H. LE GRAND PRIEUR DE FRANCE
Amprès qu'il fut desappoincté de sa généralité des gallercs, pour raison quej'ay dict, M. le grand prieur de France , de la maison de Lorraine, frère à ce grand duc de Guyse , l'eut pour sa valeur et mérite; car, amprès avoir faict son premier apprentissage de guerre soubs M. son frerc au siège de Metz et la battaille de Ranly, où il fit monstre de ce qu'il estoil et qu'il seroil un jour , s'en alla à Malte servir sa religion ; où estant, par son illustre race et par sa valeur et vertu, il fut faict gênerai des galieres de sa religion.
Et d'autant que la noble couslumc est là de ne les entretenir ny de les annichiller en osiveté dans le port , ordinairement elles vont en cours, comme j'ay veu et y suis esté. Parquoy un jour entre autres, ledict M. le grand prieur y estant allé avecques quatre gallercs seulement, et ayant battu la mer long-temps sans aucune rencontre, cl se faschant d'un retour iuutille, il luy prend fantaisie (contre Toppinion pourtant des plus vieux capitaiues et m* riniers) d'aller se présenter devant le port de la ville de Rodes, et là appcller au combat les galleres qui y sont pour la garde ; lesquelles, après avoir assez attendu . en voylà sortir su de nombre seulement , et venir à luy, lesquelles n'estoient des pires choysies, mais très-bim armées de forçats, mariniers et soldats , jamv saires el Turcs, el des meilleurs; pensez qu'ib ne les avoienl pas oubliés.
Sans autre lemporisement l'on vient au combat, et à s'investir de telle furye, que « victoire demeure ambiguë. Enfin, après grand tuerie et desfaicte d'un costé et d'autre, la victoire demeure au prince, n'ayant estés pourtant séparés que pour l'obscurité de la nuici; et si le combat commança despuis huict heura du matin au grand jour, et dura jusqu'à U nuici brune, que rien ne se veoyoit que l« canonnades el harquebusades.
Le prince y perdit de bons hommes et à nobles chevalliers, avecques une gallere de
[siennes, qui fut mise à fonds; mais il de meura victorieux par la fuitle de trois, el un emmenée en triuoipue et pour butin, et deu
mises à fonds, dont l'une y fut mise par un acte très-genereux d'un chevallier gascon du- i quel j'ay oublié le nom , à mon très-grand regret ; et m'en veux mal , car il dcbvoit estre cogou par tout le monde et gravé en lettres d'or.
Ce braveet vaillant chevallier doneques, ayant sauté dans une des galleres ennemyes avecques aucuns de ses compaignons , et ayant forcé le proue rt la rambade, et demeuré maistre du tout jusqu'à l'arbre , il trouva là un renfort de pouppedeceux qui tindrent ferme, et repoussèrent aysemeni les nostres, d'autant qu'ils estoieot en peu de nombre; de sorte qu'ils furent contraincts de se retirer et ressauter dans ; leur gallere. Mais ce chevallier gascon, résolu ; et déterminé de mourir par un faict généreux, ; vint au fougon, et la prend un tison de feu, et soudain descend en bas dans la chambre de la munition , et mit le feu dans les poudres ; si qu'en se perdant il perdit et gallere et tout ce qui estoit dedans, et tout alla à fonds et à tous les diables. C'est bien un acte romain de ceux du temps passé; mais pourtant ne s'en trouvera-il pas une douzaine de pareils.
Due dame de Cypre , un de ces ans après la conqueste faicle par les Turcs , estant emmenée esclave, en fit de mesnies, mettant le feu dans la gallere où elle estoit ; laquelle la fit perdre par ce traict généreux, plustost que d'estre à jamais misérablement esclave.
Voylà doneques M. le grand prieur qui se re- ! tire victorieux, mais avecques un tres-cher marché de victoire, et blessé de deux fieschades grandement; et n'eut guieres de ses gens qui ne fussent morts ou lessés ; et ses galleres fort percées cl fracassées, et quasy ayant perdu forme de galleres ; cl fit ainsy son entrée triuniphante dans le port de Malte : dont un chascun , en ayant scen le discours du combat, ne peut assez le louer et admirer ; et m'eslonue que ceux qui ont escrit de ce temps-là n'ont mis ceslc journée (rès-mcmorable.
