‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 290 sur 361 · M. DE LA CHASTAIGNERAYE · texte numérisé non relu

M. DE LA CHASTAIGNERAYE

main , fust esté tué aiosy d'un sien non-pareil. Quelle bizarreté de ce soldat , et quelle obligation mon oncle luy en debvoit avoir, et s'estans entretués, en l'autre monde ce qu'il luy en peut dire et remercier, si les ames la haut ont quelque ressentiment et recognoissance !

S'il eust survescu , ce seigneur s'en alloit très-grand, car le roy Henry laymoitextresmement , et désirait fort l'advanccr ; et luy avoit promis l estât de couronnel de l'infanterie de France, comme je diray ailleurs, le cognoissant fort propre à cesle charge; car dès lors qu'il commança à porter les armes il s'y addonna fort , comme au camp d'Avignon et à la prise du Piedmont, où il fut fort blessé, et à l'assaut de Coni , y allant des premiers sans aucune charge, et s'y fit fort signaller; aussy en demeura-il estroppié d'un bras, qui fut cause de sa mort , comme je diray ailleurs.

M. le Dauphin , qui coramançoit fort à l'aymer, Costa et le desbaucha de ceste infanterie, et le pria de prendre son guydon au camp et avitaillement de Landrecy. Et ce fut là où il inventa , luy premier de tous et avant , d'envelopper son guydon et drappeau à travers le corps, car luy nevouloit autre chose que mener les mains, et n'estre point abslraint à le garder pendu au bout d'une lance, ainsyque le commun, et avoir quasy par manière de dire les mains liées sans les employer. Il fut blessé aussy en ce voyage en une escarmouche, où Ton parla fort de Chastaigneraye et de sa vaillance.

Il fut anssy à l'envitaillement de Therouanne blessé. La garnison de la compaignie de M. le Dauphin est oit dans Peronne establie, où Ton y attendoit un second siège; mais il y a en cor force gens vieux vivans leans, qui peuvent tesraoigner les belles courses que faisoit mondict sieur de là vers Bapaume et en Flandres.

Quand j'y estois en garnison avecques ma compaignie de gens de pied , force gens de ceste ville là encor m'en contoient de fort belles choses, et, m'en sçachant estre son nepveu, m'en faisoient une très-grande chère et honneur.

Il avoit beaucoup remis et redressé ceste compaignie de cent hommes d'armes de très-bons et braves hommes de son pays de Guyenne et mesmes de Gascons, laquelle anparadvant M. de Humieres, lieutenant, n'avoit composé que de

Picards, vieux censierset francimens; et trouvaon que, dès que M. de La Chastaigneraye en fut guydon, elle fut trouvée cent fois plus belle e» renforcée, et qui faisoit de fort beaux exoloictsy et parloit-on fort d'elle.

Aussy M. le Dauphin , quand le roy fut mort et luy roy, voulut luy donner la moictié de sa compaignie, mais il ne vouloil estre que courounel : et dès ce temps les couronnels n'avoient point de gens-d'armes, comme nous avons veu despuis; et qui avoit un estât, ne falloit qu'il en eust deux.

Si M. le Dauphin l'ayrooit, le roy François l'aymoit bien autant; mais il ne luy estoit si privé comme M. le Dauphin, car, de jeune à jeune et de vieux à vieux , il n'y a que la main.

Le plus souvent, quand le roy vouloil faire une partye pour courir la bague, il disoil tousjours : iNous sommes quatre gentilshommes • de la Guyenne, qui sont : Chastaigneraye, ■ Sansac, d'Esse et moy (faisant cest honneur à a la Guyenne de l'appellersa patrye, comme de «raison il estoit né à Coignac), qui courrons à «tous venans;» ce qu'ils faisoient, et le plus souvent emportoient la bague; et mondict sieur oncle estoit des meilleurs coureurs et des plus adroicts; et quasy ordinairement en ses courses il jeltoit en l'air sa lance par trois fois, et la reprenoit, et rencontrait souventesfois la bague, quclquesfois non : aussy le roy , quand il courait avecques luy par partye faicte, il luy deffendoit de cesser ses lançade* : car cela ne le faisoit que desbaucher et empescher ses dedans.

