LE GRAND PRIEUR DE FRANCE
toient M. le chevallier de Tcnance, et M. de Beaulieu-Chaslaigncr , de Poiciou, frère de M. Chastaigner qui avoil esté gouverneur dudict M. le grand prieur, au gouvernement duquel il avoit eu très^grand honneur; car ces deux MM. de Tcnance et Beaulieu estoient fort mettables et bien choysis.
Il y avoit le seigneur de Basché-Martel , trèsbon homme de mer , lequel araprès la paix le grand duc relira à soy, et le fit gênerai de ses galleres.
Il y avoit M. le comte Fiesque, seigneur d'honneur, de vertu et valeur, et de grande fidélité à la France, qu'il a tousjours inviolablement gardée, si que, pour ses vertus, le roy Charles et le roy Henry III le firent chevallier d'honneur des reynes leurs femmes, ayant esté avant ambassadeur vers cest empereur Maximilian , où il traicta le mariage de nostre très-illustre Ysabelle d'Austric.
Il y avoit aussy le seigneur Cornelio Fiesque, son parent , un très-bon et grand capitaine , et vaillant.
Il y avoit aussy le capitaine Pierrebon , dict M. de Meuillon , très-bon capitaine , qui pour sa suffisance fut gouverneur de Marseille et du fort de Nostre-Dame de la Garde ; le capitaine Maurice son lieutenant , fort brave.
Il y avoit aussy M. le chevallier de Charlus , de très-bonne et ancienne maison d'Auvergne, qui estoit un très-bon , brave et vaillant homme de mer, et qui avoit beaucoup veu et retenu.
Il y avoit aussy le capitaine Albize , bon et ancien capitaine.
Bref, ce me seroit trop grande longueur et importunité , si je voulois dire et speciffier tous ses capitaines des galleres, qui estoient tous gens de mérite , qu'il faisoit tous beau veoir auprès de leur brave gênerai , qui leur donnoit toute pareille lueur que la lune à ses estoilles.
Ce n'est pas tout ce qu'il faut notter en luy ; car, s'il estoit bon homme de mer, il estoit aussy bon homme de terre. Se trouvant en des combats, il s'en acquiiloit très-bien, en toute valeur et honneur. Il estoit un très-bon homme de cheval. Et que peu ou jamais s'est veu qu'un homme de marine fust bon homme de cheval ! ainsy que je l'ay veu par expérience , comme chose plaisante à veoir, que ces gens maritimes monter à cheval et les picquer M. le
grand prieur y estoit fort adroict , de trèsbelle assiette et de fort belle grâce.
Je le vis une fois à Amboise , à un courremeut de bague qu'y fit le roy François II , la desbatlre contre M. de Nemours , qui estoit des meilleurs hommes de cheval de France, dix fois l'un après l'autre; enfin, M. le grand prieur remporta pour l'unziesme fois.
Il estoit monté sur un barbe , habillé fort gentiment en femme égyptienne, avecques son grand chappeau rond ou capeline sur la teste, à l'égyptienne, sa robbe et cotte tout de velours et taffetas fort bouffante : en son bras gauche avoit , au lieu d'un petit enfant, une petite singesse qui estoit à luy, et plaisante , emmaillottée comme un petit enfant , qui tenoit sa mine enfantine ne faut dire comment , et qui donnoit fort à rire aux regarda ns. Elle luy donna pourtant de la peine et de l'incommodité à faire ses courses, à cause de l'émotion du cheval a courre; de sorte qu'il fut contrainct, après en avoit faict quatre courses en tel estât , de la laisser, et poursuivre ses courses, tousjours masqué.
M. de Nemours estoit habillé en femme bourgeoise de ville, avecques son chapperon et robbe de drap noir, et à sa saincture une grand bource de mesnage , avecques un grand clavier de clefs , où pour le moins il y avoit plus de cent clefs pendantes avecques la grosse chaisne d'argent , tousjours masqué aussy. Il fit .son entrée de camp sur un très-beau roussin , qu'on appelloit le Real, que le seigneur Jule, escuyer de M. le vidasme, et puis à M. de Nemours, avoit dressé à aller à deux pas et un soult mieux que ne fil jamais cheval , et qui nlloit le plus haut , car c'esloit un des plus foi is roussins et des plus beaux , bay, obscur ; de sorte qu'en ceste allée du milan du jardin d' Amboise , il ne fit que cinq sauts, tant il se lançoit bien, jusqu'à la fin de la carrière, M. de Nemours s'y tenant si bien et de si bonne grâce, qu'il en donna grand admiraiion à tout le monde, tant hommes que dames. Aussy y avoit-il là une dame qu'il servoit et aymoit fort, aussy elle luy. Et ce qui estoit plaisant, c'esloit que le clavier, avecques la multitude des clefs , faisoit un bruict comme si ce fussent esté des sonnettes, pour l'amour des sauts du cheval , qui, en mesme temps qne luy sauttoit en l'ayr, et
tinlinoient ainsy. Je vis tout cela , et ce fut la i première fois que je vins à la cour, venant d'Italye.