Je l'ay ouy raconter ainsy à M. le grand prieur, mesmes à force autres chevalliers qui estoient avecques luy, lesquels il faisoit beau ouyr raconter, lorsque mondict sieur le grand prieur tourna de Rome, où il avoit mené son frère, M. le cardinal de Guysc, pour l'esleclion du pape Pie IV, il passa à Gcnncs, et là pi il port
et terre; car lors la paix estoit II alla veoir le seigneur André Doria, qui vivoit encor, mais très-vieux et cassé , non pourtant qu'il n'eust le jugement et la parolle très-bonne et belle, et la façon et tout. Il fit un grand honneur à mondict sieur le grand prieur, et le festina : et le loua fort de ce combat que je viens de dire, qu'il mit en avant exprès pour le louer et dire que c'estoit un des beaux combats qui s'csloit faict en cestc mer pour si peu de vaisseaux qu'il y avoit , et mesmes en allégua plusieurs des siens beaux qu'il avoit faicls en son temps.
Mais il n'allégua pas (dit amprès et à part à M. le grand prieur un vieux capitaine de mer) la faute qu'il fit à Sainclc-Maure de sa retraite, : ayant tant de fois appelle; Barbe-Rousse au combat , et voyant qu'il sorloit du golphe pour aller à luy, se retira à force de rames et voylles, non pourtant sans perdre quelques vaisseaux ( dont Ferdinand de Gonzaguc , lors visce-roy de Sicille, estant en ceste armée, cuyda désespérer); et lors aussy qu'il fit perdre ces braves soldats espaignols dans le Castel Novo , encor qu'il cust eu ces deux fois deux des plus belles armées qu'il avoit jamais eu.
Ceux qui i'excusoient disoient : qu'il ne vouloit rien hasarder, et en un coup perdre sa réputation, son avoir et celuy de l'empereur son maistre, qui luy avoit deffendu de ne rien hasarder que bien à propos. Ceux qui le blasmoient disoient : qu'il y avoit quelque sourde intelligence entre Barbe-Rousse et le seigneur André Doria , d'autant que la gloire de l'un estoit celle de l'autre, et qu'autrement leurs maistres ne feraient cas d'eux.
Aussy, parmy leurs esclaves, le proverbe courait : que le corbeau ne crevoit jamais les yeux à un autre corbeau , et aussy encor que corsario à corsario no ay que ganar que los barilles d'agua ; c'est-à-dire , « que cor- «saire à corsaire il n'y a rien à gaigner que les a barils des forçats,» comme j'ai dict ailleurs.
Voylà comme ces deux grands capitaines, et les plus grands de toute la mer de Levant , faisoient leurs affaires, l'un aux dépends des chresliens, et l'autre des infidelles, sedisoiton alors: tant y a d'hypocrisye et de fictions au monde !
Ce M. le grand prieur, dont je parte, ne flat
toit pas ainsy le dé à l'cndroicl des ennemys de: sa religion; car il les hayssoit mortellement. Je me souviens que, lorsque le roy François l ouvoya à Marseille quérir les galleres pour venir en la mer Oceanc, et de là faire la guerre en Escossc , je le vis cent fois maudire cesie occasion , e( cent fois aussy les guerres civillcs qui vindrent quelque temps ampres en France ; car il avoit résolu de se bannir pour un trmps de la France , aller à Malle, en prendre la bandierc , cl cxcculer une entreprise qu'il avoit sur Rhodes, et qu'il lenoii très-facille: et s'asseuroit de l'emporter, à l'onyr di;»courir, mais non pas qu'il en descouvrisl les plus grands secrets.
il prenoil une douzaine de ses gallères, et emmenoil une infinité de très-belle jeunesse de France, avecques une (leur de bons soldais. Il m'avoit faicl promettre que j'irois avecques luy; je n'avois garde d'y faillir , car je n'ay jamais ayméen mon jeune aage qu'ai 1er. Il avoit trouvé une fort belle invention pour armer ses gal- Irres en combat, que je n'ay point veu ny ouy parler. Bref, il avoit là un beau dessein.
