‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 224 sur 361 · M. D'ESSE · texte numérisé non relu

M. D'ESSE

propre à donner une camisade à l'ennemy qu'à donner la chemise au roy; car aiusy alors ils prenoient possession de leurs estais. De mesmes on tenoit le capitaine La Lande plus adroict i porter et manier une picque que le baston de maistre-d'hostel.

Aucuns faisoient lors doute et dispute, si tous deux ensemble Icnoieot dans Landrecy mesme rang , et s'ils portoient titre de lieutenans de roy. Aucuns disoient que tous deux Festoient, autres disoient et asseuroient que La Lande y avoit esté envoyé le premier, et qu'à cause d'une fiebvre tierce qui luy vint, M. d'Esse y Fut envoyé pour compagnon. Quoy que fust , ils s'accordèrent bien pour le service de leur maistre. La Lande estoit un vieux routier de guerre, et qui sçavolt très-bien commander à l'infanterie par longue expérience. M. d'Esse avoit commandé et commandoit encor à une compaignie de chevaux légers, et l'autre à une compaignie de gens de pied ; et l'une estoit plus honnorable que l'autre, combien que les compagnies de gens de pied fussent lors de grand honneur, et non si trivialles ny vulgaires comme despuis : aussy tout de mesmes estoit la compaignie des chevaux légers , qui ne se desparloit à tous esgalement comme on a faict despuis, et y falloit bien choisir les personnes; mais tant y a que la cavallerie légère l'em ortoit sur celle de l'infanterie. M. d'Esse estoit gentilhomme de bonne maison : et le capitaine La Lande avoit esté un advanlurier, qui, de grade en grade, estoit parvenu par sa vaillance et services fatcls au roy, encor que M. d'Esse parvint tout de c mais il avoit la race plus noble que

Charles VIII au royaume de Naplcs; et le mena avecques luy qu'il n'avott pas douze ans , le voyant bien nay et qu'il promettoit beaucoup de luy; et ne le voulut laisser au logis tout jeune garçonnet qu'il estoit; et fit le voyage fort bien , sans aucune maladie.

Après l'avoir bien nourry quelques années, il le sortit hors de page et l'envoya aux ordonnances en fort bel équipage de guerre , plus qu'il n'avoil accoustumé de donner aux autres; car il esperoit beaucoup de luy, et aussy, qu'encor qu'il fust fort bien gentilhomme et de bon lieu , il n'avoit de son pere tous les moyens qu'il eust bien fallu , n'en ayant pas pour luy-mesme , car il avoit force autres enfans.

De telles obligations, tant de nourriture que de bienfaicts, ce seigneur généreux n'en fut jamais ingrat ; car , ayant esté deux fois lieutenant de roy, et dans Landrecy et Eseofse, capitaine de cinquante hommes d'armes, et chevallier de l'Ordre, venant voir madame la seneschale ma grand'mere, qui l'a voit nourry avecques son mary, luy porloit un tel respect et honneur que jamais il ne voulut laver les mains avecques elle pour se mettre à table, disant que nul grade qu'il eust acquis ne luy sçauroit faire oublier l'honneur qu'il luy devoit pour avoir esté nourry son page et son serviteur domestique en sa maison ; mais bien se lavoit-il avecques mesdames de Bourdeille et Dam pierre ses Ailes, qu'il avoit (disoit-il) bercées cent fois, et avoit estudié sa leçon avecques elles. Tel scrupule avoit ce gentil et courtois chevallier ; mais de l'autre costé il ne l'autre (disoit-on), qui est un" grand poinct 1 ft»«>«l pas scrupule ny cérémonie de pourquand on a l'un et l'autre, car deux vertus chasser en maryage madicte dame de Damenscmblc sont plus fortes qu'une seule. Aussy ( pierre, ma tante, si elle y eust voulu entendre, le roy François scrut recompenser l'un plus que j <lu' esl0'1 jeune vefve de feu M. de Dampicrre , l'autre d iocsgal estât : et fut aussy faict après j n">u oncle, et fort riche, qui fut tué devant

lieutenant de M. de Montpensier en la compai gnie de cinquante hommes d'armes; et après fut capitaine en chef d'une autre compaignie, estant allé en Escosse, dont M. de Bois- Seguin, un très-hounorable et vaillant homme,

fut son lieutenant , que nous avons veu despuis.

M. d'Esse fut donné page à feu M. le senesclial de Poictou , messirc André de Vivonne

grand pere, lorsqu'il alla avecques le roy ' son prisonnier.

Ardrcs lieutenant de roy en la guerre du roy d'Angleterre et roy François.

