M. LE MARESCHAL DE BRISSAC
en fit le conte en plaine table , et luy, qui estoit des mieux disans et de lu meilleure grâce, ne sceut point enrichir le conle de malheur.
Je vous jure <jue je n'ay jamais ^eu homme fouetté, comme ce La Rivière et les capitaines bravaches du Piedmont le furent ce coup là de parollc, et comment de jeunes pages les avoient eslrillés, et que les autres a\ oient là oublié leur pallcslrinc piedmontoise. De rire, on ne vit jamais tant rire, ny de dire mieux le mot, à l'en v y l'un de l'autre; madame de Guyse et autres dames avecques elle en ryoient bien aussy.
M. de Guyse, qui esloit sape et modéré, ryoit bien aussy un petit soubs son bonnet , et blasmoit fort les deux capitaines du Piedmont de leur témérité d'avoir voulu chasser deux gentilshommes de leur jeu ; ce qu'un priuce n'eusl pas voulu faire, ny luy-mesme. Par ainsy se passa la souppée aux despens des capitaines de Piedmont.
Ce capitaine La Rivière despuis se rendit un très-bon capitaine, et tel qu'aux troisiesmes troubles, estant capitaine , des gardes de monsieur et capitaine de chevaux légers, fit fort la guerre en Xainctonge aux huguenots de là, et eut belle réputation et fortune. Mais, après leur avoir faict beaucoup de maux, ils l'attrapèrent près de Xaintrs, dans les taillis du Itouct , en une amhuscade qu'ils luy avoient dressée, et fut tué d'une grande harquebusade.
Pusset, qui l'avoit si bien estrillé, fut amprès aux premiers troubles l'un des enseignes rouronnelles de M. de R mdan , où il se fil beaucoup signaller; et quelque temps après se battit en estoquade a Join ville ( qui est â M. de Guyse) contre le seigneur de Guermand, breton, qu'il blessa fort heureusement d'un grand coup sur la teste, et luy point. Ce seigneur de Guermand esloit un jeune gentilhomme brave , vaillant et des riches gentilshommes de Bretaigne, lequel se noya dans la Seync près Paris , en se baignant avecques M. de Guyse , qui se pensa noyer luy-mcsmc le pensant sauver, estans tous deux fort jeunes.
Pour retourner encor à M. i!;* Hrissac, il faut noter de luy une chose digne à poi.ser, qu'en Piedmont , parmy sa grand grandeur el ses grands respects , jamais par-tout il ne se fit
appeller Monsieur, sans queue, comme nous avons veu plusieurs en France, qui, abusans un peu de leurs grandeurs, permettoient fort bien, voire le commandoient , qu'ils ne fussent appellés que Monsieur, simplement, en leurs gouvernemens et lieux où ils avoient authorité. Par tout le Piedmont on ne disoit ordinairement que monsieur le maresclial ; bien est-il vray qu'en sa maison aucuns y estans disoient bien monsieur seulement, comme en demandant : Que fait monsieur? ou bien : Où est monsieur? et autres interrogations qui se font ; mais hors de son logis tousjours ce mot se proférait, monsieur le maresclial. Aussy faut-il ainsy parler ; car à nul appartient d ésire appelle1 en France simplement Monsieur, que le premier prince du sang amprès le roy.
MM. de Guyse et connestable de Montmorency l'ancien ont faict tout de mesraes ; car il se disoit tousjours , M. de Guyse , M. le connestable; et à leurs imitations force autres princes et seigneurs en faisoient de mesraes. Nous avons veu de tout cela les expériences.
Pour fin, mondict sieur le mareschal acheva en France et à la cour ses jours caducs et maladifs, tousjours en grandeur, comme il se l'estoit acquise; car il entrait tousjours aux affaires et conseil , et faisoit-on grand cas de ses opinions. J'ay veu la reyne mere , de son temps encor vigoureuse, qu'elle avoit ses bonnes jambes et qu'elle aymoîl ces longs pourmenoirs , elle tousjours aller à pied et faire aller mondict sieur le mareschal tousjours à cheval , sur un petit cheval fauve le plus doux et posé et beau que je vis jamais , et plus propre pour cela , et luy estant tousjours près d'elle et à ses costés , elle parlant à luy et luy demandant ses advis. De mesmes en faisoit-cllc à M. le connestable : qui estoit un grand honneur à eux , et une grande bonté à elle; car les gouttes de l'un et de l'autre ne pouvoient accompaigner la belle disposition de la reyne ; lesquelles gouttes à la fin emportèrent ce grand mareschal au trespas, comme j'ay dict.