A propos de ce cheval Real, il faut que je face ce conte: que, deux ans avant, le roy Henry fit une partyc, le jour du mardy gras, avecques les jeunes seigneurs , princes et gentilshommes de sa cour, d'aller en masque par la ville de Paris, et à qui fairoit plus de follies. Ils vindrent tous au palais. M. de Nemours, estant sur le Real, monta de course (car ainsy le falloit) par le grand degré du palais (cas cstrange, estant aussy précipitant), entra dans la gallerie et grand salle dudict palais, fait ses tours, pourmenades, courses et follies, et puis vint descendre par le degré de la Saincte-Chapclle, sans que le cheval jamais bronchast, et rendit son maistre sain et sauve dans la basse cour. Force autres de ses compagnons de la masquarade entrèrent bien dans la salle, et en sortirent ; mais ce fut par le petit degré. Mais ce traict de M. de Nemours fut estrange et miraculeux, tenu et conduict par la main de Dieu; si que jamais ne se vit tel miracle.
Pour tourner encor à ce M. le brave grand prieur, je diray cecy de luy, que, s'il monstroit en jeu sa vertu , valeur et son adresse , il le monstroit encor mieux à bon escient et en guerre, comme il fit aux battailles de Ranty (estant très- jeune) et de Dreux , et force autres combats et desfaictes.
Il avoit d'ordinaire sa grand escurie de dix ou douze pièces de grands chevaux, comme s'il n eust bougé de terre , et une vingtaine de beaux courtauds; et quand il alloit sur mer, il laissoil tout en sa maison ; et quand il tournoit il les reprenoit, tant il estoit magnifique et splandide ; et force pages et lacquais à l'enuipolent, et ordinairement très-bien et richement vestus; car, si ceux de la cour estoient vestus ou de bandes de velours ou en broderie, les siens avoient tousjours de l'or et de l'argent par dessus les autres, et tousjours blanc et incarnat , portant et ayant ces couleurs pour l'amour d'une belle et honneste dame que je cognois; et d'elle et d'autres il estoit fort aymé : aussy y avoit il bien de quoy en luy à se faire ayraer, car il estoit très-beau de visage, blond, doux, courtois et gratieux et respectueux, de fort belle, haute et très-grande taille,
I et avecques cela, comme disent les tireurs d'armes d'Italie, con bel cor/x> nodato es di bella vita 1 : car il y a force grands qui sont grands landores et langoyrans , tant mal bastis et mal adroicts que c'est pitié; mais cestuy rien moins : il avoit les armes très-bien en la main, et de très-bonne grâce et adresse.
Je le vis une fois à Paris, au fauïbourg Sainct - Germain , au commencement du roy Charles IX , entreprendre un combat à la barrière avecques le seigneur Avaret, qui estoit grand aussy et de mesme taille, et des gallants de la cour, et mourut huguenot, dans Orléans, de peste. Tous deux estoient les deux tenans , et tindrent contre plus de cinquante venans, sans jamais se rendre ny demander ayde. Mais on ne vit jamais mieux faire de si belles demarches , et mieux portans la picque, mieux la rompre, mieux combattre à l'espée, et mieux frapper, ny de meilleure grâce; et ce grand M. de Guyse, qui estoit le parrain de son frère, qu'il faisoil très beau veoir à servir son frère et filleul ! Enfin , ces deux emportèrent et le prix et la voix du roy , des princes , des reynes et des dames qui estoient là, encor qu'ils furent assaillis de très-braves combattans.
Pour fin, ce M. le grand prieur estoii bon à tout; et faut dire de luy ce que l'on dit le temps passé des enfans d'Israël retirés dans la ville de Hierusalem,où ils furent là contraincft, par les assauts que leur donnoient les ennemys et les empeschemens de bastir et remparer la ville, de l'une des mains tenir l'espée et combattre, et de l'autre l'estruelle et basiir, si que l'on disoit d'eux qu'ils estoient ad utrumque parati a. Aussy pouvoit-on de ce M. le grand prieur, ad utmmque parahis.
Quand nous tournasmes d'Escossc et vismw la reyne d'Angleterre, elle luy fit un grand recueil et le tint en grand estime; et dança uoe fois ou deux avecques elle; car il dançoitdeJ mieux et de la meilleure grâce, et de tontes sortes de dances, et en portoit tousjours quelque nouvelle à la cour quand il venoit d'un voyage.
Ceste reyne luy monstra beaucoup de familiarités, comme il le meriltoit pour le rang de sa maison et de ses vertus. Je luy vis souvent
» De corps bien découpé et de belle disposition. «^Préparés* l'un et l'autre.
M. DE NEMOURS, dire : a Monsieur mon prieur (ainsy usoit-elle ■de ce mot), je vous ayme fort, mais non pas
• M. vostre frère, qui m'a ravv ma ville de
• Callais.»
Or c'est assez dicl pour ce coup de ce grand prince, jusqu'à un autre endroict. Cependant, pour avoir eu cesl honneur de luy qu'il a esté de mes bons seigneurs et maistres, et des premiers, et que je l'ay suivy en Italie, en Escosse par mer, et en France par terre, et qu'il m'a aymé fort et faict plus d'honneur que je ne merittoîs, à jamais je luy offre, à ses cendres et à son honnorable mémoire, un torrant de mes larmes, aussy bien à ceste heure comme le jour qu'il mourut.