Pareil scrupulucux fut le prince de Galles, qui ne voulut soupper avecques le roy Jehan le soir après la baltaille de Poicliers , et ne faisoit pas conscience de le tenir son prisonnier. De mesmes en fit M. de Bourbon , qui servit le roy le soir de la baltaille de Pavic en toute humilité, et luy donna la serviette , et le tenoit aussy

Le roy Henry, venant à la couronne, comme protecteur de* personnes affligées, envoya M. d'Esse en Escosse son lieutenant gênerai , pour secourir les deux reyncs d'Escosse mere et fille; ce qui luy fut un très-grand honneur, | car il y commanda à des seigneurs plus grands et plus riches et de plus haute maison que luy, . comme à MM. Strozzi et le prieur de Cappoue, frères , cousins de la reyue , à M. d'Andelot, à MM. de La Rochefoucaud , d'Kstanges, Baudine, Pienne, Bourdeille, Monlpezat , Negrepcllice, le comte de Rcingrave, et force autres. Et mesmes leur disoil bien souvent : «Messieurs, je sçay bien qu'il n'y a nul guieres a de vous autres qui ne soit plus grand que omoy, et que, quand je seray hors d'icy, soit «à la cour, soit en France, soit au pays, qui «ne soit plus que moy et qui ne se veuille dire «plus que mon compaiguon; mais puisqu'il a «pieu au roy m'bonnorer de ceslc charge, il «faut que je m'en acquitte et que je commande « aussy bien au grand comme au petit , et que «l'un et l'autre m'obeyssent : et au partir d'icy «niestant despouillé de ceste graudeur, nous «serons tous pairs et compaignous. »

Voylà comment je l'ay ouy conter à mon frère M. de Bourdeille, qui y esloit aussy, disant qu'il avoit si bonne grâce a commander, qu'un chascuu luy obeyssoit de si bon cœur et l'bonnoroil si fort, qu'il n'eut jamais occasion de se fascher a eux; car, en commandant, il f'amiliarisoit fort. 11 n'avoit autre serment sinon, Avons ouy, qui ne se peut dire proprement serment, mais une assidue forme de parler qu'il avoit convertie en forme de serment. Quand il alloit a la guerre, et qu'aucuns des cour rein s luy venoieut dire : a Monsieur, voicy «les ennemys qui viennent à vous;» luy, sans s'estonuer, ne faisoit que respoudre : «Et nous «à eux.»

Il fit de beaux combats et beaux exploicis de guerre en ceste Escosse, et, en les faisant, il disoil souvent : «Ah! messieurs, ce n'est rien «ce que nous faisons icy, si le roy ne nous voit «ainsy bien faire; car mieux vaut rompre bien «à propres une lance contre son ennemy de- « vant son roy et à sa veue, que de gaigner une • battaille ou prendre une ville hors de sa veue «et en son absence, et mesmes à cinq cens «lieues de là : car la renommée ny la recon-

SDS CAPITAINES FRAiSÇOIS.

«noissance n'en sont si grandes.» Si est-ce qu'au partir de là le roy l'honnora fort et luy donna l'ordre, pour signe qu'il avoit si bien faict, et le recompensa bien condignemeot, non selon les recompenses excessives qui ont esté despuis soubs les autres roy», comme elles se faisoient des ces temps- là un peu plus modérées. Aussy falloil-il qu'un chascun s'en ressentisl, ou peu , ou prou, selon les mérites et services, pour avoir enduré beaucoup de mal, de travail , et sur-tout de grands froids , non seulement luy, mais force honnestes gens de son armée , jusqu'à en perdre les ongles des pieds.

Il y gaigna une grande et très-mauvaise jaunisse, et telle que j'ay ouy dire qu'il en taignoit de jaune sa chemise comme de saffran lorsqu'il suoit; ce qui fut cause qu'il demanda congé au roy d'aller jusques en sa maison d'Espanvilliers changer d'air et voir sa femme qu'il n'avoit veue de trois ans , qui estoit une trèsbelle et hounestedame de la maison des Adrets en Anjou , et qui avoit esté nourrie fille de madame de Vendosme, très-honneste princesse, et qui avoit grand honneur en ses nourriture».

Estant donc en sa maison , au lieu de s'amander de sa maladie, il sembla qu'elle s'empirast, et le tourmenta pis que devant; si bien qu'il en pensoit à toute heure mourir : et traisnant ainsy sa vie en langueur, j'ay ouy dire qu'il la maudissoit cent fois le jour, qu'il ne l'avoit perdue eu tant de combats et guerres où il s'estoit trouvé, et qu'il fust reduict a mourir en un lict comme un caignardicr le plus pauvre qui fut jamais. El ainsy que bien souvent de tels propos entretenoit ses amys avecques larmes et soupirs, arriva uu courrier du roy a luy, qui luy porta mandement de l'aller trouver aussy tost pour s'aller jelter dans Thcrouanue, que l'empereur menassoil d'assiéger, et là y commander en lieutenant de roy. Soudain, après en avoir sceu la nouvelle et leu la lettre de son roy, il dit à ses amys qui estoieot la avecques luy ( car ordinairement il estoit fort visité, tant il estoit aymé) : «Mes amys, voylà «le comble de mes souhaits arrivés, car je ne «souhailois rien tant que d'aller mourir en un «honnorable lieu, et ne craignois rien tant «que de mourir en ma maison et mon lict. Or, «je m'en voys; el vous jure bien que madame

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