‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 199 sur 361 · MRSSIRE CLAUDE DE LORRAINE, DICT M. DE GUYSE · texte numérisé non relu

MRSSIRE CLAUDE DE LORRAINE, DICT M. DE GUYSE

que l'on a veu plusieurs en tels combais mourir, qui n'ont eu telle» assistances de leurs eacuyers, ny serviteurs ni gentilshommes! si bien qu'ils n'eussent sceu dire après le combat qu'estoit devenu leur maistre , ny s'il estoit vif ou mort : comme j'en dirais un qui, le soir de la battaille de Dreux, ne peut es ire sceu de ses serviteurs ny gentilshommes, ny le lendemain au malin , ce qu'il estoit devenu , si-non sur les huict i neuf heures du matin fut recognu entre les morts auprès du bois d'un peu de gens , où avoit esté la dernière charge ; dont M. de Guyse en lança aucuns, d'avoir si mal accompaigné leur maislre, ny d'en avoir si peu sceu de nouvelles. J'en dirais bien d'autres, mais j'aurais peur d'interrompre et brouiller mon discoure.

En ceste battaille perdit près de soy M. de Guyse, son tiers frère, qui estoit un très-brave et vaillant prince; dont ce fut grand dommage, car il prontclloit de luy qu'il serait un grand personnage. De raconter tes combats et bons et périlleux affaires où s'est trouvé ordinairement M. de Guyse, commandant ou a l'infanterie ou à la gendarmerie, ce serait à moy chose superflue, puisque cela se lit tant. Comme il fit à Mouson , quand le comte de Nassau vint en France, où il commandoit encor a six mille hommes de pied allemands; comme tout de mesmes il commandoit & autant à la prise de Fontarrabie par M. l'admirai Bonnivet, lieutenant gênerai pour le roy, mondict sieur de Guyse luy obeyssaut très- volon tiers , estant encor jeune, non si jeune en armes pourtant, car il y commançoit à estre vieux, pour en avoir desjà faict deux ou trois belles preuves , et mesmes parmy les gens de pied , dont la charge façonne fort un grand capitaine, tant pour les continuels hazards que Ton y court que pour les belles pratiques que Ton y fait. Aussy M. de Guyse en ayant longuement exercé la charge, et fort scalabrcuscmcnl , il devint puis après un très-bon et grand capitaine.

Entre autres belles et fort signalées vaillances que fit ce prince , et pour monslrer qu'il avoit très-bien practique l'infanterie, fut quand les Anglois descendirent en France , au commancement du règne du roy François, pour secourir l'empereur; ils se mirent assiéger Hedin. Mond ici sieur de Guyse et M. de Honidonuy allans à la

guerre, ils rencontrèrent quatre cens Anglois qui venoient de la guerre chargés de grand butin; ils les chargèrent et lesdefflrcnt tous, fors une quarantaine qui se retirèrent en un jardin renfermé de grandes hayes et fossés , qui ne se voulurent jamais rendre. M. de Guyse mit pied à terre , contre l'opinion de tous , parce qu'ils u'estoient qu'à demy lieue du camp ennemy, et les atla mettre en pièces sans qu'il en reschappast un seul, tant ils furent opiniastres au combat ; et puis s'en tourna bravement d'où il estoit venu. Ce sont des coups ceux -là !

Le roy le sceut , et l'en estima fort , et le prit despuis en amitié et affection , comme j'ay ouy dire ; l'advança et se servit très-bien de luy, et luy donna de belles charges, comme de gouverneur de Bourgongnc et Champaigne , d'une compaignic de cent hommes d'armes.

J'ay veu un petit livre intitulé VHistoire de nostre temps, de l' estât de ta religion et de la république de France, soubs te roy Henry second, François second et C/tartes neuviesme qui dit : qu'après la prise du roy, s'estant eslevé en Allcmaigne quelques quinze ou vingt mille marauts de communes 'pii disoient que tous biens estoient communs, et ravageoient tout par tout où ils passoient, firent semblant, et de faict tournoient teste vers la France, pour la piller et saccager, qui ne se fust opposé i eux. Mais M. de Guyse, brave et vaillant prince, et très-bon catholique et chrestien, s'arma soudain , et ne leur donna pas loisir de venir à luy; mais luy alla à eux, et, ayant assemblé sa trouppe , assez petite pourtant , les alla charger A la pleine de Savcrne, et les deffit tous, si bien qu'il n'y en" resta pas mille pour en porter nouvelles en leur pays. Madame la régente ne le trouva pas bon , pour avoir hazardé les forces du roy estant prisonnier, destinées à soustenir un grand effort, en cas que l'armée victorieuse de l'empereur après Pavie eust marché et entré en France; et de faict, elle le voulut faire trouver très-mauvais au roy, et en faire faire un mauvais party audicl M. de Guyse , sans M. le connestable, qui (ce dit ce livre) appaisa le roy et luy fil en cela office d'amy. Le livre le peut dire ; mais pourtant j'ay ouy dire aux anciens el seigneurs et dames qui ca-

' (*( ouvrage <*i de Lu Place et te trouve dans uu det vnKiraes du Pmthfm

292 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS, toient des ce temps là , qu'il est bien vray ■ Ira et passa par les rues il avoit à costé de luy

que madame la régente en vuuloit bien faire aigrir le roy ; car elle parloit quelquefois bien autant par passion et affection que pour raison; aussy que le chancelier Duprat, qui n'estoit point guerrier, et loulesfois s'en voulait meslcr, luy avoil soufflé aux oreilles. Mais le roy trouva le traict fort bon ; et ne luy fallut point d'intercesseur, si-non la jusic raison , ayant bien pesé les choses cl la deffaicte, combien elle imporloilà la France, cl la venue de ces raarauts s'ils y fussent entres , et en eussent eslevé en Frauce deux fois autant qu'ils estoienl, et l'eussent brouillée plus que jamais n'avoit esté.

