‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 236 sur 361 · M. LE MARFSCHAL DR BRISSAC · texte numérisé non relu

M. LE MARFSCHAL DR BRISSAC

faut bien qu'il en remercie aussy l'assistance des bons et grands capitaines qu'il avoit avecques luy, comme sa valeur el prudence : ny plus ny moins qj'un banquier ou marchant sijjnallé , il a beau d'estre habille, prompt d'esprit , entreprenant , remuant et remply d'intelligences et invantions, s'il n'a des facteurs habilles el sublins pour faire valoir, qui deçà , qui delà, le talent de leurs bancqties et de leurs boutiques, il ne peut rien faire, car un seul ne peut fournir à tout. Il est vray ; mais un chef brave, vaillant et prudent, peut beaucoup aux factions de guerre, comme cela s'est veu en plusieurs histoires, et comme la fable nous monstre d'une bande de cerfs conduicls par un brave lyon et courageux , leur chef desfit une trouppe de lyons conduicls par un cerf. Mais que debvoit faire M. lemareschal ? luy chef et lyon , commandoit a une armte de lyons qu'il a eu tousjours avecques luy , et à eux commandé , comme à MM. de Vassé , de Chavigny , de Terride, d'Aussun, de la Molhe Gondrin, de Gourdon, de Montluc, de Francisque Bernardin, de Salvoyson, deGordes, de Bellegarde pere et fils, dcKenouard, le comte deGesne, de Briqucmaut , deTande, Bedene albanois, MM. de Saulal les deux frères, et l'evesque et tout 1 , qui avecques sa crosse et mytre lenoit rang de bon capitaine , de Maiigiron, deGordes, d'Anncbaut . de M. d'Amville, couronnel de la cavallerie légère ; de Clermont , de Biron , de Vantadour , de MM. de Bonnivet et vîdasme de Chartres, cuuronncls de l'infanterie françoise; de Furly, de celle des Suysses; de Caillai, maistre de l'artillerie; des Biragues le seigneur, qui estoit fort creu en conseil , Ludovic-Charles, el M le président, despuis chancellier et cardinal , qui de ce temps valloit bien un homme d'espee ; le capitaine Moret, Callabrois , Jehan dcThurin , San-Petro, Corse, couronnels ; bref, une infinité d'autres si très-bons et braves capitaines, qui tous seroient aujourd'huy dignes d'eslrc généraux d'armées, non pour garder ou conquérir un Piedmont, mais tout un grand royaume : si je les voulois norabrer, je n'au- •ois jamais hict, sans compter force autres capitaines pariiculliers, tant de chevaux légers que gens de pied, comme les capitaines

1 SoleitlM ( Oraison ), d'abord évêque de Riez , puit iiic»tre-de-cdui|> d'un régiiticnl d'infauterie.

Sainct-André, les deux Molle frères, les deux Richelieu frères, les deux Isles frères, les deux v'illemaignes et Taix cousins, de Gourdan, de Munlinas, les capitaines Bourdeille, Ilautefort, Roquefeuil, Aunous, les deux Rivières, Puitallicr, Muns, Bruno, fis t anges, Bacillion , Cobios, La Chasse, Montluc le jeune, M. le baron d'Espic, maistre de camp; bref, une milliasse d'autres que je n'aurois jamais achevé à compter, lesquels capitaines estoient suivis et accompaignés de si bons soldats, si braves et vaillans, qu'on n'eust sceu lesquels trier les uns parmy les autres, tant la fleur du grain y estoit belle et nette. Je mets à part les princes et grands seigneurs, comme MM. d'Anguien , de Condé frères , de Nemours, d'Elbœuf , de Montmorency, d'Aumalle et autres grands, qui accouraient en poste aussy tost en ce Piedmont, quand ils sçavoienl que ce mareschal debvoit faire quelque journée, comme dit l'Espaignol : lesquels tous, comme j'ay veu, tant grands que petits, rendoient si grand honneur, obeyssance et respect à ce gênerai comme si ce fust esté un prince du sang ou autre. Aussy luy s'en faisoit bien acroire , et s'en prevalloit un peu par trop sur eux ; car il lenoit si grand rang et auctorilé , que j'ay veu plusieurs s'en mescontenler , el dire que le roy ne la tenoit si grandeet leur estoit plusfamillicr, et que, pour un simple gentilhomme, c'esloit trop. Aucuns disoient qu'il falloit qu'il fist ainsy, estant en pays estrange, et que parmy les estrangers il falloit ainsy faire valoir et aucthoriser son roy, afin qu'ils y prissent exemple à le mieux respecter , et aussy qu'il en voyoit faire de mesmes aux lieutenans de l'empereur ses voisins, et qu'il n'estimoit pas moins son roy qu'eux leur empereur.

Si avoit - il si belle façon à tenir ainsy sa réputation et sa prosopopéc, comme Tondit, que plusieurs ne s'en mesconientoieni point ; car il estoit très-beau seigneur, de fort bonne grâce en (oui ce qu'il dîsoil, commandoit et faisoit; parloit bien, mais peu , ce qui dcsplaisoit fort à aucuns.