Le roy l'appelloit la pluspart du temps ma nourriture ou son filleul, comme il en portoit son nom et estoit son parrain , ainsy qu'en l'aage de dix ans M. le seneschal de Poictou son pere le donna au roy, et le roy le prit très-voulnntiers pour un de ses enfans d'honneur ; aus.sy de meilleure maison n'en pouvoit-il avoir; et c'estoit lors un très-grand honneur, et plus que pages de la chambre. Estant en si belle et honnorable nourriture, il ne chauma pas, car il employa le temps en toutes sortes d'exercices honnorables, desquels il en sçavoit beaucoup, et principallemeut les armes, où il estoit fort ad raie t, et s'y exerçpit tousjuurs; car, sortant de sa nourriture , il avoit ordinairement avecques luy un bon tireur d'armes, et l'envoyoil quérir en Italie quoy qu'il couslast : si bien qu'en sa

maison , ou à la cour, ou à Tannée , ou en sa patrie , cstoit une vraye escole de toutes vertus et exercices honnestes. Aussy tout abnndoit là dedans , et l'eust-on pris plustost pour un prince que pour un seigneur , tant il faisoit une grande et sumptucuse dépense, bien qu'il n'en eus! des biens si immenses pour y fournir , mais la fortune bonne. Aussy estoit-il le plus libéral homme du monde, et mesmes à l'endroict des honnestes gens et des bons hommes de guerre , qu'il aymoit par-dessus tous; et ne leur desroboit jamais leur honneur quand il leur voyoit bien faire. Aussy se faisoit- il fort aymer a tout le monde, car il esloit fort gracieux aux gracieux , mais très-glorieux aux glorieux ou qui le vouloient contrefaire; mais peu s'addressoient à luy pour jouer ce personnage. Aussy disoit-on de luy qu'il n'avoit que cela de mauvais: qu'il esloit trop haut à la main, scallabreux et querellcux.

J'ay ouy dire à madame de Dampierre sa sœur, qu'elle n'avoit jamais veu à la cour jeune homme qui le ressemblant mieux, ny qui en eus» plus de complexions que M. de Russy. Cela se ponvoit , car il y avoit de l'alliance.

Il estoit fort crainct, fust enjeu, fust en bon escient, car il avoit une très-bonne et friande espée : aussy estoit-il extresmement fort. Il n'estoit ny trop haut, ny trop petit , il estoit d'une très-belle taille, très-nerveux et peu charnu.

J'ay ouy conter a feu madame la seneschalle de Poictou sa mere, que feu son pere, lorsqu'il fut trié de sa nourrice, luy faisoit mesleren tous ses mangers et boires de la poudre d'or , d'acier et de fer, pour le bien fortifier; remède souverain qu'un grand médecin de Naples luy apprit . quand il y fut avecques leroy Charles VIII; ce qu'il luy continua si bien jusqu'en l'aage de douze ans, qu'il le rendit ainsy fort et robuste, jusqu'à prendre un taureau par les cornes, l'arrester en sa furie : aussy qu'il n'y avoit homme, tant fort qu'il fust, qu'il ne porlast par terre , avecques Paddressc qu'il avoit très-grande a la lutte: ce que le sieur de Jarnac s'en advisa très-bien, aussy luy gesna-îl bien le bras. Et pour ce , quelquesfois feu son pere, qui disoit le mot, luy faisoit la guerre, disant : «Le voyez-vous là? «s'il va jamais en enfer, il fera si grand peur a aux diables qu'il les en chassera tous et s'en «rendra roaistre, tant il sera un jour fort; et

«qu'il sera plus noir en sauce de casseron que a tous eux. » Il disoit cela en gaussant , car il n'estoit si noir comme il le disoit ; bien estoit-il brunet , mais le laint fort beau, délicat et fort aymable , et pour ce en son temps fut-il bien voulu et aymé de deux très-grandes dames de par le monde , que je ne dis.

C'est assez parler de luy pour le coup, car j'en parleray ailleurs , si-non qu'il laissa après luy seulement une fille unique, qu'on a veue à la cour. Chastaigneraye, gaye et gentille fille , fort aymable, qui est aujourd'hui madame derArchaoi; que si elle fust esté aussy bien garçon, elle eust fort ressemblé le pere , car elle en a le courage très-genereux , et avecques cela fort vertueuse et très-honneste dame. Lorsqu'elle naquit , sou pere fut fort marry qu'elle ne fust un garçon pour le façonner à sa façon. Encor, tonte petite fille qu'elle estoit et au berceau , il luy mettoit tousjours une espée et une dague nue entre les mains, disant que puisqu'il ne l'avoit peu faire homme, qu'il la vouloit faire amazonne; mais il mourut trop tost pour cela, car il la laissa qu'elle n'avoit que trois ans, encor pas.

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