‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 228 sur 361 · M. I.A ROCHE DC MAYNE · texte numérisé non relu

M. I.A ROCHE DC MAYNE

Monsieur La Roche du Mayue a esté un wui, bon, brave et vaillant capitaine de son temps; il fut lieutenant de cent hommes d'armes de M. d'Alançon, grand marque pour lors de sa suffisance et valeur : ce qui luy vint à bien, car à la batlaille de Pavye le capitaine fut fort accuse d'avoir mal faict, et le lieutenant très-bien , et vaillamment en combattant pris prisonnier : aussy après sa mort il eut la moitié de sa compagnie ; quelque temps après il eut l'Ordre. Les Espagnols, parmy leurs histoires, le louent fort, et le nomment Humeno Hoclia: de telle façon que l'empereur le voulut fort entretenir après le siège de Fossan , où il se trouva et fit fort bien.

M. du Bellay, dans ses Mémoires, en fait un seul conte de ses causeries qu'il fit avecques l'empereur, dont c'est dommage qu'il n'en a faict plusieurs, car il disoit et raconloit des mieui. La première fois que je le vis jamais, «fat à Amboise, la cour y estant; il estoit fort bien habillé, moitié à la vieille françoise, moitié à la moderne; et avoit un bonnet d'escarlitte avecques des fers d'or à l'entouret une belle enseigne, et le portoit fort penchant sur l'orôlle; il pou voit bien avoir alors soixante-dix ans ou plus; et se mit dans la basse-cour, ainsy qu'il voulut monter sur sa mulle pour aller à 'a ville entretenir M. de Richelieu ; j'estois «ecque* luy, i qui il demanda qui j'estois ; il a* nomma par mon nom de Bourdcille le jeune. Soudain il se tourna vers moy en disant : •Hé! mon petit cousin, mon amy, que je le 'donne l'accolade. Vostre perc et moy avons •Blé si bons paren* el amys. Et teste Dieu

« pleine de reliques (c'est oit son serment ) ! que ■ nous en avons faict de bonnes delà les monts, «d'autresfois de nostre jeune aage!» Et m'en alla faire des contes qui levoient la paille, el m'en entretint près d'une grosse demye heure: et puis, s'en voulant aller, il demanda sa mulle, qu'il appelloit (ousjours madame sa mulle , qui avoit plus de trente ans, tant sage et si bien faicte au montoir que rien plus ; si bien , quand je le vis monter, je luy dis : «Monsieur, que «vostre mulle est sage et bienayséeau montoir! «— Pourquoy ne le seroit-elle, teste Dieu! mon «petit cousin? Elle a prés de quarante ans; elle «a bien appris sa leçon sous moy; elle me sert «fort bien : je monte à l'ayse sur elle quand je «veux. Que pleust à Dieu j'en peusse faire de cmesmes sur toutes les dames de ceste cour, et «qui fussent aussy aysées au montoir! Vous en «seriez bien ayse, petit cousin, qui jà estes un «jeune estalon pour elles. Adieu, mon petit «cousin, mon amy (car j'estois fort jeune «alors). Si tu veux venir soupper avecques moy «nous causerons des rallies de (on pere, et de «moy et de tout.» Je n'yallay pour le coup, mais une autre fois où il triumpha de dire; mais quand il falloit parler de la guerre, de choses hautes el sérieuses, il le faisoit beau ouyr.

Aux premières guerres ci vil les. les huguenots luy prirent son chasteau de Chinon par surprise *, comme ils firent d'autres de la France, qu'on ne sedoubtoit de rien, dont il estoit capitaine, luy n'y estant point. Quand on luy en apporta les nouvelles : «Et teste Dieu pleine «de reliques ( dit-il ) ! faut-il que Pere éternel «gaigne Pater noster? je les en chasserai « bien. » Ce qu'il fit , et jura encor un bon coup que, s'il ycustfailly et n'y fust rentré, ileust tenu Dieu pour huguenot , el ne l'eust jamais servy de bon cœur.

Les Espagnols, en leurs livres, le louent fort, parlant de ceste batlaille de Pavye, par tels mots: «Le seul capitaine Alançon, pour «porter la nouvelle en Fr.ince d'une si grande « perle cl rou le. s'en fui l sa u v e a vecq ues u n gra nd

1 «Ce fut lui-même ( La Rorbe du Maine ) qui rrndit re château, et cela a la vue d'une seule riHii^r.nie de fiens d'armes, » dit d'Aubitfné sur l'an !â&. ( Voyez les Mémoires de d'Aubigné dans la collection du Panthéon.)