J'ay ouy dire à ceux qui l'ont veu que bien souvent on les a vu jouer aux eschecs, M- de Bonnivet et luy, despuis le disner jusqu'au soupper, sans profferer une vingtaine de parulles. Voylà une grande tacilurnité!

Tout cela luy changea quand il fut en France et à la cour; car il se rendit plus accostable, pins famillier et affable. Aussy j'ay ouy dire à feu M. de tansac, qui estoit un vieux registre de la cour, que le feu roy François I disoit que tels grands de son royaume, quand ils arrivoient à la cour, ils y estoient venus et reccus comme petits roys, c'esl-à-dirc qu'il n'y avoit .jue pour eux du premier jour à estre reverenciés , honnorés , carressés , recherchés , tant des grands que d'un chascun de la cour; le second jour, qui estoit le lendemain, comme princes estoient venus, coramançans un peu à décliner en leurs recueils, honneurs, respects et caresses; le troisiesme jour ils n'estoient plus que gentilshommes, qui deschéoienl du tout de leur grand bien-veniat et de leurs honnorables entrées, et estoient reduicts et réglés au petit pied , comme le commun des gentilshommes. J'ay veu souvent telles expériences, et s'en voit tous les jours; les courtisans, qui l'ont practiqué et veu practiquer, m'en sçauroient bien que dire.

Je vis arriver mondict sieur le mareschal à la cour, qui estoit lors à Rambouillet, comme j'ay dict cy-dessus , qui fut fort bien receu du roy François II, et bien embrassé et carressé et respecté de M. de Guyse, qui lors gouvernoit tout , et de tout le reste de la cour, tant de seigneurs que dames , fort honnoré et admiré ; et luy, sans s'estonner, faisoit fort bonne mine et monstroit grand grâce, comme il avoit certes; mais pourtant, au bout de quelques jours, il esprouva le proverbe du roy François que je viens de dire : car la cour a cela , que de ne faire cas que des grands favoris; et les autres ont beau estre accomplis de toutes les valeurs, vertus et honneurs du inonde, niente. Si bien que ce grand mareschal , qui estoit le premier en Piedmont . fallut qu'il endurast en France et à la cour beaucoup de compaignons près de soy, encor bien ayse.

Il arriva fort bien aecompaigné de force gentilshommes, capitaines du Piedmont, bien faschés d'avoir quitté où ils se trouvoient le mieux. Il les faisoit tous bon veoir, et estoient fort braves et bien en poinct, mais non si proprement que les courtisans , qui d'eux-mesmes sont inventeurs de belles façons de s'habiller, ou bien merveilleux imitateurs de celles qu'on

leur porte (je parle autant pour les gentilshommes que pour les dames). Voylà pourquoy nous trouvions un peu grossièrement habillés ces courtisans piedmontois, et sur-tout trouvions fort à redire sur les hautes et grandes plumes en leurs bonnets.

Ils voulurent faire au commancement la mine d'estre rognes et bravasches et hauts à la main; mais bientost cela leur passa. Dont il me souvient que, trois mois après leur arrivée, un jour à Orléans, où les estais se préparaient, estans dans un jeu de paume deux gentilshommes de M. de Randau, dont il en avoit nourry un page qui s'appelloit Pusset de la Beancc, et n'y avoit que six mois qu'il l'a voit jeité hors de page, arrivèrent deux capitaines de Piedmont estans là avecques M. de Brissac, qui, estans entrés là dedans , dirent par une arrogance piedmonloise aux autres que c'est oit assez joué, et qu'ils vouloienl jouer, lis autres firent responsc qu'ils vouloient achever leurs parties, qu'ils ne quitteroient point le jeu. Sur quoy le jeune La Rivière Puitailler, qui estoit l'un des deux, voulut mettre l'espéc au poing; les autres deux , Pusset et son compaignon , coururent à leurs espées qui estoient soubs la corde : ce Pusset entreprit La Rivière, et le mena et pour mena si bien et si beau, qu'il le laissa sur la place, blessé de trois ou quatre coups d'espée sans en recevoir aucun , dont il en avoit deux sur la teste, qui luy parurent toute sa vie : l'autre chasse l'autre hors du jeu de paume, qui estoit couru au logis de M. de Brissac pour avoir secours de quelques uns qui menaçoient de tuer tout; mais ils ne trouvèrent personne, si-non La Rivière blessé; dont ses compaignons furent bien marris et se mirent après à la chasse des autres. M. de Randan, en ayant eu le vent , alla à eux très-bien accompaigné quasy de la plusparl des gailans de la cour (car il gouvernoit paisiblement MM. de Guyse), arriva à eux, qui les fit retirer plus viste que le pas en leur logis; dont n'en fut autre chose.

Nous allasmes le soir, quatre ou cinq que nous estions, voir soupper M. de Guyse, où il y avoit M. de Nemours, M. de La Rochefout caud, M. de Randan son frere, MM. de Givry, i Geolis, et force autres gallans de la cour, et ! qui disoient des mieux le mot. M. de Randan

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