‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 279 sur 361 · M. DE MOP · texte numérisé non relu

M. DE MOP

dans un des beaux et anciens parcs de France, à très-grande foyson, qui ne se peut saouler d admirer et de louer la beauté, la grandeur et le chef-d'œuvre de ceste maison, et faicte, qui plus est, par une telle dame, de laquelle il s'en fit faire plusieurs contes fabuleux, qui sont là tort communs, jusqu'aux bonnes femmes vieilles qui lavent la lexive à la fontaine , que la reyne mère voulut aussy interroger et ouyr.

Les unes luy disoient qu'ils la voyoient quelquesfois venirà la fontaine pour s'y baigner, en forme d'une très-belle femme et en habit d'une vcfve; les autres disoient qu'ils la voyoient, mais, très-rarement, et ce les samedys à vespres (car en cest estai ue se laissoit guieres veoyr), se baigner moictié le corps d'une très-belle dame, et l'autre moictié en serpent; les unes disoient qu'ils la voyoient se pourmener toute vesteue avecques une très-grave majesté; les autres, qu'elle paroissoit sur le haut de la grosse tour en femme très-belle et en serpent; les unes disoient que, quand il debvutt arriver quelque grand desastre au royaume, ou changement de règne, ou mort et inconvénient de ses parens, les plus grands de la France, et fussent roys, que trois jours avant on l'oyoit cryer d'un cry très-aigre et effroyable par trois fois : on lient cestuy-cy pour très-vray ; plusieurs personnes de là qui l'ont ouy l'asseurent, et le tiennent de pères en Mis; et mesmes que, lorsque le siège y vint, force soldats et gens d'honneur l'affirment qui y estoient; mais surtout, quand la sentence fut donnée d'abattre et ruyner son chasteau, ce fut alors qu'elle fit ses plus hauts crys et clameurs ; cela est très-vray, par le dire d'hunnestes gens. Du despuis on ne l'a point ouye. Aucunes vieilles pourtant disent qu'elle s'est appareue, mais très-rarement.

Pour fin et vraye vérité finale, ce fut en son temps une très-sage et vertueuse dame, et maryée et vefve, et de laquelle sont sortis ces braves et généreux princes de Luzignan , qui par leur valeur se firent roys de Cypre, parmy les principaux desquels fui Geoffroy à la Grand Dent, qu'on voyou représenté sur le portail de la grand tour en très-grande stature.

Je n'ay guieres veu de personnes qu'ayent veu ce chasteau en son lustre et splaudeur, et puis en sa mémorable ruyne, qui ne maudist M. de Monipeosier et son opiniastrelé folle en cela:

TENSIER. 485

si que les roys ses enfans (disoit ladietc reynt) n'en avoient tant faict envers les villes qui avoient tenu, eux presens, contre eux, et ne les avoient desmolies, et luy avoit voulu faire plus qu'eux et se faire craindre et respecter.

Aussy tint-on de ce temps-là que ce prince susdict ne l'emporta guieres loin , qu'il n'en eust une est reile bien sarrée ; car le roy , le voulant continuer en sa charge de lieutenant gênerai, et l'envoyer en Xainctonge et aux isles pour achever ses conquestes et l'y faire obeyr, il n'y voulut point aller; ains, voulant passer son ambition plus avant, ce luy sembloit, il sçait comme le roy s'achemine à Reims pour s'y faire sacrer, il s'y achemine aussy pour s'y trouver au sacre, et là y tenir le premier rang après Monsieur et le roy de Navarre, et l'aster à M. de Guyse qui estoit là avant luy. Mais à quelles journées et en plain hiver! les plus grandes que j'aye jamais veu faire; car lors le roy m'ayant envoyé vers M. de La Noue à La Rochelle, et m'en retournant en poste le retrouver Je trouve mondict sieur de Mouipcusier à Bloys, ainsy que je courois et luy à ses journées; il arriva le soir à Paris, que je n'y estois arrivé que le matin; cl comme j'eslois allé veoyr madame de Guyse, qui estoit lors en couche, et que je parlois à elle, nous nous donnasmes la garde que nous vismes M. de Montpensier sur les bras, dont je fus fort est ou né pour l'avoir laissé bien loing : marche de mesmes de Paris à Reims.

Ayant esté adverty de son intention à vouloir tenir le rang audict sacre, et entendu M. de Guyse aussy, qui ne luy vouloit pas céder ny perdre le sien , et mal-aysement souffroit passer telle paille par le bec (car il eust fallu que ce fust esté, ou Dieu ou le diable), commaoça à rentrer en collere et rumeur, et prolester que si M. de Montpensier s'hasardoit le moins du monde de vouloir esjamber sur sa dignité, qu'il luy fairoit autre tour que ne fit Philippe* le Hardy . duc de Bourgoignc, à l'cndroict de son frère; car il le prendroit par le collet , et le chasseroit de là et le jetteroit par terre, ou possible ferait pis, selon que la collere le domineroit , tout son beau-frere qu'il estoit : car en cela ce sont les premiers anciens pairs de France qui tiennent lieu et rang là, non pas les princes du sang ny autres. Je vis le roy , la

reyne et toute la cour esmeue bien fort pour tout cela, et à trouver remède pour y pourveoyr; mais on n'en peut trouver aucun , pour la brave resolution de M. de Guyse.