Il eut une belle el honneste femme, qui estoit madame la mareschalle, héritière de la maison d'Kstellan , grande, bonne et riche maison de Normandie, laquelle il ayma et
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traicta fort bien Et quand elle venoit en Piedmont luy rendoit (out Iraiclemcnt ; et puis, quand elle estoit grosse, il estoit fort aysc qu'elle s'en retournast soudain en France faire ses couches ; car il y avoit faict plusieurs belles amyes, comme en Piedmont la beauté n'y manque, entre autres la segnora Novidalc, Tune des belles dames , à mon gré , qui fust de par de là, et de la meilleure apparence et grâce; et d'autant qu'elle se voyoit araye du gênerai et lieutenant de roy , d'autant se faisoit-elle valoir et monstrer quelque majesté plus que les autres: aussy pour telle, et pour quasy princesse, M. le mareschal la faisoit paroislre, tant en respects , honneurs , qu'en pompes d'habits et autres sumptuosités, jusqu'aux dances et musiques : si bien qu'il avoit sa bande de violons, la meilleure qui fust en toute l'Italie , où il estoit curieux de l'envoyer rechercher et la très-bien appoincter; desquels en ayant esté faict grand cas au feu roy Henry et à la reyne, les envoyèrent demander à M. le mareschal pour apprendre les leurs qui ne valoient rien et ne sentoient que petits rebecs d'Escosse au prix d eux ; à quoy il ne faillit de les leur envoyer : dont Jacques Maryo et Baltazarin estaient les chefs de la bande ; et Baltazarin despuis fut vallet de chambre de la reyne, et
1 Le manuscrit 8772 ajoute : « Mai» non de telle façon que j'ay veu plusieurs dames tenir cesie maxime ; n'estre bien iraictées de leurs marys quand ils ront au change, et leur ostent le tribut qu'ils leur doibvent pour le donner aux autres. Si bien que j'ay veu souvent faire plusieurs ei folles interrogation* entre elles: «Son mary la traicteil bien ?» ou bien dire : • Son mary la traicte tant mal ! • Ceux qui oyent ces parolles et interrogation*, qui n'entendent point leur jargon , duent et respoudeut : • Jésus! ouy, il la traicte tant bien. Il l'ayme fort, et jamais ne la frappe ny ne bat. «Ce n'est pas cela, de par le diable! qu'oit veut dire ny qu'on entend ; c'est a sçavoir s'il luy faict bien la besongne de la nuict, et s'il couche souvent avecqùes elle et ne va point coucher avecques d'autres. Ainsy ay-je veu jargonner plusieurs de nos dames sur ce point ; de sorte qu'il faut tenir cette maxime entre dames , que quiconque le mary soit , qui passe et repasse souvent sa femme par le mitan , uns aller au pourchas ailleurs , il est très-bon mary , encor qu'il la traicte trèsmal d'ailleurs de quelques autres façons; carie manger et l'honneur qu'on leur faict , n'est tant leur vie comme le repassemenl des fesses, ny plus ny moins qu'aux chevaux le bien estrier vaut plus que le foing et avoine. Voyla pourquoy M. le mareschal de ceslc façon ne traietoit pas bien sa femme. Mais pour tout en tout autre traictement d'honneur , de respect et bonne chère, il ny sfianquoii point. »
NDS CAPITAINES FRANÇOIS
l'appelloit-on M. de Beaujoyeux , comme j'en parle ailleurs.
Pour en parler vray , ce mareschal se monstra grand et sumptueux en tout en son gouver nement; car enfin un lieutenant gênerai du roy, il faut qu'il soit universel et gênerai en tout. Il eut de ceste belle Novidale une fille très-belle comme ta mere, laquelle fille fut vouée à Dieu et voillée d'un voile à cacher sa grand beauté pourn'en faire envie au monde; mais jamais ne s'est-elle peu cacher si bien qu'on ne la voye et recognoisse pour très-belle, et que ses yeux clairs et lutsans ne transpercent tout, ne plus ny moins qu'on voit le soleil percer de ses rayons et entrer dans une chambre quoyqu'elle en ait les fenestres bien closes et serrées de vitrages, jusqu'aux antres, grottes et cavernes des profonds obscurs rochers , tant est grande la transparence du soleil ; tout de mesmes est celle de la grande beauté d'une très-belle dame.
Mondict sieur le mareschal eut aussy une autre fille naturelle, je ne sçay de qui , laquelle nous avons veue à la cour, qu'on nommoit Beaulieu , belle et honneste damoiselle. Il eut aussy un fils bastard devant qu'aller en Piedmont, lorsqu'il estoit à la cour : on m'en a bien nommé la mere, que je ne nommeray point , car elle est de trop grand estoffe. Il le fit evesque de Goutances, et estoit un très-houneste et agréable prélat , et d'esprit et de sçavoir. Il succéda à ceste evesché à son oncle . frère dudict M. le mareschal , et mourut ainsy qu'il s'en alloit estre cardinal. Il estait aussy un très-sage et honneste prélat, et de fort bvite apparence et bonne grâce , comme son frère aisné , et de ceste mesme beauté et taille. Je parle ailleurs de ces deux messieurs ses fils et mesdames ses deux filles , et de leurs vertus.