Quelque temps advant, La Moihe des Noyers, créature de M. de Bourbon, tondu isoil en France, avec Guillaume de Furslemberg et le comte Félix, dix mille hommes, et estoient desjà assez advancés en Champaigne : mais M. de Guyse les prit si à propos, et à demy passés devant Neufchastel , qu'il en tailla en pièces la moictié, et l'autre moictié fut mise en roulte.

Les duchesses de Lorraine et de Guyse en eurent la moictié de l'esbat, estant aux fenestres avec toutes leurs dames et damoiselles, qui en virent le jeu jouer a leur ayse et sans danger : especlacle peu veu de cesle façon de telles personnes, ainsy que moy-mesme j'ay ouy conter a madame de Guyse la bonue femme.

Qui considérera ces deux services faicts a la France par M. de Guyse , advouera sans difficulté, quelque inimitié que l'on porte a la maison , qu'ils ont esté de fort grand importance et d'une belle marque.

Je mets a part comment ce prince s'est bien gouverné en ses gouvernemens , et comment '/empereur n'a jamais rien secu gaigner sur luy que Sainct-Dizier : mais de cela j'en parle ailleurs, et ne fut nullement sa faute.

Le roy l'avoit donné, quelque temps advant, à feu M. d'Orléans pour son principal chef et conseil, en la conqueste de la duché de Luxembourg , qui fut rafflé cl frisé en un rien , autant par laconduietc de ce vieux et grand capitaine que par la belle vaillance et nouvelle fortune de M. d'Orléans.

J'ay ouy raconter à gens vieux, et forpe qui vivent encor, que, quand l'empereur menassoit tant Paris, après Sainct-Dizier, et que le roy y vint pour les asseurcr, ainsy qu'il y en-

M. de Guyse : si bien que c'esloit une très-belle chose à voir , ces deux princes braves et si bien asscurés, et avec une façon et contenance si hardye, que la pluspart dirent qu'ils n'avoient plus de peur, puisqu'ils avoieul leur roy cl M. de Guyse pour deffenseurs de leur ville; et tous perdirent peur.

Pour fin , ce prince est mort tout plein de gloire, de renom et de beaux faicts, ayant après luy six enfans, tous dignes d'un tel père, desquels j espère parler à leur tour

M. DE VAUDEMOIST.

M. de Vaudcmont, frère de mondict sieur de Guyse, dont j'ay veu le pourtraict en Lorraine, et peux dire avoir esté le plus beau prince que je vis jamais; et ainsy l'ay-je ouy dire a de vieux gens-d'armes qui l'avoicnl veu au royaume de Naples, ou après s'estre trouvé en plusieurs guerres, comme en celle de la rciraicte de- Rebec , on fut tué M. de Bayard , qui fut sa première guerre, qu'on eust dict qu'il n'eusl faict jamais autre chose, et puis en Italie.

Il mourut au siège de Naples, très-regretté de tout le monde; et, s'il fust eschappé, il cust encor remis l'armée après la mort de M. de Lautrcq, et l'eusl sauvée, et cust faict quelque chose de bon , comme j'ay ouy dire ; on avoit grand confiance en luy.

Il fut enterré à Sainte-Glaire, monastère de religieuses, fondé par nos princes françois. Feu M. le grand prieur de Lorraine, son nepveu, estant allé à Naples, comme je diray ailleurs visita sa sépulture, laquelle estait haut eslevéc dans un coffre, à la mode d'Italie , couverte de velours noir, avecques les armoiries et croix de Lorraine: et , par ce que la couverture s'en alloit toute pcllée, comme je la vis, M. le grand prieur fit achctlcr douze aulnes de drap d'or frisé, et ordonna une couverture nouvelle. Mais despuis le concile de Trente, ce tumbeau et plusieurs autres ses pareils ainsy hault eslevés, ne paroissent plus, et tous sont cachés (c'est dommage); et ne le vis point à uc aulre

1 Tome 11 , discourt des Dame; galantes.

voyage que j'y passay, m'en allant au de Malle.

M. le cardinal de Lorraine leur aulre frerc , et le second ou troisiesme, ne fut point homme de guerre comme ses frères; mais sy a-il eu le cœur aussy noble, aussy généreux, et l'aame aussy bonne et sincère que tous. Ç'a esté en son temps la mesme magnificence et libéralité, voire telle, qu'elle seule a surpassé toutes celles de la cour joinctes ensemble, de son temps. J'en parle ailleurs.

Bref, ceste race , tant de ceux qui ont esté et qui sont, est très-bonue; et d'elle ne scauroiton dire, en quelque façon que ce soit, ce qu'on disoit de Jehan Marie Visconte, second duc de Milan, fils de Jehan Galeaz, qui, estant en l'aage de quatorze ans , vint à la succession des biens de son perc, mais non de ses vertus; car il vint si cruel et inhumain, qu'il fit tuer une infinité de gens de bien , jusqu'à les faire dévorer aux chiens, et à faire mourir sa mère, qui , le reprenant de tels vices, qu'il esloil fort dissemblable à ses ancestres, il respondit qu'une maison n'est point digne de bonne réputation , qui n'a produict personnages de toutes sortes et de diverses natures et conditions ; et pour ce, fit estraugler sa mère en prison. Voylà une roeschante opinion d'homme ; car il n'y a qu'une race noble, belle, bonne et d'illustre vie, comme celle de Guyse, à qui on ne peut reprocher de faucclis, perfidies et meschaniés , pour bien peser tout.

Page 1