Le malin du jourde la battailledc Dreux, ainsy qu'il desjunoit et tous nous autres qui estions avecques luy , je luy ouys dire que s'il inouroit en ceste battaille , qu'il ne regrettoit en rien tant sa mort , si-non qu'il perdoit l'occasion de faire son entreprise de Rhodes advant mourir; qu'il la pensoit infailliblement emporter, et puis, ceste entreprise exécutée, qu'il ne se soucioit jamais plus de mourir. Mais le malheur, qu'ayant combattu ce jour très-vaillamment, cl s'y estant par trop eschauffé, et retournant tout suant le soir qu'il faisoit un froid extresme, et son page escarté ne l'ayant peu trouver pour luy donner sa lonviere 1 , il fut contrainct de boire ainsy sa sueur qui se refroidissoit sur son corps ; cl pour ce en engendra un faux purizy 2 qu'il garda plus de six sepmaincs , dont enfin il en mourut, par un très-grand dommage, et plus qu'on ne lesçauroit exprimer; car, n'ayant pas encor trente ans, il sefust rendu un des grands personnages de nier qu'on cust secu veoir ; car il y estoit brave, vaillant el hasardeux : il y estoit bien autant expert et très -bon marinier, si que
' .Maiiicati ou fot.Tture du loup.
» Pleurésie.
NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
bien souvent il reprenoit les meilleurs pi loties, comittes, argousilset matteIlots,ceque j'ay veu moy-mesme, et les rasseuroit et enseignoit : comme j'y vis lorsque, comme j'ay dict en la vie de la reyne d'Escosse , que nous nous approchasmes de l'Kscosse et que ce grand brouillard nous faisoit qu'un chasrun s'en estonnoit , luy ne perdit jamais coeur ny jugement , rasseura tout et opina ce qu'il failloit, contre l'opinion des mariniers, piiolics et comittes, dont l'on se trouva bien; et là je te vis aussy bien opiner et bien dire que le meilleur ptlotle qui fut jamais. En retournant les galleres d'Italie, car il estoit allé mener son frère M. le cardinal de Guyse, comme j'ay dict ailleurs, toutes les galleres, el la sienne première , s'alloient périr, sans luy et son advis et hasard, dans le golphe de Ligournc. De mesmes ramenant ses galleres de Levant en Ponani , elles esloient perdues, sans luy, aux asnes de Bourdeaux , là où il courut très-grand fortune : car il u'cnvoyoit jamais devant pour tenter la risque ou pas, ou l'advanture, mais alloit loiisjours le premier devant, ainsy qu'est la coustume qu'il faut que la gênera Ile ou la realle tousjours aille devant toutes les autres ; ce qu'il fait très-beau veoir certes, soit ou à combattre ou à faire voyage , avecques sa belle bannière ou estendard gênerai et son grand fanal.
Il s'est veu par un coup commander à quarante galleres; et c'est ce que nos roys de France ont eu jamais de plus en mer, ou quelques deux ou trois davantage; ce qui faisoit fort paroistre leur gênerai , en quelque part qu'il fust ou allast, pour la belle suite que je luy ay veu ordinairement de gentilshommes , de capitaines de galleres el de soldats, de chevalliers et autres plusieurs honnestes gens, outre qu'il estoit très-magnifique cl d'une trèsbelle despense, et beau joueur.
Il y avoit M. de Carscs, son lieutenant gênerai , qui estoit un très sage, brave el vaillant, riche cl magnifique seigneur , et beau joueur, aussy comme sou gênerai , et qui avoit faicl belle preuve de sa valeur en Piedmont, commandant à deux enseignes de gens de pied , cl estoit grand seigneur de moyens et de grand despensc.
Les deux lieulenans de ses deux galleres es-