€ escadron d'hommes d'armes, lequel, pour

■ venture, seroit digne d'une louange singu- « liere de prudence , si l'on eust creu et jugé

■ qu'il voulust plustost se délivrer, el luy et ses e gens-d'armes, de péril , sans respandre sang , «qui pour l'amour de son office et sa charge le « su i voient, que sauver une bande de vaiilans «hommes pour secourir la France toute des- «pouillée. Toutesfois ledict Alançou mort en «peu de jours après de la grande douleur qu'il ■en receut en son esprit, La Roche du Maync , «lieutenant de sa bande, deffendit par un hon- «norable tesmoignage la renommée de ce faict, « parce que luy, estant homme valeureux et pra- « tique ès choses de la guerre , quand il vit que

■ la victoire estoit désespérée , en despit de son «capitaine, qui ne voulut en aucune manière «consentir en cela, il demeura ferme; et luy « sembla plus beau qu'il se conforroast , avecques a son roy et ses autres compaignons vaincus, à «la nécessité : et fut pris combattant vaillam- « meut. »

Voylà la belle louange que luy ont donné les Espaignols, et ce que pour ce coup j'en puis dire de ce bon et grand capitaine, qui ne fit jamais que bien , ainsy qu'il fil à la battaille de Saincl-Quenlin , qui, tout vieux qu'il estoit, ayant plus de soixante ans , combattit jusqu'à l'extrémité de ses forces foi b les, son fils tué près de luy, s'efforçans de tout leur courage brave se secourir l'un l'autre ; enfin te fils mort devant luy, il fut pris prisonnier: el vesquit quelque temps après , sans avoir laisse grande lignée, dont c'est un très-grand dommage, car la race en estoit très-belle et bonne.

Sur la capitainerie de ce chasteau de Chinon, ne se faut esbahir si ces vieux et grands capitaines se sentoient bien honnorés d'avoir ces capitaineries de chasteau x des roys , et combien ces dignités le temps passé esloicnt honnorables et portoient grande qualité. Feu messire André de Vivonne , seneschal de Poictou , mon grand pere, parmy ses nobles qualités, après ses seigneuries, places et terres qu'il a voit grandes, il se mettoit : seneschal de Poictou, gouverneur de M. le Dauphin (qui estoit M. le Dauphin François, qui mourut à Tournon), chambellan du roy, et capitaine du chasteau de Poklicr*. M. le marcschal de Brissac, parmy ses beaux titres et hautes qualités, se mettoit aussy, ca-

iDS CAPITAINES FRANÇOIS.

pitaine du chasteau d'Angers et de Falaize.

J'ay veu semblable qualité de M. d'Archiac , ayeul de madame de Bourdeille ma belle-sœur, qui parmy ses grandes seigneuries et places et qualités, il se mettoit, capitaine du chasteau de Chinon, ainsy que j'en ay veu plusieurs titres en son trésor, et force lettres des roys de son temps, qui luy mettoient : A monsieur d'Arcliiac, capitaine de mon chas/eau de Chinon .

Entr'autres, j'y en ay veu deux de madame de Bourbon , sœur el régente du roy Charles VIII, son frère, en son adolescence, qui disoit ainsy en ces propres mots que je n'ay voulu changer :

MORSIKIR D'ARCHIAC,

Je me suis oubliée vous escrire qu'il faut quatre chambres au chasteau de Chinon pour les capitaines, une pour M.deMontpeosier, une pour M. de Vandosmc. Aussy faictes habiller la galerie qui est sur ma chambre , et faictes fa re trois licts pour mes femmes auxdictes gallenes : et par tout mon logis que tout soil garny de chaslicts. A Dieu soyez.

Escrit à Amboise, ce 27 de janvier.

Et au bas, signé seulement, tant elle estoit glorieuse ,

Aime bk France.

Une autre lettre pour ce mesme effect porte :

Monsiedr d'Archiac

J'ay sceu par vostre homme la bonne diligence que vous avez faicte à la réparation du chasteau de Chinon. Je vous envoyé par mémoire les gens qu'il faudra qui soient logés au chasteau, qui sont, une chambre . un retnict' el une garderobbe pour le roy ; une chambre pour M. de Grasville'; une chambre pour M. de La Trymouille, une pour M. de L'isle, une pour M. de La Solle, une pour M. le baillif de Meaux.

Pensez qu'aucuns de ceux-là estoient de ses mignons de couchette.

Au bas:

Amib de France.

Et au-dessus : A monsieur d'Archiac, ca-

' RiJolto, c'eU-à-dire réduit propre à « retirer en particulier. Rab laii a employé le mot retrait* dans cette signification.

1 Uui» Mallct , seigneur de Grarille , «mirât de France nous le reçue de Charles VIII.

Page 1