurs d'elles ; il eut aussy de belles et honnesles niepees.
L'empereur donc aymoit ce prince , autanl pour ses belles vertus que parce qu'il le voyoit remuant et bouillant comme luy, et que, voyant le roy sur le déclin de son aage et s'advancanl au trespas,il esperoit par son ayde de brouiller le roy et la France et s'ayder de luy . comme fil le duc Charles de Bourgongne quand il s'ayda du duc de Guyenne contre le roy Louys XI. Si bien qu'on dit que les plus sages et les plus zélés à la France dirent que c'esloit une
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belle dctprsrhc de luy, car il l'cust perdue; d'autres, se confiant à luy en son bon et franc naturel François, disent qu'il ne fust pas esté si desnaluré contre son roy et frerc, ny contre sa terre naturelle ( il n y a rien pourtant que l'ambition ne corrompe ) , encor qu'il se fust mis â aymer la nation italienne , et se vouloit fort façonner à ses façons et habite tant qu'il pou voit.
Knfin il mourut regretté des uns , et d'autres non. Ce fust esté pourtant un jour un brave et grand prince et bon capitaine , après qu'il eust jetté sa gorine et ses fougues , comme l'on dit des jeunes poullins.
J'ay cogneu une dame de par le monde, qui despuis en noslre cour a bien faict la roarmiteusc et la prude , qui en estoil fort esprise d'amour : aussy disoit-on qu'il fcnlreienoit comme s'il l'eust nourrie. Quand elle sceut sa mort , elle sceut en mesmes temps celle de son mary, qui luy ayda à celler et cacher tellement le regret qu'elle porloit de son prince , que plusieurs qui n'en sçavoient le serpent sous l'herbe , attribuoient du tout ce grand deuil pour le mary ; mais il estoit plus voué au prince qu'au mary : et ainsy d'une pierre fit deux coups, et se servit de l'un pour couvrir l'autre. Ainsy la mort de son mary luy prof fi la en cela pour cacher son hypocrisie ; car sans cela elle estoil descouverte, pour les hauts cris qu'elle fit et le grand regret qu'elle démena pour la mort de ce prince , qu'elle sceut seulement un jour avant celle de sou mary. Voylà comment la moictié du monde se desguise et trompe l'autre moictié.
Or c'est assez parlé de ces deux princes et fils de roy. lesquels, s'ils eussent vescu, fussent esté grands en tout, si la malle mort , envieuse de leur grandeur, ne les eust emportés.
Parlons d'autres grands personnages et capitaines.
M. LF. MARESCHAL DE CRASTILLON
M. le mareschal de Chastilton a esté en son temps un bon et sage capitaine, du conseil duquel le roy s'est fort servy tant qu'il a vescu I
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comme il avoit raison, car il avoit bonne leste et bon bras. Il mourut à Dax , en allant secourir et desassieger Fontarabie.
Les histoires parlent assez de luy sans que je m'y advance davantage.
M. de Montmorency, son beau frère , eut sa place de mareschal.
Il laissa après luy trois enfans , Odet , Gaspard et François de Colligny ou deChastillon, tous trois qui ont esté grands personnages. Des deux qui sont , M. l'admirai et d'Andelot, j'en parle ailleurs.