Ce rat doneques à opiner et arrester du tout , de mander à M. de Montpensier de ne se baster point tant à venir. Nonobstant, il vînt près de deux lieues de Reims , résolu de passer plus outre. Mais, ayant bien sceu au vray la resolution de M. de Guyse, et qu'il y auroit du bruict et de la batlerie , et n'y fairoit bon pour luy, et que le roy luy manda qu'il avoit peur de quelque grand scanda Ile , ce fut luy qui s'arrcsla tout court, et ne se trouva au sacre qu'il avoit lant abbayé dès la prise et ruyne de Lusignan, qui luy fut possible malencontreuse en cela (ce disoient aucuns), et que madame Merlusine avoit là beaucoup opéré.

Il en couva pourtant en son ame un grand despit et exlresme collere contre M. son bcaufrere (mais cela s'accorda après), et très-grand mescontentement contre le roy : et quelques mois après, Monsieur ayant pris les armes pour estre malcontent et maltraicté du roy , Sa Majesté luy voulut donner sa lieutenanec generalle contre Monsieur; mais il la refusa tout à plat , disant ne vouloir aller contre le fils et frère de ses roys, et que mondict sieur avoit quelque occasion de se mescontenter et mutiner, et qu'il le falloil appaiser et contenter. A quoy il poussa si bien avecques la reyne , que l'accord se fit , et trefves furent accordées à Jaseneuil , entre Sainct-Mexant et Poictiers : et luy furent accordées force villes et places pour sa retraicte ; à quoy cependant mondict sieur de Montpensier travailla fort pour l'y faire entrer et ses gens, et prînripallement à Angoulcsme, où il receut un affront que je diray ailleurs. Ainsy , M. de Montpensier se lia les bras contre Monsieur et ses gens et les huguenots qui tous estoient avecques luy et l'avoient eslcu leur protecteur : ce qu'on trouva a la cour et en France fort estrange, que celuy qui avoit esté si grand ennemy et le fléau des huguenots, maintenant il en estoit à demy appuy et soustien ; ce qui fil penser et dire à aucuns, qu'il se laissoit plus dominerà son mescontentement et i son ambition qu'à sa religion, ce que n'eust pas faict son grand patron , le roy sainct Louys, avecques les Sarrazins, disoit-on.

SDS CAPITAINES FRANÇOIS.

Il en bailla un pareil exemple lorsque M. de Nevers et luy eurent une grande querelle pour quelque parolle que M. de Nevers avoit dict en secret de Monsieur, frere du roy à M. de Montpensier, à cause de son mescontentement et eslevation , qu'il alla rapporter à Monsieur: dont Monsieur en voulut estre esclaircy et en avoir raison. Mais M. de Nevers nya les avoir dictes, et donna quelque desment y en l'air; dont s'ensuivit une grosse querelle , et à qui feroit plus d'amas de ses parens , amys et serviteurs. Sur quoy le roy de Navarre s'envoya offrir à M. de Montpensier avecques tousses huguenots, que M. de Montpensier, sans aucun respect de sa religion, contraire à la huguenotte, accepta très vouloutiers et fort librement.il y avoit de l'autre costé M. de Guyse avecques tous ses bons catholiques ( je sçay bien que m'en dit un jour M. de Guyse ) ; si bien qu'il y eust eu du combat et de la tuerie, sans la deffence du roy qu'il leur en fit, et l'accord qu'il en traicta après.

Voylà ce qu'on en a plus voulu objecter à M. de Montpensier, de s'eslre voulu ayder des huguenots , et aussy qu'il traicta et fit la paix avecquesle roy de Navarre et les huguenots lorsque nous avions le siège devant Brouage.

Ce bon et grand prince faisoit e*tat et grand gloire ( comme j'ay dict ) d'estre descendu de l'estoc de ce grand et bon roy sainct Louys, et s'effbrçoit fort à l'imitter et se façonner à ses bonnes et sainctes mœurs et belles dévotions.

Il avoit certes raison, car de plus beau modelle et patron n'eust-il sceu choisir ou trouver pour s'y conformer , et non à ecluy du duc Charles d'Anjou , roy de Naplcs, son frere , qui pour valeur n'en céda rien à sondict frere, mais le surpassa bien en toute cruauté, tesmoin celle qu'il usa envers le roy Manfroy et Conradin après les avoir desconfis en bat tailles , et envers les prisonniers qui y furent pris . tant seigneurs, gentilshommes qu'autres, les uns massacrés , les autres les yeux crevés , les autres morts en prison misérablement de fain et de vermine , jusqu'à la reyne , femme de Manfroy, et ses enfans, morts ainsy en prison. Voyez ['Histoire de Ifaples , et autres qui en content assez à mon advis de ses cruautés. Aussy, ne les porta-il guieres loing; car Dieu, juste vangeur des cruautés, luy en rendit de bonnes et cuysantes en durs ebastiraens, comme les vespres

Page 1